Apocalypse in Progress

Les 4 cavaliers de l’apocalypse, 1937 – André Fougeron

Interpellant, cette mode de se vautrer dans la noirceur, de se repaître chaque jour des nouvelles atroces glanées sur les sites des « amis » (qui prennent soin de notre santé mentale en nous donnant envie de retourner au lit une fois la journée commencée par son défilé d’images apocalyptiques).

Les animaux, non plus seulement malheureux et au service de l’homme-ce-monstre-sans-âme, mais suppliciés, torturés. Les enfants sales et en haillons, couverts de mouches et de plaies. Les femmes en larmes pour l’une ou l’autre raison. La nature qui s’égosille en vain : je me meurs, vous m’éventrez. Les multi nationales au rire sadique qui nous empoisonnent jour après jour avec la nourriture trafiquée, les récoltes venimeuses, ou encore les résultats des activités de l’homme-ce-monstre-sans-âme qui anéantissent les forêts, vident les océans, font fondre les icebergs, disparaître des ethnies, pour être riches et faire partie de l’élite.

Après ça, heureusement qu’il y a les antidépresseurs ou la gnôle. Et en attendant la mort (qui sera atroce, n’en doutons pas, on nous le démontre aussi avec une complaisance suspecte…) on a des soins et traitements multiples pour tenir jusque-là en servant probablement, en plus, de cobaye à la médecine. Pendant ce temps-là, les riches, vous savez, les riches-ces-monstres-sans-âme que le cancer ne touche pas, que l’amour comble, que tous les drames évitent, en plus, ces immondes riches nous regardent comme si nous étions les figurants d’un tableau de Jérôme Bosh, assez écœurés de notre médiocrité et laideur, décidant que nous ne méritons rien d’autre.

Vous savez quoi ? Tout ça existe (sans le glaçage hideux que j’ai ajouté en abondance…), on le sait, on le constate, on le voit tout seul si on regarde. Et ce n’est pas nouveau. Nous informer est une chose, mais on n’a pas besoin d’un sound-track perpétuel, genre suspenseful music tirée d’Amytiville, Carrie, La nuit des morts-vivants… Sans compter la colère démente de certains sociopathes qui auront bientôt besoin de se transformer en octopus pour brandir tous les slogans indignés et contre tout qu’ils agitent. Qui nous sautent à la gorge si nous osons encore rire d’une futilité, aimer le cinéma ou le nougat vietnamien. Avec tout ce qui se passe dans le monde d’atroce, nous en sommes encore à regarder le programme du cinéma ??? Quel égoïsme…

Et cependant… et tout le reste, alors ? Tout le merveilleux quotidien et discret qui fait l’éternelle beauté du monde ? Tous ces gens qui, justement, sauvent des animaux parfois au risque de se faire encorner ou énucléer d’un coup de sabot (les élans, non, ça n’aime pas vraiment qu’on les sauve, les kangourous non plus, ni les autruches etc…) ? Des gens ordinaires, qui passaient par là, ont pris un peu de leur précieux temps pour vivre un précieux moment de vie. Ceux qui sauvent des enfants, les adoptent ou en prennent soin avec amour, défendent des femmes, secourent leurs voisins, des inconnus en détresse mis sur leur chemin ? Ils sont nombreux. Ils sont une multitude. Les ignobles riches qui, discrètement, aident et interviennent, comme ils l’ont toujours fait. Les gens, seuls ou en groupe, qui décident de tester des méthodes d’économie, de recyclage, de respect de tous. Ceux qui nous sourient sans nous connaître, parce qu’ils ont une âme joyeuse et qu’ils reconnaissent la nôtre. Ceux qui chantent sur leur seuil, ou dans la cuisine, ou au garage. Qui participent de quelques sous à l’une ou l’autre collecte, qui sortent de leur routine pour accomplir, discrètement et avec amour, un acte de bienveillance envers autrui.

Et les animaux que l’on voit réapparaître, des races que l’on croyait au bord de l’extinction et puis parce qu’on a pris quelques mesures, mais les bonnes, ça se re-multiplie gaiement. Les gens qui guérissent de maladies voraces grâce aux progrès de la médecine, au dévouement et à la clairvoyance de ceux qui ne sont pas tous là « pour faire du fric » mais par apostolat.

On ne peut pas ne regarder que certaines choses, au point de s’en déprimer, de contaminer les autres, de perdre tout espoir, de conclure que nous sommes à la fin de l’humanité et que « l’homme est dégoûtant » (ceux qui ont le mantra «les hommes me dégoûtent », ils sont quoi, eux ? Des extra-terrestres ? Des purs esprits ?).

C’est une addiction au malheur. Un péché capital, comme le sont les addictions. Il s’agit du péché de gourmandise, la gloutonnerie des drames et mauvais augures.

Méfions-nous des faux prophètes… ne l’a-t-on pas assez entendu ? Nous mourrons tous. Tout, peut-être, mourra. En attendant, faisons du meilleur avec le mieux, il ne nous est pas interdit d’aimer notre vie, et ceux qui nous l’encombrent de peurs imaginaires aux mille visages nous salissent. Oui il y a des dangers, mais objectivement, dans l’immédiat, celui de tomber en traversant la rue devant une voiture est plus réel que bien de ceux que l’on me prédit avec ferveur.

Tout ce qui pourrait arriver n’arrivera pas. Mais les joies que je cueille au long de la journée sont bien à moi.

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Et tout bascula

J’ai découvert ce qui un jour était la Yougoslavie lorsqu’elle a ouvert ses frontières au tourisme. Et alors, puisque j’avais 16 ou 17 ans… je me suis gorgée de plage, soleil, soirées dansantes sur la terrasse d’un hôtel hâtivement construit et qui avait toute la grâce d’un bunker.

Car les beaux rivages avaient été envahis par des hôtels vite faits mal faits, offrant un confort de base pour qui veut un été de romances, soleil, et régime de moussaka. Ah ! La moussaka, nous faisait-elle rire, Lovely Brunette et moi, cet été de 1965 ! Chaque jour, il y en avait au menu de l’hôtel, et elle n’était jamais la même. Normal, disait Lovely Brunette, ce sont les restes de la veille, et je crois bien qu’elle avait raison ! Les serveurs – beaucoup de Russes – ne comprenaient aucune autre langue que la leur et roulaient des yeux affolés quand ma mère leur demandait un couvert ou une serviette manquant. Le couteau manquait systématiquement et de toute façon il y avait toujours quelque chose d’absent à table, et visiblement les règles de présentation n’avaient pas été comprises : il n’y avait que l’assiette qui se trouvait à sa place et le reste jouait à cache-cache. Ils arrivaient, la perplexité sur le visage, avec une assiette ou un autre morceau de pain, et on avait bien du mal à ne pas rire. Ils nous servaient des portions pour ogresses, ignorant nos stop-stop-stooop! affolés, et poussaient un soupir scandalisé quand nous avions laissé la moitié. Et c’était normal, ils ne comprenaient pas notre gaspillage. Nous étions de bonnes mangeuses, et ne voulions pas les vexer, mais … nous ne tenions pas à gagner le concours de la plus grosse mangeuse de moussaka de la saison !

J’ai cependant tant aimé ce lieu (pour des raisons bien triviales comme on le voit…) que j’y suis retournée. Plusieurs fois, d’abord en touriste et puis en presqu’habitante, parce que j’ai vécu 9 mois à Trieste et que mes amis triestins m’en ont fait voir et revoir les touchantes beautés. Comme cet imposant château de Predjama à Postojma, en Slovénie. Aux aguets depuis l’ouverture de la grotte, au bord du vide, il surgit avec une force tranquille et des siècles de mémoire, de naissances, morts, passions, espoirs, petits et grands bonheurs, malheurs inoubliables.

Château de Predjama

Nous nous y sommes arrêtés un jour au retour d’une journée à Sneznik. A Sneznik, nous avions mangé dans un restaurant près d’ un ancien pavillon de chasse de l’ex-empire austro-hongrois. A cette époque, aller manger en Yougoslavie revenait à presque rien, mais trop souvent le manque de choix, de confort et de savoir-faire étaient décourageants. Plus d’une fois je suis allée dans des restaurants au décor de cantine d’école où, en hiver, on n’allumait le chauffage qu’à l’arrivée du premier client – nous ! En grelottant on mangeait des cevapcici et du fromage istrien accompagnés d’un Teràn trop froid, le tout servi par un personnel congelé et de mauvaise humeur. Mais à Sneznik … on avait presque honte de payer aussi peu pour tous ces mets succulents et cette joyeuse hospitalité. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé, si ce n’est le pain frais qui sortait du four, un pain aux noix dont s’échappait une odeur tiède qui parlait du respect de l’art de la table. Et le dessert, aussi, une crêpe soufflée aux fruits frais, mûres, framboises et groseilles, avec de la crème fraîche de campagne. On ne peut pas oublier de telles choses, pas plus qu’un paysage ou un concert ! Et le décor ! Soigné, avec une vénération évidente pour des lignes architecturales d’origine, sobres et solides, une pointe de noble élégance. Et puis les bois tout autour !

Nous passions beaucoup de week-ends aussi à Pula, à la casa vecia déjà évoquée. On y fuyait les touristes dont j’avais moi aussi fait partie. Mais la vieille ville historique est si belle que nous y tentions notre chance à l’heure de la bronzette, et la trouvions presque déserte et paisible …

Bien des années plus tard, j’y retournais donc non plus en touriste mais presque du coin, avec des amis locaux et des repères, des coins favoris, des habitudes. « Toni Guma », le garagiste qui se spécialisait en … pneus, comme son nom l’indique. Ornella et Danilo, des amis qui venaient d’ouvrir une boutique de tricots faits main – et à qui nous rapportions la laine de Trieste, car en Yougoslavie, c’était rouge bleu ou vert, et basta ! Et oui, Danilo tricotait avec sa femme ! La rotonda du port sur laquelle nous allions boire une bière tchécoslovaque. Les hôtels de touristes où nous allions regarder les attractions et les grandes amours d’une semaine qui dansaient sur la piste au bord de la piscine. Le marché aux poissons, où on ne trouvait rien ou presque. Sous la grande halle, les tables de pierre offraient parfois avec avarice un kg de dorades, dix de moules – bâillant de fraîcheur – une poignée de poulpes. Le marché des fruits et légumes n’était pas mieux, et nous aurions facilement pu faire du trafic d’oranges et citrons, qu’on ne trouvait jamais ! On allait pécher à Pontisela, sur une roche en bord de mer balayée par un vent léger. Personne n’y passait jamais sauf parfois une longue barque de militaires méfiants.

On allait manger chez « Le Serbe » qui préparait si bien les langoustines ainsi que de rares moules, longues et brunes qu’on ne trouvait qu’enfoncées dans les roches, il fallait casser la roche pour les en extraire et en découvrir le goût. Pauvre Serbe qui, deux ans plus tard, n’aurait plus un seul client croate parce qu’il n’était qu’un sale Serbe.

L’hyper-inflation se faisait sentir : les prix changeaient jusqu’à trois fois par jour dans les super-marchés. Fin 1989, elle était à 10.000% ! L’oncle d’une parente, militaire, nous parlait de guerre en préparation, d’une grève d’ouvriers que lui et d’autres militaires avaient été envoyés « casser » dans l’usine. Casser par les armes. Par mort d’hommes. Sa foi dans son armée et son pays vacillait. Ses mains tremblaient, il en savait déjà trop. Cette grève… aucun journal n’en avait parlé !

Mais l’été passait, un jour insouciant après l’autre, futile et familier. Il faisait sec, et l’eau était rare, aussi la ville en coupait-elle l’arrivée de 7 à 19 heures dans les maisons pour que les touristes en aient assez dans leurs chambres d’hôtel. Nous, on remplissait des bassines de plastique le matin, et on se rafraîchissait dans la mer. Le soir en famille on chantait de vieilles chansons istriennes qui faisaient rire, avec des histoires de bossus, de vilaine fille qu’on ne voulait épouser, de mari saoul qui avait perdu les clés de la porte d’entrée, ou d’épouse reconnaissante car son mari ne la battait que le dimanche. L’odeur des dorades à l’ail et au persil grillées ou des rougets dansait sur l’air du soir. Devant le pintòn de vin qui se vidait, les vieux évoquaient tous les fantômes qu’ils avaient vus ou que d’autres avaient vus. Xè tuto vero, affirmaient-ils, c’est la vérité. On avait un peu peur en allant se coucher, on éteignait les lumières et on se souriait, gênés. C’est qu’ils n’avaient pas l’air crédules, ces vieux, après tout …

La Yougoslavie vivait ses derniers étés, et on n’en savait rien… Pula serait la mire des tirs de mortier et les tombes des grands-parents pulvérisées. Des anciens voyous de quartier venus de partout et rebaptisés soldats sèmeraient la terreur, vêtus en Rambo et menaçant la population quand leurs beuveries bruyantes n’étaient pas appréciées… Des infirmières serbes perdraient leur travail parce que plus personne ne voulait se laisser toucher par elles… Elles qu’on avait apréciées jusque là pourtant!

 

Pas d’anniversaire pour Woodstock

Woodstock! Ce nom évoque pour certains le souvenir d’une ère étrange, de transition, pendant laquelle des jeunes arrachaient la gestion du monde des mains de leurs aînés, jetaient les conventions et les soutien-gorges au feu. Des images de seins dénudés, de cheveux longs, de barbes et colliers, jeans usés, bandeaux frontaux à l’indienne. Comportements débridés – « Marie Jeanne », amour libre, soleil et éclatement de tous les interdits -, ou trahissant un désir de sagesse et de paix – gourous, adoration du soleil, peace and love

Et le festival 50è anniversaire prévu vient d’être annulé. Peut-on refaire, vraiment, ce qui fut le chant d’une époque que « les moins d’un demi-siècle ne peuvent pas connaître »? La liberté que l’on veut est-elle la même que celle qu’on voulait alors?

 

Pour ceux qui – les moins de … 50 ans, eh oui! – sont trop jeunes pour avoir traversé cette époque, cette main-mise d’un nouvel idéal sur une politique qui faisait mal au monde, c’est sans doute impossible à comprendre. Et c’est vrai que cette fresque multicolore et très sonore est bien démodée aujourd’hui, même si la « mode » a voulu en récupérer, avec timidité, quelques miettes.

Woodstock, Woodstock, juste à côté de la ville de New York, au milieu des champs de blé, disait une chanson d’alors. Bon. Il y a quand même deux heures de route entre New York et Woodstock! Et les champs de blé étaient en fait les champs de luzerne de Max Yasgur, un bon fermier idéaliste de Bethel, à 69 kms au sud ouest de Woodstock! Woodstock n’avait même pas été proposé pour accueillir ce festival d’Art et de Musique des 15 au 18 août 1969 désormais passé à la légende.

Trop petit, Woodstock!

Le bon Max sur l’insistance de son fils, avait accepté de prêter ses terres pour cet évènement musical qui tout comptes fait a été plutôt « calme » si on considère que 400.000 jeunes y sont venus! On n’avait cependant pas prévu tout ce monde, et il manquait de toilettes portables sur les lieux, ainsi que de tentes médicales. Et si on ajoute les quelques averses qui ont rendu le sol spongieux et boueux sous les piétinements, et les excès de mise, on comprend que la ferme de Max et ses terres ont été pratiquement détruites, ce qui lui a valu des dommages de $50.000, et que ses voisins lui ont fait des procès parce que la destruction s’était étendue jusque chez eux. Le festival a été la scène de deux morts (une overdose d’héroïne et un malheureux qui s’est fait écraser par un tracteur dans son sac de couchage) et deux naissances.

Mais Woodstock, la vraie petite ville – toute petite, 6.200 habitants à ce jour ! – de Woodstock, comté d’Ulster dans l’État de New-York, a été le berceau de l’Art and Craft Movement en 1902, ce qui en fit tout de suite un centre artistique très actif, abritant des peintres de la Hudson River School. Dès 1903 des artistes y enseignent et font des meubles, du tissage, des travaux sur le métal, de la céramique.

En 1916 Hervey White, philosophe et poète, y construit une chapelle de musique, et ce sera le début de la musique de chambre en Amérique du nord. Bien des célébrités y ont vécu pour un temps plus ou moins long : Jimi Hendrix, les membres du groupe « The Band », David Bowie, Bob Dylan (qui y a enregistré « The basement tapes » avec The Band), Ethan Hawke, Lee Marvin, Uma Thurman, Johnny Cash et bien d’autres.

Maintenant, Woodstock est une charmante ville touristique et havre artistique. Et j’y ai même vu des hippies heureux! Des gens qui aujourd’hui ont la grande soixantaine et la démarche des gens paisibles. Minces, moins voyants qu’autrefois mais plus élégants, auréolés d’une classe bien à eux. Cheveux gris ou blancs, visages naturels et sereins. Visiblement ni le sexe, ni la drogue ni le rock’n roll n’en sont venus à bout…

Nous y avons mangé, sur une table minuscule au bord du trottoir, une salade de tomates « bio » qui avait des saveurs semblant descendre en direct de la table des dieux de l’Olympe. La seule salade de tomates qui ait jamais eu un goût de tomates dans ce pays qui a le secret pour produire de l’insipide.

Beaucoup de boutiques où l’on vend de beaux produits artisanaux, tissage, poterie, batiks. Des étals regorgeant de bijoux de rêves tibétains ou navajo, de travail du cuir.

Des maison de bois gentiment vieillies et entretenues avec amour, avec des jardins un peu sauvages et exubérants, des chats paresseux et repus se pourléchant sur le seuil, des pots de basilic aux fenêtres, des tournesols levant la tête au-dessus des barrières de bois peint. Des chardons altiers dans le potager communautaire de la ville.

Un plaisir de vivre évident, le respect de ce qui est beau et bon. Les mountain lions et les ours ne sont pas loin, et l’hiver y est rude.

Et le skeedaddlehopper, il ne faut pas l’oublier! Je pense qu’il est interdit depuis 2006 parce qu’il lui fallait pas mal de place pour manoeuvrer et qu’il entravait le trafic, mais qu’il était amusant! L’invention de « Sage » Darin Selby, qui y dormait la nuit. Une structure d’aluminium recouverte de tissu bleu, décorée de pendeloques, attrappeurs de rêve, tubes de bambou chantant dans le vent. Il y chargeait des touristes qui subissaient pas mal de balancements avant qu’il ne puisse les emmener pour un tour houleux du quartier. Les roues principales étant situées pratiquement au centre, et le bras-balançoire de cet étrange pousse-pousse plutôt long, « Sage » effectuait de gracieux sauts en cadence pour avancer, qui l’élevaient dans les airs comme un danseur hirsute.

 

Skeedaddlehopper

L’Art et une sorte de paix ensoleillée habitent Woodstock, et nimbent les hippies, ces fameux enfants des fleurs d’autrefois de la lumière d’une jeunesse intemporelle.

 

Pas d’assurance tout-risque pour les amours organisées

Denis Billamboz m’a fait, il y a quelques années déjà, le plaisir de lire « De l’autre côté de la rivière, Sibylla », et d’en faire une note de lecture. Qui m’a interpellée, parce que Denis a toujours le point de vue masculin de mon récit « féminin », et que c’est très éclairant!

« Edmée est très à l’aise dans la dissection des relations dans les couples qui sont presque toujours mal équilibrés. Elle ne semble pas beaucoup croire à la pérennité des couples qui explosent presque toujours, par manque d’amour, dans ses livres. Ainsi le couple n’est même plus un refuge contre les cruautés de la vie. Les femmes se retrouvent souvent seules face à un destin qui est souvent contraire et parfois même cruel. On dirait qu’Edmée est un peu désabusée et qu’elle regarde la vie avec un regard à la fois amer et acide comme si elle souffrait encore de blessures mal cicatrisées. Cependant, elle ne sombre jamais dans un pessimisme outrancier car elle réserve toujours une porte de sortie agréable à ceux qui savent aimer par amour ou amitié. Le bonheur et la joie sont possible dans l’œuvre d’Edmée mais seulement à ceux qui ont payé un lourd tribut de douleur et de sacrifices. »

On remarquera la similitude avec ce que Luc Beyer de Ryke a conclu dans sa préface pour mon troisième ouvrage « Lovebirds » : « C’est pourquoi je proposerai en exergue de ce recueil de nouvelles d’Edmée De Xhavée le mot de Péguy lorsqu’il adjurait de « ne jamais tuer la petite fille Espérance ». Chez Edmée De Xhavée, la « petite fille » est à la peine. Elle est atteinte jusqu’au fond du coeur et de l’âme. Elle se meurt… Mais elle survit. »

Je me suis donc penchée sur l’analyse de Denis. Et ai bien dû admettre – pas pour la première fois d’ailleurs – que l’habituel Happy Ending des films et contes Ils se marièrent, furent très heureux et eurent beaucoup d’enfants, me semble depuis longtemps un Ending et basta.

Ce n’est pas l’amour dont je doute, ni vraiment le mariage. C’est le mariage « gentiment imposé » par les coutumes et la société. Je ne dirais pas forcé mais c’en est la version soft. Et je me contente de regarder – à la loupe – celui qui se pratique sous nos cieux et cultures.

Le divorce de mes parents à une époque où c’était encore considéré comme une extravagance m’a certainement marquée, mais au moins ce fut une séparation officielle tandis qu’autour de moi j’entendais – ah, les enfants qui savent feindre de ne rien comprendre aux conversations des grands mais en retiennent assez – qu’on avait vu oncle Untel en vacances avec une maîtresse (et on savait qu’on avait un peu forcé la main de l’oncle en question pour qu’il épouse ma tante et qu’il avait dit, le brave malheureux : je l’épouse, c’est entendu, mais je ne l’aime pas) ; que Mr et Mme Machin se trompaient l’un l’autre et fréquentaient socialement les amants et maîtresses du conjoint ; que X couchait avec les maris de toutes ses amies – et perdait ses amies ; que les deux derniers enfants du ménage L…  n’étaient pas ceux de monsieur L… ; que monsieur J… fermait un œil bien fatigué de vieillard sur les frasques de sa jeune et vigoureuse épouse.  Bref, s’il y avait des ménages sans histoires, il y avait les autres, qui étaient quand même très nombreux. Et on parlait plus de ceux-là, soyons logiques : c’était bien plus amusant !

Et dans les ménages sans histoires, d’après mes observations d’enfant attentive et sans pitié ils étaient tels souvent par la vertu de la soumission totale d’un des deux à la domination de l’autre. Soit on avait une épouse qui n’avait rien à dire ni à dépenser et était délirante de joie à l’idée d’un thé à la maison avec ses amies, diversion paradisiaque, ou c’était l’époux qui marchait à la baguette et était mort depuis des années mais ne le savait pas encore, comme on le disait d’un de mes grands-oncles…

J’ai pourtant rencontré un couple qui, de toute évidence, vivait d’amour. Qui vivait l’amour. Ils n’étaient pas mariés – je crois qu’elle était sa maîtresse depuis toute une vie, plus jeune que lui mais bien vieille déjà quand je les ai vus. Il avait 93 ou 94 ans à l’époque et elle était une jeunette de 70 « et des »… Mais l’amour était bien là, palpable, tactile et bienveillant. Et lui, protégé par l’admiration constante d’une femme qui l’aimait depuis sans doute 40 ans, il était disert et vaillant, absolument passionnant à écouter et regarder. Son épouse légitime avait fini par mourir mais pour des raisons, je crois, de succession envers ses enfants il n’avait pas épousé sa fidèle amoureuse avant de nombreuses autres années.

J’ai été aussi marquée par cette réussite amoureuse que par tous les échecs sentimentaux qui entouraient mon existence : il y avait donc, dans le désert affectif des amours organisées – comme les vacances – des gens qui faisaient voyage et changeaient de route en aventuriers, puis trouvaient le bonheur. Le cultivaient et le gardaient. S’en enveloppaient pour toute la vie.

Je ne suis pas contre le mariage. Mais je déplore que l’on persuade des gens faits pour vivre seuls qu’ils seraient mieux à deux ; que l’on pousse des gens à se marier parce qu’il est temps d’avoir des enfants, que l’amoureux ou l’amoureuse du moment est parfait(e) et qu’il faut se décider ; que l’on néglige de parler du besoin de marier les cœurs mais aussi les corps et de préciser que si l’un est absent ou moribond, le mariage n’en sera pas un longtemps. Je déplore que l’on dise aux gens qu’il faut « se contenter » comme si la perspective d’une vie à deux avec quelqu’un qui ne vous parle pas ou ne vous désire pas ou ne s’intéresse pas vraiment à vous est finalement le lot de tous ou presque. Que l’on pousse les gens à se réciter comme un mantra maudit qu’on ne sait pas ce qui se passe chez les autres, baume infâme parce qu’on suppose alors que chez les autres c’est encore, si possible, un peu plus médiocre.  On nivelle par le bas en disant n’espérez pas trop.

Je ne porte pas de jugement non plus sur les gens infidèles. Que ce soit « en cachette » ou suite à un accord tacite avec le conjoint. Ça ne me regarde pas. J’en ai trop connus, qui étaient même des personnes épatantes. C’est souvent un moyen efficace de protéger les apparences d’un mariage sans afficher ses désillusions. Ce qui me désole c’est quand,  justement,  on est arrivé au point où seules les apparences sont sauves et que le mariage lui-même est une grande vasque d’indifférence plus ou moins patiente, ou de comptes réglés sournoisement dans le secret des regards et remarques. Un quotidien truffé de haussements d’épaules, yeux levés au ciel et réflexions au cyanure.

Alors que l’amour, c’est la force bénéfique du monde.

Et que le mariage devrait être un lieu où chacun peut grandir et s’épanouir avec l’aide de l’autre, et semer la confiance dans une progéniture saine. Sans les restrictions de l’autre. Un lieu où se trouver bien, en confiance absolue. Un lieu où on se sent inconditionnellement aimé et soutenu, libre de vivre. Un refuge contre les cruautés de la vie, comme le dit Denis Billamboz!

Alors me direz-vous… je vois du divorce et séparation à tous les coins. Oui souvent. Quand c’est nécessaire. Ou tout au moins ce qu’on appelle, depuis que le mariage existe, « des arrangements, des concessions », pour ne pas s’emprisonner mutuellement dans le mal-être et le mal-vivre. Pourtant je trouve qu’un serment – même si prononcé alors qu’on n’y comprend rien – qui engage à prendre soin et rester proche jusqu’à la mort (ce qui pour moi est la vraie fidélité) doit se respecter. Et qu’un couple qui se sépare n’échoue pas forcément. Au contraire il a pris conscience de faits qui pourraient le conduire au mépris mutuel, ou à une vie un plus un égale deux fois un, sans vrai partage. Un couple qui se sépare conserve ses devoirs de loyauté – surtout s’il  a des enfants – et d’amitié, de collaboration harmonieuse sur ce qu’il a construit pendant les années positives. La famille un jour formée le restera à jamais.

Mais il faut arriver à faire le point. Vivre une lente extinction des feux ensemble est un suicide collectif, et alors qu’on se sert souvent du prétexte enfants pour expliquer qu’on est restés ensemble pour eux, ça fait parfois des dégâts pires qu’une séparation courageuse, le fait de grandir et de se construire entre deux êtres dont la vie agonise faute d’air. Tout comme avancer de vengeances en vengeances invisibles aux yeux des autres mais qui grignotent l’âme, ce qui n’est  certainement pas un « plus » pour les enfants. Je me souviens certes du désespoir de ma mère lors du divorce – à une époque où les femmes ne travaillaient pas et avaient donc comme plan de carrière… faire un bon mariage! – mais aussi du malaise que j’éprouvais en percevant la tension entre mon père et elle.

C’est sans doute pourquoi, cher Denis, je pense en effet que le bonheur et la joie ne sont possibles qu’après être parfois tombé de Charybde en Scylla, pour enfin arriver à faire face à qui on est et ce qu’on veut vraiment.

 

Dans l’angle du tombeau, l’amour

« Seul, l’amour subsiste dans l’angle du tombeau ». Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, – Lovely Brunette – , a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire, des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

Mon Papounet qui se faisait encore « beau » pour regarder une vidéo envoyée de Malaisie par son petit-fils alors qu’il se remettait d’une double broncho-pneumonie, et nous disait, ravi « il n’y a plus qu’une chose que je fais encore bien : c’est dormir »! ; un ex beau-frère si joyeux que je le pensais éternel et qu’il me manque même si je ne l’ai plus vu depuis près de trente ans; une ex belle-mère avec laquelle j’ai croisé le fer comme un mousquetaire pour finir par comprendre qu’elle était insupportable, oui, mais qu’elle avait lutté comme un lion toute seule et que ça l’avait rendue insupportable, des grandes-tantes radieuses dans leur vieil âge au point qu’elles vous éclaboussaient de leur plaisir d’avoir vécu… tous ces gens m’ont tant donné, et l’amour est, oui, toujours assis dans l’angle de leur tombeau, envoyant à qui les aimât des flèches de pensées chargées de vie…

 

Rêves à la confiture de roses

Seize ans et le pensionnat, dans les mid-sixties, l’entre-deux ères : ce fut pour moi et tant d’autres la période la plus propice pour savourer à l’avance un “amour pour la vie” qui n’aurait jamais ce goût-là! Car pour nous à l’époque, l’amour c’était le programme de François Deguelt : Il y a le ciel, le soleil et la mer… Qu’on se rassure, j’aimais beaucoup Rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine de Nougaro, mais c’était un aspect de l’amour que je ne pouvais pas percevoir convenablement à 16 ans!

Notre idée d’une passion éternelle n’allait pas au-delà des baisers et peut-être d’une exploration polie des contours du soutien-gorge. A l’extérieur, ça va sans dire. Mon amie F*** et moi passions des soirées entières à revivre pour elle, et vivre pour moi, son premier baiser avec un certain Baudouin (pas le Roi, non…), son odeur et son bruit, et ce qu’il avait dit avant et après, et comme leurs joues étaient pudiquement chaudes ce jour-là. J’avais certes embrassé un garçon moi aussi mais je savais que ça n’avait pas été ce que ça aurait dû : nous n’avions su comment croiser nos nez ni ce que nous devions exactement faire, avec ces protubérances encombrantes et en plus… mes lunettes (qui, je l’ai appris plus tard, n’étaient pas du tout nécessaires, ce qui m’a fait accuser Lovely Brunette d’avoir cherché à me défigurer).

Monique, une grande fille longiligne et angulaire aux cheveux de Marie-Madeleine nous avait dit d’emblée qu’elle, elle n’embrasserait que son futur mari, et encore, quand elle serait fiancée! F*** et moi nous sentions une âme de gourgandines en face d’elle, si pure. F*** avait un tout petit peu de ventre, et était ravissante avec des teintes de porcelaine : peau blanche et rose, yeux myosotis et une chevelure de soie d’or pâle. Baignée de “ce que pensent les hommes” depuis l’enfance, elle m’assurait que cette petite protubérance attendrissait les garçons, leur faisant imaginer quelle jolie future maman elle ferait plus tard (Je trouvais cette pensée suspecte, car non, je ne croyais pas que les garçons se voyaient en jeunes papas à 15 ou 16 ans… Mais bon, son papa était bâtonnier à Charleroi, ce qui à mes yeux donnait une couche de vraisemblance à ses opinions).

Lorsque nous nous promenions en ville avec nos tristes lodens et nos chaussures plates, un serre-tête virginal nous mutilant les oreilles, elle me conseillait de me retenir de tousser si le besoin s’en présentait car les candidats au mariage – qui sans nul doute nous suivaient avec ferveur et attention – pourraient penser que j’étais affligée d’une maladie incurable, ce qui me condamnerait au célibat, sort abominable entre tous. Toute son adolescence l’avait préparée à la chasse au mari, et elle la faisait avec naturel et toute la douceur d’une jolie et naïve jeune fille de bonne famille. J’étais dépassée et n’osais avouer mon hideux secret : je n’avais aucune envie de me marier. Oui, je voulais inspirer des vers fougueux à François Deguelt et Alain Barrière, et m’en repaître, et passer des heures sur la plage à embrasser un garcon, mais mon rêve stoppait net sur cette plage et sous ces baisers sans visage d’ailleurs, car je me contentais alors d’un amour par correspondance assez tiède qui menaçait bien peu mon rêve éveillé. Dans lequel je me vautrais avec F***.

Jean Jacques Tissot (1836 - 1902) - Rêverie

Jean Jacques Tissot (1836 – 1902) – Rêverie

Au bout d’un an, nos vies à F*** et moi se sont séparées car j’ai été renvoyée du pensionnat. La directrice – une carmélite terrifiante que ma mère et moi avions tout de suite surnommée “Soeur Zeke” en référence à Zeke le loup – m’avait pourtant bien prévenue : si je disais à quiconque que mes parents étaient divorcés, dehors ! Et j’avais abusé de sa grande charité puisque la rumeur atroce du péché mortel de mes géniteurs circulait dans ce lieu saint. Et Zeke m’a donc montré la porte d’un doigt pointu et acéré comme un clou de cercueil, même si l’ongle faisait trempette quotidiennement dans l’eau bénite.

Un autre pensionnat – de religieuses plus amènes, enfin! – m’a vue arriver, sans exiger de moi de cacher les crimes familiaux. Et là, comme au fond je n’avais toujours que dix-sept ans, les confidences murmurées entre filles ont repris leur air de violons. Je me suis liée avec trois Sud Américaines venues étudier le français. Lupita, Eugenia et je ne sais plus qui. Fiancées tout les trois, elles m’affirmaient avec sagesse que le temps le plus beau de la vie était celui des fiançailles, qu’elles feraient durer plusieurs années, et que le mariage était une toute autre histoire. Et, dans la salle d’étude, nous passions des heures à écrire des lettres d’amour sans fin – et certainement jamais lues jusqu’au bout! – que nous terminions d’une signature écrite avec notre sang et décorées sur les bords d’encoches faites à la brûlure de cigarette. Nous comparions nos résultats et étions très fières de tout ce temps perdu à réaliser une lettre tout à fait écoeurante.

Au son de petits 45 tours rayés, nous dansions des slows très tendres avec … les lampes, dont on pouvait ajuster la hauteur depuis le plafond. C’était pour mieux éclairer nos devoirs, mon enfant, et non pas pour tenir lieu de partenaires de danse, mais il est un fait que nous passions pas mal de temps à la salle d’étude à danser sur Paul Anka et Elvis. Une pensionnaire blonde et coiffée comme Sylvie Vartan nous arrachait des oh et des oooooh sirupeux : à dix-sept ans elle allait se marier et partir à la Martinique, où la famille de son fiancé avait des plantations de cannes à sucre. Du pur Victoria Holt – celle qui précéda Barbara Cartland en un peu mieux quand même je pense. L’amour, la plage, les tropiques, les palmiers, un lointain ailleurs où s’oublier, se perdre et renaître en “celle qui a épousé le petit machin-chose, vous savez, le fils des planteurs au pied de la colline, avec la belle maison et la grosse voiture blanche…”. L’amour dans un emballage cadeau!

Un jour j’ai revu F*** dans le tram, enfin fiancée après un an de chasse à l’homme. Ouf! M’a-t-elle dit, je suis casée ! Elle avait eu chaud. Je n’ai toujours pas osé lui dire que je préférais continuer de rêver, fermer les yeux.

Il est vrai qu’alors, j’avais vu la photo de François Deguelt et n’avais aucune envie de m’allonger sur le sable avec lui. Les illusions étaient tellement plus attrayantes….

L’amour ou l’argent? Les deux et plus encore!

J’ai travaillé pour une blonde qui avait la vocation, c’est indéniable. De quoi, c’est moins clair. Elle fut, le temps de passer une houppette en cygne sur le bout du nez, ma « boss ». Oui. Et j’ai survécu. De justesse.

Imaginez donc : j’étais secrétaire dans un établissement financier. Depuis que l’agence avait ouvert en 2004, seuls les meubles et moi étions encore là au bout de plus de 4 ans. Et ma plante offerte le jour des secrétaires, ne l’oublions pas. Mes patrons tombaient comme des mouches sous la pression et les exigences d’un marché impitoyable. Il faut dire que le recrutement se faisait, énergiquement, dans tous les types de backgrounds. De menuisier on vous balançait adorat’or de l’or et ses malh’ors.

Et alors que seule depuis une semaine je regrettais mélancoliquement la dernière victime de la machine à tri rentable ou jetable – il était délicieux, adorable, mon dernier boss alors, un Jamaïcain au visage de poupée et à la candeur d’un enfant , Miss Pink Tears est arrivée. Mignonne, je dois dire. Avec une valise rose, les joues roses, les cheveux blonds platine et un fou rire assez agaçant. Un grand hi hi hi hi idiot qui a vibré autour d’elle, souvent entrecoupé de larmes, pendant les 5 mois de notre calvaire mutuel.

Sa présentation officielle était la suivante :

Elle avait 33 ans. Avait étudié le droit à l’Université. Avait eu son propre business à New York City. Sa mère avait été dans sa jeunesse une pasionara politique de premier plan dans son pays natal, un de ces pays où revoluciòn rime avec pasiòn. Mais un jour, lasse et en quête de changement, elle était venue dans le Nord des Etats-Unis (pour un changement, il devait être d’importance. Pas de pistoleros ni de revoluciòn à soutenir…) et avait rendu armes et cœur en rencontrant le père de Miss Pink Tears, un businessman plein d’allant. Hélas, le sort s’était acharné, en ce sens que toutes les initiatives du père furent, l’une après l’autre, injustement vouées à l’échec, et le laissèrent sans un sou vaillant (j’ai ajouté le mot « vaillant » pour mon plaisir exclusif, car cette expression délicieuse a disparu). Il s’était sorti de cet abîme de honte en mourant prématurément. Notre blonde platinée, petite mère courage rose et laiteuse, fut désignée pour prendre soin de sa mère et de son frère, car la reine de la cartouchière et de la gâchette était devenue une sorte de belle du sud oisive,  uniquement douée pour faire de jolis bouquets de fleurs (mais vraiment remarquables! ) et un chimichurri divin. Le chimichurri est une sauce sud-américaine que l’on utilise pour les marinades de barbecues, et qui est en effet assez savoureuse car je me suis emparée de la recette, le seul avantage d’avoir travaillé avec Miss Pink Tears (on va se mouiller des tears très bientôt, patience!). Le frère n’avait pas fini ses études. Ils vivaient tous ensemble dans un appartement situé dans un immeuble de prestige avec vue sur l’Hudson, à un vol de canari de New York City.

La vérité a émergé morceau par morceau, car Miss Pink Tears était coutumière des sautes d’humeur et des crises de sanglots, en général commençant par je suis trop grosse, je ne me marierai jamais, continuant sur mon frère est un parasite qui fait des crises de nerfs dès qu’on lui demande de faire quelque chose, et enchaînant bien vite sur mon père a fichu tout l’argent de la famille en l’air, ma mère ne sait rien faire, et je suis trop grosse et ne me marierai jamais …

La vérité, donc, la voici : elle avait bien entrepris des études de droit, mais les avait interrompues au bout d’un an de guindailles et de cocktails. C’était une sorte de longue vacance au Country Club, m’a-t-elle avoué après quelques verres de vin blanc dégustés (sans moi, moi je travaillais…) à une terrasse un jour qu’il faisait trop beau pour travailler. Son business à New York, eh bien … ma petite sœur faisait le même à 15 ans en le qualifiant de débrouille : Pink Tears faisait des bijoux de plastique qu’elle vendait à la sauvette sur une table pliante dans Central Park dont elle s’enfuyait avec d’autres businessmen comme elle dès que la police faisait sa descente. La pasionara, après 34 ans aux Etats-Unis, ne parlait toujours pas l’anglais, et n’aurait donc jamais rien su faire d’autre que ses bouquets et son chimichurri. Son businessman de mari, elle l’avait rencontré chez le coiffeur où il était alors représentant en … perruques. L’immeuble avec vue sur l’Hudson avait été prestigieux dans les années ’60, et était devenu un coupe gorge légendaire dans un quartier dangereux dont on n’osait sortir après le coucher du soleil. Le frère n’avait pas fini ses études et ne les finirait jamais car c’était un voyou.

Elle venait travailler avec des talons aiguilles en verni noir et un énorme béret alpin rose posé de guingois. Franchement, elle était mignonne même si pittoresque. Un tailleur noir au décolleté peu sérieux qui ne cachait rien de ses rondeurs les plus attrayantes. Elle voulait des attaches–trombones roses, et enlevait ses chaussures pour montrer aux clients qu’elle s’était fait mettre du verni rose sur les ongles des doigts de pieds. Elle travaillait très peu, et me téléphonait d’un pub ou l’autre pour me dire qu’il faisait trop beau pour rester au bureau, qu’elle buvait un bon verre de vin blanc avec un monsieur charmant, ou bien elle se promenait dans les avenues chic et me commentait depuis son GSM que oh les gens doivent être riches ici, les voitures sont chères et la pelouse est bien entretenue… Parfois je voyais entrer dans le bureau un type à la tête de hit-man qui demandait après elle, et elle me disait « heureusement que vous étiez avec moi, il me fait peur, je n’aurais pas dû lui dire où je travaillais… ». J’avais peur aussi. Avec le nez d’un chien à cadavre devenu chien à argent elle allait manger dans un restaurant notoirement repaire de mafieux, où elle jouait les oies blanches et se faisait pousser en balancoire en gloussant comme une communiante saoule par des tueurs dans le jardin. L’argent n’a pas d’odeur, c’est une vocation, je viens de vous le dire.

Mais que faisait-elle donc dans ce bureau financier, vous demandez-vous ? Elémentaire, mon cher Watson : elle espérait rencontrer un mari riche, un client ingénu qui aurait franchi la porte pour lui demander de l’aide à investir son argent et aurait perdu la tête et ses biens à la vue de son décolleté abyssal et de ses petites joues roses si touchantes. « Pensez-vous que je rencontrerai un homme riche ici ? » m’a-t-elle demandé le deuxième jour de son entrée en fonction … Mais être riche ne suffisait pas. Il devait être beau, pas un poil de graisse, si possible orphelin de mère, sans enfants. Et comprendre qu’elle n’aimait – ne savait – pas cuisiner. Vous m’en donnerez une douzaine, des comme ça… Du coup on comprend mieux son attirance pour le restaurateur mafieux…

Un jour, à la recherche d’une complicité entre femmes des plus charmante, elle m’a prêté un livre. Comment crasher les soirées de milliardaires et se faire épouser. Je l’ai pris, pensant qu’il s’agissait d’une de ces amusantes comédies pour Bette Midler and Co, mais non, il s’agissait vraiment d’un mode d’emploi pour se faire remarquer et épouser par un milliardaire. Plus vieux il était et plus simple ça serait, évidemment. Les trucs éculés du genre renverser son sac, perdre un foulard, tomber et pleurer, se renseigner sur les restaurants qu’il fréquentait et s’y rendre pour trébucher sur sa chaise, tout était envisagé. De temps en temps ça doit même marcher… Elle s’arrangeait, à force de flateries, pour côtoyer quelques vieilles momies effroyables aux cheveux roses, oranges ou verts, couvertes de bijoux gros comme des caramels, et riches, afin de ramasser les miettes d’amants éconduits, et elle est toujours dans ce cercle, les momies de plus en plus plissées (mais les lèvres, ouh les lèvres, de vrais derrières d’orang outang en rut..) et elle avec sa marque de fabrique, le béret rose. Et les pinky tears je présume…

Je pense que j’aurais dû demander une prime pour avoir tenu 5 mois avec elle… Une horreur ! Quand elle est partie, elle a emporté – dans sa valise rose – le papier de toilette car elle l’avait payé… J’ai vu sur Internet qu’elle a repris son ancien « business » de bijoux de plastique qu’elle vend toujours à Central Park, mais maintenant, elle auréole sa prestigieuse légende du fait qu’elle vient du milieu de la haute finance et a perdu son travail à cause de la crise