Vous souvenez-vous?

Cette nouvelle a été sélectionnée, lors du concours Pierre Nothomb en 2009 pour être publiée dans un recueil avec d’autres nouvelles. Elles devaient obligatoirement commencer par ces mots: « Sous le feuillagede mes chênes, je vous écris ». 

 

 

Sous le feuillage de mes chênes, je vous écris… Vous vous souviendrez probablement de cette tapisserie ancienne en Gobelins qui orne le hall d’entrée : une scène de chasse aux tons passés, avec Isabelle et Maximilien d’Autriche. Et ces chiens splendides à la queue recourbée, la gueule agacée par l’odeur du cerf affolé. Et ces chênes séculaires, tous ces chênes paisibles et protecteurs… vous en souvenez-vous, jeune homme surgi de ces jours lointains dans ma mémoire désormais si sélective ?

 

Pourquoi vous écris-je, alors que certainement vos pensées ne vous transportent plus vers moi depuis des années ? Les nouvelles et la télévision me chuchotent parfois des faits de votre existence, de votre ascension inégalée vers ce succès qu’autrefois vous disiez mépriser. Vous y semblez cependant bien à l’aise…

 

Quarante ans, et même un peu plus ! Vous devez être surpris de cette lettre faisant le pont entre cette lointaine année et aujourd’hui. Cependant… dans bien peu de temps je ne serai plus qu’un nom sur un faire-part de décès. Un grand titre dans le journal. Et oui, à ce moment-là, quoi que vous soyez en train de faire, vous vous raidirez pour un instant et votre regard se videra. Juste un instant. Votre interlocuteur n’aura que le temps de voir cet étrange arrêt dans la pulsion de votre vie, et de conclure qu’il l’a rêvé, car votre sourire – ah, ce sourire ! – descendra alors sur vos joues comme un rayon de soleil, animant votre charme, ce charme auquel personne n’échappe.

 

Je n’y ai pas échappé non plus, pauvre de moi… Rappelez-vous, c’était sous le feuillage d’autres chênes que tout a commencé. Ceux du parc, et le seul chien que l’on voyait était mon brave Moïse. On fêtait les 55 ans d’Henri-Pierre. Magnifique Henri-Pierre, par le cœur et la prestance, sa parfaite gentillesse envers moi sa jeune épouse, comme il aimait toujours me présenter. Il est vrai qu’à 38 ans, on est jeune, si jeune encore. Et pourtant, pour une femme en tout cas, on n’est déjà que trop consciente des offenses des jours et des semaines. Les premiers cheveux blancs que l’on arrache. Le haut des cuisses dont on n’est plus si sûre. L’expression parfois si vide que l’on surprend sur son propre visage au repos dans un miroir qu’on ne savait pas se trouver là, ou le reflet d’une vitre.

 

Vous étiez venu avec vos parents, d’anciennes relations d’affaire d’Henri-Pierre qui avaient eu des revers de fortune, et me regardiez avec une intensité telle que mon rire s’était cassé net, pour reprendre sa cascade d’un timbre distrait. J’étais troublée. Vous étiez beau. Si jeune aussi. Quelque chose d’ingénu errait sur votre visage, dans vos yeux clairs, tandis que la ligne de vos lèvres parlait de détermination. J’étais flattée. Oui : moi, votre aînée de peut-être vingt ans, je faisais courir votre sang plus vite ! Je savais que cette robe de vestale me caressait les flancs et la poitrine de sa pluie de mousseline et que sa teinte vert d’eau ne trahissait pas mes cheveux roux. Roux comme un cuivre rouge, comme la ramure de mes grands chênes en octobre. J’ai détourné le corps en vous offrant ma nuque, haute et pâle, et ai pris le bras d’Henri-Pierre pour nous diriger vers un autre groupe. Près du bassin aux nénuphars, si je me souviens bien.

 

Et tout au long de cette délicieuse après-midi, je me suis repue de votre désir et des attentions d’Henri-Pierre. Que vouloir de plus ? J’étais belle pour un homme plus âgé, et pour un autre plus jeune. Sottement, j’étais heureuse.

 

Et puis nous nous sommes revus. Ici, là, par ce qui semblait un hasard. Mais vous ne laissez rien au hasard, n’est-ce pas ? Et peu à peu, je vous ai consenti des rencontres programmées. J’étais amusée. Vaniteuse. Que j’étais vaniteuse ! Une admiration si candide dansait dans votre regard …Je m’y baignais, sachant que je ne plongerais pas. Nous nous promenions en ville ou le long du lac. Je montais dans une barque et vous ramiez. Je trouvais votre transpiration charmante, inutile et flatteuse. Et puis il y eut le baiser… Pas un baiser volé, non. Un vrai baiser. Le seul, avais-je annoncé. Le seul, aviez-vous consenti. Avec effroi j’avais senti le désir ramper en moi comme la lave d’un volcan, et m’étais écartée en hâte, embarrassée. Vous aviez souri, un sourire qui ne m’avait pas plu, un présage avait voleté dans mes pensées, comme un corbeau. Vous m’avez retenue par la main, à nouveau presque enfantin, le chagrin se mouvant sur votre front, votre lèvre inférieure avait même eu un sursaut boudeur. Ah que j’avais eu mal alors, d’avoir joué avec vos sentiments, mais je résistai à votre insistance, raisonnable, honteuse, pressée de rejoindre Henri-Pierre et tout ce qu’il représentait pour moi. « Je ne suis qu’un gamin sans le sou, c’est ça ? » aviez-vous lancé d’un ton rebelle. Que je m’en voulais de ma vanité à pointe de flèche qui allait vous laisser à jamais la boursouflure d’une cicatrice injuste faite à votre confiance !

 

Vous n’aviez tort qu’à moitié… Oui vous étiez un gamin. Mais si l’argent me plaisait – à qui ne plaît-il pas ? – il n’avait pas son poids dans cette triste comédie. Non. J’aimais Henri-Pierre, c’est tout. Et je crois bien que je l’aurais aimé tout autant s’il n’avait eu que le nécessaire et non pas le superflus. Je l’aimais depuis mes 18 ans, depuis qu’il m’avait presque timidement invitée au restaurant. Moi, la secrétaire de son associé. Avec mes deux jupes et trois twin-sets que je lavais et alternais constamment. Je l’aimais, et l’onde de passion sauvage qui m’avait submergée lors de ce maudit baiser n’était qu’une émotion que je pouvais vaincre. Votre regard brilla de colère, et vous m’avez condamnée avec mépris : « C’est l’argent qui vous retient, l’argent ! Avouez ! » Votre douleur m’accablait. Comment faire pour ne pas vous achever ? J’ai ramené sur mes traits un voile de résignation et ai admis, espérant vous rendre votre orgueil en émoussant le mien : « Vous avez raison … je suis habituée au luxe. Rien de nous ne subsisterait longtemps dans les privations. .. Ne soyez pas triste, seule ma vénalité est à blâmer, vous avez bien constaté vous-même que j’étais à deux doigts de faiblir… mais je n’irai pas plus loin, et c’est mieux pour nous ! » Des ombres passaient sur vos paupières, vos lèvres et votre front s’agitaient. Espoir, colère, désespoir, impuissance, fierté. Dans un souffle vous avez insisté : « Vraiment ? C’est l’argent seul qui vous refuse à moi ? C’est bien vrai ? » en pétrissant mon poignet. Vos mains avaient une moiteur juvénile qui me réprimanda. Folle ! Folle et vaine ! Je vous ai alors fait voir une passion mal contenue, un vertige de l‘âme, un flux de honte. J’ai murmuré : « Oui, pardonnez-moi ! »  et me suis enfuie à grands pas. La marée salée qui glissait entre mes cils était bien véritable, mais loin d’appuyer mon aveu. Jamais plus, pensai-je alors sans ralentir, hantée par les conséquences de mon jeu narcissique.

 

Si vous avez alors compté les jours comme moi, vous vous souviendrez que douze passèrent dans un silence étrange. Plus de rencontres, de coups de fil ou de bouquets livrés. Rien qu’une quiétude ensoleillée. Et le treizième jour, quelqu’un poignarda Henri-Pierre en ville alors qu’il regagnait sa voiture. J’ai alors compris l’utilité des voiles noirs de veuve, dont je m’enveloppais : ils étaient le linceul de mon bonheur, et derrière eux je pourrissais un jour après l’autre. Derrière eux je me retranchai du monde, du devoir de sourire, parler, communiquer. Sous eux ma jeunesse avait commencé de se flétrir, sous eux j’attendais la mort. Je ne pensai pas à vous, vous aviez disparu, seuls les souvenirs d’Henri-Pierre me rejoignaient encore.

 

Jusqu’au jour où je reçus un bouquet de vous. Avec cette petite note, acérée comme une dague : Mon aimée… plus d’obstacle, enfin ! Retrouvons-nous au lac ce dimanche.

 

Je ne suis pas venue, et n’ai jamais réagi à vos coups de fil, vos lettres, vos visites que je refusai systématiquement. Je me suis tue : rien ne me rendrait Henri-Pierre, pourquoi vous perdre d’avantage ? Le remords s’infiltra sous mes voiles et y resta. Un hurlement douloureux résonnait silencieusement sous la tulle et la soie noires, m’assourdissant l’âme. Pour punir ma vanité, je fis enlever tous les miroirs de la maison, distribuai mes bijoux à mes nièces et amies. Je perdis le goût du plaisir, et mangeais comme une nonne : simple, austère, insipide. Les années passaient. Je lisais les journaux, regardais la télévision. Et, installée sous cette même tapisserie aux chênes sereins, j’écrivis mon journal. J’y déposai les années de bonheur, ma vanité et ma contrition pour le mal que je vous avais fait, pour la mort que j’avais causée, et dont sans le vouloir j’avais armé votre cœur. Vous vous êtes marié quelques années plus tard avec une héritière. Grands titres dans les journaux, et une photo un peu vague. J’ai été étonnée et m’en suis voulue : elle était bien peu attirante, avec ce visage bouffi, les yeux un peu globuleux et ses grandes mains de bûcheronne. Même si la photo était mauvaise, elle ne pouvait l’être à ce point. Étiez-vous aussi en train d’expier, peut-être ? Ou la peur de l’abandon vous avait-elle ôté toute confiance ?

 

Mais hier, on l’enterrait. Vous devenez l’homme le plus riche de la province. À la télévision, on a rappelé combien sa vie a été marquée par la tragédie : son père, qui s’opposait à votre mariage, avait été poignardé par un inconnu. Elle-même a échappé à deux accidents de voiture, avant de s’électrocuter dans la baignoire… La haine s’est levée dans mon coeur, celle que je contenais depuis tant d’années, convaincue que je devais vous plaindre de m’avoir trop aimée. Ah ! Je me suis souvenue de ces yeux clairs que vous aviez, que j’avais crus candides. Ils ne voyaient pas ma beauté – bien loin aujourd’hui ! – mais l’argent de mon cher Henri-Pierre. Et c’était moi que la vanité rendait candide.

 

Je voulais juste vous dire que je viens de convoquer un inspecteur de police pour lui donner mon journal intime et ma confession. Je mourrai avant votre condamnation, s’il y en a une. Mais je verrai le début de l’enquête si Dieu le veut.

8 réflexions sur “Vous souvenez-vous?

  1. Magistral !!
    Bravo Edmée ! 🙂

  2. Glacial. Brûlant. Magnifique. Bravo Edmée
    🙂

  3. C’est bien fait. Chaque goutte compte, disait Shell dans sa publicité. Ici, chaque phrase compte.

  4. Angedra dit :

    J’aime bien la fin qui nous laisse penser que cet amour tué par une lame aiguisée par la cupidité et l’ascension sociale aura sa revanche et qu’ils pourront la voir tous les deux, main dans la main, de la haut.
    Très beau texte qui commence dans la lumière et qui se termine dans la noirceur.

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