Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

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Snapshots, racontez-nous la vérité

Quelle chance nous avons d’avoir, au moins, des photos, pour deviner quelque peu l’essence de notre arbre généalogique. Bien entendu, la plupart des portraits officiels ne disent pas grand-chose de personnel : on sait qu’on a mis « ses beaux atours », qu’on est soigneusement coiffés et positionnés pour donner l’idée qu’on veut donner, justement :

Jeune fille bien mise et à marier, qu’en pensez-vous jeune homme ?

Famille déjà bien bénie par de nombreux enfants (sages, ça va sans dire), à l’intention d’un grand-père qui vit au loin ;

L’épouse, corsetée, coiffée en bandeaux, la jupe à cerceaux d’un tissu que l’on sait précieux et confié à une couturière irréprochable ;

Le couple cinquantenaire, encore beau ma foi, n’ayant pas de raison pour sourire bêtement sur un portrait destiné à toute la descendance et la parenté en général ;

Vieux monsieur ayant réussi comme nous en assure le monocle, la fière moustache, le port de tête distingué…

Mais il y a parfois ces trésors un peu plus sur le vif, exploits des premiers photographes amateurs qui mitraillaient la famille pour en montrer la vie. Sous les portraits officiels, bien dissimulés, les regards et les rires.

Je proviens d’une famille dont les membres étaient très souvent « au loin » et qui donc avaient le devoir de documenter leur existence pour les autres, ceux à qui ils manquaient – et qui leur manquaient. Et d’une famille qui, finalement, aimait la photo. Edmée, la terrible Edmée, avait toujours deux appareils en bandoulière, ce que Lovely et moi appelions « son cœur croisé » car elle en avait un de chaque côté. Elle avait toujours aimé la photo ainsi que de petits films impromptus. Mon autre grand-mère Suzanne a reçu un bel appareil pour ses 15 ans et a pris des « leçons » de développement avec une de ses tantes… Mon Papounet a eu son premier appareil à 13 ans et clic cliquait sur tout ce qui bougeait. Lovely Brunette ne partait nulle part sans « son troisième œil » comme on le qualifiait – on avait le goût des surnoms, je pense que tout le monde l’a désormais remarqué…

Mais grâce à ce hobby de toute ma famille, j’ai de petits trésors :

La grotte de Thiervaux

La grotte de Thiervaux

Ma mère (la petite à l’avant-plan) et ses deux frères devant « la grotte » à Thiervaux, grotte qui était au bord de l’étang. On y voit les deux petites bonnes, bien jeunes, qui venaient de la partie germanophone du pays. Plus rien de tout ça n’existe, ni gens ni grotte ni étang… juste cette photo. Ils existaient bel et bien, j’imagine qu’un jour les petites bonnes se sont mariées et ont eu une famille, ma mère et un de ses frères ont eu des enfants. L’étang a été asséché, la grotte artificielle démontée. Or, sur la photo… tous ont un avenir.

 

Ici, la cabine de bain le long de l’eau blanche à Nismes, Viroinval aujourd’hui. Mon arrière-grand-père Henri – quel bel homme il était ! – avec ses deux filles Yvonne et Suzanne, et tous ses petits-enfants, dont Papounet est à l’avant-plan, et mon futur parrain un peu derrière, devant sa petite soeur Françoise que, à cause de son goût pour l’économie, nous avions surnommée Franc Suisse. J’ai encore connu cette cabine de bain, ses odeurs, l’emplacement pour la barque, les nénuphars qui abondaient à cet endroit tout comme l’odeur de la menthe quand on courait dans l’herbe, et les sauterelles vertes que j’attrapais – pour les relâcher.

 

Lovely Brunette à 21 ans, à Spa (Creppe), avec son chien Yanni. Cette photo est dédicacée en anglais par elle à un soldat américain dont je ne sais rien, pas plus que je ne sais pourquoi… elle lui est revenue ! Une épouse acariâtre peut-être ? Laissez mon mari tranquille, frenchie, il est à moi et les fers sont solides… C’est l’époque où elle échangeait de courtes lettres avec Jean Marais, au sujet de leurs chiens, Moulouk et Yanni. Ce qui était bien est que Jean Marais, bien entendu, joignait des photos.

 

Edmée-la-terrible, toujours elle, encore ravie de faire quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire. Elle semble sortir d’un puits, les mains répugnantes de je ne sais quoi, mais que diable, on ne fait pas la souillon tous les jours alors en avant Jules (sans doute lui, mon grand-père), c’est un instant Kodak, prends la photo qu’on en rie encore dans 100 ans. En tout cas, elle, elle ne cache pas son bonheur !

 

Et Suzanne – Zanne – en pension à Bonn, sur les toits ou presque. Photo d’amateuresse sans doute, une de ses compagnes de pension, elle a 16 ou 17 ans et un air mutin vraiment charmant (j’aime aussi son chemisier brodé…), tandis qu’une autre mime, dirait-on, un homme – ou une tyrannique gouvernante assez virile.

 

Quant à ces deux joyeux drilles qui galopent comme des mustangs sur des marches parées pour un mariage, je ne sais rien d’eux, j’ai leur photo je ne sais par quel mystère, mais le chapeau et leurs mines ravies vaut certainement le snapshot, et prouve que oui, derrière les portraits posés se trouvaient de gais lurons même en ce temps-là ! Peut-être les ai-je connus dans leur vieil âge, sous le nom d’oncle Machin et tante Chose, ou plutôt Cho-chose car je le rappelle… nous aimions les surnoms!

Mon bodyguard en robe rose

Une des premières choses que j’ai apprise en classe, c’était que j’avais un ange gardien. Rien que pour moi. On m’a même montré à quoi ressemblait un ange gardien, ce bodyguard invisible mais dévoué. Il avait une longue robe, toujours propre et au plissé lourd et régulier. Des pieds nus un peu roses (le froid sans doute) ; des cheveux coiffés sans artifice mais bien en ordre avec une raie sur le côté et quelques ondulations de bon goût ; des ailes de condor des Andes mais aux plumes presque éthéréennes, d’une blancheur délicieuse ; un visage aux joues roses (encore le froid…) et au regard sereinement attentif.

J’y ai cru avec toute ma confiance, et pendant tout un temps je me suis assise, lorsque nous étions à table, sur le bord de ma chaise pour qu’il puisse, lui aussi, s’asseoir et non pas rester debout sur ses pauvres pieds nus et refroidis. Lovely Brunette avait beau me dire « tu crois qu’il a besoin d’autant de place ? » je me dévouais et ne posais qu’une fesse.

Elle m’avait expliqué qu’il ne mangeait pas, sans quoi j’aurais pris soin de lui refiler en douce ce que j’aimais le moins, espérant que c’était le fin du fin pour lui. Mais non… j’ai dû vider mes assiettes comme une fillette bien élevée d’antan, sous peine de ne pas avoir de dessert. Tu n’as plus faim pour la purée de vieilles pommes de terre (beurk), donc on va te laisser passer sous le nez la semoule de blé avec le demi abricot en boite, hein

Maintenant… je dois dire qu’il a fait son travail avec patience et efficacité. Il m’a sortie de situations abracadabrantesques, m’a sauvée parfois, accompagnée et soutenue. Si je repense à certains épisodes de ma vie, je ne peux expliquer que par sa vigilance le fait que ça n’ait pas tragiquement tourné. Il me soufflait les mots magiques pour faire baisser la garde au geôlier, il me demandait de rester calme pour ne pas perdre la tête, il faisait de vrais tours de magie pour que ce qui était sur ma trajectoire s’en éloigne ; il a armé mes bras d’une force surhumaine par deux fois. Il a même hurlé très fort à mon oreille (et pour qui se demande son sexe, je ne l’ai pas vu mais sa voix est masculine) pour que je n’aille pas me précipiter dans un danger dont malgré toute son attention je ne serais pas sortie au complet : je me souviens par exemple de cette impression de grand danger imminent lors d’une promenade pourtant bien agréable autour d’un lac dans la Ramapo Reservation (New Jersey). Le pauvre s’égosillait, quelque chose de terrible allait arriver, il fallait partir tout de suite. Or ce n’est pas le genre de réaction que j’ai, la panique montant de rien du tout. Et là j’ai eu tellement peur que mon mari et moi avons rebroussé chemin au petit trot. On n’a jamais su si quelque chose était arrivé là, mais je reste certaine qu’un sale truc était aux abois.

Il a aussi parlé à un de mes amis qui, excellent conducteur n’ayant jamais eu un seul accident en 50 ans de conduite, a eu l’impulsion de ne pas s’arrêter au rouge, mais plutôt de foncer. S’il ne l’avait pas fait, une voiture venant de la droite à toute vitesse et en zigzaguant se serait précipitée sur lui.

D’autres fois, il a perdu toute contenance et s’est métamorphosé en danseuse de samba au carnaval de Rio, agitant plumes et tout le reste d’une façon frôlant l’inconvenance : c’est quand il m’envoie des « prémonitions ». Il est fou de joie et me dit ça va marcher, c’est in the pocket !

Et puis, plus banalement, j’ai dit bien souvent « il y a vraiment un dieu pour les inconscients » en évoquant l’une ou l’autre mésaventure cocasse qui aurait pu être la dernière de ma vie si…

Alors ce petit billet est pour lui et tous ses semblables, nos amis au truc en plumes, discrets mais décidés à remplir leur mission qui parfois frôle l’impossible…

Les body-snatchers sont parmi nous

J’avais prévu un autre billet pour cette belle journée de soleil (sur Liège du moins…). Mais je viens de lire sur le blog d’une amie quelque chose qui m’a incitée à utliser celui-ci au contraire. Courage amie des montagnes… et tiens bon!

Il y a peu, l’avocat de Marc Dutroux exprimait l’idée qu’il était détenu dans des conditions immondes et était, après tout… un être humain.

C’est toujours l’argument final : c’est un être humain et on doit le traiter en tant que tel.

Mais qu’est-ce qui fait d’un être un être humain ? Le fait qu’il marche debout, parle, chante, est capable de construire autre chose qu’un nid ou une termitière, mange élégamment (parfois) avec des couverts, édicte des lois – et s’y soustrait (ou y soumet les autres…)? Ou est-ce sa pensée, attentivement tournée vers lui mais aussi vers les autres, avec le désir de s’améliorer ou tout au moins de rester aussi bien, mais surtout pas de basculer comme un ange déchu ? Ce grand désir d’accomplissement, de laisser si possible un peu de « mieux » derrière soi. Cette compassion, cette empathie, à des degrés différents certes, mais indispensables pour faire vraiment partie d’une humanité méritant ce titre.

Il n’y a pas que Marc Dutroux ou la longue liste de serial killers, assassins d’un jour féroce, tourmenteurs ricanant…

Il y a les nombreux monstres que nous côtoyons, ces « êtres humains » qui adorent humilier, user, dissoudre autrui par leurs remarques ou actions, les poussant parfois à la mort sans avoir l’air d’y toucher. Que ceux ou celles qui n’ont pas eu un chef de bureau ou de service tout à fait inhumain lèvent le doigt. Et leur cohorte de courtisans-espions-flagorneurs à la sueur fade qui flattent et flattent et flattent pour garder leur petite place de lèche-culs au chaud.

Oh, on va nous expliquer qu’ils ont eu la fameuse enfance difficile ou de nombreux coups durs (je me souviens d’une cheffe de service ignoble et détestable – et détestée – qui expliquait son caractère pimenté par le fait qu’elle n’avait pas eu d’enfants. Oh les petits veinards qui n’ont pas écopé de cette maman-là). Mais toujours trouver des atténuantes à ces gens qui hissent leurs malheurs comme une bannière pour qu’on accepte qu’ils restent nos monstres quotidiens est pratiquement négliger tous ceux qui se sont sortis d’autres enfances cauchemardesques et épreuves trop lourdes en restant…. des humains !

Il y a des explications qui ne représentent en rien des excuses.

Cette compassion mal placée me fait hérisser les cheveux. Même si on peut accepter, oui, que tout le monde n’est pas égal devant la souffrance, il faut bien également constater que tout le monde n’est pas égal dès la naissance : il y a les bébés qui sont déjà de vrais pervers dès leur arrivée parmi nous, et on ne peut pas encore accuser une enfance pénible.

Et donc… il y a des êtres humains qui ne possèdent pas le côté humain, que ce soit leur faute ou non, mais ce n’est certainement pas la nôtre non plus et si il faut de la patience et de la compassion pour réellement faire part d’une humanité ayant du cœur, je serais d’avis d’utiliser ces éléments pour qui peut s’amender à leur contact.

Dans ce cas on sème, on remet en place, on guérit peut-être un peu ou beaucoup.

Mais quand on ne trouve plus trace d’humanité dans les souhaits et possibilités de cet être malade, on n’est plus face à un être humain mais un body-snatcher.

A vue de nez… rien à signaler

L’instinct est une chose, la raison une autre. La raison fait taire l’instinct, lui explique qu’il faut de la patience, de la volonté, de la prudence, de la charité, de l’entraide, et souvent hélas aussi le goût du martyre…

C’est ainsi que les femmes battues le restent trop longtemps, battues. L’instinct, elles lui ont rabattu le caquet lors de la rencontre, soit qu’elles étaient trop amoureuses pour lui prêter attention, soit que déjà la raison s’est mise à caqueter : au moins ceui-ci, il est travailleur (succédant à un autre qui avait non pas un poil mais une brosse entière dans la main…) ; tu auras une vie confortable avec lui ; il est fou de toi, tu seras gâtée-pourrie-du-sort ; cette jalousie délicieuse est la preuve qu’il t’aime… Hélas le chant des sirènes optimistes opère, et personne n’est là pour ficeler la future victime à un mât le temps que passe la nef… Et puis pendant un temps chaque accalmie, accompagnée de promesses et de câlineries, est prise pour un signe vers le changement. Et donc on cache soigneusement ce qui se passe à l’intérieur des murs car ce qu’on désire pardonner ne le serait pas par l’entourage… Et ce qui se passe chez nous doit rester chez nous.

Mais vous le savez bien… une fois qu’un fauve a goûté au sang, il y revient comme on revenait à la chicorée Pacha dans des temps et circonstances plus sereins…

Il y a bien, oui, le chant contrastant de ceux à qui l’instinct dicte « mais dis-le lui, enfin, dis-le lui ! Arrache-lui ces œillères géantes » mais ce chœur est discret et étouffé par bien d’autres voix, et ne souhaitant pas perturber le bonheur, il commence aussi à timidement raisonner. Et à croiser les doigts : pourvu que…

Le rituel des doigts croisés ne marche jamais, qu’on se le dise… et si le sacrifice extrême se comprend, ces actes d’héroïsmes qu’on ne peut programmer et dont on est porteurs ou pas, le sacrifice quotidien pour rendre heureux quelqu’un qui ne sait comment l’être et sait juste comment serrer les chaînes pour garder sa proie dans l’illusion d’un amour, ce martyre-là est inutile et mène au drame.

« Regarde ce que TU me fais faire, il faut vraiment que je t’aime pour supporter que TU me mettes dans un tel état que je te tape dessus, moi qui suis un agneau partout ailleurs…. ».

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Et que dire aussi de ceux qui ont toujours été là, membres de la famille ou proches, des intimes… ? On n’a aucun instinct. On les connaît, on a grandi à l’ombre de leurs terrifiants caprices, de leurs mensonges éhontés. Leur mauvais caractère est légendaire, tout comme leur parade un tantinet parano (vous êtes encore tous contre moi comme toujours !!!…). On en rit. On apprend aussi à esquiver plus ou moins, on s’y attend, ça fait partie du personnage et des rencontres avec lui. On dit « tu sais bien comment elle est, il faut juste éviter un millier de sujets délicats ; tu le connais, depuis le temps, il vaut mieux lui laisser croire qu’il a raison pour avoir la paix… ». Mais on n’a jamais la paix et il semble toujours qu’on n’en fasse pas assez…

Et sans y avoir pensé, on est entrés dans le jeu : on cherche bien, au fil des années, à remettre « les pendules à l’heure » de temps à autre, mais à la fois lassé et amusé, parce que ça n’a rien changé depuis le tout début du début. Ou surtout, on laisse tomber. C’est tellement banal qu’on ne le remarque plus vraiment.

Or un jour… quelqu’un qui n’a pas le nez juste dessus vous dit « mais enfin… ce n’est pas normal de se comporter ainsi ! » et « bardaf ! » comme on dit en bruxellois, on accepte de penser ce qu’on ne voulait pas penser. On additionne les épisodes, on les met bout à bout et on a « the whole picture »… et c’est ignoble. Les années ont passé, ancrant les comportements d’une manière telle qu’ils ne s’extirperont pas sans aide professionnelle mais, par-dessus-tout, nuisent autant aux uns qu’aux autres, sans jamais rien améliorer.

Il faut alors mettre fin à un « lien »  qu’on a laissé devenir le jeu du chat et de la souris, par une innocente ignorance faite de patience et complaisance « pour ne pas faire d’histoires ». Il y a bien l’épine judéo-chrétienne qui nous accuse d’abandonner un être en souffrance qui peut-être ne saurait agir autrement, mais il s’agit d’un être qui s’est abandonné il y a longtemps, tout seul, et est tellement déterminé à souffrir qu’il mord toute main qui se tend. Mensonges, chantages, manipulations, vols, calomnies, tout est bon pour détruire. De ça, il a besoin : de victimes, d’auditoire, de compassion même si feinte. Pas d’amour, il ne sait qu’en faire. L’auditoire, les victimes… entretiennent le processus d’auto destruction.

Aussi, retrouver et donner la paix, c’est dire « ça suffit. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé ».

Chuuuuuut!

Et voilà qu’on arrivait à l’âge où on « était une jeune fille ». Les garçons, eux, faisaient des couacs aigüs avec leur voix, et nous on avait de la poitrine naissante et les règles entraient dans notre vie. On nous mettait bien en garde contre notre mauvaise humeur de « ces jours-là » que l’on devait dissimuler à tout prix, mais à la maison Lovely Brunette insistait bien sur le fait qu’il ne fallait pas m’embêter.

Et on vivait ces jours-là dans la honte : personne ne devait soupçonner que nous étions réglées. Je laisserai de côté l’horreur des serviettes à laver, car je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître : les serviettes à jeter étaient un gaspillage et nos mères avaient survécu aux lessives et nous le ferions aussi. J’ai dû chèrement lutter pour que la mienne cède…

Et je me tairai aussi sur le drame des règles abondantes qui exigeaient que l’on remplisse notre cartable de serviettes de secours, de toile cirée pour emballer les souillées – pas encore de poubelles dans WC, la condition de femme se vivait dans le secret à tous les niveaux même si nous étions dans une école pour filles uniquement, et il fallait se débrouiller discrètement -, et de la difficulté d’obtenir le droit de quitter la classe et d’aller à la toilette pendant le cours, enfonçant le mur de la discipline de fer des chères-soeurs.

Il faut dire qu’à Lovely Brunette, on n’avait rien dit et que quand elle a eu tardivement ses règles en classe, elle a tout simplement cru être en train de mourir ! Rien de moins… Et comme elle était dans un pensionnat religieux, on l’a enveloppée dans une couverture pour la faire sortir de la classe comme une apparition honteuse, ajoutant à sa frayeur : elle était non seulement mourante mais elle choquait tout le monde…

Quant à son premier soutien-gorge, elle se l’est cousu elle-même en cachette car on ne parlait pas de ça

Il n’y avait qu’à la meilleure amie que l’on confiait en classe que… je suis T.IX ! C’était le code hermétique que mon amie Bernadette et moi avions imaginé : la première et la dernière lettre de Tampax (qu’on ne pouvait employer car on nous disait que les filles vierges ne pouvaient pas l’employer, le tampax. Comme personne ne savait ce qu’il en était, on s’abstenait). Le seul avantage de cet état peu agréable était qu’on avait une excuse toute trouvée – et invérifiable –  pour ne pas aller au bassin de natation ou à la gymnastique. On devait chuchoter cette confidence humiliante au professeur, sous les ricanements des autres qui savaient dès lors que nous vivions une journée d’impureté et de mal au ventre…

C’est pas ça… on ricanait aussi de la malheureuse fille un peu précocement développée qui dans la classe était la seule à avoir de la poitrine, et comme les soutien-gorge pour petites gorges d’adolescentes étaient rares, ladite poitrine faisait le balancier, faisant glousser les encore plates et extra-plates…

Bernadette et moi étions tix presqu’en permanence en ce qui concerne le cours de gymnastique que nous détestions, surtout si on devait sauter sur le cheval d’arçon – par contre nous aimions assez les espaliers. Et moi rien que de penser au terrible monsieur Bodeux au bassin de natation, ce fin psychologue qui pour faire passer ma peur de l’eau m’y a jetée en m’en dégoûtant à tout jamais et encore après, je me sentais tix, très tix, éternellement tix.

Plus tard, en vacances en Italie, alors que je refusais en rougissant d’aller faire trempette avec les autres et de me mettre en bikini, les Italiens, informés par des bataillons de mammas, de sœurs et de cousines, constataient sans étonnement « ah ! tu as tes règles » … oh que la vie était donc simple tout à coup ! Je pouvais même être d’humeur fragile… Je n’étais plus impure ces jours-là… j’étais seulement un peu nerveuse.

Jamais, toujours, pas question…

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Le serment du jeu de paume 20-06-1789 Merson Luc Olivier

Des serments qui n’ont de force qu’au moment où on les profère, et qui ne reflètent que l’intention à ce moment.

On aimera toujours, on ne quittera jamais… Avec le temps « aimera » devient souvent haïra, respectera, aidera, qui sont aussi des composantes liées à l’amour mais ne sont plus l’amour du jour du serment. Elles peuvent contenir le fumet de l’affection, ou le sens du devoir, mais amènent au domaine des concessions, domaine que l’on ne pensait pas un jour visiter. « Quittera » change pour abandonnera, délaissera, d’autres engagements importants mais qui ne sous-entendent pas que le cœur est resté attaché au cœur de l’autre.

Pas question que l’on supporte une infidélité. Jusqu’au jour où elle est là. Mille raisons peuvent faire qu’on la supportera et parfois mieux qu’on ne le pensait : on est loin d’être un cas unique ; on aime encore et désire patienter ; on n’aime plus mais on se cramponne à la représentation « Un mariage qui dure » ; on n’a jamais vraiment aimé et bien que l’on soit très vexé, après tout c’est le mariage qu’on a épousé et pas le conjoint ; on a peur de la solitude, ou on préfère supporter ça que se retrouver avec un seul salaire. Mais on supporte ce qu’il n’était pas question qu’on supporte. Pas tout le monde, bien entendu, mais beaucoup.

Pas question que l’on accepte un travail en-dessous de ses capacités. Et puis voilà que c’est quand même une meilleure option que ne plus pouvoir payer son loyer, ou de perdre le ressort du travail.

Jamais je ne vivrai avec un autre partenaire, mon indépendance est trop agréable. Et s’il est bon de se délecter des avantages liés à certaines situations au lieu de s’en plaindre, c’est une erreur de s’y enfermer. Un jour il se peut que la situation où vivre avec un ce lui ou une cette elle que l’on n’attendait plus se présente et l’indépendance sera revisitée autrement…

Avec le temps on évite d’être aussi affirmatif, et c’est alors que l’on se libère de ces interdits, de ces fils barbelés qu’on a enfin coupés après les avoir jalousement entretenus. On se fie à soi, à sa capacité de s’adapter en souplesse à la réalité que l’on a acceptée. En chassant d’un coup de pied ce qu’un jour on a proclamé avec naïveté.