Le style du pas-de-style

Depuis que je suis la fée (Clochette) de mon propre logis – et ça remonte à 1972! – mes coups de baguette magique s’abattent sans uniformité sur le décor. Je mélange tout. Je recycle beaucoup. Des rideaux ont été autrefois promus en recouvrement de sofa et chemise d’homme ; une étagère métallique a, pendant des années, séparé mon lit du reste d’un studio, sauvagement envahie de des plantes qui exprimaient leur joie de vivre au demi-mètre de foisonnement ; de vieilles gravures anglaises au chic ancien ont flirté avec des batiks indiens ; le tabouret de bobonne aux pieds de lion a fait face à deux fauteuils indonésiens en rotin sur lesquels je veillais à ce qu’un copain un peu trop replet ne s’asseye jamais sous faute de les réduire en allumettes. Il avait droit au futon au ras du sol qui lui donnait trois têtes de moins que tout le monde. Et mal au dos sans doute.

Aux Etats-Unis, je n’ai jamais trouvé de mobilier qui me plaise, sauf le divan et le fauteuil italiens, massacrés par le chien qui les aimait beaucoup aussi, aidé dans son oeuvre de destructrion par les chats. Alors je ne me suis pas occupée de style mais d’avoir des choses qui me ressemblaient autant que possible (avec French accent, pas intéressé au bingo du samedi soir, mangeant des abats et regardant des Foreign movies comme les intellos New Yorkais), et le vieux et moche bureau oublié par les anciens propriétaires s’est vu corrigé en on ne sait trop quoi de coloré et déconcertant que tout le monde m’admirait au cri de « how wonderful!!!! ».

Parce que voilà… j’habite toujours dans un chez moi qui ne ressemble au chez moi de personne d’autre. Je ne le fais pas exprès, pourtant. Et je ne « décore » pas,  je regarde et garde les objets que j’aime. Qu’ils soient de décennies ou continents différents ou pas. Précieux – en ce qui concerne la valeur – ou pas.

Et je comprends maintenant la réflexion de ma mère la désormais célèbre Lovely Brunette, devant ma chambre de jeune fille qui déjà – avec la table de nuit japonaise, les photos de Brigitte Bardot au plafond, le crucifix au-dessus du lit, un dessin aux teintes vives que j’avais fait et qui représentait l’arrière de la maison, le tapis rongé par les mites affamées, et un vieux voile de dentelle noire sur l’abat-jour parce que j’avais lu que c’était très mode – annonçait que je mélangerais tout, me disait « mais quel bazar ! ».

2016-03-30 09.12.19Bref,  ce n’est pas la maison de Marie-Claire mais celle de Shéhérazade.

Mon logis n’est pas là pour prouver au monde que j’ai bon goût, mais en revanche je dois y bien vivre, y voir les objets que j’aime et qui me parlent de ceux que j’aime ou ai aimés (et aime encore), me confirment que c’est chez moi, pas impersonnel, rien à voir avec cette ennuyeuse maison de Marie-Claire, laquelle doit piquer une crise si on veut changer une potiche et un album sur des collections de vases tiffany de place ou si on a tout fichu en l’air dans son équilibre parfait entre tableaux, espaces et objets (en fait Marie-Claire trouve qu’on devrait tout acheter parce que c’est preuve de style et de classe mais ensuite on doit tout ranger dans les soupentes pour ne pas surcharger…).

Mon logis n’est pas un musée mais, oui, mon bazar de vie. Et non, on ne s’y ennuie pas et Marie-Claire n’a rien à dire. Chez elle je n’oserais pas m’asseoir de peur de faire une bosse dans le coussin, et je m’en voudrais de l’avoir fait s’évanouir en émiettant – accidentellement – un chips sur son tapis rarissime.

Et puis… trop de prudence est un manque de goût. Marie-Claire calcule tout, et fait en sorte « de ne pas se tromper »… ce n’est pas du goût, ça!

 

 

Les envieux en habit – chatoyant – de scène

Combien de comédiens, natural born liars, ne connaissons-nous pas ? Ces gens qui à peine endossent-ils l’habit de scène et s’arrêtent-ils sous les projecteurs, dès l’enfance parfois, ne quittent jamais les planches, se condamnant à n’être aimés que pour qui ils font semblant d’être et pas pour qui ils sont ?

La petite gentille dont les yeux angéliques pèsent déjà tout le mal qu’elle pourra faire ; le petit qu’a-peur-de-rien et qui n’attend qu’une chose : qu’on le supplie de ne pas sauter de 5 mètres, de ne pas plonger du haut du rocher, de ne pas aller casser la figure au gros de la classe ; le faux zélé, roi de la délation, qu’on ne soupçonne donc jamais de faire ce qu’il pointe du doigt …

J’en connais beaucoup finalement, et plus le rôle a pris de l’importance, plus la personne est malheureuse. Et plus elle est malheureuse et plus elle est envieuse. Et plus elle est envieuse plus elle est peu à peu mise à l’écart par les spectateurs ou co-acteurs qui ont fini par comprendre qu’ils ne savent pas en face de qui ils sont vraiment.

Et elle nuit, cette personne envieuse et malheureuse, puisqu’elle vit la vie d’une autre, imaginaire et idéale, à laquelle elle sait ne pas ressembler. Hélas. Alors que les autres, eux, ont tant de chance ! Quelle injustice… Et elle envie, donc…

Elle voudrait la vie d’un ou d’une autre. Elle imite cet autre. Elle s’imprègne de ses gestes, son style, ses intonations; elle fait, fidèlement, les mêmes activités ou vacances qu’elle; elle cherche à entrer dans le cercle des intimes de cet autre, pour les intéresser aussi.

La femme seule et ravie de l’être, avec ses copines hyper actives et son agenda débordant, mais qui se transforme en oracle funeste quand une de ses amies fuit le groupe pour un amour qu’on n’attendait plus. Elle se donne bien du mal pour faire sombrer l’affaire afin de démontrer que voilà… on est tellement, mais tellement mieux sans homme, sans l’illusion d’un amour à servitudes qui bientôt ne sera plus que servitude. Comme elle. Tiens, buvons un coup aux illusions perdues et oublions cette romance ridicule.

L’homme qui a « réussi son mariage » comme s’il s’agissait d’un concours d’entrée dans la classe supérieure, c à d qu’on ne l’a pas largué, ce qui n’est pas tout à fait signe d’entente conjugale mais… bon, c’est un autre sujet passionnant que celui-ci ! Il donne des conseils aux autres, pérore sur leur devoir d’endurance et de compassion, sans expliquer que lui, s’il tient le coup, c’est parce que de sa femme, il s’en fiche, et qu’il la trompe depuis toujours.

Le boute-en-train de service, toujours le mot pour rire, l’attitude je-m’en-foutiste en racontant les anicroches de la vie quotidienne, de simples péripéties si on y pense, n’est-ce pas ? On se l’arrache car son insouciance fait plaisir à voir, sauf à ses proches qui le voient passer de Jean-qui-rit à Jean-qui-pleure en refranchissant le seuil de sa maison, jaloux, envieux de ce couple de parvenus à qui tout sourit…

La psychiatre née, détachée, distante, à l’abri de la vie derrière une sérénité assez bien imitée, souriant avec indulgence aux remous des autres vies, conseillant ce qu’elle n’a jamais besoin d’appliquer puisqu’elle, elle ne vit pas. Elle ne dort pas, d’ailleurs, ne digère pas, n’aime pas, et se plaint des « autres » ou des « gens », dont elle ne fait pas partie, car ce n’est pas elle qui…

Ça vient dans tous les modèles et toutes les couleurs, tous les âges et tous les sexes, y-compris celui des anges. C’est souvent insomniaque, ne peut plus manger ceci ou cela, ne supporte pas un tas de choses – petit appel du pied discret à une compassion admirative pour quelqu’un qui affronte aussi noblement ses épines dans le pied en question.

Ils nuisent, ils envient, ils usent. Oiseaux de mauvaise augure « pour ton bien », leur habit de scène tissé de fibres toxiques dont le brillant se ternit avec les ans leur colle à la peau. L’enlever serait se mettre à nu, révélant les rougeurs et plaies.

Finalement, heureux les figurants, qui traversent la scène dans leurs propres habits, insignifiants dans la pièce mais tellement bien dans leur petite peau fleurant bon le Palmolive…

 

Que fais-tu comme études ?

Je me souviens de cette phrase « entrée en matière » qui permettait de se parler entre garçons et filles sans sembler futile, superficielle, cruche ou benêt. En général, la réponse nous intéressait vraiment peu (moi, en tout cas, ça me barbait pour tout dire…), mais permettait au garçon de pérorer d’un air assuré sur ce qu’il étudiait, voulait faire, devenir, et il devenait en tout cas principalement rasoir, car lui non plus n’avait pas de réelle conversation, et à cette époque que mai 68 n’avait fait qu’effleurer dans nos provinces, tout badinage profane était risqué. Sulfureux. Attention à ne pas se faire compromettre, donc éviter les compliments ou les quand tu sors, tu vas où ? Donc le malheureux s’emballait sur ce terrain sans embûches qui le mettait en valeur, démontrait qu’il était un bon garçon bien élevé marchant au pas. La jeune fille était supposée béer d’admiration et tenue de tout mémoriser, car bientôt, maman lui demanderait ce que comptait faire, « dans la vie » ce jeune homme avec qui elle avait dansé au moins deux fois, la maman de la petite machin-chose aussi présente le lui avait dit chez le coiffeur et on le décrivait comme un bon parti.

Il fallait danser et parler avec des valeurs sûres. Quand je dis parler, c’était se taire, écouter, et, quand on nous le demanderait, dire comme si ça ne comptait pas, qu’on faisait Arts Déco par exemple. Ce qui était mon cas. Un passe-temps avant d’avoir attrapé un mari (au lasso, au charme, au chantage… comme il vous plaira). Un diplôme à mettre au tiroir dès le mariage, pas le tiroir des livres de recettes quand même, mais peut-être celui avec le certificat de baptême et de communion. J’ai parfois eu mon interro privée, par un pédant dans les bras duquel je dansais, aaaaaaah que pensez-vous de James Ensoooooor ?

C’était horrible.

À l’alliée blogueuse qui m’a si gentiment offert « La femme gelée » d’Annie Ernaux, je dois d’en être certaine à présent : je n’étais pas la seule jeune fille monstrueuse en circulation, qui trouvait le parcours imposé aussi réjouissant qu’une longue agonie sous le regard satisfait d’une famille agrandie et vigilante.

Je savais que mon « salut » – c à d quitter la case jeune fille oisive et inutile pour me placer sur la case jeune épousée dédiée à la progression spectaculaire de l’époux – ne m’arriverait que par une demande en mariage, et que je ne ferais que changer de case et de cage : j’allais quitter celle régentée par mon clan pour entrer dans celle sur laquelle régnerait un « boutons-lunettes » comme les appelait Lovely Brunette, un jeune homme pâle avec des cheveux plats (et gras, tant qu’on y est…), au visage piqueté d’acné, avec des lunettes à monture Woody Allen. Ou alors le jeune play-boy en vogue, un peu décoiffé (avec art), bronzé à Chamonix ou sur l’île de Ré, le pull en shetland jeté sur les épaules, me regardant avec un abominable « t’en as de la chance, toi, de m’avoir épousé moi, le jeune Trucmuche plein aux as et si beau gosse qui n’avait que l’embarras du choix » déformant le sourire. Je n’avais envie ni de bouton-lunettes ni du jeune Trucmuche, ni de devoir appeler sa mère maman, de faire ses recettes à elle – toujours un peu moins réussies, ça va de soi -, d’avoir une belle-sœur moche ou prétentieuse, voire deux, de recevoir les perles de Mme Trucmuche mère pour mon premier rejeton mâle.

Je n’avais pas envie de parler de mes études, qui n’étaient que mes études, et pas une passion folle. Je n’avais pas de passions folles à cet âge, à part peut-être le tube de l’été et la tarte au sucre. J’avais besoin de m’intéresser à l’esprit d’un garçon, d’en être attirée le cas échéant, de rire éperdument avec lui, de sottises de préférence, et pas de m’ennuyer à l’entendre de me dire sur l’autoroute « et tu te souviens de comment on appelle ce passage ? Non ? Une trouée, je te l’ai déjà dit cent fois, une trouée ! » (dixit le prétendant architecte) ou une clause de droit civil (le comptable).

Oh, pour changer de case, je l’ai fait, j’ai dû faire le tour de l’échiquier et recommencer. Les cages, j’y suis entrée et m’en suis envolée. Ça ne m’a pas amusée, non, mais c’eut été pire de supporter et de laisser ma vie s’évaporer ainsi, me balançant sur un perchoir devant une fenêtre donnant sur un jardin où tous les oiseaux libres m’appelaient, m’expliquant que c’était peut-être plus dur de guetter les lombrics et moucherons au lieu de picorer dans une mangeoire, mais que la tête ne me tournerait plus à force de jouer les demoiselles sur la ba-lan-çoire, ivre d’ennui.

Je n’étais pas contre les hommes, encore moins tout contre (merci Sacha), et l’idée de passer ma vie aux côtés de l’un d’entre eux (qui à l’époque était un tout jeune homme…) ne m’épouvantait pas, si ce l’un d’entre eux m’avait inspirée. Mais c’était le parcours fléché de mon avenir qui ne me plaisait pas. Il fallait rencontrer et intéresser un jeune homme ayant fait les bonnes études et provenant du bon cercle social, et me préparer à franchir toutes les cases dans le bon ordre, sans bien sûr me retrouver en prison, interdite de participer aux trois prochains tours, ou à la case départ. Pour ce faire, que de choses peu attirantes à entreprendre, et les rares visites à des beaux-parents potentiels m’avaient fichu le bourdon. Oui.

Car… et l’amour, où était-il ? Pas dans ces jeunes gens, en tout cas. Où résidait l’amour dans le fait que bien que A m’aurait fait rire plus souvent ce serait peut-être B qui lui, s’intéresserait à moi et me présenterait à sa tribu, et que bien qu’il ne soit pas abominable, le pauvre B, je penserais toujours qu’avec A, ma foi…

Un de perdu, dix de retrouvés, disait-on, et ça semblait être sinistrement vrai. Hommes et femmes étaient interchangeables, tout se valait. Il suffisait d’être un bon parti et une bonne petite bien élevée.

Moi j’en voulais un que personne ne remplacerait. L’unique.

Je ne voulais pas un mari, mais un amour. Qui me ferait rire et m’aimerait comme je l’aimerais. Même s’il n’avait pas fait d’études ! Que c’était donc soporifique, cette conversation qui commençait par et tu fais quoi, comme études ?

 

L’enfance, l’écrin secret de tout humain

Agatha Christie a un jour écrit que l’enfant n’est lui-même que jusqu’à environ ses huit ans. Après quoi, il s’adapte, se plie, se conforme ou s’oppose à son décor de vie : sa famille, son environnement, son milieu et les étapes qu’on lui impose. Il ne disparaît pas complètement mais est caché, déguisé, rangé, prêt à ressortir des années plus tard quand enfin, l’âge de l’accomplissement lui permettra de redevenir lui-même sans craindre de conséquences. De revenir vers son enfance. Vers lui-même.

D’où ces vieilles dames au franc parler – si personne ne les a muselées -, qui savent si bien appeler un chat un chat ou ne pas tarir d’éloges car elles connaissent la valeur des choses. Qui font des confidences à leurs nièces ou petites-filles qui font pâlir les mères : quoi, elle ne vous a quand même pas raconté ça???? Et les vieux messieurs qui, s’ils n’ont pas été domptés et mis à la niche par la vie et une épouse cerbère (une main de braise dans un gant de fer…), conseillent à leur jeune descendance de profiter de leur vie, de ne pas se marier, de préférer la petite Machin un peu trop spontanée à la terne Mademoiselle Truc, très jolie, ennuyeuse et ectoplasmique.

Bien sûr, Agatha parlait des enfants de son univers, de sa société. La nôtre. Et je ne veux pas vous emmener dans le monde des enfants sans enfance, manipulés par les guerres et l’argent, non. Ou nés entre deux adultes haineux, le prisonnier et le geôlier enchainés au même boulet, qui se vengent de leur lâcheté contre qui ose avoir besoin d’eux. Je veux rester dans l’univers des petits corps aux grands éclats de rire, aux imaginations si riches qu’ils créent les sortilèges, aux chagrins dévastateurs qui se calment sur un cornet de glace.

Et je le sais, il y a des enfants venus d’autres cultures qui ont sans doute moins besoin de dompter leur moi intime. Là-bas, il reste bon de rire et de ne pas cacher son plaisir. On ne passe pas l’âge. La vie se comble peu à peu de responsabilités, mais le pétillement du regard entretient des cascades de joie ne demandant qu’à jaillir.

Il y a des enfances qui se prolongent comme une soirée d’été lorsque les ombres s’étirent au sol gorgé de soleil. Des enfances nourries de caresses et d’attentions, de jeux, de quotidiens confortables. Quelle que soit la notion de confort. De sécurité.

Ces enfants dont l’âme s’épanouit sans incertitudes inutiles seront des adultes généreux. Leur regard sera bel et bien le miroir de cette âme à ciel ouvert.

Et ces photos d’enfants sortent du regard de mon neveu, l’heureux John-Philippe Lonhienne. Nono pour moi.

 

2004 Bali Ubud – John Lonhienne

 

2008 Cambodia – John Lonhienne

 

2006 Népal – John Lonhienne

 

Sulawezi – John Lonhienne

 

 

Marie, femme de lettres

Lovely Brunette était, bien avant d’être cette femme un peu insaisissable, chic avec son zeste d’exubérance et de folle envie de rire plus fort que permis, une jeune fille timide, qui se faisait un peu de cinéma. Elle avait le décor parfait pour ça. Pensez donc, elle était née dans un château, pouvait vanter une généalogie assez ronflante (mais parfois, on s’en doute, il valait mieux de pas chercher trop profond, nous avons un ancêtre qui faisait notre fierté mais était un vrai fripon, et qu’il soit noble et riche ne le rendait pas moins fripon), une existence en suspens entre des parents peu attentifs et de jeunes servantes ravies de pouvoir jouer un peu avec les enfants des lieux, parce qu’on les avait placées en les séparant de leurs frères et sœurs. Son père était… rentier, oui, rentier. Je vous le jure, ça existait. Elle avait grandi dans un pensionnat pour jeunes filles bien nées (pour ce que ça voulait dire, je me demande si Dieu vraiment faisait ce choix atroce : toi tu naîtras mal, et toi bien… car ce pensionnat était tenu par les Ursulines), avec de trop bonnes manières (comme prendre son bain avec une tunique pour ne pas voir l’impureté de son corps, qu’il soit sale ou embaumant de savon), prête à sa future et délicate carrière d’épouse de la bonne société.

En attendant, elle attendait. Ne chantait-on pas avec foi Un jour mon prince viendra ? Elle chantait, et dans les distractions de jeune fille bien née se trouvait la correspondance. Une dame se devait de se consacrer à sa correspondance le matin. Elle avait son écritoire, avec son porte buvard raffiné, sa cire à cacheter, du papier vélin, un encrier, et un magnifique stylo en écaille de tortue avec plume en or. Tout ça avait sa propre odeur, ses marques d’usure, et sentait le rituel, le silence, l’aller vers l’autre par les pensées et l’effort d’une belle écriture, de phrases que l’on ordonnait dans sa tête avant de les étirer en lignes luisantes d’un beau bleu qui séchait lentement.

Je ne sais comment elle a obtenu des adresses de correspondantes, mais c’était sans doute par une filière triée sur le volet, car elle ne recevait pas, comme moi j’en ai reçu plus tard, des lettres arrivant d’un pénitencier en Oklahoma avec le cachet du contrôleur au dos…

Tout ça pour dire qu’elle a ainsi eu plusieurs échanges épistolaires qui l’ont accompagnée des années durant, et surtout une correspondante, Lulu. De leur âge de jeunes filles en attente du prince à la mort de Lulu, elles ont fidèlement échangé leurs confidences et récits plus ou moins sages. Il faut dire que Lulu n’a pas cherché loin car son prince était son voisin de palier. Et qu’elle a eu une vie sans grands reliefs qui nous semblait, à nous, plutôt ennuyeuse, toujours dans le même quartier de Paris, et nous avions ri malgré nous (enfin, avouons-le, on était un peu moqueurs, tout le monde l’a compris) quand un jour Lulu s’est rengorgée dans une de ses lettres avec cette phrase que je n’oublierai jamais : Et dire que nous avons des amis à Los Angeles !

Mais il n’y eut pas que Lulu (et d’autres), il y eut Marie.

Marie que mes grands-parents acceptèrent comme correspondante car elle avait un nom à multiples particules très impressionnant.

Eugène de Blaas La lettre d’amour

Ce qu’ils n’ont pas su tout de suite, c’était que Marie était un garçon. Eh oui. Un jeune Hollandais qui parlait bien le français. Lovely Brunette le pensait amoureux d’elle, et ça lui plaisait, cette hâte à recevoir et lire ses lettres, d’y répondre en faisant semblant de rien, en ayant pourtant cru comprendre entre les lignes des choses qui peut-être n’y étaient pas, ou si peu. Ils ne se sont rencontrés qu’une fois mariés tous les deux, lui avec Nettie, et elle avec mon Papounet. Elle continuait d’aimer l’idée que Marie avait une sorte de regret dans le sourire, une admiration heureuse en la voyant, mais le respect de leurs situations à tous faisait que tout ça était suspendu dans une autre parenthèse de temps, si seulement, qui sait si…

Quand j’ai eu 13 ou 14 ans, je suis allée passer une semaine chez Marie et Nettie, pour « perfectionner mon néerlandais » que je n’ai pas du tout perfectionné puisque tout le monde parlait français, et que d’ailleurs j’étais un peu impressionnée par cette atmosphère familiale trop différente de la mienne, de la disposition de la maison (ah ces escaliers tellement raides et mal éclairés…), l’habitude pater familias qui voulait que Marie découpe la viande de tous puis faisait une prière et ensuite nous pouvions manger refroidi, sans boire pendant le repas, juste après. Ils étaient charmants avec moi, me sentaient mal à mon aise, me tenaient compagnie. Leurs enfants – Antoinetje et Louitje – étaient plus jeunes que moi, mais nous jouions et nous promenions ensemble, le plus beau jeu étant de sonner aux portes et de nous enfuir bien entendu.

Marie me demandait si les garçons m’intéressaient, et je me souviens de lui avoir dit que je les trouvais stupides et que si jamais un garçon devait un jour m’offrir un bouquet de fleurs pour me demander en mariage, j’aurais un fou-rire, que je ne voulais absolument pas me marier, jamais. Lovely Brunette m’avait tellement inoculé son rêve à elle que je me persuadais qu’il me faisait ces demandes en pensant à elle, à ces occasions peut-être manquées, à cette autre vie qu’il aurait pu connaître. Qui sait ce que pensait Marie, en fait ?

Les années passèrent au galop.

Nettie mourut. Antoinetje était devenue vice-présidente de la Cour d’Appel de sa ville, et Louitje directeur d’une grosse société. Marie et Lovely Brunette s’écrivaient encore, de leurs mains devenues vieilles et raides.

Et voilà qu’il lui demanda de venir passer quelques jours chez lui. Elle s’agitait comme une puce folle. Il était très bel homme encore, une belle patine distinguée. Elle s’agitait, s’agitait, commença à organiser son séjour et puis… renonça.

« Il va me demander de l’épouser ».

Elle n’est pas partie à cause de ça. Elle souhaitait garder la romance de toute une vie et refuser l’entrée en scène de l’âge, les pilules, les précautions, les faiblesses honteuses.

Quand il est mort, peu avant elle, elle a été bouleversée.

Jumelée avec Liège, Turin…

Turin, ville royale. Oui, je vous y emmène à nouveau…

Dans l’imagerie mentale, Turin égale FIAT. Egale usines grises et poussiéreuses, sirènes criant lugubrement dans le brouillard, salopettes tachées, fabriques, silhouettes usées, petits bars tristes où on dépense une maigre paie, le visage et le cœur noircis.

Et c’est peut-être cette morne légende qui a sauvegardé la ville et son secret, tenant le tourisme de masse à l’écart. Gardant le charme fascinant de Turin pour ses habitants. Les belles avenues faites pour les défilés et la musique des jours de fête, les larges trottoirs abrités du soleil et de la neige par les portici, sous lesquels scintillent des vitrines qui parlent de saveurs, de luxe, de plaisir du beau, de respect de l’ancien et curiosité pour le moderne.

La beauté du Po enjambé par les ponts, longé de promenades, contemplé par le château du Valentino serti dans son parc. Le bourg médiéval, construit en 1884 pour l’exposition générale italienne artistique et industrielle s’y repose, et dans son château – La rocca – court une frise où même notre Godefroid de Bouillon – devenu Goffredo di Boglione – a sa place.

Ces belles places à la fois imposantes et aérées, ces lieux emprisonnant la mémoire de l’Histoire dans leurs murs, cryptes, légendes. L’arsenale et le légendaire Pietro Micca, qui sauva la ville de l’attaque des Français en août 1706, alors que ceux-ci étaient aux portes de la “Citadelle” (et donc de la victoire), faisant exploser une des galeries souterraines par lesquelles ils étaient entrés, y laissant la vie,le caffé Torino avec un toro rampante – symbole de la ville, tandis qu’à Liège nous avons notre Torê – encastré dans une large dalle sur son seuil, silhouette d’or aux pieds du passant, ou le caffé San Carlo symbole de la ville, la cathédrale San Giovanni Battista et la mystérieuse présence du Saint Suaire qu’elle protège, la Mole Antonelliana, 163,35 mètres de pure grâce conçue par Alessandro Antonelli, et abritant aujourd’hui le musée du cinéma. La frise des Alpes se détachant sur le ciel. L’incontournable  Dà Mina via Ellero où on mange encore à la piémontaise, avec ces antipasti qui vous rendent si gourmands que vous n’avez plus faim pour ce qui suit.

Turin, ville royale.

 

 

Run fast and don’t look back…

Il y a le bracelet électronique, assez discret ma foi, et le bracelet psychologique qui l’est encore plus, et est souvent placé à vie.

Je vous parle de cet homme qui un jour vous aime d’amour sans doute presque vrai, ou qui en tout cas y ressemble, parce qu’il aime tant le regard que vous posez sur lui. Il se sent beau, fort, intelligent, intéressant. L’admiration pétille dans votre sourire qui lui renvoie alors le miroitement d’un verre de champagne. Il le savait, va, qu’il était tout ça. Beau, fort, intelligent et intéressant. Fascinant. Et vous, qui êtes unique, vous avez tout de suite remarqué ce zeste de différence qui le rend unique également. Qu’il vous aime donc fort, pour avoir cet émoi tremblant sur le visage quand il apparait ou parle. Pour le guetter dans la foule et il le voit bien, va, qu’à vos yeux il semble entouré d’une aura si lumineuse qu’elle efface la bouille morose et le jargon oiseux des autres.

Puis il y a eu quelques couacs. Un jour il a eu une expression de gargouille alors que vous devisiez en confiance et vous êtes laissée aller à dire une chose trop subtile, ou trop bête, ou trop intellectuelle, ou trop superficielle, bref, une petite chose qui l’a piqué comme un dard et vous ne saurez jamais pourquoi, mais toujours est-il que la gargouille vous a craché quelques mots haineux qui vous ont remise à votre place : n’en sortez plus s’il vous plait, car votre place est en-dessous, dans le rayon plus bête, plus naïve, plus insignifiante.

Votre place est en position d’adoratrice, pas d’actrice.  Même si votre médiocrité dévalue quand même un peu l’éclat de votre amour pour lui, mais bon… il ne peut pas vraiment exiger la perfection et, magnanime, accepte cette réalité.

Cependant, d’autres étincelles ont crépité ici et là. Même si, beau prince, tel un père fier de sa créature, vous aviez droit à l’une ou l’autre tape dans le dos accompagnée d’un compliment. Enfin… C’est à dire que par exemple vous l’étonniez, il ne s’attendait vraiment pas à ce que votre cerveau produise de temps à autre une perle d’humour ou de bon sens, hein, aussi il vous bénissait d’un 9 sur 10.

Vous ne vous en apercevez pas, mais un jour après l’autre il enserre vos pensées de bracelets psychologiques. Vous évitez de l’irriter. Vous évitez l’opposition, les réparties. Vous évitez de croire à tout ce qu’il vous annonce de merveilleux et qui est supposé arriver si vous attendez la récompense assez (très très très ) longtemps : il quittera sa femme ou sa maîtresse, il perdra du poids, il fera un travail commun avec vous (et là, de toute façon, ce ne serait que pour mieux te saucissonner, mon enfant….), il cessera de trop boire ou trop manger, il libèrera du temps et l’offrira à votre amour, qui, il le rappelle fidèlement, est tellement unique. Malgré les failles (qui sont les vôtres, entendons-nous bien) bon, mais jamais il n’a connu ça avec personne, et vous devriez vous sentir couronnée de cette constatation. D’ailleurs, à la moindre bouderie ou fâcherie de votre part, il brandit la bannière « amour exceptionnel » et l’agite furieusement devant votre nez, vous reprochant de ne pas être à la hauteur d’une telle grâce, et de tout gâcher parce que vous manquez de profondeur, êtes superficielle, égocentrique, impatiente, et sans doute aussi – si pas certainement mais il est tellement magnanime, ne l’oublions pas – plutôt déséquilibrée. Genre bipolaire. Si pas pire. En régression, en tout cas…

Un jour, un mois, une année plus tard (c’est d’ailleurs rarement un ou une, car plus le temps passe et mieux le bracelet émet ses bip-bip infernaux…) vous le quittez. Sur la pointe des pieds, avec le bras déjà levé devant le visage et là, stupeur, il resplendit de sagesse, vous dit qu’il comprend, que rien n’est à expliquer, et il vous souhaite une merveilleuse et riche vie sans lui, il vous serre amicalement dans ses bras, avec cet air padre-padrone bienveillant qui non, ne criera pas contre sa victime chérie, cette fois. Il est grand, noble, serein, courageux, vous dit combien vous compterez encore pour lui, qu’il sera, d’ailleurs, toujours là pour vous… Ses dents grincent sans bruit en vous voyant ébranlée, troublée devant cette grandeur dans la souffrance.

Il vous tient, mais vous n’en savez rien. Il vous tient car il vous a si bien bernée dans cette séance de rupture parfaitement civile que vous allez vous poser des questions : et si j’avais tout exagéré ? Imaginé, même… ? Il vous contacte avec tact ici et là, sans insistance, une photo, une phrase du genre souviens-toi, ou je pense à toi avec tendresse, tu es le plus beau souvenir de ma vie mais va, sois heureuse ! Deux ou trois mois de cette marinade et il lui suffira de tendre les bras pour que vous vous y effondriez, repentante, et qu’il vous mette sur le champ un autre bracelet psychologique à chaque cheville. Il accueillera votre repentir avec noblesse, et ne vous fera passer à la caisse (la casse…) pour votre immonde comportement que le lendemain. Et tout recommencera, mais en pire.

Fuyez à toutes jambes et ne vous retournez pas…

Lovely Brunette et l’Hydre de Lerne

Amis et amie de plume, c’était la passion de Lovely Brunette, presque sa vie sociale. Et, tout comme ses recettes, son goût des chapeaux « bien chauds » – et de moins en moins jolis selon leur degré de confort -, elle m’a donné ce goût dès que j’ai su écrire.

À 16 ou 17 ans, par un concours de circonstances trop compliquées pour que je vous en fatigue par le menu, je me suis retrouvée avec plus de 600 demandes de correspondance provenant d’Italie. Il y en avait tant que j’avais perdu le plaisir de les lire, et que beaucoup de ces lettres d’ailleurs n’ont jamais été ouvertes, liées par liasses dans une petite valise. Pauvre de moi, je ne voulais que perfectionner mon italien, appris senza sforzo toute seule avec Assimil. Une petite annonce de ma part, accompagnée d’une chaste photo de mon minois souriant et souligné d’un col Claudine avec un feston de dentelle, et me voilà la bête noire du facteur. Faut-il le dire, la plupart de ces lettres émanaient d’hommes et de garçons proclamant mes charmes avec les expressions les plus fleuries. Dépassée par cette avalanche, mais amusée et curieuse, j’ai surtout ouvert les enveloppes dans lesquelles on sentait la présence d’une photo, et le tri était vite fait. Plein de vieux en maillot de bain, tarzans des plages au sourire de Sheetah, le ventre rentré comme celui d’un lévrier. J’avais 17 ans, et les vieux d’alors étaient plus jeunes que je ne le suis aujourd’hui, mais ainsi en est-il des notions de l’âge et de la grisante sensation d’éternité de la jeunesse !

Finalement, Lovely Brunette a récupéré l’un ou l’autre de ces vieux. Pour voir…

Nous écrivions la lettre ensemble (en riant beaucoup parfois), puisqu’elle ne connaissait pas l’italien, et je lui lisais les réponses. La plupart de ces correspondants croyaient surtout entendre la corne des brumes des femmes du nord, solitaires et mal aimées par des hommes à la pâleur de navet et l’énergie anémique, et offraient sans détours leurs services d’étalons qu’ils assuraient être épuisants et vraiment inoubliables. D’autres étaient plus discrets, et parmi eux, il y avait Lerno.

Il venait du centre de l’Italie, et une ou deux lettres – des plus chastes ! – à peine avaient été échangées entre Lovely Brunette et lui, qu’il s’était enhardi à demander si elle ne viendrait pas en Italie pour ses vacances. On pensait le voir venir (avec ses gros sabots…), et c’est avec beaucoup de soulagement et de rires étouffés qu’on lui a annoncé que non, nous allions en Yougoslavie, bien loin de chez lui. En décidant d’abandonner cette correspondance qui déviait déjà.

Qu’à cela ne tienne, annonça alors l’impétueux séducteur, je vais venir jusque là !

Horreur ! Et on lui avait dit le nom de l’hôtel, incapables d’imaginer qu’il ferait près de 1.000 kms pour satisfaire son programme de Sea, Sex and Sun… Chaque jour on espérait que l’hydre de Lerne, comme on l’avait surnommé, se découragerait, se perdrait sur la route, tomberait dans un ravin. Et les jours passaient, en effet. Nous étions sous le charme du farniente, du soleil, des petits fjords charmants couronnés de pins. Nous riions devant les premiers efforts de la Yougoslavie pour accueillir avec faste ses touristes : « Cadeaux acceptables » disait une flèche pointant vers les boutiques à souvenirs. « Friseur pour dames » disait une autre. Les suivait-on en souriant, ces flèches cocasses ! Nous achetions des loukoums aux noix avec une gourmandise quotidienne.

Et ce bon Lerno qui ne se montrait pas… Que le soleil était bon, que les cigales chantaient fort, que nous étions bien … Même la moussaka quotidienne nous semblait de plus en plus savoureuse. Jusqu’au jour où, alors que nous rentrions de la plage, Vesna, la réceptionniste – qui se comportait très amicalement avec moi car elle m’empruntait tous mes vêtements avec le projet de m’en rendre le moins possible – nous annonce qu’un monsieur nous avait demandées, et avait loué un pavillon aussi. (L’hôtel était formé d’un bâtiment central comprenant le restaurant, la piscine et le bar, et puis les chambres s’égayaient dans la pinède sous forme de petits pavillons). Lerno, avons-nous dit en chœur.

Et c’est alors que nous finissions notre repas que nous avons remarqué la présence d’un petit homme extrêmement velu qui nous fixait, immobile, depuis la porte. Lerno. Faisons semblant de rien. Mais il s’approche et nous appelle par nos noms. Après tout, il a couvert assez de kilomètres et est si près du but, pense-t-il… Nous jouons les idiotes, moi pas comprendre italiano, mais il se tape sur la poitrine et insiste : Lerno, Lerno ! Bon, on a bien dû sourire, et jouer la surprise ravie. Mal, aussi mal qu’on pouvait se le permettre. Le malheureux, sans doute épuisé d’avoir conduit comme un bolide pour séduire sa correspondante, nous suggère alors un tas de choses : aller sur la plage, aller en ville, sortir le soir pour aller danser… Et nous, non non, on a des amis, on est prises, on a déjà des plans, désolées, mais non vraiment … Demain aussi, et tous les jours en fait… C’est bien dommage mais …  Finalement, nous condescendons à aller en ville pour prendre quelque chose ensemble. Il porte une sorte de singlet jaune atroce à grandes mailles dont sa pilosité s’échappe avec exubérance. Je ne serais pas surprise que nous ayons eu, Lovely Brunette et moi, une moue involontairement écoeurée. Et il nous amène à sa voiture… une fiat 500, la fameuse topolino ! Lovely Brunette, avec ses grandes jambes, est autrement plus encombrante que Minnie Mouse (Topolina) et a du mal à s’asseoir à l’avant, et moi j’hérite de la minuscule banquette arrière, recouverte d’un plaid douteux sur lequel un jeu de cartes à jouer est renversé. Le dos des cartes est une série de pin ups. Le tout sent plutôt mauvais.

En ville, le supplice de notre étrange petit trio s’éternise. Il est décontenancé. Nous sommes mal à l’aise. La situation est grotesque et tous, nous attendons qu’elle se termine d’une façon ou d’une autre. Heureusement, il doit calculer que l’été n’en est qu’à son début et que s’il repart demain matin aux aurores, il pourra peut-être faire une touche avec une Anglaise ou Allemande sur sa plage locale le surlendemain. Il nous reconduit donc à l’hôtel mais non sans faire une ultime tentative : il voudrait voir notre pavillon. Oh non, on ne peut pas y aller en voiture, c’est par ce petit chemin-ci, lui disons-nous, nous éloignant sans hésitation vers le petit chemin en question. Au revoir, bon retour !!! On s’écrira ! (Tu parles, avons-nous tous pensé dans un bel ensemble…).

Nous fonçons dans le petit chemin, pour être certaines qu’il n’aura pas le temps de se garer et de nous suivre, mais nous ne savons pas où il mène. Nous rions, appelons sa voiture « crotte de pou », et regrettons qu’il nous ait tous mis dans une telle position. Et puis… tiens, ça sent bien mauvais… tiens tiens … Et oui, nous arrivons à la décharge clandestine de l’hôtel ! Voilà où menait le petit chemin. Et nous avons pataugé dans les détritus, nous bouchant le nez et riant comme des folles, bien décidées à ne pas faire marche arrière !

Que nous avons changé…

Le cinéma est impitoyable. Les vieux films en noir et blanc nous donnent l’impression que nous avons traversé trois siècles en 40 ans. Voyez donc :

On fume et on boit, les dames aussi, et comment! C’est glamour et high fashion. Le verre de whisky est un fidèle de toutes les scènes, un joli verre de baccarat avec des croisillons. Les bouteilles ou carafes remplies font partie de la décoration d’un salon qui se respecte. La fumée de cigarette est sensuelle et pas nuisible, les volutes ectoplasmiques vont d’une bouche à l’autre et se ruent dans les narines avec une intimité enthousiaste.

Bien entendu, je l’ai déjà évoqué, les codes amoureux d’alors feraient jeter aujourd’hui les écrans et bobines de film au bûcher. Le baiser « volé » (hum… souvent très attendu et deviné par le jeu subtil du je ne suis pas celle que vous croyez mais essayez quand même une fois pour voir…). Une gifle ou un coup de griffes rouge sang étaient tolérables, signe de passion. On ne griffe ou ne gifle bien que qui on aime…

Par contre, monsieur fait toujours le tour de la voiture dont il ouvre gentiment la portière, se rinçant l’œil sur les jambes de madame ou mademoiselle et, s’il a beaucoup de chance, un friselis rose de jarretelle pinçant le bord d’un bas de soie. Il porte les paquets, ouvre les portes, embrasse sur le front quand il joue au protecteur et se montre touche-à-tout quand il endosse le rôle du séducteur. Avec mesure.

Des films des années 50 nous montrent parfois des actrices (ne me demandez pas lesquelles, pour le respect de leur réputation) aux aisselles buissonneuses et même humides sur la petite robe à vichy. Pour les poils aux jambes, j’avoue qu’on ne voit pas d’assez près. Mais un poil de poids superflu et de cellulite n’est pas exclu, on en était encore (en Europe tout au moins, car le cinéma américain avait déjà oublié depuis belle lurette ce que « naturel » voulait dire…) aux femmes non retouchées, si ce n’était une tonne de laque, des faux cils somme des moustaches, et un gros plan sur le derrière ondulant dans l’escalier.

Et les manières, bon sang d’bonsoir ! On jette la cigarette par la fenêtre, ou les cendres dans la terre d’une malheureuse plante qui n’a rien fait. On dépose des valises douteuses sortant d’un coffre de voiture douteux sur le lit (valises, d’ailleurs, que les femmes, pourtant supposées les fées du logis, refont comme si elles remplissaient la machine à laver, tout en boule et en fureur). On pince les fesses des serveuses au restaurant, toute intelligence quitte le regard quand il se pose sur le haut des cuisses d’une naïade gainée dans un costume de bain qui doit l’empêcher de respirer et lui fait les seins pointus comme des obus.

Je ne fais que passer sur l’éducation des enfants, qui ressemble à un rêve exagéré. Les petits Américains d’ailleurs avaient du brylcreem en abondance sur une houpe imperturbable, des taches de rousseur et des voix pédantes insupportables. Et des dents de lapin.

Les manières de table : on utilise sa serviette sans la rouler en boule sale une fois le repas terminé. On parle poliment, sauf dans les films de gangsters, ça va de soi, on n’imagine pas un gangster appelant sa compagne Ma mie, ou Chérie. C’est Ma Poule dans le meilleur des cas. La Poule en question porte un bracelet de cheville pour indiquer qu’elle est de mauvaise vie, on est loin du piercing et des tatouages. Les lèvres en forme de cœur et la voix ronronnante ou couinante, les faux-cils ombrageant plus de la moitié de la joue. Mais quand même, le gangster a un trois pièces et une montre en or, sa cravate est en place ou alors on devine sa bestialité séduisante par une chemise entrouverte sur une toison de bon ton. Pas trop, pas trop peu.

J’ai l’impression que j’aurais dû commencer mon récit par Il était une fois….

La scène finale du baiser, qui était le début de tout…

J’ai encore connu les magnifiques films en noir et blanc avec ces scenari soigneusement élaborés ou tirés d’un roman célèbre, et ces personnages aussi irréels que le sexe des anges. Les femmes aux cils soyeux portaient des robes aux reflets glaciaux qui épousaient des courbes auréolées d’une passion volcanique. Que seul l’homme idéal – dont on imaginait les joues douces et parfumées d’un arome viril et enivrant – aurait la joie de mettre en musique.

Le baiser était souvent la scène finale, ou centrale. On avait l’art de mettre dans cette simple image tout ce qu’on n’arrive plus à mettre dans le déballage cru qu’on nous offre maintenant. Il y avait la promesse. De tout ce qui suivrait et que le spectateur ne verrait pas. Des secrets intimes qui soudaient un couple dans sa chair.

J’ai également connu (et non, je ne suis pas née dans l’Ottocento, je le jure…) les chuchotements de pensionnat où certaines filles certifiaient qu’elles, elles n’embrasseraient que leur fiancé, et après les fiançailles ! Je ne sais pas si elles ont tenu cette rigoureuse décision, et en tout cas je me faisais toute petite : j’avais déjà embrassé un garçon… Et pour être sincère, je n’étais pas emballée du tout et n’avais pas une folle envie de recommencer… mais j’aurais eu l’air d’une vieille gourgandine si je l’avais dit, et courageusement j’ai gardé le silence.

La nuit de noce était le saut dans le vide, les yeux bandés. On croyait savoir, on ne savait rien, et celles qui, finalement, avaient franchi le pas dans une prairie ou sur une meule de foin ne se confiaient qu’aux « vraies amies », les épatant à bon marché avec un peu de vantardise car au fond… elles n’avaient pas, comme elles le disaient, « couché avec un garçon » mais s’étaient couchées avec un garçon qui n’y connaissait rien de plus qu’elles probablement. Je me souviens de ces livres sur le mariage qui circulaient, volés dans la bibliothèque des parents, où de savoureux conseils étaient donnés pour assurer un mariage absolument sans nuages sous le ciel de lit. « Il faut faire ça ? » demandait une avec horreur. « Oui ! tu DOIS le faire si c’est ton mari ». Ah, vrai qu’il s’agissait d’un devoir conjugal… On riait et c’était un rire pas vraiment joyeux. Ca nous semblait absurde. Que savions-nous de la sensualité ?

On préférait de loin la poésie du baiser, ce baiser sur lequel la caméra s’arrêtait pour discrètement viser la fenêtre dans un travelling plein de tact.

« Moi, » m’a dit un jour une amie, « je croyais que c’était si bon qu’on s’évanouissait » … C’est dire si ce baiser contenait de mystères pour les jeunes filles d’alors.

Et c’est vrai pourtant qu’un baiser, celui donné par ce lui qui ne se rencontre qu’au bon vouloir du destin, peut tout contenir, y-compris une vie entière d’amour.