Bilan, mon beau bilan, dis-moi qui est le grand gagnant

Ou la grande gagnante.

C’est étrange de constater que la vie saine des uns empoisonne celle des autres, parfois. Vient l’âge des bilans. Les années des grandes opportunités inépuisables sont loin derrière. Devant, l’acquis, la personnalité, l’état des lieux, et encore et toujours des opportunités mais plus discrètes et certainement pas inépuisables, car nous serons épuisés avant elles en tout cas.

Bouderie. Edgar Degas

C’est ici que la vie se regarde avec de pesants regrets ou bien, au contraire, avec la satisfaction de qui a passé une merveilleuse après-midi dans la cour de récréation : certes on s’est ouvert les genoux et le menton, on a déchiré sa robe ou sa culotte, on a pleuré et éventuellement aussi eu une dispute sonore, mais curieusement, ça laisse moins de traces au cœur que les éclats de rire, les confidences amicales, les jeux qui ont donné du piment à ces heures exaltantes.

On a vieilli. On a pris les rides qui vont avec ce phénomène incontournable. On est devenus un beau monsieur charmant et amusant, une dame d’un certain âge dont le sourire contient une longue histoire heureuse ; un vieux schnoque ou une vieille vipère flétrie. On encore, bien platement… un vieux, une vieille. Dont plus rien n’indique qu’ils ont été jeunes. Qu’ils ne sont pas nés vieux…

Et parmi ces vieux, vieilles, vieux schnoques et vipères flétries et autres « gens de notre âge », se trouvent des anciens jeunes que nous avons toujours connus, dont la vie a côtoyé la nôtre, ou l’a croisée et re croisée plusieurs fois. Et qui, effarés devant notre joie de vivre encore et encore, stupéfaits d’apprendre que nous avons des projets, des choses neuves à accomplir, nous sapent l’enthousiasme, nous donnent des avertissements funestes, nous rappellent notre âge. En personnes qui nous veulent du bien, c’est clair. En personnes qui nous mettent en garde contre nous-mêmes, n’en doutons pas.

Une épouse proche de son mari et de ses enfants, complice avec eux dans sa vie familiale, et en avant que l’on soupçonne, l’acidité rongeant l’estomac, que tout n’est certainement pas aussi rose qu’il ne semble. Les enfants, c’est connu, savent cacher bien des choses à leurs parents, tout comme les maris dont on ne se méfie plus… Un grand-père qui tombe amoureux et dit gaiement qu’il n’a plus le temps de prendre son temps, on lui crie casse-cou, peut-être ta belle est-elle une Messaline, une croqueuse de diamants, n’oublie pas ton âge quand même, tu n’es plus exactement Brad Pitt, et bon, vrai qu’elle non plus n’est pas tombée d’un podium de reines de beauté mais méfie-toi malgré tout, avec les femmes il faut s’attendre à tout… Un couple de retraités qui ouvre un restaurant loin de tout, une école au Pérou, une ferme bio dans les montagnes, et on leur rappelle qu’on n’aura pas l’argent pour rapatrier leurs dépouilles, qu’ils seront enterrés loin des leurs, oubliés !

Le bonheur, l’amour, les années sereines qui se présentent, un peu d’argent de côté, une beauté qui se fatigue mais ne vire pas à la métamorphose, et les vieux de l’âme marmonnent leurs augures sordides…

Ils n’ont rien osé. Mille fois ils ont pensé je vais, je devrais, l’année prochaine, la prochaine fois, cette fois c’en est trop. Mais ils ont renoncé à tout, en se donnant toujours de nobles excuses pour déguiser leur trouille de la vie en prudence de mise et noble esprit du sacrifice. Ils ont gardé le même emploi qui les a usés, le même conjoint en dépit des humiliations et frustrations, ont vécu dans une maison détestée qui était celle des beaux-parents, n’ont jamais coupé les ponts avec qui leur émiettait les nerfs.

Et à l’heure des bilans, c’est plus simple de ridiculiser la joie d’exister des autres que d’admettre qu’on n’a pas osé.

Une heure… vraiment exquise

Mes grands-parents le jour de leur mariage

Il était une fois l’amour. Aujourd’hui, trop souvent le sexe vient en avant-garde, depuis qu’on lui a dit qu’il n’était pas si important que ça, pas si coupable ni honteux que ci, bref, qu’il était quelque chose de simple comme chou, comme une gourmandise, une petite fantaisie bien amusante qui n’a pas besoin de grands projets ni de grand amour. Et comme il se manifeste en premier, l’attirance vers un être à aimer ne passe plus par le sas de l’appréciation pour un comportement, un ensemble de goûts et opinions, un chapelet de choses et gens en commun, non. Encore qu’un petit détour vers les chants de la chair ne soit pas à proscrire, bien évidemment, et encore moins à négliger.

Mais on finit par penser que l’on se doit d’aimer qui on désire. Autrefois on laissait grandir le désir dans la douceur et le confort de l’amour. On appelait l’âme, on lui parlait, et plus l’écho était profond et plus le désir contenu s’intensifiait, se nourrissant de promesses pour l’avenir. Ah! Toujours dormir et s’éveiller auprès de ce corps aimé, lui offir le dernier baiser du soir et le premier du matin… quoi de plus secret et intime, et tendre, et délicieusement nous deux?

Mes grands-parents ont été fiancés pendant plus de quatre ans, je crois. Il y a eu la première guerre mondiale, et aussi un délai imposé par les parents de ma grand-mère. Leur amour fut nourri d’angoisse (guerre oblige… lui sur le front, même si bien beau dans son uniforme guerrier, et elle volontaire à la Croix Rouge en Hollande, où la famille s’était réfugiée) et de rêves aussi sensuels que sentimentaux. L’impatience en plus. L’imagination en bonus.

A la veille de leur mariage, mon grand-père écrit dans son journal qu’ils se sont étreints dans le vestibule alors qu’elle le raccompagnait à la porte, et qu’il l’a sentie trembler dans ses bras. Il confie au papier toute sa joie à l’idée que le lendemain, ils seront enfin l’un à l’autre. Demain, tu seras mienne, soupire-t-il à la page quadrillée de ce discret confident. On sent toute la plénitude de son bonheur dans cette simple phrase.

Quatre années de promenades, de querelles sans doute (il y en a en tout cas eu une à cause d’un duel qui fit qu’il a cherché à s’engager à la légion étrangère … où heureusement on ne l’a pas pris !), de soirées en famille, jeux de croquet, pique-niques, cueillette au potager, lettres enflammées et … un désir en attente qui bondissait à chaque frôlement de main, à un baiser sur la joue un peu trop centré sur l’impatience des lèvres.

On faisait alors de sa femme LA femme. On faisait de son  mariage – quand on avait le grand bonheur de le choisir, ou d’y trouver l’amour au fil des ans – une vraie célébration de l’union. Une tendre idéalisation loyale et fidèle.

L’inconscient des amoureux absorbait le décor entier de leurs émois. Jamais ils n’oublieraient la splendeur de certains instants : comment le reflet de l’eau au soleil faisait voler des papillons de lumière sur une joue ronde, la complicité furtive qui leur a fait serrer les lèvres sur un sourire après s’être frôlés, le regard alarmé d’une vieille tante Emma devant un geste esquissé et vite réprimé. Cette longue attente, cette longue aimance, ces promesses d’un « à jamais » enchanteur les conduisait sensuellement vers cette nuit tant attendue où, enfin, ils ne feraient qu’un.

Je sais que leur chair fut heureuse autant que leurs coeurs, c’était le gai secret que toute la famille se partageait en recommandant de ne pas en parler. Oh, Albert et Suzanne étaient fous-amoureux, hi hi hi … (on traduisait le hi hi hi sans aucune peine).

Tout au long de leur mariage, le respect viendrait à la rescousse lors des moments difficiles. Les souvenirs lisseraient les rides. Ils arriveraient toujours à se voir tel qu’ils étaient lors de ces moments de lumière qui avaient jalonné leurs fiançailles. Ces heures exquises.

L’heure exquise – Paul Verlaine (musique de Reynaldo Hahn)

La lune blanche

Luit dans les bois ;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée…

O bien aimée.

L’étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

 

L’heure exquise qui nous grise lentement… Beau printemps !!

Un écrin de mystère

Il y a plusieurs années, un homme m’a offert une bague. Oh, rien du genre « prends ô Bien Aimée cet anneau en gage de mon amour », non. C’était plus « Pfffff, une vieillerie oubliée dans le tiroir de ma grand-mère… tu la veux ? ». C’était une bague en or, ou supposée l’être, avec un diamant au centre et un saphir de chaque côté. Un de ces deux saphirs avait d’ailleurs pris la fuite. Ça trainait dans un joli petit écrin à incrustations de nacre, au fond d’un tiroir avec des chapelets, des cubes de bouillon oubliés et lyophilisés, des tickets de bus et d’autres choses abandonnées là pour le cas où elles pourraient servir dans l’éventualité où on les aurait cherchées et découvertes.

Puis récemment je l’ai retrouvée. Je ne l’avais jamais portée. Et je me suis dit Ma foi, ce petit bijou n’est pas si mal, je vais y faire sertir un nouveau saphir et me réjouir des rayons du soleil faisant étinceler les pierres sur mes vieux doigts. À la bijouterie, surprise. Les pierres sont en toc garanti, du toc vintage assez ancien (ce qui ne lui donne pas plus de valeur, que du contraire…). Par contre, autre surprise, la bague est du joli travail, du bel or, du beau tout. Étrange, du toc sur du beau. Je n’ai fait ni une ni deux, c’est un saphir en toc qui est venu compléter le joyau.

Mais le mystère devient passionnant car alors que je parlais à un ami de cet anneau, il a sursauté. La douce mère-grand à qui il appartenait – et que cet ami a connue dans son enfance – avait été la pétulante maîtresse d’un voleur notoire, qui dépouillait les dames de leurs tiares, colliers, boucles d’oreilles, bracelets, bagues, et anneaux de nez si quelque originale allait jusque-là. En 1920, je doute. Mais cette histoire est si rocambolesque que pourquoi pas ? Bref, il semblerait alors qu’il ait offert à sa belle l’anneau mais en ait vendu les pierres. Un livre sur la vie exaltante de cet Arsène Lupin lointain révèle que son butin était caché chez Mère-grand, qui n’a jamais dit où.

Après avoir mis au monde une fillette au caractère trop bien trempé pour la qualifier de gentille petiote, elle s’est mariée à un aimable amoureux qui a reconnu le fruit de ces amours torrides comme étant le sien. Mais quand le couple se disputait, l’aimable amoureux savait faire taire la femme de sa vie en la menaçant d’un Si tu continues, je vais chercher le livre. Le livre mentionné plus haut et qui racontait par le menu la vie édifiante du voleur de bijoux et de sa passionnée compagne.

Et c’est ainsi que je possède une bague volée à une gente dame ou une bégum locale puis offerte à une sacrée coquine, déshabillée de diams et saphirs pour être parée de pacotille, et que l’on m’a offerte plutôt que de la balancer avec le chapelet et les cubes Knorr séchés…

Trocs et croqueuses

Petite, je donnais trop facilement mes « affaires ». Si des amies venaient jouer à la maison, et qu’elles poussaient de joyeux cris d’admiration devant poupées ou services de dînettes etc… j’insistais « prends-le ! ». Sauf que Lovely Brunette, qui veillait au grain et à mes faiblesses, attendait les petiotes en bas de l’escalier quand il était temps pour elles de partir. « Qu’est-ce que tu as reçu ? » demandait-elle, et les gentilles petites un peu décoiffées de nos jeux, les joues rouges, exhibaient fièrement leur butin. Lovely Brunette leur expliquait ensuite, bien calmement, que certaines de ces choses avaient une valeur que je ne connaissais pas, et elle troquait – oh l’habile femme ! – l’objet contre un bonbon, tellement plus agréable en fin de compte.

Mais il y eut cette maman arnaqueuse, oui. J’ai échangé, à l’école, une corde à sauter en plastique contre trois petits bracelets d’ivoire que mon papounet m’avait envoyés. Naturellement, la mignonne fillette qui avait fait cet échange avantageux avec moi n’avait aucune idée de la valeur des objets, ni moi. Nous étions ravies de notre bonne affaire. Mais quand Lovely Brunette a téléphoné pour demander de refaire l’échange dans le sens contraire « car ce sont des petites filles, et elles ne savent pas ce que ça vaut »… la maman a refusé avec fermeté, affirmant que donné, c’est donné. Inutile de dire que la papeterie de la maman est devenue pour nous symbole de la Géhenne authentique, et qu’on aurait préféré mourir que d’y pénétrer. Et que la maman nous regardait comme si nous étions les malpropres et pas elle. Nous, les petites filles, nous ne nous sommes pas immiscées dans les démêlés maternels, mais on sentait bien que quelque chose de pas trop catholique était arrivé et que nos mamans ressemblaient à des pitbulls quand elles se voyaient.

Ou cette femme de ménage à laquelle nous donnions les jouets boudés et mis aux arrêts dans les tiroirs pour amuser ses petits-enfants : au passage elle en prenait d’autres, prétendant qu’elle avait cru que, et quand Lovely Brunette lui demandait de les rapporter, elle avait droit à une réplique indignée « mais enfin, la petite est si contente, vous n’allez quand même pas le lui reprendre !!! ».

Bien plus tard, en vacances en Yougoslavie, j’ai cédé sous les assauts amicaux d’une jeune fille du coin qui affirmait être la fille du directeur de l’hôtel tout en étant réceptionniste. Le mensonge ne l’a jamais étouffée. Sur le temps de midi elle arrivait à se faufiler parmi notre petit groupe d’amis, avec son tailleur et ses escarpins à talons, et me demandait alors de lui prêter des vêtements (en fait, elle disait donne-moi ! En français dans le texte et assez répétitivement ). Ainsi elle était en tenue balnéaire pendant sa pause de quelques heures, et est ainsi arrivée à rendre ma valise bien plus légère au retour car elle s’attachait tant aux vêtements de son amie préférée de la quinzaine qu’elle n’a pas rendu grand-chose…

Les vilains prétentieux

Une des explications de l’origine du mot « snob » serait que lors des inscriptions dans les universités d’Oxford ou de Cambridge, qui se faisaient en latin, on inscrivait leur titre à côté du nom des élèves. Et pour ceux pour qui seul l’argent avait servi d’introduction, on inscrivait s.nob, sans noblesse. Cedi dit, il semblerait qu’aucun dictionnaire sérieux ne mentionne cette racine. Par contre le Webster donne la naissance de ce mot en Islande, où snapr voulait dire imposteur, charlatan, et snub, traiter avec mépris.

Tout ceci pour introduire mes snobs.

Pour qui a lu Les romanichels, je m’y suis amusée à les éclabousser, ces snobs. Qu’on me comprenne bien : pas les nobles, juste les snobs. Ceux qui, nobles ou pas (et en général, c’est « pas ») brandissent haut le nom d’un ancêtre titré comme un vaccin ou un laisser-passer tout puissant qui rendrait superflues la vraie bonne éducation, la vraie grandeur d’âme, la vraie « noblesse de coeur »… Souvent issus de la branche pourrie et tombée d’un arbre généalogique, ils constellent leurs conversations de particules, blasons, évocations de faits d’armes ou de haute estime royale. Vous demandent « c’est quoi, ça, comme nom? » avec un petit recul prudent. Vous nomment toutes leurs relations titrées dans une longue phrase sans reprendre haleine et s’arrêtent, mauves et au bord de la syncope, mais fiers de vous avoir fait comprendre à qui vous avez affaire. Pour ceux qui regardent la BBC… Hyacinth Bucket est un exemple hilarant des snobs. Keeping up Appearances est paraît-il l’émission préférée de la reine d’Angleterre, et ça doit être notre seul point commun. Bien que quand il pleut, j’ai un peu la même élégance campagnarde qu’elle, je l’avoue!

Nous en connaissons tous, de ces malheureux « gens bien » qui traversent la vie, et parfois nos chemins, la lippe un peu hautaine (con la puzza sotto il naso, comme disent les Italiens, avec la puanteur sous le nez…), le geste méfiant comme s’ils s’attendaient à ce qu’on les compromette irrémédiablement. On pourrait par exemple avouer devant leurs relations qu’on est né pauvre ! Que notre grand-mère était d’une ethnie louche. Que nous avons un métier très banal. Que nous avons eu notre première cuite avec de la Stella Artois…

Et si parfois dans leur lignage il est vrai que quelqu’un un jour, à quelque génération, a eu son titre nobiliaire (qui est passé, probablement, à la branche aînée), ils n’ont rien de grand, ces dji l’vou dji n’pou! Traduction du wallon : je veux mais je ne peux. Jolie devise pour leur blason, non?

Mais je n’ai rien contre les nobles, s’ils le sont aussi de coeur.

Et ils le sont souvent. Les nobles que j’aime sont ceux qui ne font pas d’esbrouffe. Ceux qui sauvegardent leur patrimoine avec fierté et maintes fois aussi au prix de sacrifices, protégeant pour notre plaisir de vieilles demeures patinées par le temps et l’Histoire, des terres paisibles où les beautés du monde chantent leur cantique. Ceux qui ont dans leur quotidien, sans y penser, les manières charmantes d’un autre âge. Ceux pour qui le personnel de maison devient plus proche à chaque année de service. Ceux qui savent élégamment alterner les économies et le faste. Ceux qui élèvent leurs enfants à être gentils, sensibles, affectueux. Ceux pour qui leur blason représente aussi une charge: celle d’être bon et attentif aux plus défavorisés. Ceux qui, enfin, ont le coeur couronné de l’amour pour les autres.

Marie Thérèse Lieutenant épouse Laoureux

Je me souviens que lorsque j’étais petite, Lovely Brunette me faisait rêver en parlant parfois de la princesse de*** qui avait été à l’école avec elle. Et un jour, descendant les escaliers de la Paix toutes les deux, nous avons croisé une dame très insignifiante qui les montait. Elle et ma mère se sont gaiement saluées. « C’était la princesse Hélène de*** » m’a expliqué Lovely Brunette, les joues roses de plaisir. Pour tout dire, j’étais plutôt déçue. Quoi? Cette dame en imperméable bleu et fichu, une princesse? J’aurais certainement préféré la voir en robe à paniers et manches gigots, avec un corsage où perles et dentelles auraient serpenté. Et des pantoufles de vair. Et, pourquoi pas? un prince charmant au bas des escaliers, chantant une belle romance en lâchant une blanche colombe…

Mais depuis, j’ai vu plusieurs nobles aussi discrets que la princesse Hélène et à vrai dire, bien souvent, le vieil adage selon lequel tout ce qui brille n’est pas or se confirme!

Merci, mon chien!

Lovely Brunette était une écuyère émérite, que ce soit pour des promenades sur ses chevaux chéris ou… que ce soit parce qu’elle était très à cheval sur les bonnes manières.

Mon frère a fait, pendant un temps, le baisemain à ses amies en visite (qui gloussaient comme de grosses poules de Malines) et moi j’en étais quitte avec la révérence. Non, je ne blague pas, j’en ai l’air ? Heureusement ça n’a pas duré longtemps, en tout cas je ne m’en souviens pas. Ceci dit, je devais aussi faire la révérence aux « chères sœurs » de l’école, que, comme on le sait désormais, je détestais. C’était aussi suave que de faire la génuflexion devant Zeke le loup si j’avais été un des trois petits cochons…

Quand nous allions au cinéma avec Lovely Brunette (chaque semaine et parfois plus, car elle adorait ça !), nous ne manquions jamais, à la sortie, de clamer de deux petites voix trompettantes, Merci Mammy ! Sinon gare aux représailles. Et si par malheur dans notre bavardage passionnant « et quand John Wayne tue le mauvais, tu as vu… ? » nous osions oublier le Mammy, elle nous freinait net dans notre enthousiasme par un « Merci qui ? Merci mon chien ? ». Il y eut bien des moments de taquinerie rebelle où nous risquions un Merci mon chien enjoué, mais il ne fallait pas abuser de cet excellent mot d’esprit…

Nos manières de table étaient dignes du palais (lequel, vous choisissez…). On s’essuyait les lèvres avant de boire pour ne pas laisser des demi-lunes grasses sur le verre, on utilisait nos serviettes avec raffinement – et on les roulait dans le rond à serviette en fin de repas -, on utilisait nos couverts au complet (on avait commencé par « le pousse-manger »…), on ne parlait pas à table (et si ça nous échappait, on nous envoyait manger dans le vestibule ou dans le poulailler si le temps le permettait), on n’aurait pas rêvé de s’en aller ou même de s’agiter avant que le repas soit tout à fait terminé.

On remerciait toujours des cadeaux reçus, même si on n’aimait pas (je me souviens que ma marraine m’avait offert des bonbons au rhum, or je détestais le simple mot « rhum », et son goût et son odeur…), et on portait les affreux pulls faits main offerts par des tantes quand on allait les voir, pour ne pas leur faire de peine et les inciter à en tricoter d’autres pour les années à venir.

On saluait tout qui entrait dans la maison, que ce soit le livreur de charbon, de petits bois, d’eau et bière, un monsieur chic ou un colporteur, ce qui fait que j’allais carrément embrasser le facteur tous les matins et l’appelais « mon petit amour ». J’avais un certain enthousiasme … et aimais recevoir des lettres !

Ceci dit…

Mon petit frère a un jour rampé à quatre pattes pour se glisser sous la jupe plissée de ma grand-mère afin de voir si elle avait une culotte. Nous avons eu pas mal de plaisir à flanquer nos jouets par la fenêtre du second étage. Nous avons mis des cailloux dans la culotte d’une petite fille que nous surnommions « la petite fille poilue » (et en effet elle avait des jambes de velours, elle se sera ruinée en cire à épiler par la suite…). Nous avons ligoté le fils de la femme d’ouvrage au pommier du jardin et avons dansé autour de lui, ce qui a fait qu’elle n’a plus voulu venir travailler chez des enfants aussi mal élevés, et on ne peut lui donner tort (mais on s’était bien amusés et on avait, comme ça nous fut demandé, joué avec le petit José). J’ai jeté à l’eau les tabourets de traite du fermier, aidée de mon cousin, et ensuite nous avons couru sur les draps mis à sécher dans l’herbe ; c’était très gai aussi, même si notre pauvre tante a poussé des hurlements qui semblaient de détresse, et nous ont donné des ailes aux pieds.

Bref, la bonne éducation n’est rien d’autre que de la discipline, tout à fait indolore mais très utile. Il reste bien de la place pour les inspirations impertinentes…

Laisse croire les béguines

C’est ce que Lovely Brunette – dans sa sagesse infinie – répondait quand je lui disais « mais je croyais que »…

Je ne pourrais vivre sans/avec. Jamais on ne me ferait faire ceci. Comment fait-elle pour supporter ça ? Ils doivent être fous pour ne rien changer à leur vie. Il ne me viendrait pas à l’idée de

C’est ce qu’on croit penser au plus profond de nous. Ça fait partie de nos certitudes. Et c’est aussi souvent ce qu’on nous a enfoncé dans la tête, sans malice, simplement parce que c’est la phrase-évidence pour les gens « comme nous qui veulent une vie comme celle que nous voulons ».

La tante Pipine a, c’est vrai, trompé l’oncle Pinpin, mais enfin, comment a-t-elle pu ? Et ça a mal tourné car l’amant a tout perdu aux courses et ils ont fini leurs jours – amoureux il est vrai – dans un deux-pièces alors que l’oncle Pinpin a retrouvé une épouse jeune et fringante et a connu une seconde jeunesse. Le bien a triomphé du mal.

La dame du 3è vit avec un type immonde, qui sent si mauvais qu’on se demande si elle porte un masque une fois rentrée… Ils ne voient jamais personne (difficile de rendre des visites en apnée), elle aurait voulu des enfants et lui pas, elle est à ses pieds malodorants, et sa dévotion donne la nausée. Qu’est-ce qui les retient ensemble ?

Le monsieur qui habite au-dessus de l’agence de voyage en est à son 5è mariage. Elles s’en vont toutes, et il n’a pas encore compris que le mariage n’est pas, comme il le croit, un corral dont on ne sort pas. Et une épouse ne se rattrape pas au lasso. Ni ne se dresse. De plus, il ne rajeunit pas, et les épouses aussi prennent de l’âge, et malgré leur éblouissement provisoire à l’écoute des monts et merveilles promis par l’amoureux momentanément ardent et dévoué, malgré leur moment de faiblesse qui les a poussées vers un « oui, je le veux »… leur maturité les aide et elles ne résistent pas longtemps une fois l’époux devenu un indifférent grincheux en pantoufles.

Et ceux ou celles qui s’enfuient du couvent, ou y rentrent, le tout lié à une histoire d’amour qui fait du bruit que ce soit dans un sens ou dans l’autre qu’on franchit la porte surmontée d’un saint dans une niche…

Et ceux et celles qui…

Car les émotions sont plus fortes que nous. Nous pensons être faits pour le mariage ou pas, pour la vie à deux ou pas, pour les compromis ou pas, pour les renoncements de bon ton ou pas, pour la raison avant tout ou pas, pour rester dans son milieu ou surtout pas.

Et puis un jour, certains d’entre nous se trouvent happés par un tourbillon qui envoie tout valdinguer comme la tornade dans Le magicien d’Oz… Ou la chute dans le puits d’Alice. Les certitudes et points fermes volent dans tous les sens, ce qui était en haut se retrouve en bas. Et rien ne dit qu’on a raison ou tort, ni, encore moins, que ça finira pour le mieux. Ça peut être une affreuse catastrophe, mais on y court les bras tendus.

Après tout, la conversion de Saul n’est pas autre chose.

On n’apprend pas tout ce qu’on devrait apprendre si on n’accepte pas de perdre pied et chuter un jour ou l’autre. Peu importe, sans doute, que le résultat donne raison, mène à un Happy Ending. Le destin organise soigneusement des rencontres et parfois c’est très évident, le fil rouge, cette multitude de repères, de hasards, coïncidences, heures et lieux exacts, et oui, on ne peut ignorer que le destin a visé juste. Mais rien ne dit que ces rencontres si importantes doivent se solder par un amour éternel, ou une longue longue histoire délicieuse, pas du tout. On a appris quelque chose, en donnant, en se faisant dérober, en recevant, en étant étouffé d’attentions… C’est pourquoi la rencontre devait se faire, avec des desseins bien plus subtils que ceux que l’on imagine parfois.

En tout cas, quelle que soit l’issue de ce passage en essoreuse, jamais on n’oubliera qu’on a été tellement bien quand on vivait à fond, même si au passage on s’est un peu dépiauté…