Et tout bascula

J’ai découvert ce qui un jour était la Yougoslavie lorsqu’elle a ouvert ses frontières au tourisme. Et alors, puisque j’avais 16 ou 17 ans… je me suis gorgée de plage, soleil, soirées dansantes sur la terrasse d’un hôtel hâtivement construit et qui avait toute la grâce d’un bunker.

Car les beaux rivages avaient été envahis par des hôtels vite faits mal faits, offrant un confort de base pour qui veut un été de romances, soleil, et régime de moussaka. Ah ! La moussaka, nous faisait-elle rire, Lovely Brunette et moi, cet été de 1965 ! Chaque jour, il y en avait au menu de l’hôtel, et elle n’était jamais la même. Normal, disait Lovely Brunette, ce sont les restes de la veille, et je crois bien qu’elle avait raison ! Les serveurs – beaucoup de Russes – ne comprenaient aucune autre langue que la leur et roulaient des yeux affolés quand ma mère leur demandait un couvert ou une serviette manquant. Le couteau manquait systématiquement et de toute façon il y avait toujours quelque chose d’absent à table, et visiblement les règles de présentation n’avaient pas été comprises : il n’y avait que l’assiette qui se trouvait à sa place et le reste jouait à cache-cache. Ils arrivaient, la perplexité sur le visage, avec une assiette ou un autre morceau de pain, et on avait bien du mal à ne pas rire. Ils nous servaient des portions pour ogresses, ignorant nos stop-stop-stooop! affolés, et poussaient un soupir scandalisé quand nous avions laissé la moitié. Et c’était normal, ils ne comprenaient pas notre gaspillage. Nous étions de bonnes mangeuses, et ne voulions pas les vexer, mais … nous ne tenions pas à gagner le concours de la plus grosse mangeuse de moussaka de la saison !

J’ai cependant tant aimé ce lieu (pour des raisons bien triviales comme on le voit…) que j’y suis retournée. Plusieurs fois, d’abord en touriste et puis en presqu’habitante, parce que j’ai vécu 9 mois à Trieste et que mes amis triestins m’en ont fait voir et revoir les touchantes beautés. Comme cet imposant château de Predjama à Postojma, en Slovénie. Aux aguets depuis l’ouverture de la grotte, au bord du vide, il surgit avec une force tranquille et des siècles de mémoire, de naissances, morts, passions, espoirs, petits et grands bonheurs, malheurs inoubliables.

Château de Predjama

Nous nous y sommes arrêtés un jour au retour d’une journée à Sneznik. A Sneznik, nous avions mangé dans un restaurant près d’ un ancien pavillon de chasse de l’ex-empire austro-hongrois. A cette époque, aller manger en Yougoslavie revenait à presque rien, mais trop souvent le manque de choix, de confort et de savoir-faire étaient décourageants. Plus d’une fois je suis allée dans des restaurants au décor de cantine d’école où, en hiver, on n’allumait le chauffage qu’à l’arrivée du premier client – nous ! En grelottant on mangeait des cevapcici et du fromage istrien accompagnés d’un Teràn trop froid, le tout servi par un personnel congelé et de mauvaise humeur. Mais à Sneznik … on avait presque honte de payer aussi peu pour tous ces mets succulents et cette joyeuse hospitalité. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé, si ce n’est le pain frais qui sortait du four, un pain aux noix dont s’échappait une odeur tiède qui parlait du respect de l’art de la table. Et le dessert, aussi, une crêpe soufflée aux fruits frais, mûres, framboises et groseilles, avec de la crème fraîche de campagne. On ne peut pas oublier de telles choses, pas plus qu’un paysage ou un concert ! Et le décor ! Soigné, avec une vénération évidente pour des lignes architecturales d’origine, sobres et solides, une pointe de noble élégance. Et puis les bois tout autour !

Nous passions beaucoup de week-ends aussi à Pula, à la casa vecia déjà évoquée. On y fuyait les touristes dont j’avais moi aussi fait partie. Mais la vieille ville historique est si belle que nous y tentions notre chance à l’heure de la bronzette, et la trouvions presque déserte et paisible …

Bien des années plus tard, j’y retournais donc non plus en touriste mais presque du coin, avec des amis locaux et des repères, des coins favoris, des habitudes. « Toni Guma », le garagiste qui se spécialisait en … pneus, comme son nom l’indique. Ornella et Danilo, des amis qui venaient d’ouvrir une boutique de tricots faits main – et à qui nous rapportions la laine de Trieste, car en Yougoslavie, c’était rouge bleu ou vert, et basta ! Et oui, Danilo tricotait avec sa femme ! La rotonda du port sur laquelle nous allions boire une bière tchécoslovaque. Les hôtels de touristes où nous allions regarder les attractions et les grandes amours d’une semaine qui dansaient sur la piste au bord de la piscine. Le marché aux poissons, où on ne trouvait rien ou presque. Sous la grande halle, les tables de pierre offraient parfois avec avarice un kg de dorades, dix de moules – bâillant de fraîcheur – une poignée de poulpes. Le marché des fruits et légumes n’était pas mieux, et nous aurions facilement pu faire du trafic d’oranges et citrons, qu’on ne trouvait jamais ! On allait pécher à Pontisela, sur une roche en bord de mer balayée par un vent léger. Personne n’y passait jamais sauf parfois une longue barque de militaires méfiants.

On allait manger chez « Le Serbe » qui préparait si bien les langoustines ainsi que de rares moules, longues et brunes qu’on ne trouvait qu’enfoncées dans les roches, il fallait casser la roche pour les en extraire et en découvrir le goût. Pauvre Serbe qui, deux ans plus tard, n’aurait plus un seul client croate parce qu’il n’était qu’un sale Serbe.

L’hyper-inflation se faisait sentir : les prix changeaient jusqu’à trois fois par jour dans les super-marchés. Fin 1989, elle était à 10.000% ! L’oncle d’une parente, militaire, nous parlait de guerre en préparation, d’une grève d’ouvriers que lui et d’autres militaires avaient été envoyés « casser » dans l’usine. Casser par les armes. Par mort d’hommes. Sa foi dans son armée et son pays vacillait. Ses mains tremblaient, il en savait déjà trop. Cette grève… aucun journal n’en avait parlé !

Mais l’été passait, un jour insouciant après l’autre, futile et familier. Il faisait sec, et l’eau était rare, aussi la ville en coupait-elle l’arrivée de 7 à 19 heures dans les maisons pour que les touristes en aient assez dans leurs chambres d’hôtel. Nous, on remplissait des bassines de plastique le matin, et on se rafraîchissait dans la mer. Le soir en famille on chantait de vieilles chansons istriennes qui faisaient rire, avec des histoires de bossus, de vilaine fille qu’on ne voulait épouser, de mari saoul qui avait perdu les clés de la porte d’entrée, ou d’épouse reconnaissante car son mari ne la battait que le dimanche. L’odeur des dorades à l’ail et au persil grillées ou des rougets dansait sur l’air du soir. Devant le pintòn de vin qui se vidait, les vieux évoquaient tous les fantômes qu’ils avaient vus ou que d’autres avaient vus. Xè tuto vero, affirmaient-ils, c’est la vérité. On avait un peu peur en allant se coucher, on éteignait les lumières et on se souriait, gênés. C’est qu’ils n’avaient pas l’air crédules, ces vieux, après tout …

La Yougoslavie vivait ses derniers étés, et on n’en savait rien… Pula serait la mire des tirs de mortier et les tombes des grands-parents pulvérisées. Des anciens voyous de quartier venus de partout et rebaptisés soldats sèmeraient la terreur, vêtus en Rambo et menaçant la population quand leurs beuveries bruyantes n’étaient pas appréciées… Des infirmières serbes perdraient leur travail parce que plus personne ne voulait se laisser toucher par elles… Elles qu’on avait apréciées jusque là pourtant!

 

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Pas d’anniversaire pour Woodstock

Woodstock! Ce nom évoque pour certains le souvenir d’une ère étrange, de transition, pendant laquelle des jeunes arrachaient la gestion du monde des mains de leurs aînés, jetaient les conventions et les soutien-gorges au feu. Des images de seins dénudés, de cheveux longs, de barbes et colliers, jeans usés, bandeaux frontaux à l’indienne. Comportements débridés – « Marie Jeanne », amour libre, soleil et éclatement de tous les interdits -, ou trahissant un désir de sagesse et de paix – gourous, adoration du soleil, peace and love

Et le festival 50è anniversaire prévu vient d’être annulé. Peut-on refaire, vraiment, ce qui fut le chant d’une époque que « les moins d’un demi-siècle ne peuvent pas connaître »? La liberté que l’on veut est-elle la même que celle qu’on voulait alors?

 

Pour ceux qui – les moins de … 50 ans, eh oui! – sont trop jeunes pour avoir traversé cette époque, cette main-mise d’un nouvel idéal sur une politique qui faisait mal au monde, c’est sans doute impossible à comprendre. Et c’est vrai que cette fresque multicolore et très sonore est bien démodée aujourd’hui, même si la « mode » a voulu en récupérer, avec timidité, quelques miettes.

Woodstock, Woodstock, juste à côté de la ville de New York, au milieu des champs de blé, disait une chanson d’alors. Bon. Il y a quand même deux heures de route entre New York et Woodstock! Et les champs de blé étaient en fait les champs de luzerne de Max Yasgur, un bon fermier idéaliste de Bethel, à 69 kms au sud ouest de Woodstock! Woodstock n’avait même pas été proposé pour accueillir ce festival d’Art et de Musique des 15 au 18 août 1969 désormais passé à la légende.

Trop petit, Woodstock!

Le bon Max sur l’insistance de son fils, avait accepté de prêter ses terres pour cet évènement musical qui tout comptes fait a été plutôt « calme » si on considère que 400.000 jeunes y sont venus! On n’avait cependant pas prévu tout ce monde, et il manquait de toilettes portables sur les lieux, ainsi que de tentes médicales. Et si on ajoute les quelques averses qui ont rendu le sol spongieux et boueux sous les piétinements, et les excès de mise, on comprend que la ferme de Max et ses terres ont été pratiquement détruites, ce qui lui a valu des dommages de $50.000, et que ses voisins lui ont fait des procès parce que la destruction s’était étendue jusque chez eux. Le festival a été la scène de deux morts (une overdose d’héroïne et un malheureux qui s’est fait écraser par un tracteur dans son sac de couchage) et deux naissances.

Mais Woodstock, la vraie petite ville – toute petite, 6.200 habitants à ce jour ! – de Woodstock, comté d’Ulster dans l’État de New-York, a été le berceau de l’Art and Craft Movement en 1902, ce qui en fit tout de suite un centre artistique très actif, abritant des peintres de la Hudson River School. Dès 1903 des artistes y enseignent et font des meubles, du tissage, des travaux sur le métal, de la céramique.

En 1916 Hervey White, philosophe et poète, y construit une chapelle de musique, et ce sera le début de la musique de chambre en Amérique du nord. Bien des célébrités y ont vécu pour un temps plus ou moins long : Jimi Hendrix, les membres du groupe « The Band », David Bowie, Bob Dylan (qui y a enregistré « The basement tapes » avec The Band), Ethan Hawke, Lee Marvin, Uma Thurman, Johnny Cash et bien d’autres.

Maintenant, Woodstock est une charmante ville touristique et havre artistique. Et j’y ai même vu des hippies heureux! Des gens qui aujourd’hui ont la grande soixantaine et la démarche des gens paisibles. Minces, moins voyants qu’autrefois mais plus élégants, auréolés d’une classe bien à eux. Cheveux gris ou blancs, visages naturels et sereins. Visiblement ni le sexe, ni la drogue ni le rock’n roll n’en sont venus à bout…

Nous y avons mangé, sur une table minuscule au bord du trottoir, une salade de tomates « bio » qui avait des saveurs semblant descendre en direct de la table des dieux de l’Olympe. La seule salade de tomates qui ait jamais eu un goût de tomates dans ce pays qui a le secret pour produire de l’insipide.

Beaucoup de boutiques où l’on vend de beaux produits artisanaux, tissage, poterie, batiks. Des étals regorgeant de bijoux de rêves tibétains ou navajo, de travail du cuir.

Des maison de bois gentiment vieillies et entretenues avec amour, avec des jardins un peu sauvages et exubérants, des chats paresseux et repus se pourléchant sur le seuil, des pots de basilic aux fenêtres, des tournesols levant la tête au-dessus des barrières de bois peint. Des chardons altiers dans le potager communautaire de la ville.

Un plaisir de vivre évident, le respect de ce qui est beau et bon. Les mountain lions et les ours ne sont pas loin, et l’hiver y est rude.

Et le skeedaddlehopper, il ne faut pas l’oublier! Je pense qu’il est interdit depuis 2006 parce qu’il lui fallait pas mal de place pour manoeuvrer et qu’il entravait le trafic, mais qu’il était amusant! L’invention de « Sage » Darin Selby, qui y dormait la nuit. Une structure d’aluminium recouverte de tissu bleu, décorée de pendeloques, attrappeurs de rêve, tubes de bambou chantant dans le vent. Il y chargeait des touristes qui subissaient pas mal de balancements avant qu’il ne puisse les emmener pour un tour houleux du quartier. Les roues principales étant situées pratiquement au centre, et le bras-balançoire de cet étrange pousse-pousse plutôt long, « Sage » effectuait de gracieux sauts en cadence pour avancer, qui l’élevaient dans les airs comme un danseur hirsute.

 

Skeedaddlehopper

L’Art et une sorte de paix ensoleillée habitent Woodstock, et nimbent les hippies, ces fameux enfants des fleurs d’autrefois de la lumière d’une jeunesse intemporelle.

 

Dans l’angle du tombeau, l’amour

« Seul, l’amour subsiste dans l’angle du tombeau ». Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, – Lovely Brunette – , a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire, des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

Mon Papounet qui se faisait encore « beau » pour regarder une vidéo envoyée de Malaisie par son petit-fils alors qu’il se remettait d’une double broncho-pneumonie, et nous disait, ravi « il n’y a plus qu’une chose que je fais encore bien : c’est dormir »! ; un ex beau-frère si joyeux que je le pensais éternel et qu’il me manque même si je ne l’ai plus vu depuis près de trente ans; une ex belle-mère avec laquelle j’ai croisé le fer comme un mousquetaire pour finir par comprendre qu’elle était insupportable, oui, mais qu’elle avait lutté comme un lion toute seule et que ça l’avait rendue insupportable, des grandes-tantes radieuses dans leur vieil âge au point qu’elles vous éclaboussaient de leur plaisir d’avoir vécu… tous ces gens m’ont tant donné, et l’amour est, oui, toujours assis dans l’angle de leur tombeau, envoyant à qui les aimât des flèches de pensées chargées de vie…

 

Marguerite, Germaine et les autres…

La petite Marguerite – qui allait devenir Tante Marguerite pour nous, et ma petite Marga pour sa mère et son époux vraiment très tendre, est née en Belgique en novembre 1883. Et dès l’été 1884, hop, traversée pour Buenos Ayres ! Elle fera 4 fois cette même traversée avant le retour définitif à l’âge de 14 ans. Sa sœur Germaine s’arrangera pour naître en Belgique en 1886, tandis que les trois autres enfants – dont mon grand-père – naîtront en Argentine.

On passe à table!

Et notre Marguerite, l’aînée, se souvenait assez bien de ces interminables voyages d’un mois, avec, selon la compagnie, escale à Londres, dont l’une a d’ailleurs nourri son imagination pour toujours car… Jack l’éventreur en personne se dissimulait dans le port, ainsi sans doute que le brouillard. D’autres escales avaient lieu à Ténériffe, et Rio de Janeiro où il arriva une fois que tout le monde dût rester en rade sous un soleil « tapant » car il y avait une épidémie de fièvre jaune au Brésil. Lors de la visite d’une île déserte elle s’était émerveillée devant les orchidées, des forêts de fougères, des plantes à la beauté généreuse et un aigle survolant le tout, impassible et attentif, qui aurait quand même pu foncer pour emporter le serpent qui faillit mordre sa maman, la gentille Louise, et leur éviter une terrible frousse. Mais bon… un aigle a des soucis d’aigles et pas de garde du corps… Et on mangeait bien, du frais puisque les vaches étaient embarquées pour garantir le lait frais et le nuage de crème, voire, en cas de malheur… finir en rôti.

Ces années en Argentine sont restées pour elle une enclave paradisiaque dans une vie par la suite bien bourgeoise, même si elle a vécu deux guerres comme toute sa génération. Je l’ai connue âgée, toujours un peu agitée, avec trop de rouge aux joues et les cheveux teints d’une couleur entre le roux et le noir, souriante et autoritaire avec ses frères et sœurs dont elle s’attirait les moqueries pas toujours affectueuses. La tante Marguerite était la tante qui faisait marcher tout le monde à la baguette du côté de mon père, comme la tante Didi l’était pour le côté de ma mère. Chacun son sergent major…

En tout cas lorsque je l’ai connue, Marguerite tenait à recevoir toute la famille chez elle pour le Nouvel An et comme nous étions nombreux et son logis petit, nous arrivions à des heures différentes, et en bon stratège qu’elle était, je pense qu’elle évitait ainsi avec maestria de convier à la même heure des gens incompatibles, aussi ai-je pas mal de cousins que je n’ai jamais rencontrés ! Elle annonçait cependant qu’untel ou unetelle venait de repartir avec les enfants, quel dommage que vous ne les ayez pas vus, si seulement vous étiez arrivés une demi-heure plus tôt, mais nous avions droit à un résumé des derniers épisodes – glorieux, tout le monde travaillait bien en classe contrairement à nous… – de leurs derniers faits et gestes. Elle s’agitait comme une abeille, la cafetière d’argent à bout de bras, des fournées de biscuits Mirou – de petites brioches aux éclats de chocolat – faits par ses blanches mains encore tout chauds sur un plateau. Je les ai faits spécialement pour aujourd’hui, claironnait-elle, aussi les petits biscuits Mirou de la tante Marguerite nous faisaient-ils rire à l’avance.

Il faut dire qu’un trait que l’on retrouvait sur beaucoup d’entre nous était les yeux asiatiques, et ma cousine Françoise et moi leur donnions à tous des surnoms « japonisants », ce qui fait que tante Marguerite était devenue Tantou Margueritou, et que notre cousine Mireille, forcément, était devenue Mirou. Du coup, nous associions les fameux biscuits Mirou à la gentille et discrète Mirou. J’adorais le mari de tantou Margueritou, Édouard que tout le monde appelait Édou – sans la moindre conscience que ça faisait notre affaire, à Françoise et moi. Et doux, il l’était. Et mignon « comme tout ».

C’est bien grâce à son fils unique, Robert (onclou Robertou), qui en a transposé une partie dans un de ses livres, que mon côté de la famille connaît les aventures et mésaventures de Marguerite en Argentine, même si Françoise m’a raconté une anecdote étant arrivée à sa propre grand-mère, Germaine. La petite sœur de Marguerite. Mais il y eut aussi, comme inoubliables faits, les tremblements de terre, les fêtes de Noël au soleil avec le sapin garni dans le jardin…

La maison était d’importance, une construction carrée de style espagnolisant, avec une grille solide – n’oublions pas que les revoluciones succédaient aux revoluciones et donc aux hordes de bandits et pillages – et un charmant patio décoré de palmiers en pots. Tante Germaine se souvenait avoir entendu que l’on étranglait quelqu’un derrière la porte lors d’une des revoluciones. Marguerite, elle, n’avait pas oublié les ambulances qui ne cessaient de pim-pon-pim-ponnner tandis que le canon tonnait, tout ça en prime un jour où le petit frère Roland était malade et qu’ainsi le médecin ne pouvait arriver. Larmes et larmes de la mère et ses filles aînées. Roland a survécu, je l’ai connu, toujours dandy même dans ses dernières années. Elle évoquait aussi une femme que l’on avait égorgée derrière la porte, peut-être la même scène évoquée par Germaine. Et l’habitude d’avoir des vivres à la maison pour tenir trois semaines perdure encore ici et là dans la famille, c’était la norme transmise par mon arrière-grand-père Servais, que mon Papounet a mise d’application, très sagement, lors de ses années africaines.

La vie était encore imprégnée d’accents colonialistes. Dans cette jolie demeure vivaient Servais le père, Louise la mère, Mademoiselle Antoinette l’institutrice française, l’oncle Adolphe, frère de Louise, et la jeune fratrie, nés à Buenos Ayres dans le cas des trois derniers : Roland, Albert et Mariette-Eleonore-Julie, dont j’ai trouvé l’acte de baptême sous le nom de Maria Julia Leonor, baptisée à Nuestra Señora del Socorro, Ciudad de Buenos Aires. Papounet – qui lui fut baptisé Tiago Juan Alberto des années plus tard, ce qui enchantait l’âme rêveuse de Lovely Brunette qui n’aurait pas aimé épouser un Alfred ou un Gérard tout banal – trouvait que la servante que l’on voit sur la photo ci-dessus ressemblait à Charles Aznavour, et ça l’amusait beaucoup. L’oncle Adolphe « en a fait de belles » et en tout cas est mort et enseveli là-bas, on n’a jamais dit tout haut ce qui lui était arrivé. Il était bien beau c’est un fait, et je sens du parfum de femmes à plein nez. Diablement beau, riche, et célibataire, l’ingrédient idéal pour une fin romantique et tragique… L’employeur de ces messieurs – acheteurs lainiers – était Monsieur Dedyn, de Roubaix, et il venait loger avec son épouse lors de leurs visites « sur place ». L’oncle Henri, frère de Louise et de feu-Adolphe, rendait de fréquentes visites lui aussi, et je suis amoureuse de son souvenir, un aventurier casse-cou et plein d’humour, à la « bouille » délicieusement heureuse sur les photos.

Quand on ne voulait pas être compris « des autres », le truc était tout simple : on parlait en wallon. Pas en français mais en wallon. Après tout, le grand poète wallon Corneil Gomzé, auteur de la Barcarolle vèrvîtwèse (la barcarolle verviétoise, écrite en l’honneur de Rodolphe Closset – Anna Closset était la meilleure amie de Louise, et Marguerite épousera son fils Edou des années plus tard) était à la fois l’oncle et le parrain de Servais mon arrière-grand-père – c’est d’ailleurs du côté Gomzé que sont arrivés les yeux asiatiques -, et qui diable en Argentine allait comprendre le wallon ?

Les retours en Belgique

La jeune fratrie parlait le français à la maison et avec Mademoiselle Antoinette, qui les accompagnait lors de leurs retours en Belgique. Mais pour le reste de leur existence, c’était l’espagnol, leur langue.

Ils avaient une maison de campagne à Belgrano. Dont je ne sais rien. Et l’oncle Henri avait des actions qui ne valent plus un sou au vélodrome Palermo ce qui est dommage car j’en ai une. Et elle a fière allure…

Marguerite a confié à son journal ses soupirs écrits évoquant son retour en Belgique, alors qu’elle avait 14 ans. Ils n’avaient gardé de leur passé sud américain que les objets et les vêtements… peut-être même son mouton sur roulettes, que l’on devine sur la photo dans le patio. Mais la vie et ses lumières étaient restées dans les murs de la belle demeure. Le petit pays pluvieux lui semblait pire qu’un corset de béton, étriqué d’un millier de choses qu’on ne disait ni ne faisait si on était quelqu’un de « bien ». La maison familiale, pourtant bien belle que son père fit construire alors, n’avait pas le vent de la pampa faisant courant d’air, et le dulce de leche que faisait Louise n’avait pas le même goût, parce que ce n’était pas le même lait, les vaches ici aussi étaient confinées dans des prairies certes plus vertes et grasses, mais plus petites que celles de leurs cousines lointaines. Après une liberté infinie elle s’asphyxiait dans la mesquinerie et la cruauté des autres jeunes filles jalouses et donc narquoises. Là pourtant la revanche était de parler en espagnol pour ne pas être compris ! Son frère Albert, mon grand-père, a toujours ressenti la même chose, il détestait la ville natale de son père. Il y mourut, en vaillant patriote, mais a semé chez son fils Le Papounet l’envie d’ailleurs. Le besoin d’ailleurs. La bougeotte.

Un monde multicolore

Mon grand-père était acheteur de laine. Verviers et la laine, c’était une longue histoire d’amour qui passait de génération en génération et unissait les familles comme un tissage bien serré – et bien chaud. Même les kilts écossais y étaient tissés, c’est dire, et des liens amoureux aussi puisque mon arrière-grande-tante Léonie a épousé son vaillant homme des Highlands…

Les mêmes noms se retrouvaient depuis plusieurs générations, unis à d’autres même noms. Les réputations n’étaient plus à faire. Et les Verviétois s’en allaient pour affaires avec leur famille, leurs enfants voyaient le jour sous d’autres cieux et revenaient en visite après de longues traversées en bateau, ahuris devant ces familles qu’ils découvraient et qui ne ressemblaient pas aux visages basanés de leur quotidien.

L’oncle Edouard fumait le cigare, se souvenait encore mon père – Crevette –  et le hall de la maison de son grand-père maternel Henri était gigantesque. Rien à voir avec la leur, aux formes simples et proportions modestes d’Uruguay. L’oncle Charles racontait des plaisanteries dont il ne saisissait pas le sens – du genre « voyons Jacquie, peux-tu deviner combien de petits pois il y a sur ma fourchette?» – et en général tous les adultes tentaient d’intéresser ce petit garçon quelque peu perdu malgré tout. C’est en Belgique qu’il a fait son premier voyage en train et il était émerveillé devant les talus verts et fleuris, si différents du décor de ses jours à Montevideo.

Et la vie était tout autre d’un côté à l’autre du monde. On ne mangeait pas la même chose. Le climat n’était pas le même. Les faits divers non plus. D’un côté on avait envoyé l’aînée à Sainte Julienne au mariage de la pauvre petite X*** dont le père n’avait cessé de pleurer pendant toute la cérémonie à laquelle personne n’était venu ! (La pauvre petite X*** était-elle enceinte et forcée de se marier ? Le mari était-il peu recommandable ?) et de l’autre Albert devait son salut à un Indien dans la pampa…

Pocitos, 1920

Car Albert, mon grand-père, s’est un jour égaré dans la pampa. Il était à cheval, et la nuit était tombée. Pas de vraie route, juste une vague piste qu’il avait quittée sans le remarquer. Une lueur au loin l’a attiré, c’était une petite maison rudimentaire habitée par un Indien qui lui a cédé son lit et qui, le matin, l’a accompagné sur son cheval jusqu’en vue du prochain bourg qui le remettrait sur la bonne direction…

Et le même Albert rapportait à la maison des anecdotes du genre « j’ai logé dans un « hôtel » où une petite pancarte demandait aux caballeros d’enlever leurs éperons pour dormir… Et racontait comment la laine arrivait en ballots tirés par des boeufs…

Transport de la laine

Les badinages avaient décidément un accent différent même s’il s’agissait de la même famille…

Une ruche généalogique

Lancée dans la mise en ligne de la généalogie familiale, mon regard change sur bien des choses.

Mes parents – Lovely Brunette plus que mon père car elle y a consacré les 10 dernières années de sa vie, et au vu de son travail soigné, je dois admettre qu’elle valait bien plus qu’on ne le lui avait dit – ont laissé des tableaux généalogiques, photos et recherches au sujet de leurs ascendants. Pourquoi ? Pas pour découvrir que nous descendons d’une lignée épatante, mais d’une lignée… éternelle, qui a commencé dans les cavernes (et là on ne sait rien… peut-être y-a-t-il quelque part l’empreinte de la paume d’un lointain troglodyte dont je partage l’ADN sur une paroi de calcaire…) et, de plus sains en plus sains, a étendu sa ramure jusqu’à moi, qui suis, comme nous le sommes tous, issue des plus résistants, les autres branches ayant péri les unes après les autres.

Ces papiers risquant fort de disparaître un jour, mais aussi et surtout le temps et la passion que ces recherches ont occasionnés, me voici donc faisant la part du boulot en transposant tout sur un site de généalogie en ligne.

Si nous avons notre lignée aussi aisément traçable c’est que nous étions vraisemblablement parmi les lettrés, qui tenaient leur comptabilité familiale sur les premières pages de la Bible et chez Monsieur le curé. Nous étions fermiers, propriétaires terriens, bourgmestres, meuniers (un métier qui reçut ses armes officielles), conseillers municipaux, baillis, membres de ceci ou cela. Des particules n’avaient rien de nobiliaire mais indiquaient la provenance, et parfois si la famille de l’épouse était mieux assise, l’époux ajoutait ou prenait le nom de l’épouse.

Des bourgeois ou petits nobles, avec l’argent pour s’assurer une table bien garnie, des ou un domestiques, une santé convenable. Ils ont presque tous vécu jusqu’à un âge très respectable, que ce soit en 1500 ou en 1900, on a des septuagénaires et octogénaires en grand nombre. Alors je ne sais trop quelle charge de travail couvraient les messieurs, mais en ce qui concerne les mesdames… leur occupation était être enceintes et accoucher. Et puis recommencer. Des suites de quinze enfants sont la norme, un après l’autre comme les boules au loto.

Enceintes pendant 15 ans au moins. Et après tout ça, elles vivaient jusqu’à 79, 85 ans… Et elles ne devenaient pas toutes des éléphants en robe noire pour autant, j’ai des photos où les malheureuses sont sanglées dans une gaine qui devait leur couper la respiration et le transit intestinal avec élégance et dignité.

L’épouse n’est pas forcément plus jeune que l’époux, ni jeune tout court. J’ai trouvé peu de mariages de vieux barbons avec des tendrons. Certaines sont d’un an ou deux les aînées du mari, d’autres frôlent la trentaine, l’odeur rance de la vieille fille erre. Des compromis ont dû être faits, vous n’êtes pas de notre rang mais notre fille commence à jaunir alors, si vous promettez ceci ou cela… qu’en dites-vous ?

Un de mes aïeux a été condamné à mort pour avoir assassiné un avocat à Anvers. Un autre est mort en exil. Une autre a, à son époque, donné de la conversation et des nuits blanches à toute la parenté en épousant, en troisièmes noces, un mulâtre qu’elle a suivi à la Guadeloupe. Ah l’amour !

Il y a des noms qui changent, comme un certain Schwartz qui devient Lenoir et puis Le Lieutenant car il était Lieutenant d’une Altesse quelque part, et enfin le nom s’est stabilisé sur Lieutenant. Les prénoms sont aussi source de oh et ah : Juwette, Collienne (un nom d’homme, oui oui…), Rass (qui serait « Erasme »), Tysken, Welt. Les noms de famille fleurent le champêtre si on remonte assez haut : De la caille, Aux Brebis, Le Pourceau (qui « fleure » un peu fort malgré tout), De la Forge… Ou bien la mention « dit le… » suit le nom officiel, comme Lenoir dit le Lieutenant.

Mon aïeul le plus excitant est le sanglier des Ardennes, Guillaume de la Marck. Lovely Brunette nous le décrivait au même titre que Peter Pan ou Eric le Rouge, et nous le présentait comme « une sorte de Robin des Bois » qui prenait l’argent des riches pour le donner aux pauvres. En fait je pense qu’il le prenait pour lui et les siens, et a eu des soucis car il payait ses troupes avec de fausses pièces d’or, bref, la légende est bouillante mais sans doute encore loin de la vérité. Elle était idéaliste, Lovely Brunette. J’ai bien dit troupes, oui, car le sanglier des Ardennes faisait la guerre contre les grands de l’Histoire d’alors. Nous étions très fiers. Lorsque le film Quentin Durward est sorti, nous sommes fièrement allés le voir, en famille. Robert Taylor et Kay Kendall nous auraient attirés, pensez-vous ? Que nenni ! Nay ! Nous étions là, guidés par Lovely Brunette qui nous affirmait que tous les enfants n’avaient pas la chance d’avoir leur ancêtre dans un film. Même si à la fin du film on l’y décapitait après un combat magnifique dans le clocher de Maastricht. Robert Taylor (nous n’avions rien contre lui, il était « le bon » du film, et notre cher sanglier était « le mauvais mais tout le monde se trompait ») échangeait le fer contre notre barbu d’ancêtre, interprété par Duncan Lamont que personne ne connaît, qui perdait et dont on apportait la tête au roi dans un panier d’osier.

Ça, c’était beurk et un peu exagéré, on aurait aimé réécrire l’histoire…

Mais il nous permettait de dire à Lovely Brunette qu’on voyait bien que son frère descendait d’un « porc sauvage »…

Les petits délits font les grandes rivières de sang

Julie Van Espen aura toujours 23 ans. Sa vie se trouve bloquée à cet âge parce que, partie pour rencontrer des amies à une fête un samedi en fin d’après-midi, elle a pris son vélo et sa bonne humeur, et toute sa jeune beauté, et que tout ça a été une trop belle aubaine pour un violeur récidiviste en liberté.

Les détails sont dans la presse.

Alors qu’on se sent moins concernés  – à tort mais ça rassure de se dire qu’il suffit de ne pas se mettre dans des situations de danger – par quelqu’un qui finit mal en mauvaise compagnie, dans un quartier lugubre à une heure indue, le tout couronné de drogue ou alcool, lorsqu’on peut malgré tout se faire assassiner en plein jour le long d’un canal parce qu’un prédateur s’y promenait aussi… on se sait tous en danger.

Je ne vais pas refaire la loi, ou pointer du doigt incompétence, manque de moyens, d’effectifs, de bon sens. Ça se fera bien sans moi, et j’espère surtout que ce drame qui n’avait aucun des ingrédients initiateurs habituels sera le départ de changements dans la législation ou la procédure.

Car en effet, le viol n’est pas considéré comme une vraie violence, tout comme les violences conjugales.

Oh, mais elle avait quand même couché avec lui avant ça, ce n’est pas vraiment un viol, de quoi se plaint-elle ?

Enfin… vous voyez bien comment elle s’habille, non ?… Elle cherche les ennuis.

Elle l’a aguiché…

Dispute de couple qui a mal tourné, on ne sait pas ce qu’elle lui a dit, ou fait, et ça s’arrange toujours…

On minimise.

Mais qu’un employé se rue sur son patron et lui casse la figure, excédé par une remarque de trop, et là, on va tout de suite lui imposer de gérer sa colère, et le mettre au frais pour commencer. Pareil pour un citoyen furieux qui lance des œufs ou des tartes à la figure d’un élu décevant.

J’ai eu à faire appel à police et gendarmes (quand ces derniers existaient encore) pour me protéger de dangers ou violences réelles. J’ai eu droit à « allez madame, on ne va pas porter plainte ce soir, demain vous serez réconciliée avec votre mari… on a des choses plus importantes que ça à faire ! » (Oui bien sûr, si on favorise l’impunité des « petites violences sans importances » jusqu’à ce que petit cogneur devienne grand tueur, on a en effet du pain sur la planche…). J’ai droit aussi à « Madame, ce sera votre parole contre la sienne, vous feriez mieux de vous arranger entre vous, on a des choses plus importantes à faire ». Ou encore à « Madame, vous voyez bien qu’il ne va pas bien, vous êtes bien sûre de ne pas l’avoir provoqué ?».

Et je dois remercier ma voisine qui refusa de témoigner pour moi car oui, elle entendait des coups mais elle ne savait pas qui battait l’autre ! Et une patronne qui ne voulait pas non plus me venir en aide car elle avait peur qu’il se venge sur elle, elle ne voulait pas d’histoires… Et n’oublions pas ma propriétaire qui, alors que mon mari s’en allait enfin avec les sous en me laissant les hématomes, lui a dit « Vous allez voir vous allez être bien mieux maintenant ! ». Devant moi.

Car on ne peut pas uniquement et toujours s’en prendre à la justice, aux policiers, sans tenir compte de tous ceux qui savent, assistent et tournent la tête, hommes ou femmes. Ne nous en mêlons pas.

Ici, dans le cas de Julie, les parents de l’assassin avaient senti qu’il ferait quelque chose de pire encore que ses méfaits habituels, le vol, les menaces, le viol. Ils l’ont signalé et encore signalé. Mais on a … attendu.

Et les braqueurs de banque, les terroristes, les serial killers et autres monstres du crime ne se sont pas réveillés brusquement à 20, 25 ou 30 ans avec la décision d’aller jusqu’au bout. Ils y sont arrivés pas à pas, ils ont cogné leur mère, leur sœur, les plus petits en classe, ils ont volé les goûters et les baskets, ils ont torturé le chat du voisin et brûlé vif le chien de leur oncle, ils ont menacé leurs instituteurs et leurs petites amies, ont crevé les pneus de qui les avait réprimandés. Et puis plus tard ils ont cassé les dents de leurs fiancées avant de les violer avec leurs copains pour leur apprendre qui était le maître, ils ont kidnappé le petit garçon un peu simple d’esprit du quartier pour acheter une mobilette avec la rançon, ils ont mis la vidéo de leurs ébats avec les filles en ligne. Mais toujours, on avait des choses plus importantes à faire… (et des avocats ont vêtu leur plaidoirie et jeux de manches d’enfance difficile, de famille décomposée, de difficultés d’insertion, quémandant une dangereuse clémence et effaçant d’un coup tous les efforts de ceux qui s’en sont sortis avec le même jeu de cartes en main…)

Est-ce gérer le comportement « humain » … en bon père de famille ?

Ne disait-on pas que qui vole un œuf vole un bœuf ? De nos jours on ne lève le doigt ni pour l’œuf, ni pour la fermière, ni pour le bœuf d’ailleurs, car il n’est qu’un animal. On attend qu’on vole un missile ou la voiture d’un personnage important.