Un patchwork de visages aimés

Finalement, créer des personnages, c’est souvent faire un patchwork de tous ces gens rencontrés au fil du temps. Pour autant qu’on ait bien observé et construit un dessin précis dans sa mémoire. Car l’extraordinaire n’est pas rare. Beaucoup de gens ont au moins une période extraordinaire dans leur vie. Pour d’autres, l’extraordinaire est un banal quotidien.

Et c’est avec bonheur que je ressors ces acteurs de mon passé, leur donnant un rôle dans mes récits. Parfois ils sont presque la fidèle réplique de ce qu’ils furent, comme Michel dans Les romanichels. D’autres m’ont fait la surprise de ne pas vouloir tenir dans le script que je leur avais choisi, comme Mr Dupage dans De l’autre côté de la rivière, Sybilla, qui suivrait la parution des Romanichels. Inspiré d’un de mes oncles, il n’a pas eu de plaisir dans cette vie que je lui imposais et en a exigé une autre. Et puis il y a ceux qui sont inventés sur base d’éclats de personnes réelles.

Aix en Provence, c’est ma sortie de léthargie, d’un mariage destructif, d’une observance des conventions qui m’éteignait. Et j’ai tout un kaleidoscope de souvenirs aux couleurs multiples et gaies, une palette de visages et silhouettes qui ont enrichi ma pensée et m’accompagnent encore aujourd’hui.

Comme Jonathan. Il avait été le photographe des Beatles jusqu’à l’arrivée dans leur vie de Linda McCartney, avec laquelle il ne s’entendit pas. Tant d’argent gagné si vite! A Londres, il vivait alors sur une péniche où, généreux et inconscient, il recevait sans compter une multitude de parasites. Un nuage de hashish épaississait le fog londonien, et les poissons de la Tamise devaient avoir la gueule de bois en permanence. Les descentes de police étaient devenues banales. Une fois son argent parti … en fumée (! ), il avait vendu la péniche et était arrivé, sans regrets, à Aix. Un grand type blond-roux, barbu, dégingandé aux doux yeux clairs un peu protubérants, et qui éternuait tout le temps. Chaussé de godillots à semelles compensées de bois, ce qui, avec sa haute taille – très haute! -, le faisait marcher du pas raide de la créature de Frankenstein. Mon ami pendant un peu plus d’un an, alors que nous habitions au même endroit sur terre. Il venait souvent me voir, et nous parlions inlassablement des Indiens, et des fantômes.

Il avait acheté une maison à retaper qui avait appartenu à Philippe Encausse, le fils du célèbre Papus, (membre d’un ordre kabbalistique rosicrucien, spirite, adepte du tarot etc…) et un fantôme s’était presque matérialisé sous ses yeux, vapeur blanchâtre flottant au-dessus d’une porte alors qu’un froid glacial envahissait la pièce. Les gens qui allaient chez lui en voiture voyaient leur moteur s’éteindre, inexplicablement, lorsqu’ils quittaient la route et empruntaient l’allée de terre. Enfin… c’est ce que Johathan disait en tout cas…

Quand je l’ai connu, il recommençait à zéro – et même -5 je dirais -, et passait le torchon – en souriant – sur le sol des Deux Garçons (Les deux G comme on disait… ) cours Mirabeau, ce qui indignait le chef de salle. Quoi! Avoir eu la chance de faire de bonnes études, d’avoir eu de l’argent, d’être – eh oui! – un authentique Lord écossais, et jouer les Marie-clape-sabots, c’était plus qu’il ne pouvait comprendre!

J’ai souvent essayé de retrouver Jonathan, sans succès.

Ou comme Charlie Pye-Smith. Anglais et souriant, ami de mes amis Peadar, Jonathan, et Nicholas. Sérieux, l’allure d’un futur savant, concentré. Avec lui, Michel, Peadar et Nicholas, j’ai fait une interminable promenade sur le Causse Méjean, et il nous pointait tous les détails qui faisaient de cette longue marche la découverte de l’intense vie secrète des habitants des bois. Une crotte de renard ici, l’empreinte d’un sanglier là, le cri d’un lapin … Vingt kilomètres! Ça creusait l’appétit et bandait les mollets!

Et oui, avec lui aussi les fantômes animaient les conversations. Un de ses amis avait un jour rencontré un moine sur une plage déserte, et ils s’étaient arrêtés pour parler un moment. Puis le moine l’avait intrigué en affirmant avoir la sensation étrange de ne pas savoir s’il était vivant ou mort. Lorsqu’ils s’étaient salués pour reprendre chacun leur route, l’ami de Charlie s’était retourné… le moine n’était nulle part en vue! Enfin… c’est ce que l’ami lui a dit en tout cas…

Maintenant, Charlie habite en France et est l’auteur de nombreux livres sur l’environnement, la nature, l’écologie, l’Inde, le Népal… On se reverra peut-être un jour, on se l’est promis, d’une de ces promesses suspendues à bien des aléas !

Et Peadar et Nicholas, très souvent ensemble, bien que j’aie connu Nicholas en premier lieu. A l’époque, ils alternaient « faire la manche » avec la tonte des moutons. Ils se trouvaient à Carcassonne alors qu’on y tournait « Un lion en hiver » avec Peter O’Toole, et entre Irlandais, ils avaient partagé plus d’une cuite fraternelle à la Guinness en ville, reconduisant l’acteur en zigzaguant dans leur effrayante voiture dont les portières ne fermaient plus vraiment, pour reprendre le tournage.

Peadar était un Irlandais né au Kenya, où son père possédait une grande ferme. Tout jeune il avait appris à piloter un avion pour se rendre d’un point à l’autre des terres paternelles. Il avait grandi avec les Masaïs. Il était pour moi un ami véritable, impassible et serein, attentionné. Je me souviens encore de la joie qui avait soulevé mon coeur quand il a un jour franchi, alors que je ne l’attendais pas, le seuil du magasin où je travaillais. Il a épousé une Française et vit en Californie.

Nicholas avait la plus belle voix du monde, et ressemblait alors à un gros angelot. Joues d’un beau rose Rubens, boucles blondes, joli sourire et yeux innocents. Il était né dans le Vermont d’un père sicilien (descendant du fameux Nicolà Porpora, compositeur d’opéra baroque) et d’une mère Irlandaise. Il ne fichait pas grand chose, sauf chanter, jouer de la guitare et dessiner.

 

Mon chat Jérémie – Dessin Nicholas Purpora

 

Michel – Dessin Nicholas Purpora

 

Le cours Mirabeau Nicholas Purpora

Je le considérais un peu comme un jeune frère, et Peadar et lui débarquaient régulièrement chez Michel et moi à l’improviste, revenant de Carcassonne, de la Montagne noire, d’Irlande où ils avaient joué avec Ted Furey « à la bonne franquette » et vu une Banshee dans le bus (enfin… c’est ce qu’ils disaient), de Sardaigne ou d’ailleurs. On mangeait, chantait, buvait, et ils dormaient avec l’abandon de la jeunesse sur des coussins par terre, parcourus par ma meute de chats, Marie-Salope, Salomé, Saxophone, Fritz, Jérémie… Rien n’était plus beau que la voix de Nicholas quand il chantait Les Tuileries de Victor Hugo, mis en musique par Colette Magny. Nous sommes deux drôles – Aux larges épaules – De joyeux bandits – Sachant rire et battre – Mangeant comme quatre – Buvant comme dix. J’avais les larmes aux yeux d’un bonheur trop intense quand il arrivait au dernier couplet Nous avons l’ivresse – L’amour, la jeunesse – L’éclair dans les yeux – Des poings effroyables – Nous sommes des diables – Nous sommes des dieux! Cette phrase, nous la hurlions dans un sourire, tandis que je formulais à chaque fois un souhait muet: que je l’entende encore une fois! Ça fait plus de trente ans que je ne l’ai plus entendu, et cependant … j’ai toujours sa voix dans l’oreille!

Nicholas s’est marié, a deux enfants et élève des chèvres près de Carcassonne. Mais il a résisté contre le téléphone et l’internet. Nous nous sommes revus et même reconnus malgré trente ans de rides et cheveux gris ou blancs. Nous étions les mêmes. Et nous nous reverrons. C’est lui qui m’a envoyé ces dessins venus des riches heures du fan club de Michel…

Et je ne peux oublier Jeff, perdu de vue comme bien d’autres. Jeff qui était Gallois, et ne pouvait retourner en Angleterre sous peine d’y être arrêté pour … hold-up à main armée dans une banque! Il avait donc fui son pays avec une jolie fille de bonne famille qui était trop amoureuse pour abandonner son gangster de Jeff, et en prenait un soin jaloux. Tout le monde lui avait décrit les Français comme portant un béret et une baguette sous le bras. Et le premier Français qu’il a vu en France portait effectivement un béret et un baguette! Pour gagner sa vie, Jeff lavait des vitres de magasins, et avait la charge des vitres – et des clés!!! – de la BNP… Le gangster était loin! Il venait d’un petit village gallois où on conservait dans l’église une ancre provenant d’un voilier qui était apparu, flottant dans le ciel, et qui s’était accrochée dans le clocher. Une mauvaise bagarre lui avait valu un coup de poing, le privant de la vue d’un oeil. Deux ans plus tard, l’assurance l’avait « dédommagé », et il avait fêté ça dans le même bistrot. Tournée générale. Bagarre. Et pan dans l’oeil de nouveau. Cette fois, il était crevé! Mais bon Dieu, que le Jeff que je connaissais était serein…

Et les filles, dans tout ce monde d’hommes et garçons? Adèle et rien qu’Adèle, si j’exclus des relations superficielles mais sympathiques avec des collègues, (« Jaja », « Crème Fraîche », Jocelyne, Mireille, « Titi », « Sécotine » …) et des rencontres de courte durée comme celle avec Christelle, une jolie Alsacienne qui fut, pendant un moment, la compagne d’un ami.

Adèle est de Verviers comme moi, et m’avait tant vanté Aix et ses glorieuses beautés que j’y suis partie. Quelques mois plus tard, elle est arrivée chez moi: « J’en avais marre de Verviers, j’ai tout planté là et me voici! » Elle en a bavé un peu, car au début elle n’avait trouvé à se loger que dans une maison habitée par une série de locataires qui semblaient sortis de la cour des Miracles, dont une certaine Rose que tout le monde appelait Cirrhose et qui déambulait, les joues rouge vif et le cheveu emmêlé d’un noir Belle-Color terne, ses amples formes emballées dans une sorte de parachute rouge, comme un gros mongolfière ivre. Mais elle a fini par habiter un très joli petit studio dans un hôtel particulier de la rue des quatre dauphins, et a eu, en prime, la joie de finir dans les bras d’Alain Delon alors qu’elle sortait de chez elle au pas de course.

Un jour sa soeur Jane est venue nous retrouver en auto-stop pour le week-end. « J’ai dit à maman que je partais aux courses de Francorchamps! » nous a-t-elle dit en riant.

Amie loyale, elle m’a une fois demandé ce qu’elle pouvait me rapporter de Verviers, où elle allait rentrer pour une huitaine de jours. Du fromage de Herve, ai-je dit sans hésiter. Et elle a supporté le regard soupçonneux de ses voisins de compartiment dans le train à chaque fois qu’elle entr’ouvrait son sac.

Adèle a rencontré Patrice, qui collectionnait les reptiles et d’autres animaux, et à partir de ce moment-là, elle a souvent eu des pansements aux doigts parce que l’iguane ou les loirs l’avaient mordue. Il faut dire que jamais elle n’aurait encouru le risque de se plaindre à Patrice, parce qu’elle en était folle! Il aurait pu la mordre lui-même qu’elle aurait fait semblant de ne pas le remarquer… Un jour elle m’a confié, radieuse, qu’elle avait fait un rêve au cours duquel elle se voyait mariée avec lui, assise dans une pelouse devant une maison, et ayant trois enfants.

Ensemble on allait à la chasse aux couleuvres à colliers et tortues, ou à la chasse aux émotions tout court. C’est Patrice et elle qui m’ont emmenée la nuit près des ruines d’une tour, m’obligeant à marcher à la lueur d’une bougie (que je maudissais la brise, ce soir-là!) et m’ont fait croire que les ruches à miel de bois étaient des cercueils de nouveaux-nés! Eux-aussi aimaient les chats: Papus, Merlin (l’emmerdeur) et Cassiopée habitaient alors avec eux.

Ils se sont mariés et ont trois enfants! Et une pelouse devant la maison, ce qui est plus facile sans doute.

C’est à la même époque que j’ai rencontré, lors d’un voyage en stop à Paris avec mon compagnon, le sculpteur Michel Guino, qui était son ami. Michel est le fils de Richard Guino, le sculpteur espagnol qui fut les dernières mains de Renoir, alors incapable d’utiliser les siennes pour peindre à cause de l’arthrite. Une « guerre » entre les familles Renoir et Guino anime les tribunaux à ce sujet encore aujourd’hui. J’ai logé chez Michel et sa compagne Corinne rue Daguerre, enthousiasmée de leur accueil bon enfant, et tous ensemble – avec leur fille Arianne et leur beau-fils il me semble – nous sommes allés à une soirée chez Claude Clavel, un peintre qui n’est plus à faire découvrir et est aussi le père d’Olivia Télé Clavel, membre fondateur du groupe Bazooka. Je n’ai pas grand souvenir de cette soirée sauf la vue merveilleuse que nous avions depuis son balcon rue de la Capsulerie, sur un Paris la nuit qui frémissait de lumières. Je dois aussi avouer que n’ayant pas prévu ce genre d’occasion, j’étais embarrassée de m’y trouver avec ma fatigue d’auto-stoppeuse, en jeans et cuissardes de laine, et je crois 10 francs en tout et pour tout en poche pour rejoindre Aix parce que « mon » Michel avait été dépenser les 10 autres à La Couronne avec des amis! J’ai été très gnan-gnan, et en suis encore confuse…

Michel et Corinne vivent toujours entre l’atelier de la rue Daguerre et leur maison de Bretagne, et nous avions prévu de nous revoir, ce qui risque de ne pas arriver car le temps ne fait que défiler.

Mais l’ami peintre parisien que j’aimais le plus, c’était Jacques, dit « Le Maréchal ». Maigre, doux, apaisant, discret, attentif, sachant écouter, regarder. Il habitait un duplex Porte d’Italie, avec sa compagne et Gwen Ha Du, (blanc et noir en breton), son chien. Un chien qui dormait le jour pour suivre son maître noctambule avec plus d’entrain. J’ai le souvenir d’une rangée d’avocatiers en pots, le long des fenêtres, d’une hauteur impressionnante. Et d’un appartement bien rangé qui allait bien avec cette paix qui émanait de Jacques. Il est venu ensuite chez moi dans l’Aveyron, et Michel et lui sont allés à la cueillette aux champignons avec la joie d’adolescents tranquilles.

Visages merveilleux de mes années extraordinaires, soyez bénis car je vous aime encore!

 

 

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Des nuits sans pareil

chambre-heusyPetite, je dormais dans une grande chambre avec mon frère, au second étage. Nous avions des petits lits verts à barreaux. Tous les sons m’y parvenaient, familiers, sécurisants. Le tram qui passait devant chez nous, en grinçant aux changements de temps (« Le tram pleure, il va geler » disait la femme de ménage sur un ton de pythie). Les voitures dont les pneus caressaient les gros moellons de la chaussée posés en arc de cercles. Parfois, bruit qui parlait de voyages et de mouvement, le cri d’un train que j’imaginais courant entre les vallons, crachant sa fumée blanche comme une trace dans la  nuit. Et, suivant les caprices du vent, un lointain meuglement de vache, bruit tiède comme l’haleine qui s’en échappait.

Aux étages inférieurs, la gouvernante trottinait encore, ou quelqu’un montait les escaliers, pliant les marches qui s’en plaignaient toujours. Les voix chuchotaient, respectant notre sommeil d’enfants. Il arrivait aussi que Bijou, un superbe chat noir et blanc, surgisse par la fenêtre. Il adorait errer de gouttières en gouttières la nuit, mais aimait particulièrement la poussette de mes poupées. Il y sautait, et célébrait sa passion en faisant un pipi dont l’odeur allait nous accompagner toute la nuit, puis il venait me toucher le visage avant de repartir.

J’ignorais alors les peurs autres que celles que l’on a pour le plaisir, celle des fantômes ou du monsieur au grand sac. J’ignorais que les gens pouvaient arrêter de s’aimer ou simplement ne plus s’entendre et emporter la sécurité d’une maison, sécurité que l’on devait alors récréer avec ses propres matériaux. J’ignorais que ma mère avait été une petite fille comme moi, même si elle me le disait. Ma mère enfant, c’était comme le père Noël ou Mickey Mouse. On y croit, mais ça n’a jamais le ton de la réalité. J’ignorais que je deviendrai aussi vieille qu’elle … Je savourais mes nuits dans un sommeil de soie, un sommeil qui m’emportait tous les soirs à la même heure, et me rendait mon énergie et mon avidité de vie au matin.
Autre réceptacle d’un sommeil sans retenue, cette étrange chambre… La grotte de Bibémus sur les hauteurs d’Aix en Provence. Quand le plateau n’était pas encore un lieu touristique. Quand une hippie vivait dans le petit pavillon de Cézanne, en plein milieu de la pinède.

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Cette photo est de Jean-Louis Ballu, un ami alors aixois qui a bien connu la grotte et sa paisible magie lui aussi.

Sur une couche de romarin bien épaisse, j’y ai passé plus d’une nuit, dans les rumeurs de la nature : les grillons, un hérisson sur les feuilles du chêne kermès, l’appel d’un oiseau nocturne. Le ciel avait cette teinte d’un bleu sombre et transparent, où luisait un semis d’étoiles. En bas, le lac Zola reflétait la lune. La lueur de la bougie se voyait de loin, petite preuve de vie, la mienne. Le danger n’existait pas, ni le trop froid, le trop chaud, les bruits qui déséquilibrent. La grotte n’était  pas, comme aujourd’hui, interdite d’accès et peu la connaissaient. J’étais dans mes années de grand soleil, celui du dehors et celui qui a grandi en moi alors. Je dormais et m’enfonçais dans un repos profond, pour m’éveiller au seuil de nouveaux bonheurs. Je les savoure encore tous.

purple-palaceEt puis les nuits dans un autre monde, dans cette petite chambre d’un Bed & Breakfast du Nouveau Mexique. The Purple Palace. Jolie petite maison de mineur, car Madrid, NM, a eu son heure de gloire par le biais des mines de charbon dont la fermeture dans les  années ’50 à l’état de ville fantôme, puis sauvée de l’oubli par un tourisme naissant, puisqu’elle se trouve aussi sur la Turquoise Trail bien connue des Indiens artisans.

L’humilité d’origine de la maison avait été décorée dans le très mauvais goût hippie des lieux. Ma chambre jouxtait le magasin, la caverne de Linda Baba cool (elle s’appelait Linda, et le Baba cool est naturellement mon qualificatif nobiliaire), une dame dans la cinquantaine qui jouait – pathétiquement mal – les fragiles jeunes filles en fleur vêtue d’une longue jupe navajo de velours mauve, ses cheveux échevelés et décolorés couronnés par un chapeau de cow girl, les pieds chaussés de santiags brodées. Bijoux indiens, trop maquillée, embaumant le patchouli au point que je me demandais comment elle ne tournait pas de l’oeil. Dans ce surprenant déguisement elle vendait de la hippie-mania baba cool New Mexico. De longues jupes navaho, des encens qui vous auraient fait voir des éléphants roses partout, des anges de papier, des bougies faites à la main, des chemisiers rebrodés de dentelle, des bijoux de turquoise. De l’inutile.

Le week-end, elle et toute la rue – car il s’agissait d’une seule rue avec le désert, des pueblos indiens et les lions de montagne tout autour – se rendaient dans la taverne des lieux – The Mine Shaft Tavern, et dansaient sur de la musique country qu’un orchestre de vieux hippies fatigués et plutôt chauves jouait en buvant de la bière. Là se trouve, disait-on, le plus long comptoir de bar en bois subsistant aux Etats-Unis, un de ceux où Kirk Douglas ou John Wayne se délectait à faire glisser négligemment son verre de whisky sur 15 mètres. Là aussi se trouve un fantôme de mineur, dont on m’a montré la photo dans le magasin attenant – baptisé musée, eh oui… -, car le coquin s’amuse à surgir sur les photos des touristes sans être invité…

Mais ma chambre, plutôt hideuse, elle, était un petit monde de silence. La nuit y avait une qualité ancestrale. « Ça fait victorien, non ? » m’avait dit Linda Baba cool en ouvrant la porte. C’était aussi victorien qu’elle-même était Navajo. C’était à la fois risible de laideur et charmant. Les murs étaient peints en orange brillant avec porte et boisements blancs, et une jupette blanche au crochet tombait du lustre. Dans une petite niche, une baignoire ancienne à pieds de lion, où un filet d’eau sombre avait déposé un ovale luisant à l’odeur vigoureuse, souvenir de la richesse carbonifère de la région. J’avais un lit de princesse sur un pois, trop haut et au matelas si épais que je n’aurais pas senti si une brique s’y trouvait. Quatre ou cinq oreillers. Et l’abrutissement du silence. Cette sensation d’être entourée de sable et de cactus, des douces courbes des montagnes naissantes. De ne rien entendre que mon cœur heureux. De me laisser emporter dans un sommeil soyeux et sans ennemis.

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Il était une fois, et puis une autre fois…

Aix-en-Provence, ce fut ma renaissance. C’est là que j’ai fait face et pris ma liberté. Réclamé ma vie. Abattu mes murs et construit ceux dans lesquels moi, je me sentais bien. Peu importe comment tout ça est arrivé, c’est arrivé, et donc rien d’étonnant à ce qu’ayant l’occasion d’y aller avec mon amie d’alors et d’aujourd’hui… je l’aie saisie.

On m’avait dit « oh, ça a changé, tu n’aimeras pas, c’est plein de magasins, les alentours de la Rotonde ont l’air d’avoir été dessinés par les architectes de Ceausescu,  le plateau de Bibémus est un tracé de caillebotis, on ne peut plus aller ici ni faire cela, c’est plein de bobos et boutiques chic, etc etc etc… ».

Je n’ai pas vu les caillebotis car je ne suis pas allée à Bibémus. Je n’ai pas vu la belle prairie à la sortie d’Aix, près de laquelle soupirait le Bayon, je n’ai pas vu que la ferme aux chèvres a sans doute disparu, ou que les cerisiers du Tholonet sont devenus, peut-être, des lotissements. Je n’ai pas vu la maison du peintre romain ou de l’écrivain suisse – dont je traversais la propriété en priant pour que le vent ne porte pas mon odeur au nez de son chien, un vigoureux berger allemand. Après tout, je ne suis venue ni en pèlerinage ni pour m’attrister.

Je voulais juste respirer ma jeunesse et ma renaissance.

J’ai donc vu et revu et compté mes anciens pas sur les trottoirs, reconnu parfois des rues à l’instinct, à la courbe de leur tracé, à la sensation que oui, c’était par ici, pas loin de ça… Les Deux Garçons, ancien QG où je n’ai pu voir si j’avais usé la table car ils ont changé le mobilier (pas une mauvaise idée après 44 ans…), n’ont pas changé, ni de place ni vraiment d’aspect, si ce n’est que tout est plus propre et repeint de frais, avec de nouveaux garçons. La Rotonde… – je parle du bar, pas de la fontaine ! -, je n’y suis pas entrée, et nous avons bien ri en imaginant que peut-être le serveur qui nous détestait autrefois – d’abord surnommé Casque à pointe parce qu’il était autoritaire comme un SS de mauvaise humeur, puis Furonculose – allait surgir avec un déambulateur et m’enguirlander.

Aix - Traverse Notre Dame avec mammy et Filou 1973J’ai revu la première maison où j’ai vécu, dans un bel appartement dont j’ai hélé les fenêtres… Joli quartier, vue superbe que l’on m’enviait beaucoup, ce qui me comblait d’aise. J’ai revu le « restaurant » low cost (very very low) où j’allais trois à quatre fois par semaine, et qui est devenu un restaurant chinois (je pense tout aussi low cost). Des images me revenaient : ah c’est ici que j’ai rencontré deux drogués (oui, cette époque était celle de Puff ! The magic dragon et autres éléphants roses pour beaucoup) qui empestaient l’éther et avaient des yeux de rats de laboratoire. Ah ici se tenait « Jésus Christ », un fada en tunique biblique du blanc Bonux qui se mettait Aix - Traverse Notre Dame 2sur les pointes et faisait face au soleil en méditation (et sans doute aussi en lévitation grâce au hashish). Mince, tu te souviens ? Ici vivait Rose – dite Cirrhose. Et là il y avait le monsieur avec un écureuil sur l’épaule. Ils avaient la même tête, d’ailleurs ! Et puis dans ce magasin chic là, la patronne demandait à ses vendeuses de porter des mini-mini-jupes car quand elles montaient ou descendaient le petit escalier en colimaçon, ça distrayait les maris qui accompagnaient les épouses pour leurs achats. Et ici il y avait eu matin un drogué raide-mort dans l’encoignure de la porte. Tiens, et Le marcheur, et les MirabellesLa limande Germaine… Et Alain Delon dans les bras duquel tu t’étais jetée en courant dans la rue – toutes mes amies n’ont pas ce genre de souvenir, avouons-le… Que sont devenus Badaboum, Pomme de terre, Ivan et Nelly, Atahualpa qui trottinait à peine… ?

C’était extrêmement amusant. Oui, ça a changé, plutôt en mieux sauf que maintenant… ça ne donne plus envie d’y vivre. Moins de touristes alors. Trop aujourd’hui. Mais bon… nous, nous ne venions que pour voir si nos chaussures d’alors nous allaient encore, et suivre leurs traces invisibles sur le sol. Et oui, elles allaient.

Bienvenue en Absurdialand… Papiers s’il-vous-plaît

Ou le labyrinthe infernal vers un autre pays…

C’est en 1972 que je suis partie vivre en France. Heureuse et en grandes pompes puisqu’accompagnée d’un camion de déménagement et de bien des projets. A moi la Provence, le soleil, les olives et les cigales. La France faisait partie du “Marché commun” mais la nouvelle n’avait pas gagné les bureaux des imbéciles, ce qui me valut, ainsi qu’à mon amie Adèle, de vivre les horreurs du chaos administratif.

Heureusement que ces épisodes sordides trouvent toujours, en fin de compte, le jour où enfin… on peut en rire, mais nous ne riions pas trop alors.

Ellis Island

Comme petite mise en bouche, imaginez donc la visite médicale pour “avoir l’autorisation de vivre en France”. Visite médicale rue de Sylvacane à Marseille. Ce fut un miracle d’y arriver en bonne santé et d’en ressortir dans le même état. Tout le monde était convoqué à la même heure, et se partageait jalousement la vingtaine de chaises qui s’alignaient le long des murs sales – non, immondes – dont le crépi tombait, entourant une vieille table sinistrement installée sous une ampoule qui oscillait au bout d’un fil électrique servant de support à une quelques guirlandes sales, oeuvre d’araignées fileuses. Au centre de la table, un petit cendrier, seul réceptacle où, revenant de la “prise de sang” (une pompe à sang de l’épaisseur d’une aiguille à bas), on déposait soigneusement son petit morceau d’ouate ensanglanté sur les autres, formant une montagne de flocons rouges assez peu hygiénique. On était aussi appelés, pour l’analyse d’urine, à déposer notre offrande dans un pot de chambre que l’on allait remplir à tour de rôle dans une des deux toilettes à disposition, et puis on revenait triomphants avec notre précieux calice dans la fraiche salle d’attente – et pendant ce temps-là on nous avait piqué notre chaise puisqu’on devait être 50 à se partager les lieux.

Quant à la visite médicale elle-même, les normes de discrétion et de dignité en étaient touchantes : on se déshabillait dans une cabine faisant partie d’une file d’une dizaine d’autres semblables, et l’infirmier oubliait lesquelles étaient vides ou occupées, aussi ce n’étaient que cris aigus et indignés ici et là. Quand enfin on venait nous quérir par l’autre porte et que le médecin nous inspectait comme si nous étions un cheval de reproduction, les portes des cabines contenant des voyeurs s’ouvraient en nombre pour suivre l’opération.

On payait, en plus, pour cette exquise expérience, illégale puisqu’entre la France et la Belgique il y avait des accords appelés “marché commun”.

Ensuite, pendant des mois avant d’avoir un travail, il nous fallut aller à la police d’Aix-en-Provence pour avoir le renouvellement du permis de séjour. Un banc de 5 personnes, et 40 candidats attendant depuis 7 heures du matin car seuls les premiers passaient. Un policier au nez velu dehors et dedans, au gros ventre rempli d’arrogance, parfaitement ignoble, faisait les cent pas devant le banc en nous toisant d’un air suffisant, et ne se privait pas de hurler à la moindre vétille. On s’attendait à finir en prison pour avoir dit qu’on devait aller aux toilettes…

Mais l’Italie ne fut pas mieux sur ce plan, Italie chérie où je partis en 1985. Pas de visite médicale heureusement. Mais la course de l’écureuil dans sa roue pour trouver par où commencer. En effet pour m’inscrire comme demandeuse d’emploi je devais d’abord avoir mon permis de séjour délivré par la police des étrangers, et cette dernière ne voulait me l’accorder que si j’avais un emploi… Oléééééééééé!

J’ai donc fini par trouver “un emploi” de quatre ou cinq heures par semaine, ce qui résolut momentanément le casse-tête. Mais parfois un policier, sentant l’eau de toilette, la moustache cirée, le cheveu de velours et une grandissime conscience de l’uniforme me posait des questions de profileur sur cet emploi, et refusait avec superbe de prolonger mon séjour. Je retournais donc le lendemain, guettais s’il n’était pas là, et espérais tomber dans les pattes d’un policier aimable ou distrait.

Mais là aussi, le traitement des étrangers était pour le moins inélégant. Devant cette porte également, prière d’être devant à 7 heures alors que les bureaux ouvraient à 8. Une file sur le trottoir geignait J’ai mal aux jambes. Et bien entendu, l’indiscipline de l’Italie faisait exemple sur les nouveaux arrivants, il y avait toujours quelqu’un qui arrivait à 8 heures et venait bavarder gaiement avec son meilleur ami devant moi, puis un autre, et un autre encore. De temps à autre notre sentinelle – armée! – juste devant l’entrée exhibait son arme, la pointait sur nous et hurlait “Tous le long du mur, une file d’une personne! Tout de suite!” et les choses semblaient rentrer dans l’ordre pendant quelques minutes (sauf que je n’avançais jamais dans la file, dépassée en permanence par les amis innombrables de la personne devant moi). Un jour j’ai rusé et me suis avancée en disant d’un air angélique qu’on me dépassait tout le temps et j’ai pu passer avant tout le monde, deux anges me suivant en trompettant et deux diablotins scandant “elle vous a eus, elle vous a eus!”

Quant aux Etats-Unis, où je suis partie en 1995, ça a eu son piquant aussi. Visite médicale, bien entendu : j’aurais pu amener le sida, c’est évident! Mais au moins, c’était d’une propreté de laboratoire dans un film de science fiction (pareil pour les cabinets de dentistes mais là… je me perds!). Ensuite, bien que je me sois mariée là-bas devant un juge américain, dans son bureau tristounet, entre la photocopieuse et l’imprimante… en attendant ma carte verte je n’avais pas le droit de me faire remarquer. Comprenez : on avait mon adresse, on savait où j’étais, mais officiellement je n’y étais pas (on ne savait d’ailleurs pas où diable je pouvais être, puisque je n’étais ni là ni ailleurs). J’avais quand même ma carte de crédit, ma carte de bibliothèque, mon assurance médicale… sans être là.

Ceci pour expliquer que ceux qui croient que parce qu’il y a des normes, des règles et des procédures, y a qu’à… se trompent. Il faut savoir naviguer sans sextant une fois qu’on s’embarque dans l’administration d’un pays qu’on ne connaît qu’en film ou rêves.

Quand tirer une sale tête vous sauve la vie…

Quand je suis arrivée en France pour y habiter – sept ans – j’ai été confrontée pour la première fois avec les subtiles différences de langage, de comportement, de nourriture. Il faut dire que j’avais choisi Aix-en-Provence pour ses relents d’Italie.

 

Je ne m’étendrai pas sur le douloureux sujet de l’accueil, qui fut loin d’être agréable. Très loin. J’ai fini par m’y faire des amis mais… des « déplacés » par la vie comme moi. Et la délicieuse Blanche qui habitait l’appartement du dessous et que j’adorais. Blanche venait de la campagne aixoise. Blanche qui nettoyait son poêle à charbon avec un whisky qu’on lui avait donné et qu’elle trouvait trop mauvais pour boire, m’apprenait à cuisiner, m’offrait un apéro tous les jours, et avait un bon sens et une joie de vivre qui m’imprègnent encore aujourd’hui.

 

Dans ma rue il y avait un petit atelier et quotidiennement les ouvriers sifflaient à mon passage, ce que je prenais grand soin d’ignorer. Et à la longue, las de leurs efforts admiratifs, ils cessèrent et remplacèrent leurs coups de sifflet par un « ah, voilà la bêcheuse » un peu méprisant !

 
MomoCherchant du travail, me voici donc m’inscrivant à l’ANPE. Où on me convoque peu après. Un employeur (on va dire comme ça pour le moment…) a besoin d’une comptable. Oui, j’ai un diplôme de comptable en comptabilité industrielle et des sociétés tout frais dans la poche. Entretien au cours duquel « Maurice » (que je surnommerai vite Momo le morbaque – sans le lui dire quand même) m’explique qu’il est prêt à m’engager bien que je sois Belge. Ben voyons. J’ai échappé de peu à ce qu’il ne précise qu’il n’est pas raciste… Il signe les papiers et me voici engagée. Un peu surprise. Il m’offre un verre « pour fêter ça ». Il ne me plaît pas, mais alors pas du tout. Il a une verrue sur le bord de l’oreille gauche, une moustache et un air rusé. Il me fait faire un test « psychologique » idiot, en me demandant de croiser les mains et en conclut je ne sais plus quoi d’un air futé.

 

C’est mon premier emploi, et je n’ai aucune idée de ce qui est « normal » ou pas aussi loin de chez moi. Le fait est que le sieur Momo m’avoue avoir un bureau fraichement loué dans la ZUP, mais encore sans meubles, que nous devons donc aller les choisir ensemble. Bon, nous allons, et on nous dit qu’ils seront livrés le surlendemain. J’ai donc déjà un jour de congé. (Ça, j’aimais assez…).

 

Le jour de la livraison, Momo me conseille de porter des mini-jupes, ça plaira aux clients. Je le fixe avec horreur et lui dis pas question. Il veut m’impressionner et me dit alors que si untel téléphone (et untel est un bandit du milieu, Mémé Guerini ou un autre du même calibre) de bien prendre note du message. Il s’en va et ne réapparaît que le soir. Rien ne s’est passé, personne n’a appelé ni n’est venu, et d’ailleurs il n’y a même pas un classeur ni un bloc note à la ronde. Il y a moi, la moquette et les meubles. Et un petit livre sur la comptabilité que j’ai acheté pour me rafraichir les idées…

 

Le lendemain, Momo étant entrepreneur immobilier, il m’annonce que nous allons à Marseille où il va me présenter aux ouvriers et contremaîtres sur les chantiers puisque c’est à moi qu’incombera la charge de leur donner leur feuille de paie. Nous voici donc au centre d’un futur lotissement, moi me tordant les pieds sur les briques et mottes de terre gigantesques, zig-zaguant entre camions, grues et bétonnières. Je me fais draguer par un contremaître qui, pas du tout dérouté par mon air de plus en plus distant (je commençais, je crois, à entrer en catalepsie !) me dit qu’il a toujours aimé les filles snobs et qu’il est connu car sur le cours Mirabeau  il fait sensation avec son chien de race Husky dont les yeux bleus sont assortis aux siens. Alors c’était rare, les huskys… Les yeux bleus sur un imbécile beaucoup moins.

 

Momo, qui m’a dit avec suffisance parler l’arabe comme personne, a de nombreux conciliabules avec les ouvriers qui me lorgnent et font ouvertement leurs commentaires qu’heureusement je ne comprends pas.

 

Nous repartons sur Marseille et là il me dit avoir quelqu’un à voir en ville. Nous allons dans le quartier de l’opéra… dans un truc louche « de chez louche » avec des alcôves douillettes de velours cramoisi, une épaisse moquette et des miroirs. Et des « dames » dont le décolleté et l’ourlet de la jupe ne sont séparés que par deux centimètres de tissu. L’une d’entre elles vient s’asseoir près de lui en l’appelant trésor et déplorant que ça fait un bout de temps qu’on ne l’a vu. Elle embrasse même son oreille verruqueuse. Ce qu’il ne faut pas faire pour gagner sa vie…

 

Je « dis bonjour à la dame » avec l’expression d’un lapin en face d’un cobra. Je refuse une bière et me concentre sur mon coca. J’ai même dû penser à faire des bulles avec la paille, ne serait-ce que pour avoir quelque chose de rassurant à faire. Les deux chuchotent et rient sous gorge d’immondes petits secrets partagés.

 

Et puis l’estocade finale : il m’amène rue longue des capucins. Et nous entrons systématiquement dans tous les petits restaurants et commerces arabes, où des conversations animées ont lieu à mon sujet, pendant que je deviens de plus en plus raide et désagréable, même avec Momo, mon employeur de l’ANPE, label de qualité. Non ! lui dis-je alors qu’il veut que je « prenne quelque chose ». Tout juste si je ne tapote pas du pied en faisant galoper mes doigts sur le comptoir, en relâchant des fumeroles rouges par les narines.

 

De retour vers Aix, je ne lui parle pas sauf par le biais de mmmh qui tiennent lieu de oui et de non. Et Momo n’a pas dû avoir de chance auprès de ses nombreux contacts avec sa marchandise snob, car il me dit d’un air désolé que nous ne nous entendons décidément pas, qu’il va me payer les trois jours et qu’on n’en parle plus. Je rentre chez moi chômeuse à nouveau mais délivrée d’une belle trouille dont seul mon air de bêcheuse m’a sauvée.

 

Deux jours plus tard je réalise avoir oublié mon livret de comptabilité dans le tiroir du bureau flambant neuf et m’y rends. Eh bien le bureau n’existait plus. Il était vide et à louer. J’ai donc envoyé une lettre à Momo.

 

Moi, Serge et Lovely Brunette

Moi, Serge et Lovely Brunette

Momo est alors venu chez moi pour me rapporter le livret, et a coincé son pied dans la porte comme le parfait représentant de commerce. Ou serial killer. Il entre très décidé dans le salon et… s’y installe. Seulement voilà, j’avais la visite de Serge. Oui, Serge. Un petit chien que j’avais ainsi baptisé et qui m’adorait (je dois dire que je le lui rendais, il venait parfois aboyer sous ma fenêtre la nuit pour… dormir avec moi, alors qu’il avait un maître pour qui il était … Filou). Et Serge a été fasciné, conquis, charmé par la moustache de Momo, et a commencé à sautiller en faisant le tour du fauteuil pour attraper ce mystérieux pompon. Et notre souteneur manqué avait peur et faisait de timides petits gestes de la main, devenant assez pâlot ma foi. Mais le grand final a été quand il a vu la collection d’armes à feu de mon mari au mur et m’a demandé si je savais tirer. Ah, une perche comme ça, on la saisit illico: oui, bien sûr que je savais tirer, j’allais dans un club de tir tous les samedi !

 

(Heuuuuuuuu… je suppose qu’un mensonge de ce type est automatiquement compensé par les nombreuses prières indulgencies que j’ai faites dans mon enfance…)

 

Et c’est ainsi que Serge, une grise mine et une collection de flingues m’ont arrachée à l’engrenage de la prostitution.

C’est pas cher, le bonheur

Aux USA, je travaillais dans un secteur aussi artificiel que nécessaire : la finance.

Heureusement, je me limitais à assister un patron. J’en ai eu six et aucun ne ressemblait au précédent, ce qui prouve que l’intérêt à l’argent et ses mystères ne donne pas la même patine à tout le monde. Ou peut-être que l’argent ne fait pas le moine… J’ai eu le broker fringuant sorti tout droit d’un film de Hollywood, au sourire trop grand pour être honnête et que la dépression a presque terrassé parce qu’en trois mois il n’était pas devenu immensément riche. Le fait qu’obsédé par son poids il était persuadé qu’il allait survivre en ne grignotant que des noisettes n’a sans doute pas aidé. J’ai eu celui qui venait d’un milieu modeste et envoyait à ses clients des cartes de vœux achetées en vrac pour $1.00 les 50 cartes. Et il insistait en riant grassement : je suis radin ! Ensuite le bon et consciencieux, un Jamaïquain qui fut mon patron le plus merveilleux, trop honnête sans doute, qui s’obligeait à « faire une petite danse d’idiot » dans son bureau quand il avait oublié de demander à un client s’il y avait autre chose qu’il pouvait faire pour lui. Enfin, une mutante issue des amours de Barbie et Picsou (Barbie pour le look, Picsou pour le regard égayé de $), qui ne voulait que des attaches-trombones roses et parfumait le bureau avec un spray à la barbe à papa, la bouche en cœur. Leurs seuls points communs, c’était moi et leur choix de carrière. Le rouge au front je me dois d’ajouter une orthographe allant du médiocre à l’apocalyptique.

En Italie, on dit en ironisant moi je n’ai pas de problèmes d’argent, je n’ai pas d’argent. Et ça a du vrai. Un client, à mon travail, médecin plutôt bien nanti, a dit un jour à Barbie que ses meilleures années étaient celles où il n’avait pas d’argent mais de vrais amis et l’insouciance. L’argent n’est la maudite galette que si on lui en donne la force, et oui, il en faut, de la galette, maudite ou pas. Mais on ne devrait jamais perdre la notion de ce qui nous est vraiment nécessaire pour vivre heureux, du prix exact du bonheur. Et savoir que le reste est superflu. Un superflu agréable, certes. Mais pas indispensable.

A 23 ans j’ai quitté la maison familiale, une grande maison avec un grand jardin, pour vivre ma vie. Je n’ai plus eu de jardin jusqu’à l’âge de 56 ans, sans en faire une crise de frustration. J’ai habité peu après un minuscule studio à Aix-en-Provence, affreusement mal conçu : d’une part il n’y avait pas de fenêtre proprement dite mais une grande baie vitrée avec porte donnant sur le balcon. Soit on ouvrait la porte, soit on étouffait. Et par temps de mistral ou en hiver, le choix était de ceux qu’on qualifie de cornéliens. Mais aussi, et surtout, il y avait la façon dont on avait combiné la salle de bain et la cuisine : une seule porte fermait soit l’alcôve de la toilette, soit tout le bloc lavabo-réchaut-douche-toilette ! Et c’était si compact que je me suis brûlé la fesse sur la bouilloire en faisant mes ablutions au lavabo ! Un des deux gonds de la porte d’entrée était cassé et ladite porte ne tenait que grâce au second et un peu de fil de fer. La vue ? Une usine allumettière désaffectée, au milieu de ce qui était devenu un terrain vague, monde d’aventures pour une tribu de chats, avec une grande cheminée comme horizon. Sur ciel bleu, c’est vrai !

Avec mon chat Salomé et le portrait de Tah-Zay

Fleurs et jeunesse

L’immeuble lui-même était une « cage à lapins », un grand lego de ciment aux longs couloirs anonymes. Et pourtant, une fois ma porte poussée, c’était la joie du paradis qui gazouillait à ma rencontre. Des bouquets de fenouil, germandrée dorée et armoise séchaient la tête en bas un peu partout. Le balcon était le jardin de mes chats et le glorieux terrain de mes plantes en pot : menthe, basilic, romarin, thym. A l’intérieur, un petit pick-up massacrait des 33 tours de Louis Armstrong et Michel Polnareff. Ça chantait et ça riait beaucoup. Ça se bagarrait un peu aussi, comme il se doit. Pas d’argent. Assez cependant pour s’offrir le bonheur. Je gagnais peu, et avais demandé, en plus, de ne faire qu’un trois-quart temps, pour mieux profiter de ces années bénies.

Un portrait de Tah-Zay, le fils de Cochise, voisinait au mur avec celui d’une de mes ancêtres, une jolie jeune femme du directoire, échevelée, au décolleté impudique, le regard intense tourné de côté. Le lit était aussi le divan.

Un pot de grès regorgeait de germandrée dorée, dont l’odeur orientale s’amusait de tant de bonheur. Le clochard qui passait parfois la nuit sous l’escalier 4 étages plus bas ronflait si fort que personne d’autre que lui ne fermait l’œil. Les voisins riaient de mes chats funambules sur la rambarde du balcon. Certains demandaient à leurs amis de sonner chez moi en leur absence et d’enjamber le balcon pour entrer chez eux. Je m’habillais au Monoprix ou aux Trois Suisses, mon « restaurant » favori avait des tables en formica et de la vaisselle dépareillée. Pas de frigo : une garantie pour ne pas trop acheter et manger frais. Pas de télévision, mais j’allais trois fois par semaine au cinéma, et je lisais. Passionnément. De tout. Julius Evola, Simenon, Gurdjieff, Jane Goodall, des contes persans, Bob et Bobette…

Et il y avait les amis ! On s’invitait les uns chez les autres – en se trompant parfois de date – et on partageait de modestes repas et de la bière bon marché. On s’éternisait aux terrasses des Deux G ou de La rotonde jusqu’à transformer les garçons en zombies aux idées noires, surtout celui que nous avions surnommé Furonculose. Et, à dix minutes de marche, il y avait la nature, immense et gratuite. Les promenades sur le Cengle, sur le plateau de Bibémus, dans le domaine des Roques-Hautes où on trouvait des débris d’œufs de dinosaures. Le chant métallique et hypnotique des cigales, la lente ascension des petits gris sur le fenouil le long des chemins, le tapage nocturne d’un hérisson près de Solitude, le petit pavillon de Cézanne, les barbecues à la grotte de Bibémus, le chocolat Van Houten qu’on y buvait dans des pots à résine, le regard voyageant sans hâte au-dessus de la cime des pins vers le lac Zola, céruléen et immobile. Tout l’été, il y avait des spectacles gratuits en ville : Joan Baez, George Zamfir, des groupes andins, des concerts de Giuseppe Tartini, des orchestres jazz, des cracheurs de feu et mimes… La secte des enfants de Dieu de Moïse David, qui sévissait alors, était aussi une sorte de distraction car des volées d’épithètes colorés les accueillaient partout. On partait en vacances en auto-stop : les Pyrénées orientales, Paris, Bruxelles…

Ma situation financière s’est améliorée avec le temps, comme c’est souvent le cas. Mon bonheur est-il plus intense pour ça ? Certainement pas. D’ailleurs, avec l’âge, le plaisir de chiot fou qu’on éprouve dans les jeunes années devient le ronronnement sonore d’un chat repu au sommet du monde.

Une toute autre texture. Chaque âge a ses plaisirs, annonçait ma mère, et toutes les autres mères avant elle. Mais une chose reste certaine : c’est pas cher, le bonheur ! Et c’est inépuisable, même dans les souvenirs.