Les body-snatchers sont parmi nous

J’avais prévu un autre billet pour cette belle journée de soleil (sur Liège du moins…). Mais je viens de lire sur le blog d’une amie quelque chose qui m’a incitée à utliser celui-ci au contraire. Courage amie des montagnes… et tiens bon!

Il y a peu, l’avocat de Marc Dutroux exprimait l’idée qu’il était détenu dans des conditions immondes et était, après tout… un être humain.

C’est toujours l’argument final : c’est un être humain et on doit le traiter en tant que tel.

Mais qu’est-ce qui fait d’un être un être humain ? Le fait qu’il marche debout, parle, chante, est capable de construire autre chose qu’un nid ou une termitière, mange élégamment (parfois) avec des couverts, édicte des lois – et s’y soustrait (ou y soumet les autres…)? Ou est-ce sa pensée, attentivement tournée vers lui mais aussi vers les autres, avec le désir de s’améliorer ou tout au moins de rester aussi bien, mais surtout pas de basculer comme un ange déchu ? Ce grand désir d’accomplissement, de laisser si possible un peu de « mieux » derrière soi. Cette compassion, cette empathie, à des degrés différents certes, mais indispensables pour faire vraiment partie d’une humanité méritant ce titre.

Il n’y a pas que Marc Dutroux ou la longue liste de serial killers, assassins d’un jour féroce, tourmenteurs ricanant…

Il y a les nombreux monstres que nous côtoyons, ces « êtres humains » qui adorent humilier, user, dissoudre autrui par leurs remarques ou actions, les poussant parfois à la mort sans avoir l’air d’y toucher. Que ceux ou celles qui n’ont pas eu un chef de bureau ou de service tout à fait inhumain lèvent le doigt. Et leur cohorte de courtisans-espions-flagorneurs à la sueur fade qui flattent et flattent et flattent pour garder leur petite place de lèche-culs au chaud.

Oh, on va nous expliquer qu’ils ont eu la fameuse enfance difficile ou de nombreux coups durs (je me souviens d’une cheffe de service ignoble et détestable – et détestée – qui expliquait son caractère pimenté par le fait qu’elle n’avait pas eu d’enfants. Oh les petits veinards qui n’ont pas écopé de cette maman-là). Mais toujours trouver des atténuantes à ces gens qui hissent leurs malheurs comme une bannière pour qu’on accepte qu’ils restent nos monstres quotidiens est pratiquement négliger tous ceux qui se sont sortis d’autres enfances cauchemardesques et épreuves trop lourdes en restant…. des humains !

Il y a des explications qui ne représentent en rien des excuses.

Cette compassion mal placée me fait hérisser les cheveux. Même si on peut accepter, oui, que tout le monde n’est pas égal devant la souffrance, il faut bien également constater que tout le monde n’est pas égal dès la naissance : il y a les bébés qui sont déjà de vrais pervers dès leur arrivée parmi nous, et on ne peut pas encore accuser une enfance pénible.

Et donc… il y a des êtres humains qui ne possèdent pas le côté humain, que ce soit leur faute ou non, mais ce n’est certainement pas la nôtre non plus et si il faut de la patience et de la compassion pour réellement faire part d’une humanité ayant du cœur, je serais d’avis d’utiliser ces éléments pour qui peut s’amender à leur contact.

Dans ce cas on sème, on remet en place, on guérit peut-être un peu ou beaucoup.

Mais quand on ne trouve plus trace d’humanité dans les souhaits et possibilités de cet être malade, on n’est plus face à un être humain mais un body-snatcher.

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Despacito… d’autres vies

Mon Papounet avait dans la mémoire des images et saveurs d’un très lointain ailleurs pour moi. Ajoutés à une lointaine époque, c’était extraordinaire. Les révolvers qu’il fallait laisser à l’entrée du cinéma en Uruguay, les éperons qu’il fallait enlever avant de s’écrouler sur le lit des auberges d’Argentine pour son propre grand-père… Les asados, les promenades au milieu des moutons de Punta del Este. Les sorties en voiture avec son parrain et famille ainsi que l’émerveillement devant les multiples talents de mécanicien du chauffeur – et il en fallait à l’époque. Les passages à gué. Les revolucions au milieu desquelles ses tantes avaient grandi (la tante Marguerite, je crois, avait entendu, de derrière la grille du patio familial, qu’on égorgeait un homme devant chez eux…).

Il avait gardé une petite calebasse à maté avec sa cuiller d’argent mais elle était là chez lui, sur le haut d’un meuble, inconnue de nous tous, et nous l’avons laissée partir dans un lot, parce que de cette jolie calebasse, il ne nous a jamais parlé. Il avait aussi gardé mon merveilleux mérinos en bronze de Jules Moigniez, offert à ses parents lors de leur départ d’Uruguay. Je dis « mon » parce que je l’ai repris à son décès.

À la maison, nous avions adopté ses souvenirs, parce que Lovely Brunette ne voulait surtout pas ressembler aux ternes bourgeoises de son milieu, et se délectait à l’idée que son mari, lui, avait été plus loin qu’Ostende ou la cascade de Coo, et avait grandi en espagnol, été nourri au dulce de leche, bercé par des complaintes aux accents gais et tragiques. Aussi nous avions tellement écouté ces robustes 78 tours de cire que l’aiguille les avait pratiquement labourés et découpés en bandelettes. Et c’est en couinant des ay-ay-ay plaintifs que j’ai roulé mes premières pâtes à tartes dans la cuisine, avec Lovely Brunette qui me guidait de la voix et m’égarait en riant.

Orphelin depuis peu quand il s’est marié, il avait cette nostalgie profonde d’espace, amitiés, et aussi dangers de son pays – il avait la double nationalité, belge et uruguayenne – au point que jeune marié et jeune papa il a cherché à nous y installer, avant de se tourner vers l’Afrique. Il est donc parti avec ses espoirs et son capital, pour prospecter. Son parrain habitait toujours Montevideo, ainsi que le très beau Carlito (je le trouve terriblement beau sur les photos, Carlito…), et il a cherché à reprendre une tannerie (le métier de son grand-père maternel) mais le propriétaire en a été assassiné et ça faisait vraiment mauvais genre. Il a aussi voulu acheter des vergers, mais je ne sais ce qui s’est passé. Bref, il est quand même rentré bredouille, forcé d’abandonner son rêve de retour aux sources. Lovely Brunette, qui s’était déjà imaginée dans cette vie extraordinaire, a sans doute été encore plus amère que lui, et nous avons continué d’écouter les 78 tours brésiliens, argentins et uruguayens.

Mais Papounet était revenu avec de merveilleux cadeaux qui ont donné du relief à nos souvenirs d’un futur qui n’allait jamais arriver mais nous avait frôlés. Une bague en aigue-marine achetée au Brésil pour Lovely Brunette, mienne depuis très longtemps déjà. Un poncho magnifique, tissé en douce laine de vigogne grise, bordeaux, blanche et jaune, également pour Lovely Brunette qui a fini par me l’offrir à l’époque hippie baba-cool (et franchement, comme je n’en ai aucun souvenir-photo, j’aimerais beaucoup retrouver Jonathan, ancien photographe des Beatles – oui – qui a fait une quantité de photos de moi un jour à Aix-en-Provence avec ce poncho. Johathan, where the heck are you ?). Une poupée, Alice, très belle mais avec des bâtons non pas dans les roues mais qui lui sortaient des omoplates pour qu’on puisse lui activer les gambettes et les bras, ce qui la faisait marcher comme une grande en défilé (pas avec le catwalk quand même…), mais je n’aimais pas les bâtons et on les a coupés. Et puis ces deux petits cadres sans aucune valeur, qui sont précieusement dans ma chambre aujourd’hui : rien que les regarder et je respire l’odeur de la vie que j’aurais pu avoir : la sueur du cheval, les barbecues de vraie viande, le vent de la plaine…

Despacito, je collectionne des délices qui ne furent jamais les miens sinon par la transmission de la joie qu’ils projettaient…

 

https://www.youtube.com/watch?v=YkUsvJT0Wy8

A vue de nez… rien à signaler

L’instinct est une chose, la raison une autre. La raison fait taire l’instinct, lui explique qu’il faut de la patience, de la volonté, de la prudence, de la charité, de l’entraide, et souvent hélas aussi le goût du martyre…

C’est ainsi que les femmes battues le restent trop longtemps, battues. L’instinct, elles lui ont rabattu le caquet lors de la rencontre, soit qu’elles étaient trop amoureuses pour lui prêter attention, soit que déjà la raison s’est mise à caqueter : au moins ceui-ci, il est travailleur (succédant à un autre qui avait non pas un poil mais une brosse entière dans la main…) ; tu auras une vie confortable avec lui ; il est fou de toi, tu seras gâtée-pourrie-du-sort ; cette jalousie délicieuse est la preuve qu’il t’aime… Hélas le chant des sirènes optimistes opère, et personne n’est là pour ficeler la future victime à un mât le temps que passe la nef… Et puis pendant un temps chaque accalmie, accompagnée de promesses et de câlineries, est prise pour un signe vers le changement. Et donc on cache soigneusement ce qui se passe à l’intérieur des murs car ce qu’on désire pardonner ne le serait pas par l’entourage… Et ce qui se passe chez nous doit rester chez nous.

Mais vous le savez bien… une fois qu’un fauve a goûté au sang, il y revient comme on revenait à la chicorée Pacha dans des temps et circonstances plus sereins…

Il y a bien, oui, le chant contrastant de ceux à qui l’instinct dicte « mais dis-le lui, enfin, dis-le lui ! Arrache-lui ces œillères géantes » mais ce chœur est discret et étouffé par bien d’autres voix, et ne souhaitant pas perturber le bonheur, il commence aussi à timidement raisonner. Et à croiser les doigts : pourvu que…

Le rituel des doigts croisés ne marche jamais, qu’on se le dise… et si le sacrifice extrême se comprend, ces actes d’héroïsmes qu’on ne peut programmer et dont on est porteurs ou pas, le sacrifice quotidien pour rendre heureux quelqu’un qui ne sait comment l’être et sait juste comment serrer les chaînes pour garder sa proie dans l’illusion d’un amour, ce martyre-là est inutile et mène au drame.

« Regarde ce que TU me fais faire, il faut vraiment que je t’aime pour supporter que TU me mettes dans un tel état que je te tape dessus, moi qui suis un agneau partout ailleurs…. ».

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Et que dire aussi de ceux qui ont toujours été là, membres de la famille ou proches, des intimes… ? On n’a aucun instinct. On les connaît, on a grandi à l’ombre de leurs terrifiants caprices, de leurs mensonges éhontés. Leur mauvais caractère est légendaire, tout comme leur parade un tantinet parano (vous êtes encore tous contre moi comme toujours !!!…). On en rit. On apprend aussi à esquiver plus ou moins, on s’y attend, ça fait partie du personnage et des rencontres avec lui. On dit « tu sais bien comment elle est, il faut juste éviter un millier de sujets délicats ; tu le connais, depuis le temps, il vaut mieux lui laisser croire qu’il a raison pour avoir la paix… ». Mais on n’a jamais la paix et il semble toujours qu’on n’en fasse pas assez…

Et sans y avoir pensé, on est entrés dans le jeu : on cherche bien, au fil des années, à remettre « les pendules à l’heure » de temps à autre, mais à la fois lassé et amusé, parce que ça n’a rien changé depuis le tout début du début. Ou surtout, on laisse tomber. C’est tellement banal qu’on ne le remarque plus vraiment.

Or un jour… quelqu’un qui n’a pas le nez juste dessus vous dit « mais enfin… ce n’est pas normal de se comporter ainsi ! » et « bardaf ! » comme on dit en bruxellois, on accepte de penser ce qu’on ne voulait pas penser. On additionne les épisodes, on les met bout à bout et on a « the whole picture »… et c’est ignoble. Les années ont passé, ancrant les comportements d’une manière telle qu’ils ne s’extirperont pas sans aide professionnelle mais, par-dessus-tout, nuisent autant aux uns qu’aux autres, sans jamais rien améliorer.

Il faut alors mettre fin à un « lien »  qu’on a laissé devenir le jeu du chat et de la souris, par une innocente ignorance faite de patience et complaisance « pour ne pas faire d’histoires ». Il y a bien l’épine judéo-chrétienne qui nous accuse d’abandonner un être en souffrance qui peut-être ne saurait agir autrement, mais il s’agit d’un être qui s’est abandonné il y a longtemps, tout seul, et est tellement déterminé à souffrir qu’il mord toute main qui se tend. Mensonges, chantages, manipulations, vols, calomnies, tout est bon pour détruire. De ça, il a besoin : de victimes, d’auditoire, de compassion même si feinte. Pas d’amour, il ne sait qu’en faire. L’auditoire, les victimes… entretiennent le processus d’auto destruction.

Aussi, retrouver et donner la paix, c’est dire « ça suffit. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé ».

Chuuuuuut!

Et voilà qu’on arrivait à l’âge où on « était une jeune fille ». Les garçons, eux, faisaient des couacs aigüs avec leur voix, et nous on avait de la poitrine naissante et les règles entraient dans notre vie. On nous mettait bien en garde contre notre mauvaise humeur de « ces jours-là » que l’on devait dissimuler à tout prix, mais à la maison Lovely Brunette insistait bien sur le fait qu’il ne fallait pas m’embêter.

Et on vivait ces jours-là dans la honte : personne ne devait soupçonner que nous étions réglées. Je laisserai de côté l’horreur des serviettes à laver, car je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître : les serviettes à jeter étaient un gaspillage et nos mères avaient survécu aux lessives et nous le ferions aussi. J’ai dû chèrement lutter pour que la mienne cède…

Et je me tairai aussi sur le drame des règles abondantes qui exigeaient que l’on remplisse notre cartable de serviettes de secours, de toile cirée pour emballer les souillées – pas encore de poubelles dans WC, la condition de femme se vivait dans le secret à tous les niveaux même si nous étions dans une école pour filles uniquement, et il fallait se débrouiller discrètement -, et de la difficulté d’obtenir le droit de quitter la classe et d’aller à la toilette pendant le cours, enfonçant le mur de la discipline de fer des chères-soeurs.

Il faut dire qu’à Lovely Brunette, on n’avait rien dit et que quand elle a eu tardivement ses règles en classe, elle a tout simplement cru être en train de mourir ! Rien de moins… Et comme elle était dans un pensionnat religieux, on l’a enveloppée dans une couverture pour la faire sortir de la classe comme une apparition honteuse, ajoutant à sa frayeur : elle était non seulement mourante mais elle choquait tout le monde…

Quant à son premier soutien-gorge, elle se l’est cousu elle-même en cachette car on ne parlait pas de ça

Il n’y avait qu’à la meilleure amie que l’on confiait en classe que… je suis T.IX ! C’était le code hermétique que mon amie Bernadette et moi avions imaginé : la première et la dernière lettre de Tampax (qu’on ne pouvait employer car on nous disait que les filles vierges ne pouvaient pas l’employer, le tampax. Comme personne ne savait ce qu’il en était, on s’abstenait). Le seul avantage de cet état peu agréable était qu’on avait une excuse toute trouvée – et invérifiable –  pour ne pas aller au bassin de natation ou à la gymnastique. On devait chuchoter cette confidence humiliante au professeur, sous les ricanements des autres qui savaient dès lors que nous vivions une journée d’impureté et de mal au ventre…

C’est pas ça… on ricanait aussi de la malheureuse fille un peu précocement développée qui dans la classe était la seule à avoir de la poitrine, et comme les soutien-gorge pour petites gorges d’adolescentes étaient rares, ladite poitrine faisait le balancier, faisant glousser les encore plates et extra-plates…

Bernadette et moi étions tix presqu’en permanence en ce qui concerne le cours de gymnastique que nous détestions, surtout si on devait sauter sur le cheval d’arçon – par contre nous aimions assez les espaliers. Et moi rien que de penser au terrible monsieur Bodeux au bassin de natation, ce fin psychologue qui pour faire passer ma peur de l’eau m’y a jetée en m’en dégoûtant à tout jamais et encore après, je me sentais tix, très tix, éternellement tix.

Plus tard, en vacances en Italie, alors que je refusais en rougissant d’aller faire trempette avec les autres et de me mettre en bikini, les Italiens, informés par des bataillons de mammas, de sœurs et de cousines, constataient sans étonnement « ah ! tu as tes règles » … oh que la vie était donc simple tout à coup ! Je pouvais même être d’humeur fragile… Je n’étais plus impure ces jours-là… j’étais seulement un peu nerveuse.

Jamais, toujours, pas question…

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Le serment du jeu de paume 20-06-1789 Merson Luc Olivier

Des serments qui n’ont de force qu’au moment où on les profère, et qui ne reflètent que l’intention à ce moment.

On aimera toujours, on ne quittera jamais… Avec le temps « aimera » devient souvent haïra, respectera, aidera, qui sont aussi des composantes liées à l’amour mais ne sont plus l’amour du jour du serment. Elles peuvent contenir le fumet de l’affection, ou le sens du devoir, mais amènent au domaine des concessions, domaine que l’on ne pensait pas un jour visiter. « Quittera » change pour abandonnera, délaissera, d’autres engagements importants mais qui ne sous-entendent pas que le cœur est resté attaché au cœur de l’autre.

Pas question que l’on supporte une infidélité. Jusqu’au jour où elle est là. Mille raisons peuvent faire qu’on la supportera et parfois mieux qu’on ne le pensait : on est loin d’être un cas unique ; on aime encore et désire patienter ; on n’aime plus mais on se cramponne à la représentation « Un mariage qui dure » ; on n’a jamais vraiment aimé et bien que l’on soit très vexé, après tout c’est le mariage qu’on a épousé et pas le conjoint ; on a peur de la solitude, ou on préfère supporter ça que se retrouver avec un seul salaire. Mais on supporte ce qu’il n’était pas question qu’on supporte. Pas tout le monde, bien entendu, mais beaucoup.

Pas question que l’on accepte un travail en-dessous de ses capacités. Et puis voilà que c’est quand même une meilleure option que ne plus pouvoir payer son loyer, ou de perdre le ressort du travail.

Jamais je ne vivrai avec un autre partenaire, mon indépendance est trop agréable. Et s’il est bon de se délecter des avantages liés à certaines situations au lieu de s’en plaindre, c’est une erreur de s’y enfermer. Un jour il se peut que la situation où vivre avec un ce lui ou une cette elle que l’on n’attendait plus se présente et l’indépendance sera revisitée autrement…

Avec le temps on évite d’être aussi affirmatif, et c’est alors que l’on se libère de ces interdits, de ces fils barbelés qu’on a enfin coupés après les avoir jalousement entretenus. On se fie à soi, à sa capacité de s’adapter en souplesse à la réalité que l’on a acceptée. En chassant d’un coup de pied ce qu’un jour on a proclamé avec naïveté.

Saveurs perdues

Des USA me remontent enfin des nostalgies, après une sorte d’irritation tenace anti Trump-Bush-Puritanisme etc…

Les bonnes choses secouent gentiment ma mémoire, me disent « souviens-toi » … Les plants de navets que j’achètais presque chaque semaine pour faire ma pasta alle cime di rape e tonno rosso. J’en adorais la saveur un peu amère et sauvage. Ça goûtait l’Italie, et me rappellait le marché de la via Cernaia à Turin, dont je revenais avec une provende des parfums de la terre…

Fiddleheads

Fiddleheads

Et les fiddleheads  que l’on n’avait que pendant quelques semaines, mets exquis et éphémère et donc d’autant plus apprécié, un peu comme notre ail des ours, et encore fallait-il être attentive et prête à un rude combat avec une autre cliente plus matinale. Ce sont de jeunes pousses de fougères. Et encore une fois, un goût de forêt, d’une renaissance après l’hiver, renaissance qui multiplie les arômes par son explosion de vie.

Les goyaves, les papayes, les bananes plantain bien mûres que je cuisais lentement dans l’huile avec sel, poivre et piments d’oiseaux, jusqu’à obtenir ces morceaux qui fondaient en bouche, la tapissant de l’étrange mariage des épices caramba avec le caramel apaisant. On en vend ici, mais elles sont fades et loin de procurer ce délire des papilles gustatives…

Les cubes de bouillon pour la clientèle hispanique, avec du coriandre ou du chipotle, qui ajoutaient aussi un peu de caramba dans le quotidien.

Hominy

Hominy

Le hominy, une préparation de maïs que j’ai découverte lors d’un repas cherokee, et qui était la seule chose en boite que j’achètais là. De nouveau ce goût amer que j’aime, un goût venu de la cuisine authentique de ce continent, et qui me ramenait en Oklahoma avec tous ces indiens tranquilles et sages qui me laissaient entrevoir un peu de leur vie.

Et les burritos, le chicken quesadilla, les tamales, le homard de Mystic – dégusté il y a … 20 ans et puis voilà, seule ma mémoire tenace me permet d’en retrouver le parfum et la texture de la chair dans mon souvenir. Et les airelles sèches, j’avais peur de ne pas en trouver ici, mais si, je suis sauvée, car ciel… si je dois faire mon dessert qui laisse le monde pantois et comblé sans mes airelles, j’en suis quitte pour doubler la dose de bourbon … !

Et … qui n’a pas eu l’expérience sensuelle d’une purée de pommes de terres du Yukon ne connaît pas le somptueux secret de ce ce continent …

Et puis… mon voisin Ed ne coupe plus solenellement la dinde de Thanksgiving pour le repas où j’étais conviée, cette dinde juteuse et rondelette que préparait son épouse Kay, avec tous ses plats d’accompagnement écossais-italiens, parce que que Kay avait grandi dans Little Italy avec des incursions dans les souvenirs d’une mère-grand écossaise… Kay n’est plus, elle si gaie, emportée très rapidement par le crabe qu’elle était pourtant certaine de plier à sa volonté en deux coups de poing – on ne grandit pas à Little Italy sans savoir cogner. Elle n’a pas suffit, sa volonté.

Mais j’ai encore la nappe qu’elle a brodée pour moi, au point de croix, et le souvenir de sa purée écossaise et de ses grandes dents faites pour le sourire…

 

La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!