Le Jésus que j’aimais avait une vraie odeur

Lorsque j’étais au camp de concentration à l’école primaire, pour nous réjouir au cas où la mort aurait voulu de nous un peu tôt on nous promettait que nous serions assises près de Jésus au ciel et qu’on chanterait et prierait pour l’éternité. Je cachais donc soigneusement mon secret : j’avais bien l’intention de ne jamais mourir. Je n’aimais déjà pas prier une heure – chanter ça allait encore mais bon, je n’aimais qu’Il est né le divin enfant et Les anges de nos campagnes – prier pour l’éternité sous la surveillance de Jésus ne me disait rien du tout.

Dans chaque salle de classe on le trouvait sur la croix, l’air alangui et non pas mort en souffrance. Les joues roses et les yeux clos sur une absence de douleur suspecte. Ou marchant comme un mannequin, vêtu de blanc ou mauve avec des liserés or, les cheveux flottants et luisants comme pour une publicité de shampoing, rose comme un massepain cru de Noël. Dans mon petit livre de religion il était toujours figé dans une pose théâtrale, avec toge, manteau, des plis harmonieux que seul l’amidon ou un tissu riche et épais peuvent donner, dans des coloris fantaisistes. A part le fait qu’il avait une barbe et pas d’ailes, il était en tous points identique aux anges représentés.

Un personnage imaginaire. Autant que Peter Pan.

Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots. Aucun enfant ne pouvait croire que cet homme pâlichon qui gardait un bras levé et les doigts féminins joliment inclinés, les pieds propres et les joues colorées… était un leader, le fondateur d’une religion, un homme capable de tenir tête, de s’imposer. Ca ne tenait pas debout. Comment cet homme à la peau délicate pouvait-il avoir résisté au diable dans le désert ? Le diable n’est pas n’importe qui, tout de même!  Il est velu, cornu, ses yeux sont jaunes, sa queue fend l’air et est fourchue, il sent très mauvais, ricane en postillonnant, a des ongles de mandarin et ses sabots font des étincelles au sol quand il s’impatiente – ce qu’il fait en permanence. Et en face de lui, Jésus tout d’ors et  pastels vêtu, le pied sans cors ni poussière, la barbe peignée lui aurait tenu tête ? Allons donc !

Comment aurait-il pu sauver la femme infidèle de ceux qui, la pierre à la main déjà levée, veulent obtenir justice, cet homme ? Après tout, il s’opposait à une loi qui existait et qui était même considérée loi de Dieu. Et voilà qu’il ne contestait pas la loi, ni ne diminuait la faute de la femme, mais subtilement faisait remarquer, à des hommes bien-pensants et indignés, que tous nous avons quelque chose à nous reprocher et pourrions aussi tomber sous la loi de Dieu… appliquée par les hommes. Sa parole devait être puissante, bien démontrée, sans faiblesse. Il devait être convainquant, et a sans doute dû calmer son auditoire échaudé quelques fois.

Je préfère de loin ce vrai Jésus, l’homme de chair, de sang, de colères, passions, compassions, mission. Sage mais pas naïf. Qui n’est pas mort tout alangui comme si un miracle lui enlevait la douleur et sa laideur, mais le faciès grimaçant, se plaignant bien fort à son père parce qu’il se sent abandonné. Souffrir autant… sans secours… même lui a son moment de fureur. Et il demande à son père, malgré tout, de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font. Fureur, désespoir, amour. Un homme qui vit sa mort. Un homme torturé, la peau en sueur, le sang engluant son corps, les yeux brûlés par les larmes, la poussière et la peur.

Gustave Doré

Et puis, Jésus est bien celui qui a chassé les marchands du temple… à coups de fouet ! Pas en leur faisant un sermon, non. Tchac tchac tchac ! Furie. Le fouet qui siffle, qui déchire épidermes et robes, arrache des cris de frayeur et de douleur. Ca fait mal, le fouet. Et il le sait. Il est indigné et sa main administre la morsure sans pitié. Ses cheveux roux, sans doute un peu emmêlés, dansent autour de son visage rougi comme une crinière de feu. Ses mains sont robustes, abîmées – il doit quand  même faire autre chose que prêcher pour vivre ! Il a des cals, des coupures, des ongles cassés. Il pêche, il dépèce, il découpe, il allume des feux… Et dans ce temple profane il crie. Il est hors de lui. Son visage est coloré et ses traits crispés. Celui-là est un leader, un fondateur de religion.

C’est lui aussi qui calme Marthe, son amie pourtant, lorsqu’elle se plaint de ce que sa jeune sœur Marie n’aide pas et l’écoute alors qu’elle, Marthe, se met en quatre pour que tout soit parfait. Il prend le parti de Marie, contre Marthe qui pourtant, connaissant la fascination qu’il exerce sur sa jeune sœur, sait que lui seul pourrait avoir une influence sur la situation. Et lui… Eh bien… il ne la soutient pas, trouvant qu’au fond… la jeune Marie a la meilleure part et fait le meilleur choix.

Il aime le vin, aussi, ou tout au moins trouve qu’une noce bien réussie se doit d’être bien arrosée. Il ne vit pas d’air, de pain sec et de prières….

Ah non, le Jésus en pâte d’amande … il ne me disait rien qui vaille….

J’aimais celui qui sentait un peu l’humain, et que l’indignation pouvait transformer en indigné, et que le manque d’ouverture d’esprit pouvait transformer en sage. J’aimais le vrai Jésus.

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La mort est une chose étonnante

« La mort est une chose étonnante. Les gens passent leur vie entière à faire comme si elle n’existait pas, et pourtant elle est la plupart du temps notre principale raison de vivre. Certains d’entre nous prennent conscience de la fragilité humaine assez tôt pour vivre ensuite plus intensément, plus obstinément, plus furieusement. Quelques-uns ont besoin de sa présence constante pour se sentir vivants. D’autres sont tellement obsédés par la mort qu’ils s’assoient dans la salle d’attente bien avant qu’elle n’ait annoncé son arrivée. Nous la redoutons, et pourtant la plupart d’entre nous ont peur qu’elle n’emporte quelqu’un d’autre plus qu’elle ne nous emporte nous-mêmes. Car la plus grande crainte face à la mort est qu’elle passe à côté de nous. Et nous laisse esseulés ».  ― Fredrik Backman, A Man Called Ove

Mon Papounet m’avait dit il y a longtemps être toujours perplexe à la vue de ce paradoxe : nous savons tous que nous « allons mourir » mais nous arrivons à vivre comme si c’était pour toujours. Nous plaignons ceux qui meurent, comme si ça n’allait pas nous arriver aussi.

De mon côté, je n’ai jamais compris pourquoi on disait « oh le pauvre, la pauvre » en annonçant le décès de quelqu’un. Je peux comprendre qu’on ait de la compassion pour la façon dont peut-être cette mort a pris le dessus : on n’aime pas imaginer la peur, la souffrance, le refus d’accepter. Mais une fois cette personne « passed away » comme on dit en anglais (et j’aime bien cette façon de dire la chose, comme s’il y avait eu un passage vers un ailleurs), pour elle il n’y a plus rien de triste. Qu’il y ait un au-delà ou rien, qu’il reste un acquis de ses souffrances et sa vie ou rien, ce n’est plus triste.

C’est triste – et souvent plus que ça – pour ceux qui vivent l’arrachement. Ils doivent s’ajuster au manque, au vide, aux choses non résolues qui ne le seront jamais plus, à l’horreur probable des derniers espoirs, aux regrets et remords parfois, à une vie à gérer soi-même dans le cas d’une éventuelle inter-dépendance qui laisse démuni.

Bien sûr, « à mon âge » j’ai vu bien des gens s’en aller vers ce passage (mais jamais en revenir…), les ai écoutés m’en parler. La majorité avaient leur passeport et leurs pensées en règle, et en général, une tranquillité remarquable. Ils n’étaient pas des héros et avaient, comme tout le monde, craint la mort. Mais ceux qui ont eu le temps de réaliser qu’ils étaient en chemin sont aussi parvenus à un certain détachement, une prochaine étape acceptée et avec bien peu de questions sur « et après ? ». « … Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne… » – Colette.

 

Il y eut juste Lovely Brunette qui, curieuse comme elle l’avait toujours été, se demandait si elle arriverait à me faire signe… et l’a fait. Nous avons longuement parlé de sa mort, que nous savions sur le pas de la porte déjà. Et il y avait cette évidence : elle était ma mère, j’étais sa fille. Ça ne changerait pas, je ne pourrais pas dire qu’elle avait été ma mère et moi sa fille, ça n’avait aucun sens. Elle resterait ma mère, et moi sa fille, et donc le lien continuerait. Quelque chose continuerait à se décliner au présent, pour elle comme pour moi. Nous ne comprenions pas plus loin que cette petite étape qui nous rassurait pourtant.

Beaucoup de suicides aussi autour de moi. Je n’en ai compris aucun, sauf ceux pour raison de santé, pas envie d’affronter certaines situations honteuses, le regard de ceux qui les avaient connus « autrement » et ne les regarderaient plus comme avant. Mais d’autres m’ont laissée très étonnée, encore que sur certains visages on pouvait voir cette distance de ceux qui vont mourir car ils ne vivent pas vraiment, ce flottement dans les attaches et affections. Les sourires sont de politesse, les rires de gentillesse, les échanges irréels.

Je sais qu’on dit qu’il s’agit d’un geste lâche, tandis que d’autres parlent de courage, et je n’en sais rien, je sais juste que c’est un geste qui met fin à beaucoup de souffrances intimes, et je ne pense pas que ce qui adviendra de ceux qui restent les touche encore : ils ont, ne l’oublions pas, la distance de ceux qui vont mourir, qui vont passer en leurs termes et à leur heure. Chaque vie et chaque mort est sa propre histoire, et laisse en nous une trace personnelle, unique. Et pour certains d’entre nous, c’est ainsi que tout se termine. Pour d’autres, c’est ainsi que les choses changent.

Que la relation se transpose ailleurs, et autrement. Et continue…

Ne regardez pas le renard qui passe, regardez seulement quand il est passé

Je ne comprends pas où réside le problème d’une femme qui allaite en public. Cela se fait discrètement, et si ça émoustille quelqu’un, c’est ce quelqu’un qui doit aller s’asseoir dans le coin sur un seau de glaçons, avec un bonnet d’âne, et ensuite écrire 100 fois quelque chose ne tourne pas rond chez moi. Et même : quelques choses !

En Suède – et ailleurs! -, les gens sont parfois nus sur les plages, mais ils ne se regardent pas. Ce n’est pas parce qu’ils sont nus qu’ils sont exposés, c’est le regard qui s’égare qui est incorrect et les 100 lignes restent d’application. Le seau de glaçons aussi, plus que jamais…

Est-ce que nous, les femmes, nous fixons d’un air égrillard l’homme qui se soulage contre un arbre ou dans les toilettes des hommes dont on s’approche en allant à celles des dames ? Est-ce qu’on a déclaré que le pipi le long de l’autoroute était un acte provocateur, alléchant, une tentation effroyable pour toute femme ? Qu’on avait besoin d’un calmant après toute cette stimulation déloyale de nos sens?

Je me souviens que petite d’ailleurs bien des toilettes de lieux publics exigeaient des pauvres femmes et petites filles de passer derrière un ou deux messieurs occupés à leur besogne libératoire. En plus du fumet inimitable. Et on était souvent deux, car c’était encore le temps rustique des portes qui n’avaient plus de clés. L’amie venait monter la garde, « surveiller la porte » et pas inspecter les pénis, qu’on se le dise.

À croire que tout ce qui est visible est exposé et offert aux délires sexuels de certains. Ce sont ces certains qu’il faut soigner, pas ceux qui font un geste naturel. Ah il est vrai que parce qu’Adam a cédé à Eve et croqué dans cette fichue pomme, nous sommes condamnés à « couvrir notre nudité ». Le péché de chair habite désormais tous coups d’oeil. Il est sorti de la Reinette du Canada ou de la Red Delicious et nous a tous infectés. Le paradis n’est plus notre jardin et nous sommes lancés dans le monde sous le regard des censeurs, pervers, cinglés, dictateurs, moralisateurs, bondieuseurs en tous genres. Mais le bon sens, il est passé où ? Une femme qui allaite n’a rien d’une pool-dancer, si ? Sur son mamelon il n’y a que la bouche d’un nourrisson qui croit encore que le monde est calme et bonté, et pas une étoile de strass… Et les paupières baissées sur l’enfant ne se relèvent pas en papillonnant avec des cils de 15 cm vers cette créature de rêve : l’homme, l’homme qui passe et se met à transpirer.

Qu’on l’asseye dans son seau de glaçons et qu’on lui donne deux baffes (à l’homme), il apprendra vite à rester calme…

Le puritanisme se sert des anomalies humaines pour nous dire que nous sommes inconscients de laisser nos enfants jouer les fesses nues sur la plage, que se soulager exceptionnellement contre un arbre est une exhibition scandaleuse, l’allaitement un appel de phares manifeste. Pour une poignée de malades qui de toute façon s’excitent à la vue d’un oursin dans l’eau, d’une plante carnivore, d’un feu clignotant, et perdent la raison au rayon lingerie… on devrait tous vivre dans la peur d’avoir encore allumé quelqu’un et se dire qu’on ne l’a pas volé si quelque chose nous arrive… Nous avons encore été chercher des ennuis, c’est bien clair !

Mais qu’on les refroidisse tous avec un bon jet d’eau au karcher, et qu’on nous laisse, nous, vivre en paix.

Est-ce que Yo-Yo travaille bien?

Cette calligraphie hésitante est celle de Lovely Brunette, une bien jolie petite fille d’alors 10 ans qui écrivait à son grand ami le Capitaine William Heyer, ami de la famille. Sur l’envers du feuillet court son espiègle salutation, celle d’une fillette qui se sait bien aimée : je vous embrasse sur le bout du nez. Dédé.

Récemment j’ai découvert, grâce à Kay Frydenborg qui fut son élève de l’autre côté de l’océan, une photo du Capitaine Heyer avec le Yo-Yo que la petite Dédé mentionne, et qu’il a amené aux Etats-Unis par la suite. Toute sa vie elle a gardé un petit tableau qu’il lui avait rapporté de Russie.

William « Bill » Heyer était un Hollandais, champion de haute école, et se produisait dans des cirques. Il n’en fallait pas plus pour que ma grand-mère Edmée trouve qu’il était l’homme le plus intéressant du monde. Je ne sais comment ils se sont connus, mais le fait est qu’il venait régulièrement lui rendre visite à Thiervaux (Heusy), et que lorsqu’il s’est marié avec une gracieuse écuyère russe et rousse du nom de Tamara, elle l’a accompagné, ce qui fit les délices de mon grand-père qui la pourchassait, très empressé, et redécouvrit les joies de la course car la belle courait vite. Edmée trouvait ça cocasse et avait photographié son époux s’offrant un jogging matinal involontaire dans le jardin derrière Tamara, plus jeune, plus rapide et très jeune mariée…

Lorsque la guerre éclata, c’est Edmée qui a caché son cher Capitaine dans une ferme de Heusy dont je ne dirai rien même sous la torture (tout le monde à Heusy le savait de toute façon…) et qui a payé le passage de son grand ami, Tamara et Yo-Yo vers l’Amérique, la terre promise.

Tous les ans il envoyait photos et nouvelles, et tous les deux ou trois ans nous allions, mon frère et moi, avec Lovely Brunette, (jusqu’à usure complète de la pélicule) au cinéma pour voir « Le plus grand chapiteau du monde », car Bill Heyer ouvrait la parade du cirque sur son célèbre cheval Starless Night. Il avait assuré le dressage des chevaux acteurs, et on le voyait 20 secondes (sans doute plus quand même, mais la frustration fausse mes souvenirs), et ensuite on était gavés de Betty Hutton, Charlton Heston, Cornel Wilde et autres acteurs qui ne nous intéressaient pas du tout. On avait vu passer Bill, on tiendrait le coup une autre année!

Et une histoire comme ça… c’était merveilleux, rien de moins!

La chorale de la grande confrérie des malchanceux

Tout le monde est à plaindre, et on le leur rappelle sans cesse.

C’est pas leur faute, il leur est arrivé ceci ou ça dans leur enfance ; ils sont noirs, jaunes, citadins, riches, pauvres, paysans, moches, culs-bénis, mécréants, trop cultivés, analphabètes, descendants d’esclaves, d’alcooliques, migrants ou immigrés depuis X génération, femmes, homos, transgenres (refoulés ou pas), vieux, jeunes, sans enfants, avec enfants, chômeurs, investis d’une position qui leur demande 65 heures/semaine de leur vie… Leur père a fait de la prison, leur mère jouait l’argent du ménage au casino, on les a forcés à prendre des leçons de piano petits alors qu’ils détestaient ça, ils ont passé trois ans dans une secte et ne s’adaptent plus…

Bref, on doit tous les plaindre, et ne pas trop attendre d’eux, quand même : leur vie est vraiment trop difficile. Ils peuvent s’écrouler dans nos bras, en larmes, et nous devons leur tapoter gentiment les omoplates, submergés de compassion.

Et bien entendu, en background on entend un chœur de lamentations (Và pensiero !), qui les déresponsabilise de toute agressivité, passivité, désespoir, apathie. Qui leur dit « c’est bien normal, pauvres mutilés de l’âme, victimes de la vie que vous êtes, de vous laisser prendre en charge et supporter par tous ces nés le derrière dans le beurre qui ne vous comprennent pas ». Parce que les autres, c’est bien connu… ont une existence qui glisse sur la soie.

Ces autres qui sont pourtant eux aussi femmes, transgenres (refoulés ou pas), de toutes les teintes de peau disponibles, jeunes, enfants ou petits-enfants d’alcooliques, croyants ou agnostiques, etc…

On le dit assez va, qu’on a tous au moins un cadavre dans nos placards. Certains le brandissent en étendard, d’autres ferment le placard ou démontent peut-être le cadavre pour le jeter discrètement dans les ordures et vont de l’avant. Peau neuve, ça peut se refaire et se refaire, comme les liftings. Chaque vie est une nouvelle existence, et on peut, la plupart du temps, détacher son wagon du train des grands malheurs familiaux et sociaux.

Chacun est un jour ou l’autre confronté avec ses différences, et l’indifférence ou le rejet. C’est comme ceux qui sont nés avec un gros nez : certains le font raboter et d’autres y font si peu attention que ça devient leur brise-glace. Pareil pour la canine en proue, qui forcera les uns à sourire une fois tous les dix ans parce que tout le monde insiste et les autres à afficher cette coquetterie, celle qui attire le ting-ting des rayons du soleil.

La vie est pleine d’histoire de gens qui ont réussi en dépit d’un berceau maudit par trois sorcières au moins. Et sans parler des réussites étonnantes qui font histoire ou la Une des journaux, il y a les réussites tout simplement dignes, celles des gens qui ont fait leur chemin sans entrer dans le club des malchanceux, en misant sur les bonnes cartes qu’ils avaient en main.

Le tricheur - Georges de la Tour

Le tricheur – Georges de la Tour

Le rejet est aussi naturel que l’intégration. Peu importe qu’il soit le fruit de « la peur de la différence », « de la peur de l’autre », ou simplement le confort de ce qu’on connaît déjà, ce n’est pas forcément une agression. Et que les bouches en cœur ne me disent pas qu’elles n’ont jamais froncé le nez devant un certain type de personne, de vêtement, de langage et hésité à aller voir de plus près. Ou frémi à l’arrivée d’une nouvelle famille de voisins juste à côté. S’être méfiées d’une fille ne respirant pas l’intelligence et fraichement engagée par le patron… qui est son parrain. Ça ne fait pas d’elles des monstres mais des personnes normales. Le tout repose dans l’expression de ce rejet, et sa gestion.

On est tous le paria de quelqu’un, ou de quelques-uns. Et sauf dans les situations violentes et réellement traumatisantes… on trouve sa place, et on n’a pas besoin d’une chorale qui nous drille le cerveau avec des « aaaaaaah combien je pleure devant cette suite de malheurs ! ».

Tout le monde a de bonnes cartes pour surmonter ce rejet, celui qu’on ressent et celui qu’on subit, en laissant le temps au temps. Ce qui nous rend différent est souvent aussi notre atout, une fois qu’on l’a apprivoisé. Et qu’on a compris que le rejet est aussi parfois une forme de curiosité, d’intérêt déguisé. Je me souviens de cette fille que ma « meilleure amie » et moi avions surnommée Boule Puante en classe. Elle venait d’arriver, et avait les cheveux en pièce montée et laqués à la Pétula Clark. Nous, nous avions encore le serre-tête et la mise-en-plis bigoudis de la nuit. Boule Puante est devenue notre amie inséparable et a été rebaptisée Dédée.

À quand la grande confrérie des bons jeux en main ?

Ton thé t’a-t-il ôté ta toux?

edmée de xhavée

Je m’amusais tant quand mon père nous faisait répéter cette phrase de fusil mitrailleur.

Le thé, nous disait-on, était la boisson miracle. Avec une bonne dose de cognac ou whisky il devenait un grog, gâterie de malade dolent que l’on savourait en reniflant au lit et qui, avec une aspirine, nous faisait dormir malgré le nez bouché et les quintes de toux.

Servi autour de la table à thé avec mes vieilles tantes, c’était la boisson bienséante d’après-midi, la table de bridge abandonnée pour ce rituel dont on ne se lassait jamais, parce qu’il signifiait être ensemble. Dans de jolies tasses translucides, son or ondoyait à la lumière. Le sucre s’en gonflait et s’imprégnait de son arôme. On mangeait des madeleinettes ou de petites galettes. La vie était délicieusement suspendue dans cet instant de partage, de bavardages amusés, du bruit des petites cuillers d’argent qui dansaient autour du…

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L’âge d’avoir raison

J’y suis, j’y reste. C’est bon d’avoir raison parce qu’on sait : on l’a vécu, on l’a vu, on le comprend, on le ressent, et aucun psy, diététicien, conseiller en ci ou ça, scientifique, professeur, gourou, coach ne peut nous dire que non, c’est pas ça du tout….

Et comment donc, c’est pas ça ? Voici 70 ans que je monte mon échelle, vous croyez que je ne suis pas capable moi-même de comprendre ma propre vie ?

Je ne circulerai pas, non, jamais, avec une bouteille d’eau comme si elle était une extension de mon bras, pour éviter la déshydratation lors d’une promenade de deux heures, alors que je ne l’ai jamais fait, que je supporte la soif, et en jouis même en sachant que j’ai la chance de ne jamais être dangereusement loin d’un lieu où coulera l’eau ou la bière (ben oui, la bière aussi… même si on la re-transpire tout de suite, après tout elle fait un bon flush dans le système).

Le gluten ne m’empoisonne pas, pas plus que le lait, ou alors c’est une mort douce qui ressemble à une mise en forme et je continuerai donc à m’en intoxiquer parce que j’aime ça.

Je ne suis pas un monstre parce que je mange de la viande, je suis née carnivore tout comme tous mes aïeux avant moi, j’en mange de toute façon très très peu, mais ce n’est pas moi qui ai mis en place la surproduction et le massacre d’animaux-esclaves pour un monstrueux profit. Je m’y oppose comme presque tout le monde, mais j’aime la viande – la bonne et saine – et en mange sans états d’âme.

Le yoga et la méditation, c’est pas pour moi, rien que penser à méditer m’agite et m’agace.

Comme mise en forme je fais du vélo … les jambes en l’air sur mon lit le matin, et ça me suffit bien. Je marche comme un bolide, je monte et descends les escaliers chargée comme un baudet, et ne le paie que par le fameux mal au dos dont tout le monde se plaint en chœur avec moi (comme quoi je ressemble à tout le monde sous certains aspects…).

Je n’ai pas eu besoin qu’on m’explique comment et où découvrir mon moi profond pour le trouver tout doucement avec le coach naturel qui s’appelle le vécu. J’ai tâtonné, endossé des bribes de plusieurs personnages que je pensais être, pour finalement arracher les lambeaux de ce qui n’était pas moi, et hop.

Et oui, je connais maintenant la valeur de mes impressions, et mes réactions intimes face aux gens ne me trompent plus. Car bien sûr j’ai dû, à chaque échelon de cette fameuse échelle, me débarrasser des encombrants tels que la mauvaise jalousie (il y a la bonne, la normale, celle qu’on apaise en la traitant de folle inutile), la mauvaise foi, le parti-pris, le jugement hâtif. Et j’ai raison, oui oui, j’ai raison, de fermer la porte, les yeux ou les oreilles à certaines situations.

Bien sûr, je finirai par mourir de quelque chose, tout comme ceux qui auront consacré leur vie à essayer de ne pas en mourir, évitant ceci et se gavant de cela, potions magiques qui leur auront peut-être gâché bien des bons repas pour rien, parce qu’ils mourront aussi, d’autre chose, mais dans ce cas… « mort, où est ta victoire ? ».

Il faut bien mourir de quelque chose, disait Lovely Brunette qui m’a transmis son détachement face à ce qui échappe à notre contrôle.