Bilan, mon beau bilan, dis-moi qui est le grand gagnant

Ou la grande gagnante.

C’est étrange de constater que la vie saine des uns empoisonne celle des autres, parfois. Vient l’âge des bilans. Les années des grandes opportunités inépuisables sont loin derrière. Devant, l’acquis, la personnalité, l’état des lieux, et encore et toujours des opportunités mais plus discrètes et certainement pas inépuisables, car nous serons épuisés avant elles en tout cas.

Bouderie. Edgar Degas

C’est ici que la vie se regarde avec de pesants regrets ou bien, au contraire, avec la satisfaction de qui a passé une merveilleuse après-midi dans la cour de récréation : certes on s’est ouvert les genoux et le menton, on a déchiré sa robe ou sa culotte, on a pleuré et éventuellement aussi eu une dispute sonore, mais curieusement, ça laisse moins de traces au cœur que les éclats de rire, les confidences amicales, les jeux qui ont donné du piment à ces heures exaltantes.

On a vieilli. On a pris les rides qui vont avec ce phénomène incontournable. On est devenus un beau monsieur charmant et amusant, une dame d’un certain âge dont le sourire contient une longue histoire heureuse ; un vieux schnoque ou une vieille vipère flétrie. On encore, bien platement… un vieux, une vieille. Dont plus rien n’indique qu’ils ont été jeunes. Qu’ils ne sont pas nés vieux…

Et parmi ces vieux, vieilles, vieux schnoques et vipères flétries et autres « gens de notre âge », se trouvent des anciens jeunes que nous avons toujours connus, dont la vie a côtoyé la nôtre, ou l’a croisée et re croisée plusieurs fois. Et qui, effarés devant notre joie de vivre encore et encore, stupéfaits d’apprendre que nous avons des projets, des choses neuves à accomplir, nous sapent l’enthousiasme, nous donnent des avertissements funestes, nous rappellent notre âge. En personnes qui nous veulent du bien, c’est clair. En personnes qui nous mettent en garde contre nous-mêmes, n’en doutons pas.

Une épouse proche de son mari et de ses enfants, complice avec eux dans sa vie familiale, et en avant que l’on soupçonne, l’acidité rongeant l’estomac, que tout n’est certainement pas aussi rose qu’il ne semble. Les enfants, c’est connu, savent cacher bien des choses à leurs parents, tout comme les maris dont on ne se méfie plus… Un grand-père qui tombe amoureux et dit gaiement qu’il n’a plus le temps de prendre son temps, on lui crie casse-cou, peut-être ta belle est-elle une Messaline, une croqueuse de diamants, n’oublie pas ton âge quand même, tu n’es plus exactement Brad Pitt, et bon, vrai qu’elle non plus n’est pas tombée d’un podium de reines de beauté mais méfie-toi malgré tout, avec les femmes il faut s’attendre à tout… Un couple de retraités qui ouvre un restaurant loin de tout, une école au Pérou, une ferme bio dans les montagnes, et on leur rappelle qu’on n’aura pas l’argent pour rapatrier leurs dépouilles, qu’ils seront enterrés loin des leurs, oubliés !

Le bonheur, l’amour, les années sereines qui se présentent, un peu d’argent de côté, une beauté qui se fatigue mais ne vire pas à la métamorphose, et les vieux de l’âme marmonnent leurs augures sordides…

Ils n’ont rien osé. Mille fois ils ont pensé je vais, je devrais, l’année prochaine, la prochaine fois, cette fois c’en est trop. Mais ils ont renoncé à tout, en se donnant toujours de nobles excuses pour déguiser leur trouille de la vie en prudence de mise et noble esprit du sacrifice. Ils ont gardé le même emploi qui les a usés, le même conjoint en dépit des humiliations et frustrations, ont vécu dans une maison détestée qui était celle des beaux-parents, n’ont jamais coupé les ponts avec qui leur émiettait les nerfs.

Et à l’heure des bilans, c’est plus simple de ridiculiser la joie d’exister des autres que d’admettre qu’on n’a pas osé.

Une heure… vraiment exquise

Mes grands-parents le jour de leur mariage

Il était une fois l’amour. Aujourd’hui, trop souvent le sexe vient en avant-garde, depuis qu’on lui a dit qu’il n’était pas si important que ça, pas si coupable ni honteux que ci, bref, qu’il était quelque chose de simple comme chou, comme une gourmandise, une petite fantaisie bien amusante qui n’a pas besoin de grands projets ni de grand amour. Et comme il se manifeste en premier, l’attirance vers un être à aimer ne passe plus par le sas de l’appréciation pour un comportement, un ensemble de goûts et opinions, un chapelet de choses et gens en commun, non. Encore qu’un petit détour vers les chants de la chair ne soit pas à proscrire, bien évidemment, et encore moins à négliger.

Mais on finit par penser que l’on se doit d’aimer qui on désire. Autrefois on laissait grandir le désir dans la douceur et le confort de l’amour. On appelait l’âme, on lui parlait, et plus l’écho était profond et plus le désir contenu s’intensifiait, se nourrissant de promesses pour l’avenir. Ah! Toujours dormir et s’éveiller auprès de ce corps aimé, lui offir le dernier baiser du soir et le premier du matin… quoi de plus secret et intime, et tendre, et délicieusement nous deux?

Mes grands-parents ont été fiancés pendant plus de quatre ans, je crois. Il y a eu la première guerre mondiale, et aussi un délai imposé par les parents de ma grand-mère. Leur amour fut nourri d’angoisse (guerre oblige… lui sur le front, même si bien beau dans son uniforme guerrier, et elle volontaire à la Croix Rouge en Hollande, où la famille s’était réfugiée) et de rêves aussi sensuels que sentimentaux. L’impatience en plus. L’imagination en bonus.

A la veille de leur mariage, mon grand-père écrit dans son journal qu’ils se sont étreints dans le vestibule alors qu’elle le raccompagnait à la porte, et qu’il l’a sentie trembler dans ses bras. Il confie au papier toute sa joie à l’idée que le lendemain, ils seront enfin l’un à l’autre. Demain, tu seras mienne, soupire-t-il à la page quadrillée de ce discret confident. On sent toute la plénitude de son bonheur dans cette simple phrase.

Quatre années de promenades, de querelles sans doute (il y en a en tout cas eu une à cause d’un duel qui fit qu’il a cherché à s’engager à la légion étrangère … où heureusement on ne l’a pas pris !), de soirées en famille, jeux de croquet, pique-niques, cueillette au potager, lettres enflammées et … un désir en attente qui bondissait à chaque frôlement de main, à un baiser sur la joue un peu trop centré sur l’impatience des lèvres.

On faisait alors de sa femme LA femme. On faisait de son  mariage – quand on avait le grand bonheur de le choisir, ou d’y trouver l’amour au fil des ans – une vraie célébration de l’union. Une tendre idéalisation loyale et fidèle.

L’inconscient des amoureux absorbait le décor entier de leurs émois. Jamais ils n’oublieraient la splendeur de certains instants : comment le reflet de l’eau au soleil faisait voler des papillons de lumière sur une joue ronde, la complicité furtive qui leur a fait serrer les lèvres sur un sourire après s’être frôlés, le regard alarmé d’une vieille tante Emma devant un geste esquissé et vite réprimé. Cette longue attente, cette longue aimance, ces promesses d’un « à jamais » enchanteur les conduisait sensuellement vers cette nuit tant attendue où, enfin, ils ne feraient qu’un.

Je sais que leur chair fut heureuse autant que leurs coeurs, c’était le gai secret que toute la famille se partageait en recommandant de ne pas en parler. Oh, Albert et Suzanne étaient fous-amoureux, hi hi hi … (on traduisait le hi hi hi sans aucune peine).

Tout au long de leur mariage, le respect viendrait à la rescousse lors des moments difficiles. Les souvenirs lisseraient les rides. Ils arriveraient toujours à se voir tel qu’ils étaient lors de ces moments de lumière qui avaient jalonné leurs fiançailles. Ces heures exquises.

L’heure exquise – Paul Verlaine (musique de Reynaldo Hahn)

La lune blanche

Luit dans les bois ;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée…

O bien aimée.

L’étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

 

L’heure exquise qui nous grise lentement… Beau printemps !!

Un écrin de mystère

Il y a plusieurs années, un homme m’a offert une bague. Oh, rien du genre « prends ô Bien Aimée cet anneau en gage de mon amour », non. C’était plus « Pfffff, une vieillerie oubliée dans le tiroir de ma grand-mère… tu la veux ? ». C’était une bague en or, ou supposée l’être, avec un diamant au centre et un saphir de chaque côté. Un de ces deux saphirs avait d’ailleurs pris la fuite. Ça trainait dans un joli petit écrin à incrustations de nacre, au fond d’un tiroir avec des chapelets, des cubes de bouillon oubliés et lyophilisés, des tickets de bus et d’autres choses abandonnées là pour le cas où elles pourraient servir dans l’éventualité où on les aurait cherchées et découvertes.

Puis récemment je l’ai retrouvée. Je ne l’avais jamais portée. Et je me suis dit Ma foi, ce petit bijou n’est pas si mal, je vais y faire sertir un nouveau saphir et me réjouir des rayons du soleil faisant étinceler les pierres sur mes vieux doigts. À la bijouterie, surprise. Les pierres sont en toc garanti, du toc vintage assez ancien (ce qui ne lui donne pas plus de valeur, que du contraire…). Par contre, autre surprise, la bague est du joli travail, du bel or, du beau tout. Étrange, du toc sur du beau. Je n’ai fait ni une ni deux, c’est un saphir en toc qui est venu compléter le joyau.

Mais le mystère devient passionnant car alors que je parlais à un ami de cet anneau, il a sursauté. La douce mère-grand à qui il appartenait – et que cet ami a connue dans son enfance – avait été la pétulante maîtresse d’un voleur notoire, qui dépouillait les dames de leurs tiares, colliers, boucles d’oreilles, bracelets, bagues, et anneaux de nez si quelque originale allait jusque-là. En 1920, je doute. Mais cette histoire est si rocambolesque que pourquoi pas ? Bref, il semblerait alors qu’il ait offert à sa belle l’anneau mais en ait vendu les pierres. Un livre sur la vie exaltante de cet Arsène Lupin lointain révèle que son butin était caché chez Mère-grand, qui n’a jamais dit où.

Après avoir mis au monde une fillette au caractère trop bien trempé pour la qualifier de gentille petiote, elle s’est mariée à un aimable amoureux qui a reconnu le fruit de ces amours torrides comme étant le sien. Mais quand le couple se disputait, l’aimable amoureux savait faire taire la femme de sa vie en la menaçant d’un Si tu continues, je vais chercher le livre. Le livre mentionné plus haut et qui racontait par le menu la vie édifiante du voleur de bijoux et de sa passionnée compagne.

Et c’est ainsi que je possède une bague volée à une gente dame ou une bégum locale puis offerte à une sacrée coquine, déshabillée de diams et saphirs pour être parée de pacotille, et que l’on m’a offerte plutôt que de la balancer avec le chapelet et les cubes Knorr séchés…

Histoires du Nouveau Monde…

Quinze ans dans un autre pays, un autre continent, un autre monde, une autre langue, une autre culture, ça laisse plein de petits pense-bêtes enrubannés. Des gens, des paysages, des animaux, des sons…

Antonio … un Indien du Salvador qui faisait la vaisselle sans un mot, d’un restaurant à l’autre, chaussé de gros godillots de caoutchouc, la bouche sinistre et le regard loin au-delà des murs, loin au-delà de l’Amérique du nord. Il se déplaçait en bicyclette. En zigzaguant. Car Antonio n’avait jamais eu de bicyclette avant d’arriver là à 44 ans. Chacun de ses frères et sœurs venait passer 4 ans d’humiliations aux USA pour envoyer de l’argent là-bas, dans la forêt du Salvador où vivait la mère et où ils achetaient du terrain pour planter des kiwis.

Il ignorait tout de l’anglais, sauf les mots « garbage » (qu’il prononçait garbadgi) et « bleach ». J’ai essayé de lui donner des leçons en me mettant à son espagnol qu’il parlait de sa voix féminine. Mais il n’avait pas été bien loin à l’école, Antonio, et verbes, adjectifs et pronoms se bagarraient dans sa tête. Dans les deux langues. Et ma foi, il fut un élève lamentable qui se désespérait vite.

Il m’aimait beaucoup et c’était réciproque. Un jour il m’a expliqué, fou de joie, que grâce à moi il avait enfin compris que la pancarte du restaurant annonçait : « fermé le dimanche ». Il en était extrêmement ému. Sauf le jour où, voulant me faire un beau cadeau, il m’a offert un démêlant pour les cheveux, moi qui avais les cheveux courts. Il avait pensé que la jolie blonde à la chevelure de fée sur la boîte devait annoncer un présent de rêve. Il a boudé. J’ai dû le chatouiller pour le faire débouder. Mais quand il souriait de sa longue bouche sinistre, quel cadeau ! Une manne de joie…

Certains samedis matins, il venait nous sortir du lit mon mari et moi, ayant pédalé comme un ivrogne aussi vite qu’il le pouvait pendant 6 kms pour m’offrir des pupusas encore chaudes faites pour moi par une amie à lui. Ce sont des sortes d’épaisses tortillas recouvertes d’une sauce si piquante qu’on pleure des flammes et brûle les rideaux en baillant.

Je lui demandais comment on s’habillait chez lui. Oh, un pantalon et une chemise de toile blanche, un chapeau de paille, une cartouchière et un revolver. Quoi !!! Antonio !!! C’est dangereux, chez toi, dis-donc. Non, c’est la mode pour les hommes. Et il dormait dans un hamac, dans son village. A eu peur la première fois où il a dû aller à la toilette chez moi car dans la salle de bain tout était en porcelaine bleue. Il croyait que c’était un objet décoratif…

Antonio, mi hermancito, où que tu sois, j’espère que tu as ta mamacita, ton revolver et tes kiwis !

Connie … une étrange petite madame bien fanée par la vie qui faisait des photocopies d’Indiens dansant. Alors nous avons parlé. Tribus, costumes, danses, les pas pour les hommes et ceux pour les femmes, croyances. Et nous avons sympathisé. Elle aimait danser, les danses traditionnelles de plusieurs folfklores qui lui permettaient de se déguiser et de se sentir magnifique. Jeune, elle avait fait l’école buissonnière pour aller courir avec des enfants Cœurs d’Alène dans les bois. Elle n’avait pas appris la dactylographie mais connaissait la vie. Elle était tombée amoureuse de chaque beau garçon qui avait croisé sa route et ses yeux rieurs. Elle avait été, disait-elle avec détermination, une mère abominable, ce que ses enfants déniaient avec la même détermination. Elle en souffrait car, soutenait-elle, c’était bien parce qu’elle avait été trop mauvaise et qu’ils n’avaient pas le courage d’en parler une bonne fois pour toute, lui ôtant toute chance de s’amender.

Pauvre, survivant de petits boulots, la bouche parée d’un dentier tristement en série, la joie de vivre jaillissait de ses yeux et la sagesse de l’essence de la vie teintait toutes ses réflexions.

A un pow wow Indien où nous l’avions conduite en voiture, nous nous sommes gentiment chamaillées sur le charme d’un tout jeune Sioux que nous admirions. Je l’ai vu la première, gloussions-nous. Le beau jeune homme, heureusement, ignorait jusqu’à notre existence. La danse est affaire sérieuse et même les jolies indiennes aux nattes lisses ne l’intéressaient pas.

Connie, long life to you, Indian Princess!

Rajula … une femme dont la grâce m’avait laissée sans voix. Une femme d’un âge certain mais dont le sourire avait 15 ans au plus. Il vous caressait le visage, entrant loin en vous, si elle vous le donnait. Ce qui prenait du temps. Elle était cliente là où je travaillais. Parfois revêtue d’un sari coloré, mais d’autres fois son corps souple et vigoureux était tout simplement vêtu d’un pantalon et d’un pull gris sombre, avec un châle somptueux qui chantait tout seul.

Et puis nous avons parlé un peu. Rajula avait été danseuse de danses traditionnelles indiennes et avait donné des représentations en Europe. Voilà l’origine de sa classe et de sa longue démarche. Et elle, elle était fascinée parce que j’écrivais, et enthousiaste parce que j’aimais beaucoup Jhumpa Lahiri, une auteure indienne qu’elle aimait aussi. Oh, soyons amies, avons-nous un jour décidé, restons en contact. Aimez-vous la nourriture indienne ? m’a-t-elle alors demandé avec son sourire dans lequel on se noie presque de joie.

Nous nous sommes perdues de vue (de courriels, plus exactement), mais sans en prendre la décision. Mais je sais que nous ne nous sommes pas perdues de pensées.

Clément … oh Clément ! Cher sot Clément … ! Venu du Nigéria pour faire fortune, il avait deux boulots, un de jour et un de nuit. Une femme et deux enfants. Et le week-end, il prêchait dans une de ces nombreuses sous-sous-églises qui naissaient comme des champignons là-bas.

Minuteman

Notre amitié a commencé par une engueulade, lorsque je gérais l’imprimerie Minuteman Press (que le propriétaire suivant, un Coréen, prononçait Minimum Press, chose qui m’amusait au plus haut point). Il avait commandé des affiches pour son église, et c’était urgentissime pour tel jour. J’ai mis plein gaz (en râlant) et … il est venu, tout calme, une semaine en retard. Je lui ai presque arraché les yeux et la langue, le pauvre. Yeux qu’il dardait sur moi dans une rondeur stupéfaite. Il avait toujours une explication. Do you know what happened to me? Et une histoire à arracher des larmes toute prête. A chaque commande, la même chose se représentait. Je lui hurlais que non, je ne voulais pas savoir ce qui lui était arrivé, qu’il était un clou dans mon cercueil, qu’il me tuait à petits feux, et que c’était bien la dernière fois que … et tout recommençait, car je l’adorais. Et il le savait.

Nous avions des fous-rires, admettant que nous étions deux imbéciles qui avions payé notre voyage pour devenir esclaves dans le Land of Opportunities, qu’on n’avait même pas l’excuse d’avoir été enlevés et enchaînés dans la cale. Nous nous étouffions de rire quand il me racontait que tout le monde dans son village pensait qu’il trouvait l’argent par terre et lui demandait des cadeaux et encore plus de cadeaux quand il revenait, alors qu’à lui tout seul il travaillait plus que tout le village.

Il me présentait ses enfants, sa femme Grâce. M’appelait sista, sœur. Me rendait folle. Me rendait affectueuse tiens Clément, prend mon écharpe, tu tousses, tu vas attraper la crève. Le rire de Clément, avec sa grande bouche pleine de dents de requin, irrégulières et terrifiantes, déclenchait toujours le mien. Cet homme riait toujours. Fatigué, las, usé, n’ayant que des nuits minuscules, il riait.

Le jour où une de mes clientes, blancheur bonux et coeur de fonte, m’a dit de lui, alors qu’il s’en allait, qu’il puait à en faire tomber mort tout le quartier, je lui ai froidement rétorqué que ce n’était que de la sueur, et que tout le monde a cette odeur quand une journée ne vous offre que 5 heures de sommeil…

Il est parti au Texas et a ouvert son église. Il est venu faire des photos de moi avant de partir, et il ne riait plus autant. Il allait perdre sa sista. Il me manque. Clément, oui, je voudrais bien savoir ce qui t’est arrivé, cher sot !

Bien entendu, tous mes animaux d’alors me manquent aussi…

Ma gentille Clara, dinde sauvage des bois qui répondait à son nom...

Ma gentille Clara, dinde sauvage des bois qui répondait à son nom…

Et ma Fifi qui m'a suivie en Europe et est morte à 19 ans et demi

Et ma Fifi qui m’a suivie en Europe et est morte à 19 ans et demi

Caballeros en balade…

Cette photo-carte postale a été envoyée à mes arrière-grands-parents en 1915, d’Argentine. Toute une époque, tout un monde…

L’élégance, oui. Inutile de dire qu’ils ne fichaient rien et que tout le boulot était abattu par leurs femmes, d’autant qu’ici ce sont de bons bourgeois qui ont nanti leurs épouses d’une flopée de demoiselles de tous âges et tous calibres, dévouées aux travaux ménagers et parfois aussi aux plaisirs défendus. Ils se trouvent bien mis, dignes d’une photo souvenir. Ils doivent sentir bon. Ont les joues douces, la moustache pomponnée, le sourcil impérieux. Malgré leur vie de rusés patachons, ils ne sont pas gros. Ils sont des hommes d’affaires, liés certainement au commerce de la laine qui était celui de mes aïeux. Au centre, le look différent dénonce le Belge. Il a une canne, pas de moustache et l’expression tranquille de qui a dépassé le stade du dépaysement depuis un bail. Il est devenu, plus tard, le parrain de mon père. Monsieur Jung. J’ai une photo de sa belle-fille, une souriante Argentine nommée Olga, et d’autres où un de ses fils, Carlito, en visite en Belgique chez mes grands-parents, faisait tomber les meilleures résolutions des jeunes filles avec son aspect sud-Américain. Or il était 100% pur Belge, mais le pouvoir de la gomina et de l’accent espagnol est imprévisible. Mon Papounet, plus jeune, en était très impressionné et a dû en tirer quelques leçons de baratin et sourires confiants.

Mirez-moi donc les chaussures cirées ! Les costumes de tous les jours, portés un peu chiffonnés avec style, on  sent qu’ils n’en font pas tout un plat, ils seront allés à l’hippodrome Palermo ou juste faire une promenade et boire un maté quelque part…

Ils ont parlé affaires, de l’arrivée du paquebot Gelria attendu la semaine suivante, avec un acheteur de laine, ou une fiancée que l’on espère à coups de pensées érotiques. Ah ! Ses cheveux qu’elle frictionne à l’eau de Cologne, ah ces chevilles un peu épaisses qui annoncent les mollets musclés et les cuisses tièdes mais prudentes. De la revue française que l’on peut voir en ce moment au théâtre, et d’un asado auquel ils sont tous conviés avec leurs familles dans un mois.

Ils ont ri des soucis domestiques avec lesquelles leurs épouses se débattent : l’impertinence de Lupita qui, parce qu’elle plait au jeune fils de la maison qui l’honore de ses maladresses, s’imagine qu’elle n’a plus à battre les tapis avec la vieille Felicia. Une épouse qui vit d’une migraine à l’autre depuis des années, dans le noir et dans l’oubli de sa chambre aux volets clos, il paraît qu’elle a grossi mais comment savoir, Don Pascual ne l’a plus approchée depuis … il ne se souvient pas, heureusement que sa maîtresse passionnée, Esmeralda, entretient ses sens et son humeur avec savoir-faire et dévotion. Les perroquets de la véranda qui font un raffut infernal…

Toute une époque, je vous dis !

Trocs et croqueuses

Petite, je donnais trop facilement mes « affaires ». Si des amies venaient jouer à la maison, et qu’elles poussaient de joyeux cris d’admiration devant poupées ou services de dînettes etc… j’insistais « prends-le ! ». Sauf que Lovely Brunette, qui veillait au grain et à mes faiblesses, attendait les petiotes en bas de l’escalier quand il était temps pour elles de partir. « Qu’est-ce que tu as reçu ? » demandait-elle, et les gentilles petites un peu décoiffées de nos jeux, les joues rouges, exhibaient fièrement leur butin. Lovely Brunette leur expliquait ensuite, bien calmement, que certaines de ces choses avaient une valeur que je ne connaissais pas, et elle troquait – oh l’habile femme ! – l’objet contre un bonbon, tellement plus agréable en fin de compte.

Mais il y eut cette maman arnaqueuse, oui. J’ai échangé, à l’école, une corde à sauter en plastique contre trois petits bracelets d’ivoire que mon papounet m’avait envoyés. Naturellement, la mignonne fillette qui avait fait cet échange avantageux avec moi n’avait aucune idée de la valeur des objets, ni moi. Nous étions ravies de notre bonne affaire. Mais quand Lovely Brunette a téléphoné pour demander de refaire l’échange dans le sens contraire « car ce sont des petites filles, et elles ne savent pas ce que ça vaut »… la maman a refusé avec fermeté, affirmant que donné, c’est donné. Inutile de dire que la papeterie de la maman est devenue pour nous symbole de la Géhenne authentique, et qu’on aurait préféré mourir que d’y pénétrer. Et que la maman nous regardait comme si nous étions les malpropres et pas elle. Nous, les petites filles, nous ne nous sommes pas immiscées dans les démêlés maternels, mais on sentait bien que quelque chose de pas trop catholique était arrivé et que nos mamans ressemblaient à des pitbulls quand elles se voyaient.

Ou cette femme de ménage à laquelle nous donnions les jouets boudés et mis aux arrêts dans les tiroirs pour amuser ses petits-enfants : au passage elle en prenait d’autres, prétendant qu’elle avait cru que, et quand Lovely Brunette lui demandait de les rapporter, elle avait droit à une réplique indignée « mais enfin, la petite est si contente, vous n’allez quand même pas le lui reprendre !!! ».

Bien plus tard, en vacances en Yougoslavie, j’ai cédé sous les assauts amicaux d’une jeune fille du coin qui affirmait être la fille du directeur de l’hôtel tout en étant réceptionniste. Le mensonge ne l’a jamais étouffée. Sur le temps de midi elle arrivait à se faufiler parmi notre petit groupe d’amis, avec son tailleur et ses escarpins à talons, et me demandait alors de lui prêter des vêtements (en fait, elle disait donne-moi ! En français dans le texte et assez répétitivement ). Ainsi elle était en tenue balnéaire pendant sa pause de quelques heures, et est ainsi arrivée à rendre ma valise bien plus légère au retour car elle s’attachait tant aux vêtements de son amie préférée de la quinzaine qu’elle n’a pas rendu grand-chose…

Les vilains prétentieux

Une des explications de l’origine du mot « snob » serait que lors des inscriptions dans les universités d’Oxford ou de Cambridge, qui se faisaient en latin, on inscrivait leur titre à côté du nom des élèves. Et pour ceux pour qui seul l’argent avait servi d’introduction, on inscrivait s.nob, sans noblesse. Cedi dit, il semblerait qu’aucun dictionnaire sérieux ne mentionne cette racine. Par contre le Webster donne la naissance de ce mot en Islande, où snapr voulait dire imposteur, charlatan, et snub, traiter avec mépris.

Tout ceci pour introduire mes snobs.

Pour qui a lu Les romanichels, je m’y suis amusée à les éclabousser, ces snobs. Qu’on me comprenne bien : pas les nobles, juste les snobs. Ceux qui, nobles ou pas (et en général, c’est « pas ») brandissent haut le nom d’un ancêtre titré comme un vaccin ou un laisser-passer tout puissant qui rendrait superflues la vraie bonne éducation, la vraie grandeur d’âme, la vraie « noblesse de coeur »… Souvent issus de la branche pourrie et tombée d’un arbre généalogique, ils constellent leurs conversations de particules, blasons, évocations de faits d’armes ou de haute estime royale. Vous demandent « c’est quoi, ça, comme nom? » avec un petit recul prudent. Vous nomment toutes leurs relations titrées dans une longue phrase sans reprendre haleine et s’arrêtent, mauves et au bord de la syncope, mais fiers de vous avoir fait comprendre à qui vous avez affaire. Pour ceux qui regardent la BBC… Hyacinth Bucket est un exemple hilarant des snobs. Keeping up Appearances est paraît-il l’émission préférée de la reine d’Angleterre, et ça doit être notre seul point commun. Bien que quand il pleut, j’ai un peu la même élégance campagnarde qu’elle, je l’avoue!

Nous en connaissons tous, de ces malheureux « gens bien » qui traversent la vie, et parfois nos chemins, la lippe un peu hautaine (con la puzza sotto il naso, comme disent les Italiens, avec la puanteur sous le nez…), le geste méfiant comme s’ils s’attendaient à ce qu’on les compromette irrémédiablement. On pourrait par exemple avouer devant leurs relations qu’on est né pauvre ! Que notre grand-mère était d’une ethnie louche. Que nous avons un métier très banal. Que nous avons eu notre première cuite avec de la Stella Artois…

Et si parfois dans leur lignage il est vrai que quelqu’un un jour, à quelque génération, a eu son titre nobiliaire (qui est passé, probablement, à la branche aînée), ils n’ont rien de grand, ces dji l’vou dji n’pou! Traduction du wallon : je veux mais je ne peux. Jolie devise pour leur blason, non?

Mais je n’ai rien contre les nobles, s’ils le sont aussi de coeur.

Et ils le sont souvent. Les nobles que j’aime sont ceux qui ne font pas d’esbrouffe. Ceux qui sauvegardent leur patrimoine avec fierté et maintes fois aussi au prix de sacrifices, protégeant pour notre plaisir de vieilles demeures patinées par le temps et l’Histoire, des terres paisibles où les beautés du monde chantent leur cantique. Ceux qui ont dans leur quotidien, sans y penser, les manières charmantes d’un autre âge. Ceux pour qui le personnel de maison devient plus proche à chaque année de service. Ceux qui savent élégamment alterner les économies et le faste. Ceux qui élèvent leurs enfants à être gentils, sensibles, affectueux. Ceux pour qui leur blason représente aussi une charge: celle d’être bon et attentif aux plus défavorisés. Ceux qui, enfin, ont le coeur couronné de l’amour pour les autres.

Marie Thérèse Lieutenant épouse Laoureux

Je me souviens que lorsque j’étais petite, Lovely Brunette me faisait rêver en parlant parfois de la princesse de*** qui avait été à l’école avec elle. Et un jour, descendant les escaliers de la Paix toutes les deux, nous avons croisé une dame très insignifiante qui les montait. Elle et ma mère se sont gaiement saluées. « C’était la princesse Hélène de*** » m’a expliqué Lovely Brunette, les joues roses de plaisir. Pour tout dire, j’étais plutôt déçue. Quoi? Cette dame en imperméable bleu et fichu, une princesse? J’aurais certainement préféré la voir en robe à paniers et manches gigots, avec un corsage où perles et dentelles auraient serpenté. Et des pantoufles de vair. Et, pourquoi pas? un prince charmant au bas des escaliers, chantant une belle romance en lâchant une blanche colombe…

Mais depuis, j’ai vu plusieurs nobles aussi discrets que la princesse Hélène et à vrai dire, bien souvent, le vieil adage selon lequel tout ce qui brille n’est pas or se confirme!