Les colons et les Indiens

Bon, les colons n’ont pas encore l’armée derrière eux pour zigouiller les sauvages, mais peut-être est-on déjà en train d’astiquer les mousquets quand même.

Je pense à ces citadins qui quittent le stress de la ville pour s’installer dans l’ambiance bucolique de la campagne qu’ils ne connaissaient qu’à travers le filtre des colonies de vacances ou week-ends chez des amis qui ont retapé une exquise petite fermette. Ce qu’ils ont d’ailleurs fait avec la touche de Walt Disney, on s’attend à voir les trois petits cochons arrosant les géraniums et maman ours trempant son doigt dans un pot de miel bio…

Désormais, monsieur pouvant travailler depuis chez lui trois jours par semaine et madame perdant la tête à l’idée de son potager bio dessiné et conçu par elle sur un modèle de jardin japonais si possible – pour sa zénitude -, ils s’y transfèrent, ou en tout cas y passeront désormais toutes leurs vacances. Monsieur d’ailleurs fera rapidement perdre le sourire de l’employée communale en la priant de transmettre ses plaintes au niveau de la wifi à monsieur le maire, et lançant sans doute une pétition que seuls lui et ses proches signeront car nul besoin d’un débit plus rapide à la commune pour le peu qu’il y a à faire et qui est parfaitement gérable dans les temps, puisqu’on le prend, le temps.

Bref, voici nos colons-citadins non pas à la découverte mais à la conquête d’un territoire dont ils trouvent les autochtones un peu nases, rustiques, mais si contents de voir qu’on s’intéresse à eux quand même. On leur parle, imaginez donc ! On leur parle comme à de vraies personnes et on offre à leurs enfants des t-shirts du musée d’Orsay ou de la tour Eiffel (ou l’Atomium…). Il faut voir comme ils sont ravis…

C’est cool.

Et puis peu à peu on trouve qu’on a des droits. Oui, des droits. Ces vaches que l’on orne de cloches dérangent leur délicat sommeil. Ils sont venus pour le calme. Ils ont payé pour le calme. Ils ont acheté du calme. Et de l’air pur, pas l’odeur des bouses, urines, porcheries. Ils ont acheté de l’air et du silence. Pas de fumier encastré dans le dessin de leurs pneus dernier cris, et encore moins dans les jantes ! Parce que là il faut aller frotter avec la main, dites-donc !

Et on oublie toutes ces pétitions de bobos que l’on a signées pour dire « j’ai signé » et qui défendent tout dans le monde, on est contre l’oppression sous toutes ses formes, on est pour le partage, le y en a pour tous, le not in my name.

Mais on reste des moi d’abord, avant tout….

Publicités

Et si je vous présentais Mr Jekyll (Mr Hyde est caché derrière) …

Car il existe aussi, cet aimable docteur qui pourtant nourrit l’autre dans les recoins de son vilain moi secret, dans une autre vie, celle qu’il vit en solitaire à l’insu de tous…

C’est celui (on va le mettre au masculin, mais sa consoeur existe, évidemment…) sur qui on apprend un jour une horrible vérité. Il a étranglé son vieux père qui ne mourait pas assez vite, trafiqué un testament, vidé le compte en banque de sa mère, volé des sommes folles dans les caisses de la société qu’il co-dirigeait – après avoir patiemment alimenté les soupçons sur un autre choisi par lui, celui qui semblait avoir compris quelque chose et paye son intuition d’une monstrueuse cabale -, réduit sa femme en chair à saucisse le soir du nouvel-an, violé des femmes en vacances pendant des années… Ou encore,  et ou encore…

Il ne s’agit pas des eaux dormantes, ces rancuniers faibles et obscurs qui se disent soumis mais minent patiemment par le fond, convaincus qu’on les y contraint, que ce n’est que justice avec tout ce qu’ils endurent.

Non, ici Jekyll sait, dès le début du tout début, qu’il doit absolument cacher qui il est vraiment : un jaloux, un colérique, un vénal, un envieux pathologique, un obsédé sexuel. Merveilleux acteur, il montre à tous un séduisant visage qui n’est pas le sien. Mais que l’on a tant de plaisir à voir que finalement… on est des spectateurs complices.

Et à la révélation consternante de son méfait ou ses méfaits, tous de dire Enfin… il était toujours tellement gentil ! Ça n’est pas possible qu’il ait autant changé.

Mais non, il n’a  pas changé, il a toujours joué – parfaitement – le rôle de Monsieur Parfaitement-Parfait.

 

Man is not truly one, but truly two - Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10.

Man is not truly one, but truly two – Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10

Car jeune homme il faisait danser les moches, les laissant sur un nuage après quelques compliments délicieux à l’oreille. Il aidait les vieilles dames dans la rue ou l’escalier, ou à charger leur caddy dans l’ascenseur. Il ne se rendait jamais nulle part sans un bouquet de fleurs, quitte à les prendre dans les parterres familiaux ou du voisinage. Quand il s’est fiancé, il a toujours eu un clin d’œil discret où errait un « et ça aurait pu être toi, tu sais… » adressé à la petite belle-sœur qu’il voyait rougir, entretenant ainsi et à jamais sa loyauté indéfectible. Et la méfiance haineuse du Monsieur simplement Pas-mal qui plus tard épousa la jeune fille nostalgique d’une histoire jamais arrivée. Il sera d’ailleurs, avec le collègue trop intuitif du bureau, le seul à sentir que sous le gentilhomme un ogre sommeillait. Cependant ses remarques seront balayées d’un mais qu’est-ce que tu vas imaginer là ? Serais-tu jaloux ?

Des amis, il s’en est fait. Peu mais du genre à jamais. Il les a repérés très tôt. Fanfarons, mal dans leur peau, attentifs à donner la bonne image et jouant les on est bien au-dessus des autres, ces petits minables contents de leur minablerie. Comme lui. Leur connivence s’est faite autour de nombreux très très mauvais coups dont bien entendu personne ne parlera jamais, le secret de l’un entortillé autour du secret de l’autre. Et ensemble ils rient avec des aboiements cruels de ces moches qu’ils ont fait danser et rêver, de ces filles qu’ils ont utilisées, de ces belles-mères ridiculement admiratives, des petites vieilles et de leurs caddies pleins de nourriture pour chats, de ces stagiaires mal fagotés qui sont devenus leurs larbins à leur insu.

Face à leurs épouses respectives, ils usent de gloussements muets et de « ah non mon vieux, ne m’y fais plus penser ha ha ha » destinés à faire comprendre aux moitiés attendries qu’il y a des complicités qu’on ne pénètre pas. Elles les connaissent, va, leurs charmants Jekylls. Elles ignorent tout des Hydes, et ont choisi d’imaginer que les secrets top-secrets reposent sur des amourettes d’avant elles, ça ne vaut pas un fifrelin.

Il entretient la légende de Monsieur Parfaitement-Parfait avec une subtilité remarquable. Il a des élans de générosité bien orchestrés : offrant au mess le lunch à un collègue dévasté à qui on vient de donner son préavis, lui tapant affectueusement sur l’épaule alors qu’ils sont debout et le public assis. Arrivant en retard à une réunion de famille en plaidant l’indulgence : il a dû raccompagner à son domicile un pauvre vieux qui a eu un malaise dans le métro. Le pauvre vieux n’existe pas, mais tous de roucouler de concert : son grand coeur aura raison de lui ; des comme lui, on n’en fait plus. Il mentionne parfois son attachement à la cause des aveugles, la seule œuvre à laquelle il participe chaque année.

Dit-il, car il ne l’a jamais fait. Ou une fois, histoire d’avoir un reçu qu’il laissera bien en vue.

Si parfois un soupçon affleure à la surface du lac enchanté de la relation, on le repousse, vite que le déni revienne. Car oui, il y a des signes ça et là, mais si éphémères, si légers, qu’ils ne font pas le poids devant cette évidence : il est toujours tellement gentil.

Et c’est ce qu’il n’est pas. C’est l’enchantement funeste dont il use pour endormir ses proies et mieux les tromper mon enfant, mieux les manger mon enfant, mieux les voler mon enfant. Il y mettra des années, mais c’est un acteur infatigable.

Et c’est souvent le « crime parfait » car finalement, l’impression principale est que non, c’est impossible, Monsieur Parfaitement-Parfait ne peut tout simplement pas avoir dupé son monde pendant vingt ou trente ans, on aurait vu quelque chose…

Eh bien non.

On n’y voit que du feu…

De la poudre aux yeux.

Les vrais bons et mauvais

Chien qui aboie ne mord pas. Méfiez-vous des eaux dormantes. Trop poli pour être honnête…

On nous le dit, pourtant. On nous l’a dit sur tous les tons.

Mais voilà, souvent quand on les a sous le nez, on ne voit plus que le show qu’on agite sous ce fameux nez qui d’ailleurs nous empêche de voir plus loin que son bout, et l’essentiel y disparaît.

Prenons cette dame. Maman. Maman se met en pétard pour rien, c’est presque devenu une légende dans la famille. Papa, qui est toujours calme en revanche, se contente de lui dire, d’un ton patient comme celui qu’emploie le docteur, que si c’est pour à nouveau se mettre à crier ou pleurer, c’est aussi bien qu’elle aille se coucher tout de suite. Maman a alors des yeux comme des révolvers, tremble, serre les poings, semble chercher ses mots et puis se décide à se lever de table, renversant la chaise, des larmes fumantes de rage égarée lui striant les joues, et elle sort en claquant la porte. Il arrive même qu’une assiette murale se détache. Papa se tourne vers les enfants, secouant la tête d’un air perplexe et soupire un moment, puis il explique calmement à l’aîné que les femmes sont vraiment des bombes à retardement et qu’il faut veiller à ne rien leur passer, sans quoi ce serait encore pire. Ensuite il se tourne vers la petite sœur, lui assure qu’elle ne sera pas comme ça, elle, et que bon… maman ne supporte aucune remarque, c’était quand même vrai que la purée était trop sèche, et il l’avait déjà dit gentiment pas plus tard qu’hier… Et que c’est quand même malheureux que la précieuse assiette de Delft qui avait traversé plus de cent années fasse les frais des fantaisies caractérielles de maman. Bonne maman allait être si triste !

Devant les invités, papa a toujours le mot pour rire, fait des clins d’yeux quand maman a oublié le sel, ou renverse un peu de sauce sur la nappe, ou trébuche en débarrassant. Maman finit bien des soirées en pétard. C’est qu’elle n’a pas un caractère facile, maman. Mais comme papa le dit, ce sont toujours les bons types qui se retrouvent avec des furies, c’est une loi de la nature …

Mais dans une autre maison, pas bien loin, on a un papa toujours furieux. Il pique des colères stupéfiantes, dont on n’a plus peur depuis longtemps car on connait la chanson : il crie, menace de châtiments éternels, s’isole, et se fait tout penaud par la suite. Maman, elle, est pourtant douce et sans aspérités. Jamais elle n’élève la voix, par exemple. Tout au plus dit-elle des petites choses tranquilles et rassurantes comme Les enfants, ne fatiguez pas votre père, vous savez qu’il a une une looooooooooooooongue journée de plus. Ou bien, quand il est parti sur un de ses « dadas » comme elle dit et commence une conversation sur le nouveau plan d’urbanisme, elle sourit et dit ah non ah non ah non, pas de nouveau ton urbanisme et tes espaces verts, les enfants n’y comprennent rien. Papa en vient même à dire qu’ils ne comprendront jamais rien à rien si on ne leur parle que des pokémons, insiste que c’est pour leur bien s’il engage des conversations qui amènent la réflexion, qu’il aimerait que l’on développe des idées, et pas juste qu’on parle la bouche pleine, et déjà à ce stade il s’agite, alors que maman dit avec un petit sourire qu’à propos de bouche pleine, il est en train de postillonner de la soupe aux tomates et ressemble – pas vrai, les enfants ? – à un gros champignon vénéneux et couvert de taches rouges. Et comme les enfants s’esclaffent, papa se lève, furieux, tend le doigt vers maman et bégaye ah toi… toi… alors qu’elle, en revanche, ne perd pas contenance et fait juste un chuuuuuuuuut les enfants, on se calme, n’énervons pas papa un peu plus en continuant de découper sa côtelette.

 

Ces couples, nous en avons vus. Parfois nous avons été dupes, trop prompts à voir une mise en scène grossière, à accepter sans esprit critique d’appeler ces bourreaux discrets des victimes, et de nous émerveiller qu’ils tiennent le coup

His name was Noir. Boudin Noir

Boudin noir était un fier et impétueux coursier qui, infatigable, parcourait les plaines infestées d’indiens, de vautours, pumas, crotales, et mauvais armés jusqu’aux dents. Sur son dos noble et luisant, mon frère, hurlant tougoudouc tougoudouc tougoudouc en montant et descendant l’allée du jardin. Ben vous savez, on n’aurait pas pu faire du ski alpin dans la descente, et pas besoin de remonte-pente pour recommencer, mais il y avait, nous l’avons appris récemment, un mètre vingt de dénivellement.

Boudin noir était un ancien poteau reconverti en palomino, et Lovely Brunette, armée de sa machine à puzzle, lui avait découpé une tête bien racée ma foi, tandis que la tannerie familiale l’avait nanti du licol, du bridon et des rênes, et il avait une splendide allure. Tout comme nos parterres de tulipes infesté de crotales, les haies cachant des Comanches, le pommier abritant quelque pumas qui s’y faisaient les griffes, et le garage qui devait cacher les mauvais tandis qu’ils vérifiaient le fonctionnement de leurs Winchester. Mais mon frère devait absolument délivrer son courrier pour le Poney Express, ou traverser les lignes comanches pour porter un message au fort je-ne-sais-quoi. Parfois d’ailleurs il était un guerrier cheyenne au faciès grognon dont les tresses – de laine, faites par notre chère Sibylla – serpentaient au vent de la grande prairie tandis qu’il encerclait tout seul un convoi de tuniques bleues.

Moi, sur les mêmes allées du jardin, j’apprenais à marcher à Jacqueline. Belle Jacqueline. Ma « belle poupée » avec des « vrais » cheveux et des yeux bleus que des cils noirs et interminables cachaient la plupart du temps. Ma première poupée fut Poupette, une vraie poupée de porcelaine avec, aussi, de vrais cheveux. Elle avait une histoire qui me désole car elle a désolé Lovely Brunette ad vitam aeternam : elle correspondait (Lovely Brunette, pas Poupette….) avec un monsieur flamand (en français), un certain monsieur Opdebeek. Bon… le but était l’échange de timbres, rien de graveleux, d’ailleurs Mr Opdebeek et Lovely Brunette étaient mariés et leurs conjoints avaient donné leur consentement à ces délires genre « avec-vous un exemplaire du République de San Marino 1945 avec un palmier ? » « Les dents sont-elles intactes ? ». Mais un jour ils ont décidé de se rencontrer, et Mr Opdebeek fut invité à la maison. Il est arrivé avec Poupette pour la gentille petite fille de sa correspondante. Gentille petite fille qui a hurlé de peur devant la pauvre poupée, qui paraît-il était blonde. Je ne voulais pas la toucher, absolument terrorisée. Pourquoi, je n’en sais rien et désormais je ne le saurai jamais (à moins d’une psychanalyse du plus haut intérêt où on me dira ensuite que c’est Poupette et ses cheveux blonds qui m’ont donné le vertige et le goût de la bière, ce qui changera ma vie n’en doutons pas). Mais il paraît que le pauvre Mr Opdebeek était navré, Lovely Brunette aussi, et  que ce n’est qu’en changeant les cheveux blonds contre des cheveux noirs que j’ai développé un amour maternel pour Poupette ! Mais je m’en méfiais un peu. Pourtant on n’avait pas encore vu Chucky au cinéma…

J’ai aussi eu Alice, que mon Papounet m’avait achetée en Argentine, elle aussi nantie de cheveux blonds etc, et elle avait une particularité, c’est qu’on pouvait la faire marcher sans lui tenir les bras, car il y avait un mécanisme actionné par des bâtons qui lui sortaient des épaules dans le dos, donc on tenait ces bâtons qui actionnaient ses jambes, sa tête et ses bras. Mais je n’aimais pas cet arrangement et on a scié le mécanisme à ras : je n’aimais pas ses robes à trous à l’arrière…

Trois ans. Coralie et Tintin

Trois ans. Coralie et Tintin

Longtemps avant tout ça, j’ai eu un chien de peluche « assis » que je trainais donc sans pitié sur son derrière de plus en plus râpé avec une laisse made in the tannerie familiale, Tintin, et une superbe et noble monture pommelée, Coralie. Coralie était une patineuse puisque sur roulettes et m’avait été offerte par « Kykille », notre gentille servante. Et le premier être vulnérable à être placé sous ma garde fut Mr Bear, Teddy Bear. Le vrai authentique, celui de ma maman, très mité et avec un oeil en danger de chute libre. Je suppose qu’il a d’ailleurs fini par chuter. Mais on ne peut pas attendre trop d’une jeune petite fille-mère de trois ans… Il fallait s’y attendre.

Plus tard mon frère a eu un vélo de grand, après les tricycles et les vélos à grosses roues, et alors que Boudin noir était remisé dans un coin du garage, il ne parcourait donc plus les plaines du Texas mais

Quatre ans - prête à prendre les airs avec Teddy

Quatre ans – prête à prendre les airs avec Teddy

faisait le tour de France, vociférant avec passion les exploits des coureurs. Lui incarnait Jacques Anquetil, et était toujours premier, semant la troupe de trainards qui n’arrivaient pas à faire la montée du mont Ventoux d’un mètre vingt sans s’effondrer. Comme il n’était pas très imaginatif et que ses commentaires variaient peu, j’avais pris l’habitude de couvrir sa voix dès qu’il disait « Jacques Anquetil arrive en tête » par « Jacques Anquetil se gratte le nombril ».

Il n’était pas content du tout et ça finissait par une dispute, qui amusait ma mère car elle aussi, parfois, lasse de ce tour de France qui tournait autour de sa chaise longue où elle tentait de lire un bon livre, se joignait à moi pour évoquer le nombril du coureur.

Me too

Oui moi aussi, et je ne connais pas une femme qui ne puisse dire « me too, I’ve been sexually harassed ». C’est une réalité consternante dans notre civilisation pleine de vices privés et vertus publiques.

La première fois, j’avais 13 ou 14 ans, et étais loin d’avoir le sex-appeal d’une Lolita. Je connaissais de vue un certain Jean-Marie C., adulte de 25 ans environ qui venait rendre visite à un Anglais de Bradford louant une chambre chez nous, car il faisait un stage dans une des usines lainières de la ville. Je pense que Jean-Marie C. travaillait dans un garage. Pas du tout l’idée que je me faisais d’un amoureux en puissance : râblé, blondasse avec une moustache comme une brosse à dents entartrée, des petits yeux de verrat myope. Toujours en costume mal coupé et mal tombant sur sa silhouette mal dessinée. (La vengeance est un plat qui se mange froid, et donc voilà. S’il me lit – qui sait – autant qu’il sache). Un jour il passa en voiture alors que je rentrais de l’école, le trajet était plutôt long mais j’y étais habituée. Il m’offre donc de me reconduire, et j’ai accepté – par politesse. Mais il a passé ma maison comme un bolide en me jetant un sale coup d’œil, et j’ai tout de suite compris le danger. A l’époque on nous mettait en garde contre les vieux messieurs qui nous offraient des bonbons dans les parcs en bavant, mais je dois dire qu’on n’envisageait pas d’autres scenarii. On n’était d’ailleurs pas sûrs qu’on aurait compris… Cependant j’ai eu peur, très peur de son air qui avait changé et quand il a glissé une main sous ma jupe en essayant de séparer mes genoux, j’ai désespérément tenté d’ouvrir la portière pour sauter sur la route. Là c’est lui qui a eu peur, il m’a vue aussi affolée que si j’étais à l’abattoir et m’a dit de me calmer, qu’il ne voulait pas me dévergonder. J’ai dû demander à ma mère ce que voulait dire dévergonder. Quand on en a parlé à ma tante Liliane, elle a éclaté de rire en disant qu’avec lui, personne n’était à l’abri, qu’il faisait le coup à tout le monde… Et finalement, en ces temps bénis pour les sauvages comme lui, la devise était le satyre est lâché, tenez les nymphes à l’intérieur sinon ce sera leur faute… Une époque d’impunité assurée, donc…

Peu après, j’étais en pension à Bruxelles et reprenais le train tous les vendredi soirs pour rentrer chez moi. Ce train aillait en Allemagne et était truffé de militaires, souvent très désagréables mais en général sans danger. J’avais alors 16 ou 17 ans, et me suis retrouvée seule dans un compartiment avec un de ces militaires, assis en face de moi. Je lisais, quand tout d’un coup il a avancé ses jambes en glissant sur la banquette, et a introduit un genou entre les miens, bloquant ma jambe avec son autre genou. Je me souviens m’être sentie comme un animal au collet, ne sachant que faire, n’osant bouger, faisant semblant de ne rien remarquer, tremblante de frayeur. Je ne sais plus ce qui a mis fin au calvaire, mais je sais que ce n’est pas moi car j’étais tétanisée. Peut-être le passage de quelqu’un dans le couloir, ou du contrôleur… Mais en sortant du train, mes jambes flageolaient…

Fragonard - Le verrou

Fragonard – Le verrou

Un an ou deux plus tard, j’ai rencontré un certain JM.G., frère d’une célébrité de la région. C’était dans une boite de nuit à Spa, où j’étais arrivée avec un copain – Bubu – dans la voiture d’un autre qui nous avait conduits à condition qu’on se débrouille pour rentrer. Et alors que j’entrais dans la boîte de nuit, JM. G. m’a tout de suite repérée (de la chair fraiche, car c’était la  première fois que j’entrais là). Il m’a interpellée, j’ai répondu par une boutade et suis partie retrouver notre petit groupe à peine sorti de l’adolescence. Là aussi, lui par contre était nettement entré dans l’âge adulte, approchait de la trentaine. Il a fini par s’imposer à notre table, faisait adroitement du charme au copain qui m’accompagnait, tout fier d’intéresser un tel personnage qui trouvait ses problèmes de 18 ans … captivants. Et il offre de nous reconduire en voiture. Le copain tente sa chance un peu plus loin, et demande s’il pourrait conduire… Oui oui bien entendu répond JM.G., mais alors je m’assieds à l’arrière avec ta copine. Marché conclu (merci Bubu!), sauf qu’au moment de monter dans la voiture je refuse d’aller à l’arrière avec la bête (inhumaine). Bubu, ravi et inconscient, conduit, et sur suggestion de la bête, annonce qu’il descendra le premier, que la bête me laissera sur mon seuil. Bon, là j’avais quand même compris ce que voulait la bête, mais comme il avait accepté sans cracher de flammes que je ne m’asseye pas à l’arrière avec lui, je n’avais pas vraiment peur. Sauf que quand lui aussi a passé ma maison à une vitesse très décidée, se dirigeant vers les bois, je n’ai pas apprécié. Une fois dans les bois, il a voulu m’embrasser (oh en plus… la vilaine bouche batracienne qu’il avait… pauvre de moi !) et j’ai résisté, mais soudain il a fait basculer le dossier de mon siège, vlam, on avait une couchette, la voiture de la bête était équipée d’un rapist bed. La lutte fut âpre, j’ai combattu vaillamment, lui ai tordu les doigts et ai mordu tout ce qui était à portée. Finalement il a dû décider que c’était même pas gai, c’t’histoire-là, et il m’a dit que j’étais décidément trop bête, qu’il y avait plein de filles prêtes à cette heure-même à enlever leur petite culotte pour lui. Authentique. Il a dit ça ! Il a continué de loin en loin à me pourchasser, sans succès. Mais alors que le frère – la vedette – n’en pouvait rien, je l’ai inclus dans ma haine, je suis aussi mal à l’aise encore aujourd’hui de parler de l’un ou de l’autre.

Je pense aussi à L.T. Je le trouvais sympa, il avait une bonne bouille (quoi que son haleine aurait tenu à distance même un chien à cadavres…). Il venait de se marier avec une « femme de mon âge ». J’avais 37 ans, lui sans doute 25. Il faisait partie de l’équipe informatique à mon travail, et naturellement était souvent appelé à l’aide. Le matin, je me trouvais seule au bureau, préparant le travail de la journée qui commençait vers midi. Il venait et nous parlions, de tout, de rien, on riait. Vraiment je l’aimais bien. Un jour tandis qu’il était là, le téléphone a sonné et j’ai décroché. Il en a profité pour me sauter dessus, m’enserrant et me palpant d’au moins huit bras tentaculaires (et son haleine tout près, je ne vous dis pas….), et moi, pro comme toujours, empoignant une latte de plastique et lui distribuant des coups comme je le pouvais, ne quittant ni-le-téléphone-ni-mon-calme-ni-ma-voix en ce qui concernait le client que je ne voulais pas soumettre à un interlude intriguant. L.T. transpirait, perdait contenance et frôlait la crise de furie. Quand enfin j’ai pu lui faire face une fois le téléphone raccroché, j’ai vu un autre homme que le jovial et débonnaire collègue qui venait plaisanter. Il haletait et j’étais, de mon côté, absolument horrifiée. Brandissant la latte comme Zorro son épée ! Je lui ai demandé ce qui lui avait pris, et la réponse a été qu’il savait que quand une femme dit non, elle veut dire oui. Inutile de dire que nos petites conversations matinales ont pris fin et… qu’il s’est vanté partout de « m’avoir eue », il me l’a dit lui-même des mois plus tard (je m’étais demandé la raison de mon succès soudain…).

Il y eut aussi ceux qui ne harcelaient pas mais attendaient ouvertement un donnant-donnant : un boulot contre un peu – et plus si affinités – de disponibilité. En Italie je dois dire que je les ai collectionnés, et que je ne m’étonnais même plus. Ils le disaient sans ambages à l’entretien d’embauche. Pour ne pas verser un mois de salaire pour rien, ça va sans dire! Je vois encore ce gros rouquin de Bari dont la toison crevait les interstices de la chemise et qui, à mon indignation, m’a dit « mais enfin madame… je ne peux quand même pas écrire dans le journal que je cherche une maîtresse… ».

Et les médecins au toucher vicieux, s’il y en eut. On n’osait rien dire, ne sachant trop si c’était « médicalement normal » ou pas de nous toucher là. Je me souviens d’une copine de classe, lorsqu’on avait 16 ou 17 ans, qui avait été violée par son dentiste : il l’avait mise sur une chaise qu’on pouvait surélever, et une fois placée trop haut pour en redescendre sans se casser la figure, hop. Et en ces temps-là… ça passait dans les pertes des unes  et profits des uns, car personne n’aurait songé à porter plainte et parler de ces hontes.

Une autre amie a été violée à Rome à 14 ans par le chauffeur de confiance de l’hôtel qui la ramenait à l’aéroport… Elle n’a rien osé dire à ses parents qui l’attendaient à l’arrivée à Bruxelles … avec la police. Quelqu’un avait eu vent de quelque chose mais le sale type avait bien pris soin de lui dire qu’elle ne devait pas en parler sinon il perdrait son emploi, irait en prison et sa femme et ses enfants mourraient de faim et de honte… à cause d’elle.

Et bien que ça ne soit pas sexuel, mais bien du harcèlement, il y a le vilain jeu de domination au travail. Hommes et femmes y excellent, et presque partout j’ai eu le tyran et les tyrannosaures de service.

Ce sera encore bien…

Dans le temps, nous dit-on, tout était tellement mieux. On précise quand même avec prudence à condition d’avoir eu assez d’argent pour vivre. Car il est certainement plus gai de s’imaginer dansant le charleston en faisant tourner son sautoir et révélant la troublante lisière d’un bas plutôt qu’à genoux en train de frotter le carrelage sous la morsure du savon qui s’enfonce dans les gerçures. On se voit volontiers gente dame en poulaines brodées d’or écoutant un ménestrel en vérifiant l’aplomb d’un hennin amidonné mais pas en sabots arrachant les pommes de terre sous la pluie dans un champ boueux…

On s’affole de la pollution, des guerres et de leurs affres, du temps qui ne suffit jamais. Mais nos ancêtres ont survécu à l’odorante horreur des tas de fumier sous la fenêtre, des seaux d’urine déversés dans les ruelles. Ils ont guéri de blessures cautérisées au fer, de membres amputés à la scie, d’enfants mis au monde sur des draps douteux et lavés avec de l’eau bien peu claire. Ils ont résisté aux mouches sur la viande et aux morsures de rats. Aux tranchées et parfois plus ou moins aux gaz. Aux mises à mort arbitraires pour cause de sorcellerie, de braconnage, de marché noir, d’amour avec l’ennemi… Les guerres, ils ne connaissaient que les leurs et n’avaient pas les médias pour leur dire que celles du monde entier étaient aussi devenues les leurs. Et le temps, si les gentes dames le passaient en prière et les garçonnes en jupes courtes à danser et flirter, la plupart du reste de l’espèce humaine travaillait encore plus que nous …

Constantin Meunier - La coulée à Ougrée

Constantin Meunier – La coulée à Ougrée

Tout ne devient pas pire. On ne perd pas le paradis pour entrer dans une géhenne de béton, d’internet et de souffrances. On ne tue pas l’avenir de nos enfants. Ils auront un futur que nous ne concevons pas sans doute, mais qui sera leur présent, avec ses regards nostalgiques vers un passé imaginaire et enjolivé, ses coups de passion pour des jours et découvertes extraordinaires, et les doutes que chaque génération a pour les lendemains de celle qu’elle a mise au monde.

Parce que l’homme a toujours été plein de ressources, et que tout s’adapte peu à peu. Il y aura, encore et toujours, les descendants des plus forts. Des choses sont encore à découvrir sur notre prodigieux sens de l’adaptation…

On prend son essor ou on est essoré

Je suis étonnée des réactions que suscitent, occasionnellement, mes livres ou mes articles.

Je constate alors avoir lancé mes phrases dans une autre direction que celle où elle aboutit chez le lecteur, et je ne cesse de me laisser surprendre parfois par l’impression que j’ai alors laissée.

Il est vrai que je parle principalement des relations, et que le mariage est à l’avant-plan. Les bons et les mauvais, et il me semble qu’on pourrait m’y croire opposée, parce que j’en démonte les rouages et les pièges, sans tendresse ni indulgence.

Dans la réalité, je suis pour le mariage.

Parce que je suis née dans un univers social basé sur la famille, laquelle repose bien entendu sur le mariage, le contrat contraignant par excellence. Et s’il a existé d’autres modèles, s’il en existe d’autres ailleurs, aussi valables, c’est ici que je suis née et dans ce modèle que je suis à l’aise. Avec dans mon passé pré-vie des générations de gens mariés dont je peux remonter le fil. Mon Papounet et Lovely Brunette, leurs parents Albert et Suzanne et Jules et Edmée. Au-dessus, Louise et Servais, Henri et Jeanne, ainsi qu’Emma et Grégoire et Justine et Edmond. Et tous les autres aux étages supérieurs, religieusement et légalement mariés même quand ils étaient agnostiques car ce n’était pas quelque chose qui se criait sur les toits. Les francs-maçons aussi passaient par la messe de mariage…

Que leurs unions aient été idylliques, maussades, déchirantes, agréables, tolérables… ça… ça reste en général leur secret, ainsi que la véritable généalogie car il y eut comme partout les écarts maritaux masculins et féminins, et on n’annonçait pas en place publique qu’en réalité le petit-frère était le fils d’un grand et beau dignitaire à Batavia (ses yeux bridés venaient… on ne sait d’où, un lieu commode qui a servi à bien des familles). Pas plus qu’on ne soulignait la ressemblance d’Henriette avec ce gentil monsieur qui était venu rendre visite l’été de 1852 et avait fait rire tout le monde…

J’espère au moins que ces « écarts » ont apporté leur lot de bonheur et que ces enfants furent des « enfants de l’amour ». Que ce fut un réconfort de les voir, alors qu’ils grandissaient, ressembler à celui qui…

Tout comme j’aime penser qu’il y avait quelque part des maîtresses amoureuses pour partager l’amour, les enthousiasmes et le passage des ans avec les messieurs… parfois aussi pour leur donner des enfants nés de l’amour qui leur ressembleraient à tous les deux.

Lucas Cranach l'ancien - le couple mal assorti

Lucas Cranach l’ancien – le couple mal assorti

Mais pour en revenir au mariage, je suis pour, et je suis même pour le mariage dont la principale raison serait l’intérêt… pour autant que cette vérité satisfasse les deux parties. Car le mariage trouve son origine dans l’intérêt. Des pays se sont formés par des mariages, des alliances et allégeances politiques. Des blasons se sont redorés, des bergères aux joues roses furent couronnées par de vieux barbons édentés. Il y avait le mariage, et la vie amoureuse se situait ailleurs, comme en témoignent les hordes d’enfants illégitimes qui ont assuré des descendances « par la main gauche » comme on disait pudiquement.

Il subsiste des intérêts de toutes tailles, et la vraie trahison est de duper l’autre avec des mensonges.

Mais si tous les deux sont contents de leur arrangement, et raisonnables, pourquoi pas ? Ils s’aimeront bien et auront sans doute ce qu’ils cherchent.

Par contre piéger quelqu’un en jouant l’amour ou la grossesse pour partir de chez soi, échapper au contrôle des parents, ou même de la part de parents, de ruser comme des maquignons pour « caser » leur fille ou leur fils un peu benêt… ou encore jouer la comédie de l’amour fou à une jeune fille (ou vieille fille, allez, c’est pas plus beau !) pour mettre la main sur son argent ou le pied dans son milieu… voilà qui mène à tout ce que je démolis. 60 ans peut-être de vie avec quelqu’un qui a coincé l’autre, sans penser aux conséquences ??? Et qui, l’ayant coincé, n’éprouvera jamais que tiédeur – au mieux – pour le prisonnier… Une horreur !

Quant à se marier pour s’abriter toute la vie derrière « le couple » afin de ne rien décider ou ne pas oser vivre… on en connaît un lot aussi. Le mariage comme déguisement : je serais une femme pirate ou Jim la Jungle si j’étais célibataire mais hélas… mon mari n’aime pas que je, ma femme refuse de… J’aimerais partir sur un bateau pendant quelques mois mais ma femme a trop peur qu’il m’arrive quelque chose alors… J’aurais aimé continuer une carrière théâtrale mais mon mari n’était pas d’accord. Je viendrais volontiers à votre petite fête mais mon mari n’est pas libre pour m’accompagner. Je dois rentrer car ma femme ne s’endort pas tant qu’elle ne me sait pas dans la maison, c’est plus fort qu’elle…

Au secours ! 60 années de frustration auto-imposée, quel triomphe de l’amour !

Et je n’ai pas de compassion pour ceux qui restent sagement dans la cage en enviant les vies qu’ils imaginent être celles des autres. Non pas que je trouve qu’ils n’ont qu’à divorcer, parce que c’est loin d’être la seule issue, mais ils n’ont qu’à oser prendre des arrangements, empoigner leur vie avec passion. Sinon, qu’ils se taisent et fassent briller les barreaux de la cage, pour moi ils peuvent même s’y installer une balançoire, mais qu’ils se taisent !

On prend son essor ou on est essoré, en bref c’est ça.

Il y a des contraintes, c’est vrai, et les fameuses « concessions », on ne peut les éviter complètement, mais celles qu’on entretient, qu’on chérit comme un martyre auquel on se sacrifie, non… c’est abandonner son existence. Ne pas oser vivre. Empêcher deux vies de resplendir dans leur essor…

Et puis, ne l’oublions pas… bien des gens ne désirent pas se marier, ne désirent pas s’engager pour la longue durée et la construction d’une famille. Nous avons tous le souvenir de l’oncle machin, resté célibataire. Ils ne dédaignent pas l’amour et l’attachement, mais refusent à lier par des promesses. Lier et se lier. Qu’on leur fiche donc la paix et les laisse aimer un peu, beaucoup, longtemps ou pas du tout. L’envie de se marier peut d’ailleurs venir quand on ne l’attend plus, assez tard pour que leur union ne soit bénie ni par un ni beaucoup d’enfants. Mais ils seront bénis par un amour spontané, et ma foi, tomber en amour est une chute qui rajeunit.

Le mariage d’amour, un engagement sincère et partagé, voilà l’idéal, non ? Une vraie liberté d’être.

Le mariage reste une belle aventure, si on évite les prémices d’une mésaventure.