L’amour ou l’argent? Les deux et plus encore!

J’ai travaillé pour une blonde qui avait la vocation, c’est indéniable. De quoi, c’est moins clair. Elle fut, le temps de passer une houppette en cygne sur le bout du nez, ma « boss ». Oui. Et j’ai survécu. De justesse.

Imaginez donc : j’étais secrétaire dans un établissement financier. Depuis que l’agence avait ouvert en 2004, seuls les meubles et moi étions encore là au bout de plus de 4 ans. Et ma plante offerte le jour des secrétaires, ne l’oublions pas. Mes patrons tombaient comme des mouches sous la pression et les exigences d’un marché impitoyable. Il faut dire que le recrutement se faisait, énergiquement, dans tous les types de backgrounds. De menuisier on vous balançait adorat’or de l’or et ses malh’ors.

Et alors que seule depuis une semaine je regrettais mélancoliquement la dernière victime de la machine à tri rentable ou jetable – il était délicieux, adorable, mon dernier boss alors, un Jamaïcain au visage de poupée et à la candeur d’un enfant , Miss Pink Tears est arrivée. Mignonne, je dois dire. Avec une valise rose, les joues roses, les cheveux blonds platine et un fou rire assez agaçant. Un grand hi hi hi hi idiot qui a vibré autour d’elle, souvent entrecoupé de larmes, pendant les 5 mois de notre calvaire mutuel.

Sa présentation officielle était la suivante :

Elle avait 33 ans. Avait étudié le droit à l’Université. Avait eu son propre business à New York City. Sa mère avait été dans sa jeunesse une pasionara politique de premier plan dans son pays natal, un de ces pays où revoluciòn rime avec pasiòn. Mais un jour, lasse et en quête de changement, elle était venue dans le Nord des Etats-Unis (pour un changement, il devait être d’importance. Pas de pistoleros ni de revoluciòn à soutenir…) et avait rendu armes et cœur en rencontrant le père de Miss Pink Tears, un businessman plein d’allant. Hélas, le sort s’était acharné, en ce sens que toutes les initiatives du père furent, l’une après l’autre, injustement vouées à l’échec, et le laissèrent sans un sou vaillant (j’ai ajouté le mot « vaillant » pour mon plaisir exclusif, car cette expression délicieuse a disparu). Il s’était sorti de cet abîme de honte en mourant prématurément. Notre blonde platinée, petite mère courage rose et laiteuse, fut désignée pour prendre soin de sa mère et de son frère, car la reine de la cartouchière et de la gâchette était devenue une sorte de belle du sud oisive,  uniquement douée pour faire de jolis bouquets de fleurs (mais vraiment remarquables! ) et un chimichurri divin. Le chimichurri est une sauce sud-américaine que l’on utilise pour les marinades de barbecues, et qui est en effet assez savoureuse car je me suis emparée de la recette, le seul avantage d’avoir travaillé avec Miss Pink Tears (on va se mouiller des tears très bientôt, patience!). Le frère n’avait pas fini ses études. Ils vivaient tous ensemble dans un appartement situé dans un immeuble de prestige avec vue sur l’Hudson, à un vol de canari de New York City.

La vérité a émergé morceau par morceau, car Miss Pink Tears était coutumière des sautes d’humeur et des crises de sanglots, en général commençant par je suis trop grosse, je ne me marierai jamais, continuant sur mon frère est un parasite qui fait des crises de nerfs dès qu’on lui demande de faire quelque chose, et enchaînant bien vite sur mon père a fichu tout l’argent de la famille en l’air, ma mère ne sait rien faire, et je suis trop grosse et ne me marierai jamais …

La vérité, donc, la voici : elle avait bien entrepris des études de droit, mais les avait interrompues au bout d’un an de guindailles et de cocktails. C’était une sorte de longue vacance au Country Club, m’a-t-elle avoué après quelques verres de vin blanc dégustés (sans moi, moi je travaillais…) à une terrasse un jour qu’il faisait trop beau pour travailler. Son business à New York, eh bien … ma petite sœur faisait le même à 15 ans en le qualifiant de débrouille : Pink Tears faisait des bijoux de plastique qu’elle vendait à la sauvette sur une table pliante dans Central Park dont elle s’enfuyait avec d’autres businessmen comme elle dès que la police faisait sa descente. La pasionara, après 34 ans aux Etats-Unis, ne parlait toujours pas l’anglais, et n’aurait donc jamais rien su faire d’autre que ses bouquets et son chimichurri. Son businessman de mari, elle l’avait rencontré chez le coiffeur où il était alors représentant en … perruques. L’immeuble avec vue sur l’Hudson avait été prestigieux dans les années ’60, et était devenu un coupe gorge légendaire dans un quartier dangereux dont on n’osait sortir après le coucher du soleil. Le frère n’avait pas fini ses études et ne les finirait jamais car c’était un voyou.

Elle venait travailler avec des talons aiguilles en verni noir et un énorme béret alpin rose posé de guingois. Franchement, elle était mignonne même si pittoresque. Un tailleur noir au décolleté peu sérieux qui ne cachait rien de ses rondeurs les plus attrayantes. Elle voulait des attaches–trombones roses, et enlevait ses chaussures pour montrer aux clients qu’elle s’était fait mettre du verni rose sur les ongles des doigts de pieds. Elle travaillait très peu, et me téléphonait d’un pub ou l’autre pour me dire qu’il faisait trop beau pour rester au bureau, qu’elle buvait un bon verre de vin blanc avec un monsieur charmant, ou bien elle se promenait dans les avenues chic et me commentait depuis son GSM que oh les gens doivent être riches ici, les voitures sont chères et la pelouse est bien entretenue… Parfois je voyais entrer dans le bureau un type à la tête de hit-man qui demandait après elle, et elle me disait « heureusement que vous étiez avec moi, il me fait peur, je n’aurais pas dû lui dire où je travaillais… ». J’avais peur aussi. Avec le nez d’un chien à cadavre devenu chien à argent elle allait manger dans un restaurant notoirement repaire de mafieux, où elle jouait les oies blanches et se faisait pousser en balancoire en gloussant comme une communiante saoule par des tueurs dans le jardin. L’argent n’a pas d’odeur, c’est une vocation, je viens de vous le dire.

Mais que faisait-elle donc dans ce bureau financier, vous demandez-vous ? Elémentaire, mon cher Watson : elle espérait rencontrer un mari riche, un client ingénu qui aurait franchi la porte pour lui demander de l’aide à investir son argent et aurait perdu la tête et ses biens à la vue de son décolleté abyssal et de ses petites joues roses si touchantes. « Pensez-vous que je rencontrerai un homme riche ici ? » m’a-t-elle demandé le deuxième jour de son entrée en fonction … Mais être riche ne suffisait pas. Il devait être beau, pas un poil de graisse, si possible orphelin de mère, sans enfants. Et comprendre qu’elle n’aimait – ne savait – pas cuisiner. Vous m’en donnerez une douzaine, des comme ça… Du coup on comprend mieux son attirance pour le restaurateur mafieux…

Un jour, à la recherche d’une complicité entre femmes des plus charmante, elle m’a prêté un livre. Comment crasher les soirées de milliardaires et se faire épouser. Je l’ai pris, pensant qu’il s’agissait d’une de ces amusantes comédies pour Bette Midler and Co, mais non, il s’agissait vraiment d’un mode d’emploi pour se faire remarquer et épouser par un milliardaire. Plus vieux il était et plus simple ça serait, évidemment. Les trucs éculés du genre renverser son sac, perdre un foulard, tomber et pleurer, se renseigner sur les restaurants qu’il fréquentait et s’y rendre pour trébucher sur sa chaise, tout était envisagé. De temps en temps ça doit même marcher… Elle s’arrangeait, à force de flateries, pour côtoyer quelques vieilles momies effroyables aux cheveux roses, oranges ou verts, couvertes de bijoux gros comme des caramels, et riches, afin de ramasser les miettes d’amants éconduits, et elle est toujours dans ce cercle, les momies de plus en plus plissées (mais les lèvres, ouh les lèvres, de vrais derrières d’orang outang en rut..) et elle avec sa marque de fabrique, le béret rose. Et les pinky tears je présume…

Je pense que j’aurais dû demander une prime pour avoir tenu 5 mois avec elle… Une horreur ! Quand elle est partie, elle a emporté – dans sa valise rose – le papier de toilette car elle l’avait payé… J’ai vu sur Internet qu’elle a repris son ancien « business » de bijoux de plastique qu’elle vend toujours à Central Park, mais maintenant, elle auréole sa prestigieuse légende du fait qu’elle vient du milieu de la haute finance et a perdu son travail à cause de la crise

 

Publicités

Sur mon tremplin, moi… je m’balance

Mon éditeur – Chloé des lys – est un « petit éditeur » belge. Qui, tel un frêle roseau discret, a résisté à bien des tempêtes, a creusé le sol de racines qui ont du mordant, et a vingt ans, oui, vingt ans. Petit éditeur ne veut pas dire petits auteurs, petits bouquins moches, petit boulot, petit tout… ni petite Belgique.

Il y a des reproches à faire et on les fait. Certains sont justifiés. Comme ils le seraient ailleurs. Je suis avec cette maison depuis 2008, année de publication de mon petit premier.

Le plongeur d’Idel Ianchelevici, 1939

Les choses prennent leur temps, oui. Une équipe de bénévoles qui ne vous coûte pas un sou et se dévoue pour l’amour du livre et l’attachement au maître de maison, c’est quand même bon signe et mérite… du temps. Le temps qu’il faut. Le comité de lecture a une lourde tâche, et lit soigneusement ligne après ligne, signale les fautes, les incohérences. Ne se contente pas de parcourir d’un œil mi-clos et soupçonneux les quatre premières et dernières pages pour répondre d’un ton blasé que ça ne correspond pas à l’esprit de la maison. Dans laquelle vous trouvez pourtant souvent de tout, même des esprits frappeurs ! Une graphiste compose les couvertures pour ceux qui ne savent pas s’en charger. Un blog diffuse nos nouvelles dans le  merveilleux monde web du livre… Les mails sont traités toute la journée. Oui, il y a des auteurs qui se révèlent « pas extraordinaires » (restons charitables), je bute sur quelques-uns moi aussi. Mais on les retrouverait ailleurs, en self-édition, ou chez un éditeur éphémère ou spécialisé dans le non-extraordinaire à tout prix. Ils sont là et veulent en être. Il suffit de ne pas persévérer dans l’erreur de les lire et les relire (oh que je suis méchannnnnte…). Et puis soyons objectifs : eux trouvent les autres très mauvais. Moi par exemple. Bon… ça gêne qui, finalement ? Succès ne veut pas dire talent et talent ne veut pas dire succès. Sans quoi Barbara Cartland aurait été une pauvresse, et il n’y a pas qu’elle…

Moi ce que j’ai aimé chez Chloé des lys, quand je les ai « trouvés sur le net », attirée à la fois par le nom aux accents romantiques et le fait que c’était « du belge », c’était cette petite phrase qui brillait comme un rai de soleil sur l’eau vive : notre ligne éditoriale est de ne pas avoir de ligne éditoriale. La maison se disait aussi vouloir être un tremplin pour de nouveaux auteurs qui ensuite seraient forts de ce premier ouvrage publié, leur carte de visite pour les cieux littéraires qu’ils espéraient toucher du doigt.

Et je ne dis pas que ça soit la seule bonne formule, la seule envolée ou plongeon possible. Ça m’est vraiment égal qu’on le pense ou non.

Par contre ce qui ne m’est pas égal, c’est la guéguerre sournoise menée entre éditeurs – les émergeants, ceux qui coulent, ceux qui font des ronds de jambe et flagornent comme des courtisans pour obtenir aides et crédits qui ne leur reviennent pas, ceux qui se prennent pour l’élite de l’édition et sont entre nous mon cher, ceux qui se disent à frais d’éditeur et ne le sont pas, ceux qui font des crocs-en-jambe aux autres. Ne parlons pas des groupes poétiques ou littéraires qui tentent de faire la loi à la manière mafieuse, de lever ou baisser le pouce comme des Nérons des lettres, la lèvre molle et méprisante prononçant un « pouh ! » muet pour disqualifier qui leur fait de l’ombre afin de pistonner le meilleur frotteur de manches du moment, ou le mieux introduit « politiquement parlant ». Financement oblige, pas vrai ?

Les auteurs ne sont pas, d’ailleurs, blancs comme neige non plus, en tout cas certains. Comme écrit dans un mail à quelqu’un, c’est parfois pathétique de voir à quelles bassesses on est prêt pour écraser, pousser, médire afin de se faufiler et faire son trou comme un ver dans le bois.

La jungle est féroce. Les salons bidons, les « concours » payants dont l’heureux gagnant est déjà élu et son prix payé par les gogos concurrents, les fausses « amitiés » pour s’emparer des adresses du fan-club d’un autre auteur et s’y introduire avec un joyeux Hello, je suis ami de et je vous ai remarqué tout de suite, votre supériorité est aveuglante et j’en suis encore sur le derrière… c’est varié et jamais monotone !  L’ennemi a mille visages et est embusqué dans toutes les ouvertures. J’ai le bonheur d’avoir toujours eu un tempérament anti-clique et d’avoir bonne mémoire : qui m’a fait un mauvais coup un jour paiera la note un autre jour, et en attendant… bonne route.

Et surtout, l’avantage de tout ça, c’est que les vrais liens que l’on forme sont comme une belle résille d’or. Tout y est propre et honnête. Et on peut soupirer d’aise et se dire qu’on a une bien belle famille, chez mon petit éditeur ! Et puis, les années passent et je reste sur mon tremplin, non que j’aie peur de sauter, mais j’adore ma piscine champêtre bordée de lys…

Un monde multicolore

Mon grand-père était acheteur de laine. Verviers et la laine, c’était une longue histoire d’amour qui passait de génération en génération et unissait les familles comme un tissage bien serré – et bien chaud. Même les kilts écossais y étaient tissés, c’est dire, et des liens amoureux aussi puisque mon arrière-grande-tante Léonie a épousé son vaillant homme des Highlands…

Les mêmes noms se retrouvaient depuis plusieurs générations, unis à d’autres même noms. Les réputations n’étaient plus à faire. Et les Verviétois s’en allaient pour affaires avec leur famille, leurs enfants voyaient le jour sous d’autres cieux et revenaient en visite après de longues traversées en bateau, ahuris devant ces familles qu’ils découvraient et qui ne ressemblaient pas aux visages basanés de leur quotidien.

L’oncle Edouard fumait le cigare, se souvenait encore mon père – Crevette –  et le hall de la maison de son grand-père maternel Henri était gigantesque. Rien à voir avec la leur, aux formes simples et proportions modestes d’Uruguay. L’oncle Charles racontait des plaisanteries dont il ne saisissait pas le sens – du genre « voyons Jacquie, peux-tu deviner combien de petits pois il y a sur ma fourchette?» – et en général tous les adultes tentaient d’intéresser ce petit garçon quelque peu perdu malgré tout. C’est en Belgique qu’il a fait son premier voyage en train et il était émerveillé devant les talus verts et fleuris, si différents du décor de ses jours à Montevideo.

Et la vie était tout autre d’un côté à l’autre du monde. On ne mangeait pas la même chose. Le climat n’était pas le même. Les faits divers non plus. D’un côté on avait envoyé l’aînée à Sainte Julienne au mariage de la pauvre petite X*** dont le père n’avait cessé de pleurer pendant toute la cérémonie à laquelle personne n’était venu ! (La pauvre petite X*** était-elle enceinte et forcée de se marier ? Le mari était-il peu recommandable ?) et de l’autre Albert devait son salut à un Indien dans la pampa…

Pocitos, 1920

Car Albert, mon grand-père, s’est un jour égaré dans la pampa. Il était à cheval, et la nuit était tombée. Pas de vraie route, juste une vague piste qu’il avait quittée sans le remarquer. Une lueur au loin l’a attiré, c’était une petite maison rudimentaire habitée par un Indien qui lui a cédé son lit et qui, le matin, l’a accompagné sur son cheval jusqu’en vue du prochain bourg qui le remettrait sur la bonne direction…

Et le même Albert rapportait à la maison des anecdotes du genre « j’ai logé dans un « hôtel » où une petite pancarte demandait aux caballeros d’enlever leurs éperons pour dormir… Et racontait comment la laine arrivait en ballots tirés par des boeufs…

Transport de la laine

Les badinages avaient décidément un accent différent même s’il s’agissait de la même famille…

Une ruche généalogique

Lancée dans la mise en ligne de la généalogie familiale, mon regard change sur bien des choses.

Mes parents – Lovely Brunette plus que mon père car elle y a consacré les 10 dernières années de sa vie, et au vu de son travail soigné, je dois admettre qu’elle valait bien plus qu’on ne le lui avait dit – ont laissé des tableaux généalogiques, photos et recherches au sujet de leurs ascendants. Pourquoi ? Pas pour découvrir que nous descendons d’une lignée épatante, mais d’une lignée… éternelle, qui a commencé dans les cavernes (et là on ne sait rien… peut-être y-a-t-il quelque part l’empreinte de la paume d’un lointain troglodyte dont je partage l’ADN sur une paroi de calcaire…) et, de plus sains en plus sains, a étendu sa ramure jusqu’à moi, qui suis, comme nous le sommes tous, issue des plus résistants, les autres branches ayant péri les unes après les autres.

Ces papiers risquant fort de disparaître un jour, mais aussi et surtout le temps et la passion que ces recherches ont occasionnés, me voici donc faisant la part du boulot en transposant tout sur un site de généalogie en ligne.

Si nous avons notre lignée aussi aisément traçable c’est que nous étions vraisemblablement parmi les lettrés, qui tenaient leur comptabilité familiale sur les premières pages de la Bible et chez Monsieur le curé. Nous étions fermiers, propriétaires terriens, bourgmestres, meuniers (un métier qui reçut ses armes officielles), conseillers municipaux, baillis, membres de ceci ou cela. Des particules n’avaient rien de nobiliaire mais indiquaient la provenance, et parfois si la famille de l’épouse était mieux assise, l’époux ajoutait ou prenait le nom de l’épouse.

Des bourgeois ou petits nobles, avec l’argent pour s’assurer une table bien garnie, des ou un domestiques, une santé convenable. Ils ont presque tous vécu jusqu’à un âge très respectable, que ce soit en 1500 ou en 1900, on a des septuagénaires et octogénaires en grand nombre. Alors je ne sais trop quelle charge de travail couvraient les messieurs, mais en ce qui concerne les mesdames… leur occupation était être enceintes et accoucher. Et puis recommencer. Des suites de quinze enfants sont la norme, un après l’autre comme les boules au loto.

Enceintes pendant 15 ans au moins. Et après tout ça, elles vivaient jusqu’à 79, 85 ans… Et elles ne devenaient pas toutes des éléphants en robe noire pour autant, j’ai des photos où les malheureuses sont sanglées dans une gaine qui devait leur couper la respiration et le transit intestinal avec élégance et dignité.

L’épouse n’est pas forcément plus jeune que l’époux, ni jeune tout court. J’ai trouvé peu de mariages de vieux barbons avec des tendrons. Certaines sont d’un an ou deux les aînées du mari, d’autres frôlent la trentaine, l’odeur rance de la vieille fille erre. Des compromis ont dû être faits, vous n’êtes pas de notre rang mais notre fille commence à jaunir alors, si vous promettez ceci ou cela… qu’en dites-vous ?

Un de mes aïeux a été condamné à mort pour avoir assassiné un avocat à Anvers. Un autre est mort en exil. Une autre a, à son époque, donné de la conversation et des nuits blanches à toute la parenté en épousant, en troisièmes noces, un mulâtre qu’elle a suivi à la Guadeloupe. Ah l’amour !

Il y a des noms qui changent, comme un certain Schwartz qui devient Lenoir et puis Le Lieutenant car il était Lieutenant d’une Altesse quelque part, et enfin le nom s’est stabilisé sur Lieutenant. Les prénoms sont aussi source de oh et ah : Juwette, Collienne (un nom d’homme, oui oui…), Rass (qui serait « Erasme »), Tysken, Welt. Les noms de famille fleurent le champêtre si on remonte assez haut : De la caille, Aux Brebis, Le Pourceau (qui « fleure » un peu fort malgré tout), De la Forge… Ou bien la mention « dit le… » suit le nom officiel, comme Lenoir dit le Lieutenant.

Mon aïeul le plus excitant est le sanglier des Ardennes, Guillaume de la Marck. Lovely Brunette nous le décrivait au même titre que Peter Pan ou Eric le Rouge, et nous le présentait comme « une sorte de Robin des Bois » qui prenait l’argent des riches pour le donner aux pauvres. En fait je pense qu’il le prenait pour lui et les siens, et a eu des soucis car il payait ses troupes avec de fausses pièces d’or, bref, la légende est bouillante mais sans doute encore loin de la vérité. Elle était idéaliste, Lovely Brunette. J’ai bien dit troupes, oui, car le sanglier des Ardennes faisait la guerre contre les grands de l’Histoire d’alors. Nous étions très fiers. Lorsque le film Quentin Durward est sorti, nous sommes fièrement allés le voir, en famille. Robert Taylor et Kay Kendall nous auraient attirés, pensez-vous ? Que nenni ! Nay ! Nous étions là, guidés par Lovely Brunette qui nous affirmait que tous les enfants n’avaient pas la chance d’avoir leur ancêtre dans un film. Même si à la fin du film on l’y décapitait après un combat magnifique dans le clocher de Maastricht. Robert Taylor (nous n’avions rien contre lui, il était « le bon » du film, et notre cher sanglier était « le mauvais mais tout le monde se trompait ») échangeait le fer contre notre barbu d’ancêtre, interprété par Duncan Lamont que personne ne connaît, qui perdait et dont on apportait la tête au roi dans un panier d’osier.

Ça, c’était beurk et un peu exagéré, on aurait aimé réécrire l’histoire…

Mais il nous permettait de dire à Lovely Brunette qu’on voyait bien que son frère descendait d’un « porc sauvage »…

Les petits délits font les grandes rivières de sang

Julie Van Espen aura toujours 23 ans. Sa vie se trouve bloquée à cet âge parce que, partie pour rencontrer des amies à une fête un samedi en fin d’après-midi, elle a pris son vélo et sa bonne humeur, et toute sa jeune beauté, et que tout ça a été une trop belle aubaine pour un violeur récidiviste en liberté.

Les détails sont dans la presse.

Alors qu’on se sent moins concernés  – à tort mais ça rassure de se dire qu’il suffit de ne pas se mettre dans des situations de danger – par quelqu’un qui finit mal en mauvaise compagnie, dans un quartier lugubre à une heure indue, le tout couronné de drogue ou alcool, lorsqu’on peut malgré tout se faire assassiner en plein jour le long d’un canal parce qu’un prédateur s’y promenait aussi… on se sait tous en danger.

Je ne vais pas refaire la loi, ou pointer du doigt incompétence, manque de moyens, d’effectifs, de bon sens. Ça se fera bien sans moi, et j’espère surtout que ce drame qui n’avait aucun des ingrédients initiateurs habituels sera le départ de changements dans la législation ou la procédure.

Car en effet, le viol n’est pas considéré comme une vraie violence, tout comme les violences conjugales.

Oh, mais elle avait quand même couché avec lui avant ça, ce n’est pas vraiment un viol, de quoi se plaint-elle ?

Enfin… vous voyez bien comment elle s’habille, non ?… Elle cherche les ennuis.

Elle l’a aguiché…

Dispute de couple qui a mal tourné, on ne sait pas ce qu’elle lui a dit, ou fait, et ça s’arrange toujours…

On minimise.

Mais qu’un employé se rue sur son patron et lui casse la figure, excédé par une remarque de trop, et là, on va tout de suite lui imposer de gérer sa colère, et le mettre au frais pour commencer. Pareil pour un citoyen furieux qui lance des œufs ou des tartes à la figure d’un élu décevant.

J’ai eu à faire appel à police et gendarmes (quand ces derniers existaient encore) pour me protéger de dangers ou violences réelles. J’ai eu droit à « allez madame, on ne va pas porter plainte ce soir, demain vous serez réconciliée avec votre mari… on a des choses plus importantes que ça à faire ! » (Oui bien sûr, si on favorise l’impunité des « petites violences sans importances » jusqu’à ce que petit cogneur devienne grand tueur, on a en effet du pain sur la planche…). J’ai droit aussi à « Madame, ce sera votre parole contre la sienne, vous feriez mieux de vous arranger entre vous, on a des choses plus importantes à faire ». Ou encore à « Madame, vous voyez bien qu’il ne va pas bien, vous êtes bien sûre de ne pas l’avoir provoqué ?».

Et je dois remercier ma voisine qui refusa de témoigner pour moi car oui, elle entendait des coups mais elle ne savait pas qui battait l’autre ! Et une patronne qui ne voulait pas non plus me venir en aide car elle avait peur qu’il se venge sur elle, elle ne voulait pas d’histoires… Et n’oublions pas ma propriétaire qui, alors que mon mari s’en allait enfin avec les sous en me laissant les hématomes, lui a dit « Vous allez voir vous allez être bien mieux maintenant ! ». Devant moi.

Car on ne peut pas uniquement et toujours s’en prendre à la justice, aux policiers, sans tenir compte de tous ceux qui savent, assistent et tournent la tête, hommes ou femmes. Ne nous en mêlons pas.

Ici, dans le cas de Julie, les parents de l’assassin avaient senti qu’il ferait quelque chose de pire encore que ses méfaits habituels, le vol, les menaces, le viol. Ils l’ont signalé et encore signalé. Mais on a … attendu.

Et les braqueurs de banque, les terroristes, les serial killers et autres monstres du crime ne se sont pas réveillés brusquement à 20, 25 ou 30 ans avec la décision d’aller jusqu’au bout. Ils y sont arrivés pas à pas, ils ont cogné leur mère, leur sœur, les plus petits en classe, ils ont volé les goûters et les baskets, ils ont torturé le chat du voisin et brûlé vif le chien de leur oncle, ils ont menacé leurs instituteurs et leurs petites amies, ont crevé les pneus de qui les avait réprimandés. Et puis plus tard ils ont cassé les dents de leurs fiancées avant de les violer avec leurs copains pour leur apprendre qui était le maître, ils ont kidnappé le petit garçon un peu simple d’esprit du quartier pour acheter une mobilette avec la rançon, ils ont mis la vidéo de leurs ébats avec les filles en ligne. Mais toujours, on avait des choses plus importantes à faire… (et des avocats ont vêtu leur plaidoirie et jeux de manches d’enfance difficile, de famille décomposée, de difficultés d’insertion, quémandant une dangereuse clémence et effaçant d’un coup tous les efforts de ceux qui s’en sont sortis avec le même jeu de cartes en main…)

Est-ce gérer le comportement « humain » … en bon père de famille ?

Ne disait-on pas que qui vole un œuf vole un bœuf ? De nos jours on ne lève le doigt ni pour l’œuf, ni pour la fermière, ni pour le bœuf d’ailleurs, car il n’est qu’un animal. On attend qu’on vole un missile ou la voiture d’un personnage important.

Ils vécurent heureux ou s’adaptèrent…

J’aime évoquer les mariages d’autrefois, et bien entendu principalement les mariages heureux. Des gens qui avaient pu choisir – et bien ! – leur conjoint, ou qui avaient eu la chance qu’on le leur ait choisi avec une tendre attention au point que l’amour était venu secouer ses ailes sur leur union. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, le divorce signifiait la mort sociale pour la femme. Une option à peine meilleure que la mort tout court. Il continue, quoi qu’on en dise, à être souvent un chaos pire que ne l’était le mariage imparfait.

22 5 19 - Mariage A et S

Il y a pourtant eu des femmes qui, dans leur passion adultère comme l’audacieuse Ellen Roosval ou dans leur trop intense besoin de liberté comme la fabuleuse Edith Wharton, ont trouvé le divorce préférable à un mariage qui les éteignait. Préférable et… porteur de bonheur! Mais elles avaient le bénéfice d’une bonne éducation, et surtout de faire partie d’un environnement artistique, plus tolérant et indépendant d’esprit. Dans le cas d’Edith Wharton, une bonne fortune est certainement venue à point aussi…

Beaucoup d’autres sont tout simplement devenues mères et puis grands-mères, à défaut d’avoir un quelconque intérêt humain aux yeux de leurs maris qui, entre « ma femme », « mon chauffeur » et « ma nouvelle Minerva » ne voyait qu’un accord de différence. C’est dans ce rôle maternel qu’elles ont cherché à oublier le mépris, les trahisons, la dilapidation parfois de leur fortune. Ou elles ont eu recours au laudanum, ce « médicament pour les nerfs » qui faisait d’elles des fantômes sans souffrance.

Et d’autres encore ont soumis des maris trop faibles et mal armés contre leur guérilla invisible aux yeux des tiers mais absolument implacable. Le plaisir d’être crainte en secret dépassait la déception de n’avoir pas été vraiment aimée.

Les maux du mariage étaient les mêmes qu’aujourd’hui, mais on les vivait autrement. Et si la révolution sexuelle a enlevé certains stigmates de la vie féminine elle a aussi, bien souvent, éradiqué le respect, la patience et le pardon du mariage. Et quand je parle de pardon, je parle de ce qui est pardonnable. Ce qu’on ne peut pardonner, autant l’admettre et mettre fin à un mariage qui a fini son parcours avant que d’y mourir de rancoeur ou de remords.

C’est pourquoi j’aime jeter un coup d’œil sur ces mariages d’autrefois. J’en ai connus de bien mauvais, et pour ceux-là je regrette que les femmes qui y étaient injustement emprisonnées n’aient pas eu une autre possibilité que de supporter, supporter, et attendre la mort. La société n’en aurait fait qu’une bouchée – menée d’ailleurs par les autres femmes malheureuses en tête, hurlant que si elles l’avaient bien supporté… les autres pouvaient s’en accommoder aussi. Quant aux maris, eh bien eux aussi avaient leur joug mais heureusement pour eux il était plus « normal » alors d’avoir une « double vie », la seconde aidant à supporter la première.

Mais dans toute une partie de ma famille, on avait de bons ménages. (J’ai fait mentir la tradition…). Et naturellement, je n’ai pas l’illusion que c’était une valse ininterrompue, les yeux dans les yeux, l’éventail coquin ne cessant de battre que le temps d’une nouvelle grossesse.  Il y a sans doute eu des infidélités avérées ou soupçonnées, des froideurs, de l’autorité mal exercée, des maladresses, des exigences, des devoir conjugaux accomplis par devoir, des excès…

Mais si le respect avait été bien enraciné ainsi que la patience, et qu’une maman avait su comprendre les larmes et la fureur d’une fille aimée et blessée par un gendre que pourtant elle aimait bien, elle… on laissait passer l’orage. Et plus on arrivait à aplanir d’obstacles, et plus était on unis. Amis. Avoir vraiment pu pardonner, ça soude. Au contraire, dire qu’on pardonne sans le vouloir ou le pouvoir, habiller pour l’autre et les témoins de la faute son visage d’une rancoeur tenace, et son corps de maux perpétuels qui sont la faute de l’autre… ça divise bien plus qu’une séparation propre. Et les raisons de rester malgré tout sont toutes aussi révulsives les unes que les autres.

En vivant trop vite, on vit mal. C’est le temps qui rend les bonnes choses succulentes, comme les fruits dans l’alcool et le cassoulet qui a cuit longtemps. Quant aux mauvaises choses… le temps les rend vénéneuses.

 

 

Silence, les administrateurs anonymes !

Et voilà… Le terrible brasier de Notre Dame est, lui aussi, l’occasion pour les gestionnaires anonymes et non-qualifiés d’expliquer à leur lectorat de mécontents tout ce qu’il faudrait et ne faudrait pas faire. Les aides arrivent sous forme de bois, d’expertise, de travail, d’élans du cœur, le monde s’émeut et vibre, sauf nos enragés perpétuels qui hurlent à la trahison en rameutant derrière eux les bien-pensants des autres causes. On aurait dû, on aurait pu, on devrait.. c’est UNE HONTE, une exposition écœurante d’EGOISME. Ils en transpirent, tiens, là, derrière leur écran avec leur tasse de café ou leur ballon de rouge, si ça continue ils vont avoir des aigreurs d’estomac. Ce monde les dégoûte, et en avant qu’ils en dégoûtent tout le monde, leur expliquant que pour nous, les victimes de la mondialisation, de l’exclusion, du capitalisme, de l’eugénisme, du racisme, du sexisme (et leurs cohortes), on n’aurait pas levé le petit doigt ni récolté trois centimes… Qu’on peut crever, tiens… autant le dire franchement !

 

On peut toujours faire autre chose que ce qu’on a choisi de faire. Chaque option fait des heureux et des exclus. Chaque décision est discutable. L’argent qui vient ici ne va pas ailleurs. Mais n’est-il pas bon aussi de contempler l’enthousiasme, le rassemblement ? De voir ce qui est fait, qu’on agit, qu’on se mobilise. Que des malheurs, des mendiants, des sdf, des crimes, des riches sans cœur et des enfants joyeux, Notre Dame en a vus par milliers sur son parvis au cours des siècles, et elle est toujours là. Nous passons, les « choses » passent moins vite et sont un lien.

Les réseaux sociaux sont véritablement une porte ouverte sur le monde si on s’en tient à quelques petites règles de prudence : se méfier de qui on accepte comme « ami », ne pas user ses phalanges à donner son avis aux hyènes qui ne sont là que pour le mettre en pièce (et après tout, on s’en fiche, non, de ce que pensent de nous des gens que nous ne connaissons pas… ), ne pas agiter et ne pas s’agiter. Sans quoi c’est The Hell Gate, ni plus ni moins. Car si on peut ne pas être de notre avis, et nous offrir ainsi une occasion de nuancer, de corriger le nôtre ou celui d’autrui, la plupart de ces justiciers bavant de l’acide ne sont pas dans l’échange mais l’imposition, on ne discute pas la moindre virgule de ce qu’ils ont écrit, un « oui mais » avec un petit doigt levé et hop, on vous le coupe, le doigt !

Les névroses sortent à découvert. Les monstres ont la parole et la donnent à leurs suiveurs terrifiés, qui n’osent même plus montrer qu’ils ne sont pas si certains que ça…. Les têtes tombent vite ! Les invectives presque bibliques s’abattent sur les traîtres…

Et pourtant, quoi qu’il y ait derrière les offres de bois, de main-d’œuvre, de savoir-faire, d’argent… pour rendre sa splendeur à Notre Dame, eh bien tout simplement je me dis que la vieille dame mérite qu’on la câline et répare, elle qui a certainement réparé bien des chagrins. Quand l’Arno est sorti de son lit à Florence, je me souviens que mon école avait signalé une demande d’étudiants qui auraient passé leurs vacances à nettoyer les murs et sauver ce qui pouvait l’être. À l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas.

Et personne ne s’est vu reprocher de ne pas avoir utilisé son temps et énergie à faire autre chose « de tellement plus utile »….