On a pourtant le temps qu’il faut…

J’ai parfois la nostalgie de ces chansons – toujours si belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique. Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).

On s’attendait, « dans ce temps-là ». L’absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté. La loyauté ne s’appelait pas soumission, mais amour.

Richard Berg Nordic Summer Evening (1889)

Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses à satisfaire. Je me marierai avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là !)

Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gymclic

Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour s’y arrêter. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.

Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex appeal.

C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !

L’amour conjugal pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.

Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.

Jeudi prochain, on rend grâce

Thanksgiving se fête le dernier jeudi du mois de novembre, et est l’occasion de « compter nos bienfaits » : Count your blessings, Name them one by one, See what God hath done dit un chant composé par un pasteur du New Jersey en 1856, le révérend Johnson Oatman Junior. Alors … un, deux, trois !

Mes parents n’ont pas tourné le dos à leurs responsabilités et m’ont, chacun à sa façon, montré comment sourire aux beautés du monde ;

mes amis et amies ans ont pris la route avec moi les bons et mauvais jours, et sont toujours intéressé(e)s au voyage ;

j’ai, depuis toute petite, l’affection spontanée et sans prix d’animaux au cœurs simples mais clairvoyants ;

j’ai aussi la chance d’avoir vécu dans une époque bercée par la voix de Charles Trénet, illuminée par le reflet de ces femmes pâles aux gestes médiévaux des tableaux de Delvaux, d’avoir, comme tant de personnes, vu des lieux vulnérables avant qu’ils ne changent et ne perdent leur fraicheur ;

j’apprécie le bonheur de faire partie de cette petite nation querelleuse qui a vu naître Jacques Brel, Toets Tielemans, Jean Ray, et tant, mais tant d’autres Belges illustres ;

j’ai appris de toutes les leçons de la vie, surtout les plus pénibles, et à chaque fois j’ai eu la fierté de sentir en moi que ça, ça ne m’arriverait plus, que je passais dans la classe supérieure, ouf!

Que de bienfaits à célébrer… Célébrez les vôtres, et je vous souhaite que la liste soit longue!

C’est pas moi qui vais là, c’est là qui vient à moi

Une constatation mantra qu’on nous assène souvent, à nous les ridés, ceux qui souvent se demandent pourquoi leur corps a vieilli et pas ce qu’il abrite, cette jeunesse interminable chez certains, et indomptable aussi : « tu vis dans le passé ».

Mais non, aucunement. Je suis dans le présent, et si le passé y a tant de place, c’est que non, je n’y pénètre pas, mais je l’attire tout contre moi. Et le miracle opère toujours.

Nismes, près du Pou volant - 1953

Nismes, près du Pou volant – 1953

Ma mère vit encore et a toujours 35 ans, elle est très belle et est plus jeune que moi (tiens donc !) ; Papounet me fait calculer le volume d’eau de tous les châteaux d’eau sur la route, mais je sais que non, ce n’est pas un rêve, mais plutôt une rêverie et je ne dois pas vraiment calculer, juste m’en amuser avec tendresse ; tous mes chers animaux sont vivants et jouettes : Poussy-poussinette-enfant-de-Paris, Fritz, Pompon l’amour, Flay-flay, Gros pète, Zouzou, Minette, Bari, Kiddy, Monsieur Poupet et tous les autres, tant d’autres… ah oui sans oublier Bruno, le chien de tante Yvonne qui accueillait tous les visiteurs en violant leur jambe ; je peux encore porter ma robe de bal empire en fils d’or et argent (je ne dirai pas l’horrible fin qu’elle a connue et dont je ne suis pas responsable) ; je pose avec Teddy devant le Pou volant à Nismes, et souris de toute ma joie de 5 ans; Joujou fait des photos de moi (il est depuis devenu photographe de profession et renommé) et me dit « allez, pense à Adolfo et puis regarde-moi » car Adolfo, c’était le rival invisible pour Joujou et les autres (il était plus beau, plus gentil, plus mystérieux, plus inoubliable, plus adorable, plus grand, mince, calme, patient… il avait toutes les qualités, Adolfo, sauf qu’il était quelque part à mille kilomètres de là et que vingt ans passeraient avant que je le revoie !) ; j’envoie des lettres anonymes aux autres filles du pensionnat avec Suzon, et nous en avons mal au ventre de rire, surtout quand on a écrit à une pauvre fille très coincée qu’elle déchaine des passions inavouables ; je bois quelque chose de très mauvais et écoeurant en diable qu’un Indien d’Amazonie a offert à notre petit groupe et je sais qu’il faut faire honneur et que demander avec quoi c’est fait va me déprimer.

Je tire la langue à la méchante Sœur Je-ne-sais-plus-qui (et non, que Dieu n’ait pas son âme…) ; je hurle de peur en touchant le corps un peu trop raide de notre gentil jardinier mort ; je bois du champagne avec Bon-Papa Jules et y trempe un boudoir, ce qu’il m’a bien recommandé de ne pas faire car ça saoule plus vite ; je crois que Bonne-Mammy Edmée a vraiment une jambe de bois et le dis fièrement en classe ; je crois d’ailleurs aussi que les chewing gums sont faits avec des os de Chinois morts, ce qu’on m’a dit pour m’en dégoûter et qu’au contraire je trouve encore plus fantastique ; je trempe mes biscottes Heudebert dans du bouillon en rentrant de l’école en hiver ; je suis envoyée manger « avec les poules » au fond du poulailler si je ne me suis pas bien comportée à table ; je vois en vrai de vrai la main gantée de Saint Nicolas jetant des bonbons par la porte entrouverte de notre chambre à jeux ; j’ai peur des gendarmes et change de trottoir si je les vois, des fois que j’aurais fait un méfait sans le savoir ; je crois parler allemand en émettant des schwei schwarz nein zum pfaffei papieren à une Suissesse allemande qui s’évertue à me dire qu’elle ne me comprend pas, mais puisqu’elle répond… c’est qu’elle comprend, c’est magique !

J’ai des fous-rires en réunion de travail et les yeux révolvers de mon chef ne font que les amplifier ; je chante avec Lovely Brunette en polissant l’argenterie ; je me brûle avec la cire à épiler et ai des croûtes au lieu de poils …

Tout ça est terminé, oui, mais si près encore que j’en sens le déplacement d’air quand ça défile. Tout ça vient chez moi, et pas le contraire. Tout ça est encore plus émouvant depuis que je réalise que c’est un capital mental, sans lequel je serais une autre. Le passé est toujours là, comme une aura d’émotions.

On ne vit pas dans le passé, il vit en nous, c’est toute la différence, et c’est bien pour ça que l’on part parfois dans les campagnes enregistrer les vieilles dames qui se souviennent des comptines de leur enfance, ou qui n’ont pas perdu l’usage d’un langage d’antan que les écoles nous avaient lavé au savon sur la bouche quand il surgissait. Quand le passé va passer, on se met à la recherche de ceux qui l’abritent encore et on l’attire ainsi dans le quotidien d’une demi génération de plus, voire une génération entière… Et ce n’est pas vivre dans le passé que de l’abriter en soi, de respecter ce précieux document, ce précieux héritage, ces précieux moments, cette inépuisable preuve que nous avons vraiment traversé une époque… Plus vite que nous ne l’aurions cru.

Naïfs mais pas bêtes, quand même…

Les enfants sont naïfs et confiants. Ils croient à Peter Pan et la fée clochette (j’y croyais en tout cas !), à Saint Nicolas, au bon Dieu, à l’ange gardien (je lui laissais une place sur ma chaise pour qu’il s’asseye confortablement) au diable, aux fantômes. Je croyais aussi à ma « petite santé » dont je ne savais trop ce qu’elle était mais ma mère m’affirmait que les carottes et les concombres, que je détestais, étaient bons pour ma petite santé, et je m’inclinais pour son bien.

Je croyais qu’il y avait un loup dans le jardin de ma tante Louise (il devait y avoir au moins 15 arbres entre lesquels il pouvait se cacher…), que ma grand-mère avait une jambe de bois parce qu’elle boitait et que mon grand-père avait perdu ses cheveux lors d’une journée de grand  vent…

Je croyais que mon grand-père décédé, Albert, était le roi Albert, parce que sur la photo qui ornait le buffet, en uniforme militaire, eh bien il lui ressemblait. C’était tout simple à mes yeux, et je l’ai donc annoncé très simplement en classe quand on a eu un cours sur Albert, le roi chevalier. Mon ton était très détaché, je voulais juste que les autres petites filles puissent situer…

Je croyais tellement fort que Dieu pourrait lâchement profiter de ma présence à la messe pour me demander d’entrer dans les ordres – et ciel, que la perspective de prier jusqu’à a fin de mes jours me rebutait, sans compter les cornettes amidonnées… – que je me bouchais les oreilles.

Loup

Mais je n’étais pas sans logique. J’ai été scandalisée dès ma première année de classe du plan de Dieu qui sait tout (dit tout et voit tout comme Madame Ida la célèbre voyante), nous affirmait-on. Alors comment avait-il pu mettre ces malheureux Adam et Eve devant un pommier ployant sous le poids de ses beaux fruits pour leur dire, alors qu’il savait qu’ils allaient désobéir et qu’il les en punirait, de ne pas y toucher ?  Et quand j’ai posé la question, on m’a dit que j’étais une petite impertinente.

Par la suite, quand j’ai fait un rêve assez désagréable où je voyais Jésus ressemblant furieusement à Charles le Téméraire, surtout pour la coupe au bol et la pâleur cadavérique, on m’a dit que c’était le diable qui m’avait envoyé cette vision décourageante. La nouvelle coiffure était donc l’oeuvre de Satan qui venait me visiter dans mon candide sommeil.

Plus tard, on nous a parlé du péché mortel. On mourrait sur le champ si on faisait un péché en sachant que c’en était un bon gros, bien grave, et qu’on s’en délectait. J’en ai donc fait un, le pire que je pouvais concevoir : j’ai fait un signe de croix sur mon derrière avec de l’eau bénite, car nous avions un bénitier jusque dans notre chambre à jeux. Avec le brin de buis béni et tout et tout. J’ai demandé à mon frère d’assister à l’expérience. Je ne suis pas morte et en ai conclu que les « chères sœurs » étaient des menteuses ou des idiotes bien crédules. Je devais sans doute ajouter tout bas qu’au fond… je m’en doutais, allez!

J’avais beau ne pas être très au courant de comment le « croissez et multipliez-vous » était mis en pratique, Adam, Eve, Cain et Abel… ça faisait beaucoup d’hommes pour une seule femme qui en sus était plus âgée que deux d’entre eux. Je sentais, les narines pincées, que quelque chose était « fishy ».

Mon amie A…, elle, a compris la supercherie de Saint-Nicolas lors de la fête du saint organisée par son école. Il avait le registre avec tous ses péchés mignons et les a lus sur l’estrade, elle debout sur ses jambes flageolantes devant lui, impressionnée par ses dentelles, sa barbe soyeuse et hélas, sa perspicacité. Il lui a demandé si elle ne recommencerait plus. Elle était honnête et brave, ainsi que lucide. Elle savait qu’elle avait ces défauts bien encombrants, et qu’ils ne partiraient pas d’un coup de la sainte crosse… Elle a donc réfléchi et courageusement a répondu qu’elle ferait de son mieux mais qu’elle recommencerait certainement. A quoi l’imbécile de Saint Nicolas s’est fâché, prenant pour rébellion ce qui était une noble (ne craignons pas les mots…) franchise, et a déclaré qu’elle n’aurait pas de cadeau, ce qui fit ricaner les petites filles sages et menteuses et pousser des cris indignés aux chères sœurs.

Et A… a compris que seul un faux Saint Nicolas pouvait être aussi injuste.

Et après, on nous accuse de ne pas avoir confiance ! Non mais….

J’ai des filles à vendre, des brunes et des blondes….

Il y a quelques années, avec ma cousine Chonchon nous avons – comme maintes et maintes fois ! – reparlé du temps où nous étions des vaches en robe du soir. Nous sommes issues d’une époque charnière, où les traditions en place depuis bien longtemps refusaient de se taire. Peu après notre prime jeunesse, mai ’68 ferait son travail de révolution, mais nous étions encore soumises aux rituels que nos mères – nous le disaient-elles assez – n’avaient pas toujours eu le bonheur de connaître car leurs 20 ans avaient été marqués par la guerre. Mais nous, nous… ! Nous avions le bonheur de vivre nos 18 ans en temps de paix et de prospérité, et on pouvait nous mettre à l’étalage en grande pompe. Avec projecteurs, musique d’ambiance et tout…

Pour Chonchon et moi, c’était l’horreur.

Il faut dire que, élevées uniquement par nos mères et sans trop d’argent superflu, nous n’avions pas la joyeuse superficialité de tant d’autres jeunes filles dont on entendait les rires et coquetteries aux soirées. Je revois encore cette gentille peste qui racontait d’un ton pointu qu’alors qu’elle reprochait à sa couturière de lui faire des robes trop courtes, l’intrépide femme d’aiguille lui avait répondu qu’avec des genoux comme ça, mademoiselle Machin, ce serait vraiment dommage de les cacher...

Et nos mères avaient pour nous des ambitions qui nous donnaient la chair de poule. Et nous faisaient bâiller d’ennui.

On a donc organisé chez moi une soirée pour « mon entrée dans le monde »…  ce qui signifie que j’étais officiellement sur la liste des jeunes filles épousables dans un rayon de 15 kms. Je me devais de rassembler un bel échantillonnage de filles à marier pour les jeunes gens en âge de se déclarer et de s’engager à jamais. Les mères s’échangeaient des listes. Rusaient. Une telle serait invitée même si on savait qu’elle n’acceptait jamais, mais elle serait obligée de rendre la pareille (obligée ou pas, celle à qui je pense ne l’a pas fait mais ça m’arrangeait très bien) ; un tel était pauvre mais faisait danser les tapisseries donc le malheureux virevoltait avec toutes les moches de soirée en soirée ; un autre tel était un excellent parti et s’il acceptait de venir, il serait lui-aussi obligé de me ré-inviter quelque part (il l’a fait… à une soirée payante. Beau parti radin, merci bien !) … On se retrouvait donc ayant convié les gens de la liste, sans les connaître pour la plupart.

On nous a alors envoyées chez la couturière, chez le coiffeur, on nous a donné des sueurs froides pires qu’au matin d’un examen oral dont notre vie aurait dépendu. On nous a dit de ne pas rire en étalant toutes nos dents (six suffiraient, huit au plus), de ne pas dire de sottises, de danser avec retenue et pas deux fois avec le même cavalier. Ciel ! Oui, presque Ciel mon mari ! car il se cacherait peut-être parmi les invités. Deux de mes cousins m’ont martyrisée dans le salon pour m’apprendre le rock, mais l’un d’eux semblait vouloir me préparer pour le cirque du soleil en m’envoyant par la fenêtre après un passage autour du lustre.

Et puis la soirée eut lieu, celle de ma montée sur le podium des jeunes filles prêtes à l’emploi, les vaches en robe du soir. Et je ne m’en souviens absolument pas. Ou si peu. Les jeunes gens devaient être aussi pétrifiés que nous. Leurs mères avaient dû les mettre en garde contre les accapareuses, les danses trop serrées, les mains moites et les ravages de l’alcool. Il y avait un beau garçon – Daniel – qui m’avait invitée, et ré-invitée et que par instinct je ne supportais pas. Il avait une voiture d’occasion qui avait reçu une balle perdue je ne sais comment, et un de mes cousins insistait : ne voulais-je vraiment pas voir le trou de balle de Daniel ? Sorry pour ma mémoire sélective… Il y a eu un prétentieux jeune homme qui m’a dit qu’il ne savait pas qui organisait la soirée et s’en fichait car lui… il n’était pas invité. Le petit pédant de service qui, sachant que j’étais « en Arts déco » me faisait passer un examen oral des plus fascinants en s’étonnant avec une stupeur choquée quand je ne savais de quel artiste il parlait (un raseur de 18 ans… il a dû en casser des pieds, celui-là, depuis!) Il y avait l’habituelle fille qui riait trop fort et voulait tous les garçons autour d’elle, ce qui semblait très bien fonctionner. Les dames autour d’un verre de sherry qui surveillaient que les bonnes mœurs restaient d’actualité et prenaient note de téléphoner le lendemain à ma mère pour lui dire que tel jeune homme n’était pas recommandable et que telle jeune fille faisait « déclassée »…

Il y  a aussi eu le fait que je m’ennuyais tant que je suis allée dans la cuisine pour laver les verres avec la femme de ménage…

Je suis restée sur le podium pendant quelques mois, allant vaillamment danser avec des garçons dont le charme me plongeait dans une torpeur proche de l’ébahissement. Je n’avais en général pas trop de succès – à ma grande satisfaction – dès que je parlais, car j’ai appris par la suite que mes conversations dérangeaient… Oui! J’ai osé dire à un de ces candidats à la parfaite vie de couple que j’avais lu Psychose et la bouche offusquée il s’en est plaint à ma tante.

Elle n’a pas des conversations de son âge… Je ne sais toujours pas s’il me trouvait trop osée ou retardée… Ou s’il a cru que Norman Bates était mon oncle, voire mon amant???

L’innocence qui offense

J’ai vécu, on le sait, dans un pays qui raisonne autrement que le nôtre, influencé par un puritanisme qui est loin d’avoir disparu malgré la coolness apparente de ce qui se passe dans leurs films. D’ailleurs, dans les films, on ne ferme jamais les portes des voitures et on ne les vole pas, tout comme on laisse complaisamment portes et fenêtres ouvertes en rentrant du marché pour que le serial killer puisse entrer en scène sans compliquer les choses. Les femmes dorment avec leurs faux-cils , se réveillent avec une mise en plis impeccable de chez Carita, et on ne voit jamais personne faire le ménage dans des maisons où tout étincelle comme un feu d’artifice. C’est la réalité qu’ils veulent nous montrer (oui, ils admettent qu’il y a des serial killers mais on apprendra toujours que c’est parce que leur mère indigne avait des amants, sans quoi ils auraient été des citoyens modèles).

La réalité quotidienne est bien autre une fois qu’on s’éloigne des grands centres qui grouillent de monde, de communautés multiples, d’ouverture d’esprit et où souvent une intelligence réelle pétille en surface comme dedans. Et on s’éloigne vite. A 30 kms de NY par exemple, on a passé une frontière aussi épouvantable que le Styx. Moi, j’étais justement sur l’autre rive…

L’esprit Control Freak ambiant a fini par me faire très peur. Un monde à la George Orwell. L’innocence est tombée au sol comme un membre lépreux. Et même moi, venant d’une Europe souvent perçue ici comme une sorte de Sodome et Gomorrhe où l’on boit, embrasse à la française, mange des abats et des gastéropodes, je me surprennais à dissimuler mon innocence. De peur qu’on ne me l’enlève au scalpel.

La liberté rognée peu à peu sous couvert de protection. D’abord c’est si subtil qu’on n’y pense pas, ou qu’on en sourit. On se dit qu’ils sont bon enfant...

On ne peut pas prendre sa bonne petite bouteille de rosé bien frappé en pique-nique. Ni une bière. J’ai quand même, assise un soir sur un banc du parc – le green de Bloomfield – avec mon ami Chris, bu une bonne bière au goulot en parlant de cinéma. Mais Chris a eu un geste vif pour cacher l’objet du délit à la vue de la voiture de patrouille des policiers, et j’ai compris que nous étions des hors-la-loi, des terroristes de l’incitation à la boisson et sans doute à l’orgie juste après. Je me suis sentie dans la peau de Billy the Kid pour une innocente petite India Ale de Brooklyn!

Puis il y a eu le regard soupçonneux et craintif que je surprenais derrière les fenêtres des maisons victoriennes – ces majestés de bois à chapiteaux et vérandas aux couleurs délicates: violet et jaune, vert et gris clair… – que j’admirais et parfois même photographiais. Je devais certainement prendre des repères pour une bande de malfrats.

Ou l’empressement nerveux avec lequel on s’excusait quand, dans la rue ou un magasin, on me frôlait par accident. Ciel, on m’avait touchée, j’allais certainement y voir une approche sexuelle et porter plainte…

L’horreur sans nom qui colora le silence suivant ma déclaration joyeuse selon laquelle j’avais bu mon premier centimètre de whisky à 14 ans sous la supervision de mon père (et non, je n’avais pas aimé du tout!).

L’indignation muette d’une personne à laquelle je parlais de Manneken Pis, ce qui m’a presque valu un nettoyage de la bouche au savon! (« que dit-elle? », a demandé sa femme. « Je ne peux pas dire ce mot-là », a-t-il répondu, embarrassé…).

La réponse scandalisée d’une serveuse de diner à une amie qui demandait de la bière: « Mais voyons! C’est un restaurant familial, ici! ».

La pâleur subite d’une connaissance à laquelle, heureuse de mon choix, j’offrais des biscuits belges joliment enclos dans une ravissante boite de fer représentant un tableau de Paul Delvaux. Gloups! Des femmes nues avec une statue… quelle perversion, ces étrangers, quand même!

Ces dames aux visages d’illuminées qui me demandaient de signer une pétition exigeant la virginité des garçons et filles jusqu’au mariage. (Elles me rappellaient les amusantes dames patronnesses qui, dans les Lucky Luke, agitaient vigoureusement leur panneaux en faveur de la temperance…).

Il y a aussi ces « églises » sous-branches de sous-branches de branches cousines ou soeurs d’une église plus ou moins officielle qui prônent la femme au foyer soumise et aux petits soins pour son seigneur de mari, mais aussi prétendent lui confier – à elle qui ne connaît du monde que le super-marché, l’église et la plage des vacances – l’éducation des enfants. Car l’école, on le sait, leur donne des idées pernicieuses… Et, ne l’oubions pas, une instruction qui pourrait leur donner l’envie d’exiger des choses ou pire encore… de réfléchir!

Tout doucement, on ne peut plus rien faire sans être soupçonné d’incontrôlables instincts dépravés. On rétrécit, on dissimule ce qu’on est.

Et même en ayant grandi dans ce carcan dépuratif, on n’échappe pas toujours à l’opprobe.

Sir Henry Raeburn – Little Girl with Flowers or Innocence

Il y a huit ans, Marian Rubin, une brave grand-mère, active et artiste, en a fait les frais. Elle avait suivi des cours de photographie de nus, et avait gagné plusieurs prix pour son travail. Dans la vie, elle enseignait dans une école dans la ville où je travaillais. Et un jour, ses deux petites filles, 8 et 3 ans, se sont mises à sauter sur le lit toutes nues, avant de prendre leur bain. Et elle a fait des photos. Un employé du magasin de photos au cerveau bien lavé, et lui-même bien zélé, l’a dénoncée et elle a eu la surprise de se faire arrêter par la police en sortant de l’école.

On peut en rire sauf si on est Marian Rubin, mais quand on habite là et qu’on a encore de l’innocence dans le système, on en rit les dents serrées, portes et fenêtres closes. Car lorsque mon neveu m’a envoyé par email des photos de son voyage au Cambodge, celle qui représentait un envol d’enfants radieux et nus vers la rivière avait provoqué un commentaire de mon mari: » Il faudra l’effacer de ton pc! »

Pas d’enfants nus et heureux sur les plages, pas de bébé sur sa peau de mouton, les fesses rebondies à l’air, pas de petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle, pas de déjeuner sur l’herbe avec une bonne bouteille de derrière les fagots … L’innocence du paradis terrestre a bel et bien déserté ces lieux. Et quand d’une chose naturelle on fait un fruit défendu, on attire les serpents. On voit le mal où se trouve l’innocence qui devient alors la proie des bigots et des serpents.

Et les deux tuent avec la même férocité.

On se protège comme on peut …

Plongée dans le labyrinthe tortueux  de l’inconscient. Le mien du moins. Prenez votre bombonne d’oxygène et … plouf !

J’ai porté, au début des années ’80, un bikini qui m’allait très bien et que je détestais. Je le trouvais hideux et voyant. Vulgaire.

C’était mon bouclier.

Contre l’homme ! Je sortais d’une relation si traumatisante que je serais sans doute rentrée dans les ordres si je n’avais tant aimé le cinéma et l’aérobic à l’époque… Le mot « homme » équivalait à croquemitaine, créature de Frankenstein et Golem réunis. L’homme faisait partie de la tribu de l’ennemi, à fuir absolument. Ne pas écouter ni croire, ne jamais baisser la garde. Tirer sans sommation. Et naturellement, cet état d’esprit semblait faire de moi l’égal de la conquête du sommet de l’Everest par la tribu ennemie.

C’est une de ces lois de la nature qui ne cesse jamais de m’épater. La salle d’attente ne désemplissait pas.

Avec La-petite-Francine, nous allions souvent à la mer sur l’impulsion du moment, impulsion basée surtout sur les caprices du temps. Nous passions des heures délicieuses à bronzer, manger des crêpes et faire le tour de ce sujet de conversation complexe et inépuisable : les hommes sont des salauds. Oh, on avait dépassé l’amertume, on riait à perdre haleine. C’est tout juste si on ne s’échangeait pas des recettes pour les cuire à petits feux. Et même ceux qui nous plaisaient un peu passaient au mixer jusqu’à ce qu’on en soit définitivement écoeurées avant que rien ne se soit passé.

Je me souviens d’un informaticien qui me tournait autour comme une souricette autour d’un odorant morceau de fromage, et ma foi, j’étais bien un peu intéressée. Je me suis donc empressée de l’observer au microscope, et ai constaté qu’il avait les cheveux qui graissaient très vite, et en prime je n’aimais pas leur implantation sur la nuque. Ensuite sa soeur travaillait dans un magasin que je n’aimais pas. J’avais des méthodes infaillibles pour ma formule magique Vade Retro Satanas.

Et moi, pour aller à la mer avec la-petite-Francine pour nos joyeuses élucubrations Les hommes sont des salauds, j’avais mon bikini épouvantable en imitation peau de panthère, cette protection plus sûre qu’un cerbère et le mur d’un harem réunis, car les malheureux qui posaient les yeux sur moi n’avaient aucune chance : ils avaient mauvais goût ! Ciel, s’ils avaient mauvais goût… Jamais je n’aurais consenti à parler avec un homme qui aimait la peau de panthère en rayonne !

Ces artifices – il y en eut d’autres, car je n’ai pas gardé le même bikini pendant si longtemps ! – m’ont assuré les sept ans de solitude nécessaires à ma guérison. Sept ans de réflexion et de construction. Sept ans aussi d’amitiés féminines et même masculines puisque les amis ne sont pas des hommes, ce sont des amis. Ils ont le sexe des anges, et c’est bien rassurant…