Les casseroles de Bon-Papa

Quand mon Bon-Papa Jules est mort, Lovely Brunette a été déchirée de voir qu’elle ne pouvait pas tout récupérer de sa vie. La vie de son père. Je ne parle pas des choses importantes et chères qui ont été partagées comme ça se passe souvent lors des successions (nul besoin d’être plus claire je pense…), mais surtout de la « bimbeloterie » souvent très mal en point et non-monnayable comme par exemple son service en Limoges pour 48 personnes entreposé dans un buffet, des lames de couteaux échappées de leurs manches, des manches orphelins d’autres lames, des survivants de verres à vin blanc et rouge, à porto, à cognac, à je ne sais plus quoi… Il les avait gardées, ça venait de son mariage à lui, ou de celui de ses parents, il avait pris soin de tout ça, et voilà qu’elle se lançait dans Save the Private Useless avec passion.

J’ai ainsi hérité, en partie, de ça aussi quand ce fut son tour de disparaître. Enfin, de ce qu’elle a sauvé parce qu’elle avait la place pour les entreposer, mais moi je n’ai ni greniers ni mansardes ni placards ni cave. Et moi, j’utilise, je mets dans le lave-vaisselle, quand ça casse c’est bye-bye, et comme tout est de plus en plus dépareillé, il m’arrive d’offrir deux petites tasses à moka ici et là pour célébrer l’amour de quelqu’un, n’est-il pas bon d’avoir deux jolies tasses au passé presque historique pour apprécier un bon petit café en tête-à-tête, surtout quand elles bourdonnent d’amour, ces têtes ? Bref, je suis moins respectueuse qu’elle, place oblige.

Inutile d’expliquer que le service de Limoges a été vendu à un prix défiant toute concurrence, comme on dit, en grande partie au décès de Bon-Papa Jules, car qui fait encore des réunions de 48 personnes, hein ? À part les pensionnats ou homes, qui peut-être auraient grand plaisir à servir les repas dans du beau pour changer. Ça leur vaudrait des noms changeant la donne : Les enfants de Versailles, et Vieillir à Schonbrünn

Lovely Brunette avait notamment repris… les casseroles de Bon-Papa, de très belles casseroles de fonte émaillées d’une belle couleur vert tendre (petits pois de printemps….), et dont elle n’avait aucun besoin puisqu’elle avait les siennes. Mais je me souviens d’avec quelle dévotion elle suggérait : prends la casserole de Bon-Papa pour les pommes de terre…

Impatiente, je ne comprenais pas. Elles pesaient plus lourd qu’une enclume (avec le marteau et une grosse dame assise sur le tout…), on avait les poignets mutilés et les paumes grillaient sur les poignées, alors qu’on possédait désormais des petites casseroles légères, avec des oreilles de bakélite, et les motifs design de l’époque, ceux qui reviennent à la mode et me font frémir aujourd’hui. Des petites frises à carrés et triangles sur fond crème… comme chez les Femmes de Stepford, et il fallait presque les cheveux laqués et le regard d’une poupée (avec cils pelucheux) pour être assortis aux casseroles « nouvelle vague » que je préférais à celles de Bon Papa. Je réalise que nous n’étions pas du tout assorties et je ferai amende honorable quand je saurai à qui.

Oh ciel, j’allais oublier le fer à repasser de Bon Papa, qui devait déjà avoir dix ans et a vécu vingt ans de plus. Et son horloge à carillon Westminster qu’on avait mise au mur de la cuisine, pour profiter de son appel very british. Oui, c’était le chant de Big Ben…

À présent que ma Lovely Brunette n’est plus, pas plus que mon Papounet, je comprends cet attachement qu’elle avait pour ces vieilleries. Je comprends, disais-je, parce que tout ça, c’était des petites choses quotidiennes qui la reliaient à son père, lui permettaient de l’évoquer mine de rien, de toucher ce qu’il avait touché, de sentir sa trace, son passage, de retrouver une anecdote. Je le comprends puisque moi-même je me suis mise à polir avec amour ce que je lui ai vu cirer si souvent, me disant « ce saint bonhomme était en bas de l’escalier chez Bonne – son arrière-grand-mère – et elle me l’a laissé ». Le saint bonhomme est un moine tenant un crâne dans la main, l’air assez surpris ce qui est sans doute assez normal : une chope de bière aurait mieux sa place dans cette main monacale. Comme à la maison nous l’avions mis sur une commode dans le vestibule, mon oncle Yves s’amusait à enfoncer sa cigarette dans un des orbites oculaires pendant qu’il enlevait son manteau…

Je mange mes œufs à la coque dans de petits coquetiers en argent qu’elle a sauvés de je ne sais où, très abîmés d’ailleurs, ils ont perdu tout ce qui pourrait faire dire « ooooh, tu manges dans de l’argent, quel chic … » car franchement, ils ont piètre mine. « Ça fait pouilleux », aurait-elle d’ailleurs dit, en riant !

Mais voilà… moi aussi j’aime toucher ces petites choses anodines, délaissées qu’ils ont touchées, et ainsi établir un contact matériel entre eux et moi. Eux, mes « chers disparus », pas oubliés mais juste disparus derrière le mur…

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Mais où sont les hommes d’antan?

J’ai grandi à la fin d’une époque. L’avant-féminisme. L’avant milliers de questions. Le cinéma et les romans que j’aimais lire m’avaient expliqué que l’homme était sûr de lui, protecteur et toujours dans le vrai.Les histoires étaient plus simples qu’aujourd’hui.

Peu « d’autres femmes » ou alors c’était une gouvernante folle et criminelle ou une sœur vieille fille rancie. On n’oubliera pas non plus la mère de Norman Bates. Mais il y avait cette simple évidence : un homme rencontrait une femme et hop, tout se déroulait entre eux deux sur fond de guerre, d’espionnage, de business. Il n’y avait pas le retour des ex, ou un(e) autre attendant son heure en haletant au moindre signe de désaccord. L’homme aimait avec élégance, certain de ses sentiments qu’il cachait au mieux, la femme restait une faible créature un peu tête de linotte, en proie aux crises de nerfs et de larmes, pompette à l’occasion – juste de quoi rire un peu sottement et avouer sa passion – et persuadée qu’un tel homme ne pouvait vraiment l’aimer elle, humble chose, ce qui permettait de faire tenir le suspens jusqu’au happy end qui couronnait le long baiser effaçant tous les doutes !

Ou bien c’était une femme fatale en apparence, le jeu de paupière menaçant comme la danse d’un papillon vénéneux et la lèvre aux courbes écarlates, et elle finissait par se prendre quelques claques qu’elle savait avoir méritées et qui avaient le mérite de faire d’elle un chat dont les yeux envoient des étincelles d’adoration. Trophée inestimable pour le dompteur qui épouserait sa mégère apprivoisée qui ne se soumettrait qu’à lui.

L’amour était celui d’une vie. S’il y avait une ex, elle était morte.

Il m’est arrivé aussi de voir notamment un film que je crois être « le fils de Robin des Bois » où le fils en question était un magicien de la lame et du saut dans les branches sans déchirer ses collants, mais l’amour de la gente dame le rendait si perplexe que c’était elle qui, lasse de panser ses bobos et de changer de poulaines tous les jours pour le séduire sans qu’il le remarque finissait par lui déclarer « Vous m’aimez, Robert ». Et il se rendait à l’évidence, régalant le public du long baiser final tant attendu. Mon frère et moi étions très choqués de cet aplomb et avons joué cette scène plus d’une fois en riant devant son étrangeté.

Moi j’ai grandi dans un monde que l’on dira macho peut-être mais où l’homme « normal » était gentil et ferme, faisait des cadeaux, protégeait – soutenait le coude pour traverser, retenait les portes, ouvrait la portière de sa voiture, mettait à l’abri du vent et de la pluie, portait les objets lourds. Il trouvait toujours les mots et promesses pour calmer les chagrins. Tout ça avec une tranquillité rassurante.

Maintenant… Le cinéma nous montre un homme névrosé en face d’une femme blessée par son passé. Ou le contraire. Pendant la durée du film ils se tournent autour comme deux fauves en chaleur et affamés… quel instinct l’emportera-t-il sur l’autre ? Fini la femme qu’il fallait aider et préserver, car dans le cinéma d’aujourd’hui bien souvent elle grimpe aux échelles et barricades, attache son homme aux montants du lit pour en faire sa chose, rentre en nage le matin de son jogging forcené, tandis que l’homme mijote des petits plats, va chez le psy, donne la bouillie aux gosses et attrape des boutons quand il entend la formule « pour toujours ». Et il jure comme aucun muletier n’aurait jamais osé jurer autrefois, car ses mules l’auraient éventré à coups de sabots.

Le doute et l’hésitation colorent tous les films… L’homme pleurniche et déprime, la femme a parfois les biceps de Rosie the Riveter (Norman Rockwell). Il faut résister aux tentations des autres… ceux et celles dont les rencontres sont devenues si faciles. Il faut accepter d’être en sueur, échevelé(e) et hurlant(e) lors des ébats conjugaux et ne pas avoir de tabous frustrants qu’un(e) rival(e) n’aura pas. Et tout comme autrefois la souriante épouse était fière de sa table bien dressée, nappée de frais d’un tissu immaculé qui avait claqué contre l’air du salon, fleurie d’un bouquet du jardin, il faut avoir le cœur à rapidement allumer trente-six chandelles dans la chambre à coucher – ça aide certainement pour la température en hiver – et choisir judicieusement l’arôme de l’huile de massage. Il faut savoir se remettre de joutes verbales effroyables au cours desquelles on vide son sac jusqu’à ne plus avoir de sac d’ailleurs, pour aller courir sous la pluie en larmes en appelant Dieu ou notre mère la terre à la rescousse.

Oh… où donc êtes-vous passés, Gregory Peck, Cary Grant, Rosanno Brazzi et les autres ? Et Audrey et Katharine Hepburn, Grace Kelly, Loretta Young, Danielle Darieux, Alida Valli?

Vive le roi, les boites de biscuits et les cartes postales

Dans le buffet liégeois blond du palier du premier étage se trouvaient des albums de cartes postales sur la famille royale. Je pouvais les regarder si j’avais les mains propres et en tournais les pages avec soin et respect. C’était souvent Mademoiselle (Sibylla) qui se chargeait de me superviser, car elle aussi adorait notre famille royale, qui sait pourquoi puisque Mademoiselle était Hollandaise et avait la sienne, de famille royale ! Mais elle avait une passion ingénue pour Baudouintje, et la collection de cartes en effet s’arrêtait à l’enfance de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les enfants royaux, m’affirmait-elle, ne parlaient pas à table, finissaient ce qu’il y avait dans leur assiette, ne se salissaient pas en jouant, n’écoutaient pas les conversations des grands, et rangeaient leurs jouets. Elle nous entraînait à d’exquises manières : mon frère au baise-main et moi à la révérence, et nous exhibions nos talents quand ma mère avait des invités qu’il fallait émerveiller un peu.

Famille royale

Bien plus tard j’ai vu Baudouin lors de défilés à Verviers. Avec l’école nous bordions la rue de la Paix en agitant des drapeaux belges et hurlant vive le Roi, vive le Roi à nous en déchirer les poumons ! Nous ne voyions rien ou presque, juste la voiture et le profil du roi en habit militaire, et cependant je n’ai retrouvé la même excitation que bien plus tard lorsque je suis allée voir Claude François au Coliséum. On n’est adolescente qu’une fois, et ça ne dure pas longtemps … J’ai vite abandonné Claude François…

Le roi Léopold III avait décoré ma grand-mère pour services rendus pendant la guerre, et plus tard la reine Fabiola, en visite à Verviers l’a re-félicitée, ma vieille Edmée alors en chaise roulante et qui rougissait de fierté comme l’espiègle jeune fille qu’elle avait un jour été. Oui, elle avait aussi pris ses risques pour défendre la liberté de sa petite patrie. C’était le second plus beau jour de sa vie, le premier ayant été sa visite au Pape. Nous taquinions mon grand-père – Jules – en lui disant que le jour de son mariage ne devait pas figurer en bonne posture dans la liste… (Elle était furieuse contre son beau-père qui lui avait promis un cheval en cadeau, et qui avait changé d’avis. Je ne sais pas ce qu’elle a eu à la place, mais … un mariage contre un cheval, et rien d’autre !)

Elle m’avait prêté ses livres chéris : Albert le Roi chevalier et Astrid la reine au sourire, pour faire un concours de rédaction interscolaire – qui m’a valu le 11ème prix de toute la Belgique, mon premier triomphe d’écriture ! Quand Albert et Paola se sont mariés, j’ai plongé dans l’idolâtrie populaire d’alors. Il m’a fallu ma « poupée Paola », avec sa robe de mariage et son tailleur de départ en voyage de noces… On ne parlait que d’elle. Ma tante Yvonne secouait tristement la tête en disant qu’elle avait lu que la pauvre avait le cafard avec toute cette pluie et ce ciel gris, tst tst tst pauvre petite. On croisait les doigts pour qu’elle tienne le coup, qu’elle finisse par nous aimer, par aimer notre petit bout de pays détrempé. Belle comme une fée du soleil, vivant dans le palais des pluies… On avait emprisonné un colibri dans une serre sombre, et on avait mal pour elle, nous qui partions en hordes en Italie pour voleter au temps des vacances ! Je vois encore quelque part – chez ma bonne Edmée je crois – une boîte de biscuits en métal avec la photo du jeune couple princier.

Je viens donc d’une famille royaliste, et le suis restée à mon tour. J’aime notre famille royale sans rien remettre en question, dans une confortable continuité.

J’ai vu le roi Albert et la reine Paola alors qu’ils étaient encore Prince et Princesse de Liège à Turin, et leur avais trouvé la beauté des gens simples et gentils. Je me souviens qu’alors que la gentry turinoise paradait en noir grand soir – pour un cocktail à 19 heures – et était bardée de bijoux, le Prince et la Princesse portaient du gris et du beige, avec beaucoup de décontraction. J’étais dans la même pièce, mais ne les ai pas approchés (pour ceux qui croiraient que j’ai fait tchin-tchin contre les verres princiers … eh bien non ! Et ça m’arrangeait bien, car je n’avais plus pratiqué ma révérence depuis le départ de Mademoiselle).

29 décembre 1890…

Ils sont près de deux cent, par un matin venteux aux reflets de nacre. Deux cent villageois terrorisés, dissimulés dans le bois. Une trentaine de vieillards, des hommes et des femmes, des enfants. Celui qui les guide ne fuit pas sa mort mais les emporte vers ce qu’il espère être la survie. Ses 64 ans lui pèsent comme ces nombreux espoirs fous qui le suivent en dépit de tout, car des années de lutte contre l’occupant ont donné à leurs rêves, justement, une teinte de folie. Depuis hier il a une pneumonie et ne verra pas la fin de ce jour, quoi qu’il arrive, et il le sait. La neige tombe et fond sur leurs yeux, leurs lèvres, les sillons de leurs visages, dans un silence de pure frayeur, de fin de vie.

Pour ne pas laisser de traces, ils marchent en file dans le petit ru, crevant la fine couche de glace, leurs pieds insensibles après que le froid les ait vidés de leur sang. Il gèle à – 30. Peut-être plus encore, on parle de – 40.

Et puis le bruit se rapproche, les assourdit de son message. Celui des soldats, des chevaux dont les sabots foulent le sol avec une douceur trompeuse. On crie sur eux, on les bouscule, on les force à revenir en arrière, à coups de cravaches, de taloches sur la tête, de cris dans cette langue qu’ils ne comprennent pas. Les vieillards ont le visage gris et éteint. Ils savent. On les regroupe pour mieux les encercler. Ils sont si faibles. Une femme et sa vieille mère s’échangent un regard, adieu, adieu, adieu … La jeune serre son manteau contre elle, claquant des dents. Adieu, adieu, adieu … Les soldats sont nerveux, cette soumission les inquiète. Ils le savent bien va, que cette racaille est bien plus dangereuse qu’elle ne paraît. Qu’il leur reste des armes, on le leur a dit. Le doigt sur la gâchette, ils chevauchent nerveusement autour du groupe secoué de frissons. Le givre s’accroche à leurs moustaches. La vapeur s’élève du flanc et des naseaux des chevaux, rendus agités par le gel et l’inquiétude des hommes.

Un coup de feu éclate, on ne sait d’où, et les soldats se mettent à tirer à l’affolée sur les villageois dont certains cherchent à courir. Les deux femmes en font partie, mais la mère s’écroule aussitôt. Sa fille trébuche et s’effondre à son tour, son manteau serré contre elle, sans un cri. Un peu de sang sort de son cou en fumant. Un vieillard se redresse avec la rage de son dédain et lève une main noueuse et bleue. Sa poitrine explose et se déchire, et il retombe, déjà loin de sa souffrance. Un à un ils s’affalent presque tous pendant que la neige continue de voleter avec sa morne élégance. Les plus jeunes et agiles s’élancent en zigzag sur la pente de la prairie, se laissent glisser, tournent autour des arbres nus, ne gagnant que quelques minutes. Une heure plus tard, tout est fini. La neige a déjà cessé de fondre sur les corps désormais aussi froids qu’elle, et les saupoudre de sa blanche indifférence. Un peu de sang, quelques gargouillements, un pleur quelque part. La fouille des cadavres, que l’on peut encore dépouiller avant que le gel ne rende la prise du butin impossible.

Hébétés, soudain orphelins de toutes leurs traditions et culture, les quelques cinquante survivants sont emmenés dans une chapelle au sommet de la colline, dans laquelle pend encore une banderole de Noël. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Heureusement ! Il était temps qu’on nous débarrasse de cette vermine, diront les dames aux cœurs injustes dans les salons là-bas, au loin, commentant cette nouvelle. Certaines ont reçu de leur valeureux époux quelques-uns des maigres trésors volés sur les dépouilles, si pittoresques n’est-ce pas ?

Aujourd’hui bien sûr, on ne mentionne plus leur origine, on s’affirme incapable de dire comment ils sont arrivés dans la famille….

Une fois les soldats partis, d’autres villageois s’aventurent pour retrouver les leurs, aider les survivants. Il neige encore, le froid mord leurs âmes, l’horreur cisaille leurs cœurs. Le blizzard se lève et soufflera pendant deux jours, agitant une longue silhouette, sa faux caressée par le vent, ses voiles se mêlant aux rafales de neige.

Trois jours plus tard, des civils sont recrutés pour creuser une fosse commune et rassembler les cadavres. Ils seront payés à la pièce. L’argent est rare, l’hiver est dur, autant que la terre qu’il faut éventrer pour la tâche. Autour d’eux, cent cinquante dangereux fomenteurs de troubles enfin éliminés, grotesquement raidis dans une mort qui les a surpris au sortir du lit, peu habillés, au lever d’un matin qui aurait du être un matin comme les autres. Trois femmes enceintes, le ventre en charpie. Le responsable du petit groupe, que la pneumonie n’a pas eu le temps d’emporter, la tête enveloppée dans une écharpe, figé dans une position courbée. Un enfant coupé en deux. Certains des civils pleurent, atterrés par une réalité d’abattoir, de déshumanisation. Ils n’oublieront jamais.

Puis, l’incroyable. Un pleur de bébé s’élève de l’amas de corps. Serrée dans le manteau de la jeune femme, une petite fille de quatre mois a survécu. A la faim, au blizzard, aux balles…

La nouvelle du miracle fait son chemin. Le général Colby dont la femme est farouchement active pour les droits des femmes – elle est d’ailleurs l’éditrice d’un magazine bi-mensuel féministe – sent son cœur arriviste se dilater de joie. Adopter cette fille de l’ennemi, lui offrir la rédemption dans sa famille, l’éduquer comme une des leurs … voilà qui fera parler de lui dans les salons des dames aux cœurs injustes, et il faut bien le dire, leur influence n’est pas à négliger. Voilà aussi qui sera un beau symbole de leur désir d’aider les vaincus à s’assimiler. Et, conscient de l’image si chrétienne que cette occasion lui donnera, toute dorée à l’or fin, il pose en fier jeune papa auprès de la malheureuse petite…

Quel mari exceptionnellement humain vous avez, Clara ! Et dites-moi, cette petite, comment s’y fait-elle – encore un verre de Xerès ? – comment s’y fait-elle, disais-je, à cette vie de patachon ? Au fond, pour elle, cette bataille perdue est sans doute la chance de sa vie…

Elle s’y fait bien mal en fait, et beaucoup d’années plus tard, Clara regrettera d’avoir fait plus de mal que de bien avec cette adoption forcée.

Ce massacre a bien eu lieu. C’était le 29 Décembre 1890, à Wounded Knee. Que l’on qualifia alors de « bataille ». Le vieux chef Big Foot, malgré sa pneumonie, tentait de sauver l’avenir de sa petite bande. Et le bébé a été nommé Zintkala Nuni, « petit oiseau perdu » en lakota.

Toute sa vie elle a couru après son identité. Elevée comme une blanche, elle n’avait aucun contact avec des gens qui lui ressemblaient, et aucune ressemblance avec ceux avec qui elle avait des contacts. Jamais elle ne s’est séparée du petit bracelet qu’elle avait au poignet lorsqu’on l’avait trouvée, ainsi que des minuscules mocassins et du bonnet de peau brodé … d’un drapeau américain. On la renverra de toutes les écoles, sa férocité devant les moqueries des enfants blancs faisant peur. Le général s’en détourna d’ailleurs bien vite, laissant Clara se désoler toute seule. Indocile, folle du mal de non-identité, sa courte vie n’a été qu’un cri strident. S’étant enfuie à 16 ans de chez le général Colby, elle s’exhiba un peu dans les shows de Buffalo Bill, puis retourna dans la réserve. Mais là, ses manières blanches mettaient mal à l’aise : elle répondait, regardait les hommes dans les yeux, riait fort, parlait pendant les repas… Une tristesse infinie s’installa en elle, rongeant sa jeunesse et ses espoirs. Un an plus tard, elle était enceinte, et accoucha d’un enfant mort-né. Son désespoir fut alors si profond qu’elle s’est jetée en hurlant sur la fosse commune de Wounded Knee où gisait sa mère, les bras déployés. Et pourtant, qui pouvait l’entendre, ce petit oiseau perdu ?

Elle se mit à errer ça et là, eut trois maris – dont un lui donna une maladie vénérienne -, joua dans des westerns muets, à nouveau dans le Buffalo Bill Wild West Show, et retourna maintes fois dans les réserves, sans succès. Elle ne s’y sentait pas plus chez elle que dans le monde des Colby ou des cirques.

Pauvre Zintkala Nuni, quel long cri d’agonie que sa vie.

Dans la misère la plus sordide, perdant la vue et la peau vérolée à cause de la maladie vénérienne que son second mari lui avait donnée en sus de volées de coups, c’est le jour de la Saint Valentin en 1920 qu’elle est enfin morte.

Mais son identité devait, finalement, l’envelopper et lui rendre sa dignité. En 1991 son pauvre petit cercueil fut récupéré par des membres de la nation Lakota qui lui firent un nouvel enterrement, auquel beaucoup d’Indiens assistèrent, parfois venus de loin à pied, à cheval, en camion ou en voiture. On la plaça enfin dans la fosse commune, avec ses parents et les siens.

Au Dakota, dans la réserve de Pine Ridge, la fosse de Wounded Knee protège ses enfants. Bien des Indiens vous jureront entendre des pleurs d’enfants s’en élever, et comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Chaque année des hommes à cheval commémorent la longue marche de la petite bande de Big Foot quelle que soit la température.

A tous ceux qui commencent l’année avec un cœur qui souffre et des montagnes à franchir loin devant à l’horizon, je souhaite que le découragement n’ait jamais plus de force que la confiance en des jours meilleurs, et qu’ils puissent accepter les changements qui s’imposent et apporteront, eux aussi, leurs joies.

A Pine Ridge, dans la misère et les carcasses de voiture, le soleil se lève encore chaque matin, et souffle sur la flamme de l’espoir. Ceux qui ont échappé au piège de la boisson-qui-fait-tout-oublier-mais-ne-cesse-de-rappeler-ce-qu’on-veut-oublier bouillonnent de la fierté d’être Indiens, même si on n’oubliera jamais Wounded Knee, là où le cœur de Crazy Horse, enterré à sa demande par sa famille dans un endroit secret, entretient le feu du peuple Indien. (La chanson Bury my Heart at Wounded Knee est chantée par la splendide Buffy Sainte-Marie, Indienne Cri)

Mitakuye Oyazin *.

* Nous sommes tous reliés, parents.

Il aurait suffi d’être curieux….

Par hasard (enfin, l’a-t-on assez dit qu’il n’existe pas, mais bon… il est confortable à user dans une phrase si on ne veut pas avoir l’air dingo malgré tout) j’ai découvert une coïncidence incroyable.

Que l’on juge plutôt : en 1915 mon grand-oncle Toussaint R s’engage dans les ACM (auto-canons-mitrailleurs) sur le front russe. Il n’est pas tout seul, hein. L’épopée des ACM est digne du meilleur scenario d’aventures, et a sans doute animé bien des conversations du soir alors que la télévision n’existait pas encore. Car il est rentré chez lui entier, s’est marié avec Mariette, la sœur de mon grand-père paternel, ce qui fait de lui mon grand-oncle par alliance. Je l’ai connu, il ne racontait pas grand-chose d’ailleurs, et était plutôt taciturne. On savait que pour la visite de l’an chez Oncle T et tante Mariette, il fallait ne pas interrompre, ne rien toucher, rester poliment assis et ne pas courir dans le vestibule. Jamais il ne nous a parlé de cette incroyable épopée, que nous ignorions, nous les petits. Je n’en ai eu « vent » que parce qu’il avait laissé ses carnets et plein de photos, qui ont littéralement subjugué mon Papounet et nous ont ainsi révélé que l’oncle au visage sombre avait vécu une odyssée remarquable…

D’autre part, mon grand-père – le beau-frère de Toussaint, pour que vous suiviez bien ça de près… – épouse une jolie et primesautière jeune fille, Suzanne – l’amie intime de Mariette ! -, dont la famille a une tannerie. Cette tannerie a, pour chimiste, Vladimir P, que j’adore avec toute l’adoration d’une petite fille : il était grand, gentil, rrrrrroulait les rrrrrrr, était ami de la famille, et marié à Olga. Ils ont des enfants, notamment Alexis, un peu plus âgé que moi et dont je n’ai pas de souvenir précis mais avec qui je suis en contact…

Vladimir P. est un Russe arrivé de Mandchourie pour faire ses études à l’Université de Liège, juste avant la première guerre.

Vieille gare de Kharbin

Vieille gare de Kharbin

Le grand Oncle Toussaint a été, lui aussi, en Mandchourie, et en est revenu avec des photos ( pas celles des soldats au sourire épanoui entourés de jolies geishas, non, ça Mariette n’a jamais vu !), ils sont notamment restés, lors de son équipée ACM, longtemps à la gare de Kharbin.

C’est à l’époque un point stratégique important : c’est de là que par le Transmandchourien, on peut arriver à Vladivostok d’une seule traite alors qu’autrefois il fallait huit jours de bateau et deux de train pour y parvenir. Le quai de la gare était surélevé et longé d’un bâtiment de bois dont les différents bureaux étaient séparés par des cloisons minces. La salle d’attente était surchauffée et un grand samovar y était mis à la disposition des voyageurs. Le tout sous la bienveillante surveillance d’une icône de St Nicolas qui y accomplirait bientôt un miracle : la fameuse icône était vénérée aussi bien des Chinois non-chrétiens que des Russes orthodoxes. Et un jour un Chinois, trempé comme une soupe (wonton) se rua dans la gare pour s’agenouiller devant l’icône, très étonnée… Peu avant il avait voulu faire vite et ignoré les dangers, traversant la rivière gelée Sungari à pieds, sautant d’un bloc de glace à l’autre, pour finir par glisser et se retrouver sous la glace. C’est alors qu’il s’adressa à notre bon saint qu’il avait vu sourire bien des fois derrière les cierges tremblants de la gare de Kharbin : « Vieil homme de la gare, aide-moi ! ». Il perdit conscience et sans savoir comment se réveilla trempé comme une wonton sur la rive, et reconnaissant comme il se doit, se rua à la gare. J’imagine que le Samovar lui semblait aussi salvateur que le saint…

Bref, pour revenir à ma coïncidence…

Voici deux personnes (on oublie le Chinois et St Nicolas), dans un cercle restreint, qui peut-être ne se rencontrent pas à titre personnel mais sont intimes avec les membres des deux groupes très unis, et qui jamais ne se font la remarque que c’est une fameuse coïncidence que « dans un trou comme à Verviers » (clin d’œil à notre Barcarolle de Verviers : En on trô come à Vervî !) on trouve deux personnes ayant vu la Mandchourie. Et faisant, même indirectement, partie du même petit clan…

Mais le plus surprenant – attendez, vous ne savez pas encore tout ! – c’est qu’en recontactant Alexis, j’ai appris que le père de Vladimir n’était autre que… le chef de garde de Kharbin !!!! Il s’agissait alors de postes de confiance, très bien rémunérés et respectés, et ce monsieur avait terres et troupeaux… Il avait donc désiré que son Vladimir de fils étudie à Liège, l’y avait envoyé, et bientôt la guerre avait éclaté, il avait alors prié son fils de ne pas revenir, la situation étant désormais trop changée, et c’est ainsi que Vladimir a cherché et trouvé un emploi dans la famille de ma grand-mère.

Et que jamais personne n’a fait le rapprochement !

Ce qui me consterne, c’est l’idée que ces gens n’étaient vraiment pas, mais vraiment pas bavards… Avec moi on aurait tout découvert lors d’une conversation trépidante, je n’en aurais pas dormi pendant des jours, j’aurais déployé le plan de la gare sur la table de la salle à manger et harcelé Toussaint pour savoir où était son baraquement et l’aurais obligé à montrer les photos des geishas ! On aurait toussoté et dévié l’intérêt vers le barbier chinois, ou les beautés architecturales de la gare, ses toilettes ou le nombre de trains quotidiens, que sais-je. Mais il y aurait eu, tôt ou tard, l’instant « Saperlipopette ! Vladimir ??? Vladimir serait donc le fameux fils aîné du chef de gare, envoyé en Belgique pour ses études ??? Mais sacrebleu… que le monde est petit, hein ! ».

Mais voilà, en ces temps-là et en tout cas dans la famille de mon grand-père paternel, on continuait de prêcher que la curiosité était un vilain défaut, et on passait à côté de mines d’échanges comme ça, parce que ça ne nous regarde pas

Kharbin aujourd’hui

Une gentille belle-mère pour une douce belle-fille

Ma mère – Lovely Brunette – a épousé un fils unique, orphelin. Un jeune homme encore en phase d’évolution, bousculé par trop de changements. Quitter l’Uruguay ensoleillé de sa naissance et venir vivre à huit ans « pour toujours » en Belgique, où il devrait faire sa place parmi cousins et cousines méconnus dans l’enfance ; le choix définitif d’une nationalité – belge ou uruguayenne – qui lui valut de faire la guerre ; le décès de sa mère adorée et puis, un an plus tard, celui de son père. Et la perte d’un œil qui fit planer au-dessus de lui, pour la seconde fois de sa vie encore bien courte, le nuage anthracite de la mort. Beaucoup de drames pour un jeune homme qui se mit alors à la recherche du bonheur perdu. Ma mère, timide, un peu délaissée dans une famille trop fantasque pour lui prêter l‘attention qu’elle aurait dû recevoir, désireuse d’aventure et d’amour, avait le parfum de ce Shangri-la. Et ils vinrent habiter la maison de ses parents à lui. Celle où leur odeur et leurs vêtements jaillissaient des penderies d’acajou du grenier, clamant encore leur indéniable possession des lieux.

La maison de mes beaux-parents, disait ma mère, qui ne les avait pas connus mais les vénérait, ayant absorbé le souvenir que son mari en avait comme une terre merveilleuse absorbe la pluie. Mais ce fut avec sa belle-mère que s’établit la relation la plus intime. Celle après laquelle elle se languissait. Une belle-maman qui lui aurait chuchoté ses astuces pour bien tenir son ménage, l’aurait fait rire avec des anecdotes sur son époux bébé, lui aurait fait des cadeaux suivis d’un baiser chaleureux. Une belle-maman qui l’aurait complimentée sur la lourdeur de sa chevelure sombre, sur son délicat menton ovale, et aurait écouté les récits de son enfance.

Elle changea bien peu de choses aux lieux, et ce ne fut que timidement, des années après le divorce, qu’elle s’y résigna peu à peu, selon les nécessités. La salle de bain a eu un nouveau lavabo parce que j’ai cassé l’ancien, ce large et magnifique lavabo de star du muet en marbre de Carrare, en me hissant dessus pour me regarder dans le miroir. On me l’avait bien dit pourtant que la vanité était punie. J’ai eu une fessée mémorable. Mais la baignoire est toujours restée la même, ainsi que le bidet et la toilette, la balance, et la manne à linge en osier. Le vieux linoléum vert sombre veiné de blanc.

Et puis ses meubles à elle ont peu à peu pris la place de ceux que mon père avait repris, ces meubles de famille qu’elle avait toujours vus et qui furent accueillis par les autres sur les tapis orientaux usés se chevauchant sur le tapis plain du salon. Les cors de chasse dans l’entrée, le saint bonhomme sur le bahut du vestibule, sa bassinoire ancienne en cuivre, la chaise de Joseph au palier du premier… Sa collection de poupées sur la cheminée de sa chambre.

Elle a aimé cette demeure paisible qu’elle appelait soit la maison de mes beaux parents, soit ma maison, car oui, si la maison appartenait à mon père, c’est bien ma mère qu’elle aimait de tous ses murs, ainsi que le jardin. Et la belle-mère bienveillante a plus d’une fois posé sa main sur le front de cette belle-fille en pleurs ou en chagrin. Ou a souri par-dessus son épaule quand elle faisait sa confiture de cerises.

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat "Mouton" - 1918

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat « Mouton » – 1918

À quelqu’un qui critiquait, disant moi j’aurais fait installer ceci, je n’aurais pas mis le salon ici, j’aurais …elle répondit sèchement c’est ma maison et mes beaux-parents l’aimaient ainsi, et moi aussi. La maison vieillissait … ce n’était pas une raison pour ne plus l’aimer. Mon grand-père y avait fait faire des aménagements, un grand garage pour deux voitures, une annexe avec vestiaire et cabinet de toilette et sur le toit de laquelle on prenait le thé « dehors » car on y avait accès par l’escalier intérieur. Le grand piano demi-queue de sa femme a toujours pris toute la place du « grand salon », comme attendant qu’elle y fasse encore glisser les doigts. Ma mère n’a jamais su jouer mais le grand objet noir avait procuré trop de bonheur à sa belle-mère bien aimée pour qu’elle demande à en être débarrassée.

Elle ne changea jamais rien à la cuisine, sauf une pose de linoléum gris lorsque le carrelage rouge et blanc a joué les filles de l’air. Une cuisine avec des meubles qui allaient du sol au plafond, peints en gris clair, et un évier de porcelaine flanqué d’une pompe. On avait quand même ajouté des robinets dépareillés, un pour l’eau froide et un pour l’eau chaude, mais pendant des années, on continua de pomper l’eau pour le grand plaisir d’entendre enfin l’eau qui arrivait du puits en soupirant alors que les muscles commençaient à lâcher. La cuisinière à charbon, dont on faisait reluire la surface avec du Zébracier tous les soirs, est restée avec nous jusqu’à mon adolescence, tout comme le frigo, qui a dû résister 30 ans avant de refuser de donner sa fraîcheur. La cuisine, c’était le temple de cette femme dont elle envia à jamais la beauté, l’amour des chats, le chant joyeux fusant des lèvres, l’élan romantique qu’elle inspirait à son mari. Ma mère se mit à faire ses recettes de cuisine, ses plats favoris, ses économies. Ma belle-mère l’a toujours fait, donnait-elle en explication.

Dans un des tiroirs du meuble de la cuisine, elle a pieusement gardé – et utilisé – deux livres de cuisine : Les économies de Popote et Les secrets de Popote, annotés par ma grand-mère, et je les ai repris. Simplement parce que ces objets sans aucune valeur ont fait le bonheur de deux cuisinières qui ne se sont jamais rencontrées mais se sont aimées dans un lieu de lumière. L’amour.

Voici l’introduction de l’un d’eux, aussi savoureuse que les recettes qui suivent :

« Pour les maîtresses de maison qui, s’occupant elles-mêmes de la cuisine (je parle ici des bourgeoises d’après-guerre qui, en général, n’ont plus de servante, ou bien une servante pleine de bon vouloir, mais pas toujours un très grand cordon bleu) c’est une jouissance de remporter de petits succès culinaires, et une satisfaction d’amour-propre de retourner à la cuisine les plats vides bien ratissés… et de voir autour de la table les hôtes souriants et satisfaits. Et la servante qui aura aidé à ce succès pourra, elle aussi, se montrer fière, n’est-il pas vrai ? »

Ces livres étaient publiés par Liebig, et donc il y a du Liebig ou du Liebox partout. Et de petits conseils : Si les choux-fleurs ne sont pas très blancs lorsque vous les achetez ou coupez au jardin, lavez-les, puis mettez à bouillir avec un demi-citron. Si vous avez des noix de l’année précédente, mettez-les pendant trois ou quatre jours dans un récipient plein d’eau, les noix gonfleront doucement et seront aussi bonnes que des fraîches.

 Et puis cette recette que j’ai essayée l’autre jour :

Potage flamand :

Faites cuire à l’eau salée des croûtes de pain, sèches (j’ai utilisé … de la chapelure, pardon Popote !), ainsi que des navets, des pommes de terre coupées en morceaux et par égale quantité.

Quand le tout est tendre, écrasez et passez à la passoire fine. Remettez sur le feu, et laissez bouillir dix minutes sur feu vif. Hachez finement une poignée de cerfeuil (pardon encore Popote, on ne vendait pas de cerfeuil aux USA et j’ai mis du persil…), mélangez le avec un petit morceau de beurre et un peu de Libox dans la soupière. Ajoutez-y, en remuant, le potage bouillant et salez selon le goût.

Je continue de faire beaucoup des plats favoris de ma grand-mère et dont la tradition m’a été passée par ma mère, la belle-fille respectueuse. Les épinards avec un œuf sur le plat et un croûton planté verticalement, ou les chicons au gratin.

Trois générations de femmes autour de ces petits livres et de leurs secrets. Je ressemble à deux d’entre elles. Je chante comme la première, et ris comme la seconde. Nous mangeons les mêmes choses, et les aimons, d’une vie à l’autre.

J’ai rendu son éclat à la maison, sur plusieurs générations, dans mon livre Silencieux Tumultes (dont les personnages sont imaginaires…)

 

A nos guerriers petits et grands…

Mon grand (peut-être même grand-grand, je m’y perds) oncle Gaston a fait les deux guerres. J’aime me dire qu’il était un bel homme car c’est ainsi que je l’imagine, tant il est splendide dans les souvenirs qui me sont parvenus. Il ne s’est pas marié, et donc aucun descendant ne peut me mettre sur la voie, et aucune photo n’a fait son chemin jusqu’à moi non plus.

Mais ne t’en fais pas, Gaston, je te vois très séduisant…

Il est né « le derrière dans le beurre » et puis tout a basculé, son père a tout perdu au jeu, s’est suicidé et Gaston s’est retrouvé avec la mission de rembourser les dettes paternelles pour effacer la honte de son nom. Et de bien marier sa soeur. Je passe sur sa carrière, il s’est démené comme un beau diable et est allé partout, même en Chine. Quand la première guerre éclate, il est en Belgique, a 35 ans et s’engage comme volontaire de guerre dans les pionniers-pontonniers-cyclistes. Lors de la bataille de la Marne, il est celui (Tatàààààà, musique exprimant la vaillance…) qui a placé, sous le remblai du train Tirlemont Louvain, les charges explosives ayant fait sauter le rail, ce qui empêcha les Allemands d’envoyer leurs renforts vers la Marne. Comment pourrait-il ne pas être beau, avec tout ça? Je l’imagine un peu comme un audacieux Clint Eastwood, rien de moins. Sa présence dans la première guerre continue en Afrique où il est chargé du rétablissement des voies de communication téléphoniques et ferrovières, et c’est ainsi que pratiquement il a suivi tout le réseau à pied, 240 Kms de voie en 17 mois entre Tabora et Malagarasi.

Quand la seconde guerre éclate, il est en Belgique, après de nombreuses années passées en Afrique, à Jadotville. Il désire s’engager à nouveau comme volontaire, mais reste bloqué, se morfondant, à Alger (au passage, je signale qu’il est là à ses propres frais), jusqu’à ce que les Américains débarquent en Algérie en 1942, et le prennent comme agent de liaison. Il a 63 ans, mon Gaston! Et c’est un travail épuisant, qui l’usera. Mon Gaston Eastwood est mort à 70 ans avec beaucoup de décorations qui sans doute lui ont fait plaisir… homme d’honneur, qui a vraiment consacré sa vie à la dignité de sa famille et de son pays.

Mon grand-père paternel, Albert – que petite je prenais simplement pour le roi Albert, je trouvais qu’ils se ressemblaient et ne voyais là dedans rien d’extraordinaire, moi! –  a également fait les deux guerres. La bataille de l’Yser lors de la première, dont il est revenu avec l’habitude de dormir avec l’oreiller sur le visage… pour se protéger des rats.

À la seconde, il commandait une batterie (= 4 canons) de rédimés (aujourd’hui on n’emploie plus ce mot, considéré insultant, et il s’agit de la partie germanophone de la Belgique) et wallons à la bataille de la Lys. Les rédimés étaient ce qu’on appelait alors « les mauvais Belges », et les malheureux, il est vrai qu’il ne devait pas être bon d’avoir les pieds dans un pays et le cœur dans un autre … Mais il est arrivé à s’en faire respecter, et en parle d’ailleurs avec une sobre estime dans ses carnets de guerre.

Voici deux extraits de son journal.

22 Mai (1940): 21ème anniversaire de mon mariage. Je tire sans arrêt. L’Escaut présente une série de boucles et à tout moment les Allemands en prennent une ou en perdent une autre. Il m’arrive donc de devoir successivement protéger ou démolir le même endroit. Je ne compte plus les projectiles quoique le groupe me demande après chaque tir la marque, le genre, la fusée etc…. mais je sais que tous ces calculs sont illusoires et nous profitons des suspensions de feux pour les réviser sérieusement. Notre infanterie est enchantée de l’efficacité du tir et nous le fait savoir. Mais elle ne tient pas partout. Je reçois l’ordre de prévoir un chemin de retraite que je vais reconnaître jusqu’au groupe. Vers la soirée je suis appelé chez le major. Ordre de battre en retraite par Waneghem…

28 Mai – La colonne de groupe remonte par Eeghem Kappelle Hille. St Hubert Waerdamme vers Bruges. L’encombrement est celui que nous connaissons chaque fois qu’on bat en retraite. La chaussée est large mais 4 colonnes la suivent parallèlement. Chaque à coup se répercute pendant des kms. Nous dormons presque tous à cheval. À l’aube nous atteignons Oostkamp où l’on fait halte. Je m’introduis par ruse dans une maison où j’obtiens une tartine et une tasse de café. Finalement je m’endors dans un fauteuil. Vers 6 heures on vient me dire de la part du major que nous capitulons. Du coup je suis sur pieds et je vais le voir. Il me confirme la nouvelle, sans commentaires. Je suis mort de fatigue, pratiquement incapable d’émotion, mais les larmes coulent sur mes joues et je pleure sans le savoir. Autour de moi, certains se réjouissent parce que le cauchemar est fini. Je leur explique qu’il commence seulement et qu’ils regretteront longtemps ce dernier jour de liberté. Je longe ma batterie juste au moment où une auto allemande de parlementaires remonte la colonne. On me dit que certains de mes hommes ont crié « Heil » mais devant moi personne n’a bronché.

Un vent d’indiscipline commence à souffler. Je demande des instructions au major qui me dit que nous devrons remettre les pièces à l’ennemi sans y causer le moindre dommage ni sabotage, et que nous devrons les conduire à Thielt. Puis il disparaît. Je fais monter à cheval et nous reprenons la route en sens inverse vers Waerdamme et Middervoorde. À un moment donné, en me retournant, je m’aperçois que les hommes de la 8ème on mis des pivoines à leur boutonnière et aux œillères des chevaux. Je fais arrêter, et déclare que c’est jour de deuil pour les Belges et que les fleurs doivent disparaître immédiatement ce qui est exécuté sans murmures. On a demandé aux officiers de garder leurs troupes en main. Je veux que la mienne reste disciplinée jusqu’au bout. Les sous-officiers le sentent aussi. Ils s’efforcent de me rendre service chaque fois qu’ils le peuvent car ils comprennent que ce retour est un calvaire pour moi. Nous arrêtons pour le repas de midi à Ruddervoorde puis reprenons vers Thielt. Tout le long du chemin nous croisons d’immenses colonnes allemandes qui remontent vers Bruges et nous bloquent très souvent. Il pleut sans arrêt. Vers le soir nous arrivons un peu avant Coolscamp dans des prairies où les Allemands nous disent de parquer les pièces et de dételer ou continuer ensuite à pied jusqu’à la route de Coolscamp, où les chevaux forment une colonne à part. À ce moment les colonnes allemandes qui montent vers Bruges y choisissent les montures qui leur plaisent, ce qui fait que c’est immédiatement la débandade, chacun pour soi. Tous les chevaux restants sont parqués à Pilckem et remis aux Allemands. Tous les soldats rédimés sont rassemblés, on leur offre des autocars qui les ramèneront chez eux, directement. Je les vois une dernière fois et j’entends qu’ils parlent de moi aux Allemands. Ceux-ci me saluent et beaucoup d’hommes me disent adieu. Puis je reste seul sur la route avec mes sous-offs wallons : Verjus, Carabin, Schneuwis, Tekeune, le lieutenant Servais, quelques brigadiers, et un cuistot rédimé qui n’a jamais voulu me quitter. Les derniers fidèles.

Il a dû saisir le surréalisme de la situation en évoquant la liesse et ce sentiment d’avenir heureux du jour de son mariage pendant ces temps de boue, pluie, peur, bruit, mort …? Il avait 50 ans ! Qu’il devait être pénible de comparer, dans un éclair, la douceur de cette journée 21 ans plus tôt avec la lugubre ambiance de la journée présente… Que la splendide paix de son ménage devait alors avoir le goût d’un passé révolu. Sa femme, la gentille Suzanne, avait un mari et son fils unique sur le front… tout son bonheur en suspens, les certitudes anéanties. Disciplinée, elle continua pourtant à tenir son journal, bien succinct :

27 mai 1940- reçois lettre de Cady (sa belle-sœur, femme de son frère Paul… mon adorable tante Cady) de …. ( ?) où elle est avec les Louis et Alfred. Paul s’est engagé. Je télégraphie à Jean (mari de sa sœur Yvonne).

28 Mai – Le roi fait cesser les hostilités à 4 h du matin. Les ministres lui donnent tort. Naissance de Marthe ***

31 Mai – le parlement belge se réunit à Limoges

Le 26 mai, tout à fait épuisé parce qu’il avait dû porter son fusil mitrailleur et le trépied sur ses épaules pour que les Allemands ne s’en emparent pas – le servant avait disparu -, mon grand-père avait fait une crise cardiaque… à son insu ! Il est tombé inconscient de son cheval … Mais il a continué le combat, et puis a gardé son vieux cœur malade tout le reste du temps. Il est devenu chef de l’armée secrète à Verviers, et a tenu le coup jusqu’en 44 pour mourir dans une Belgique libérée.

Bataille de la lys

Mais bien sûr, la guerre a été une affaire de tous les Belges – et tant d’autres. Pas seulement ceux dont on a parlé, qui ont eu de grands faits d’armes à raconter, qui étaient gradés. Tous ces hommes, jeunes ou moins jeunes, ont eu à jamais leur sommeil changé, et plus rien n’a été banal dans leur quotidien, même quand la paix qu’ils nous avaient gardée fut rendue au pays.

Je possède un petit livre très émouvant, dédicacé par son auteur, André Taets.

Debout dans la nuit (ISBN 2-9300014-40-7).

André Taets était un jeune homme comme les autres, et est devenu un guerrier bien malgré lui, emporté par le ressac de l’histoire… Pour lui, c’est en 1940 que tout a vraiment commencé : il s’insurge contre l’occupation allemande, et veut rejoindre les forces belges à Londres. Et le voilà interné en France. Un jeune homme tout banal… un jeune homme avec la vaillance de la jeunesse, et un sens aigu du bien et du mal. Un jeune homme comme nous en connaissons tous, qui veut … rendre le monde meilleur. Impétueux. Mais banal comme le furent tous ces beaux guerriers qui ont, de gré ou de force, donné des années de leur vie – et parfois leur vie tout court – pour que la Belgique reste libre. Et André Taets, ce jeune homme ordinaire, avec son accent local et son avenir en suspens, s’est engagé dans la résistance. 1200 jours de captivité à Dachau l’attendaient. Et c’est en homme ordinaire qu’il nous raconte son expérience, qui fut celle de tant d’autres aussi, et qui, tôt ou tard, devrait nous frapper avec la violence de la révélation : quoi ? Ils ont subi tout ça ? Les tranchées, les poux, les rats sur le visage, la faim, le manque de nouvelles de leur famille, la boue, les camps, la peur, les blessures, la trouille, l’angoisse, l’incompréhensible, la cruauté, l’absurde, le chaos, le doute, la puanteur, la méfiance, l’hostilité, les bombes, la mort, la souffrance du monde alentour, les cadavres des autres, la conscience parfois que l’Allemand que l’on venait de tuer et dont les cheveux blonds ne raviraient plus aucune fille avait quelque part une mère et des projets qui n’existeraient plus … Des jeunes gens qui, dix ans plus tôt ou plus tard, au même âge, n’auraient eu comme soucis que l’acné, les cheveux indisciplinés, des grands pieds peu adaptés à la danse, une jeune fille courtisée avec savoir faire mais indécise, des études peu attrayantes …

Et la liste des guerriers s’étend si loin, chaque famille possède le sien ou les siens. Certains, lettrés ou artistes, ont laissé leur voix et les petits-enfants ont le cœur gonflé d’une légitime fierté. Oui, cette guerre, grand-père – ou grand-mère – en a fait partie. Cette paix que nous connaissons, oui… on lui doit ces jours-mois-années de grand partage, son nom, même invisible, est tissé dans notre drapeau.