La famille au petit point

La famille, c’est un ouvrage de dame au petit point. Tant à décrire, tant de fils, tant de couleurs…

Les préférences, les préférés, les chouchous. Les tantes ou oncles indignes. Ceux et celles que l’on suffixe de « à magot ». Les cousins ou cousines qui ont fait leur chemin, qui ont mal tourné, qui sont un peu bizarres – ont une araignée au plafond ce qui est normal avec leur père, ou leur mère, ou cette drôle de famille qu’ils ont, l’autre famille naturellement. Les vraiment moches, ceux qui n’ont pas l’air d’être de leur père et d’ailleurs on a toujours dit que … Les toujours jaloux, les toujours si amusants. Ceux qu’on ne voit qu’aux grandes occasions, ceux avec qui on se sent proche et parle de tous les autres et du reste. Ceux qui se sont emparés d’héritages, papiers, bijoux, ceux qui n’ont jamais remboursé leur dette familiale. Ceux que l’on ne voit surgir, pantelants et caressants, que pour des visites dévouées et larmoyantes au chevet des mourants bien nantis. Ceux qui mentent sur leur vie. Ceux qui, courtisés par une belle-famille qui cache ses buts derrière des sourires, trahissent les leurs pour mieux se laisser manger mon enfant

Ceux qui sont partis ailleurs et parfois sont revenus, en visite ou en retour définitif, mais ont épicé leurs manières de souvenirs, recettes, tics de langage, nostalgies qui nous les rendent à jamais un peu différents, enviables, même si là-bas ils ont vécu des aventures que seul ce coin du monde peut encore abriter, Dieu merci… On est si bien chez nous, pas vrai? Oh oui, mais eux, ils ont vu la pampa, la haute mer, des indiens, des rhinocéros, des temples mystérieux, ont touché des chairs qui avaient d’autres douceurs, teintes, pilosités, et dont ils ne parleront pas mais combien on aime à se demander si….

Familles. Unies parfois seulement par le hasard génétique. Partageant souvenirs et images si différents d’une même histoire. Ajoutant l’amitié et l’affection aux liens inévitables, ou se protégeant derrière un nerveux je ne peux pas vraiment couper les ponts, après tout… c’est la famille !

1 6 22 Mariage Y Houben en Jean Collette Rue de l'Union 1922 S et papa,terrasse arrière, Simone Marcette et son mari Henri

Familles éclatant en morceaux épars sur des disputes qui ont toujours couvé. Qui se réconfortent autour des décès, divorces, changements de fortune. Ou en profitent pour scier la branche malade de l’arbre.

Et il y a aussi ces liens familiaux qui se soudent dans la lumineuse chaleur issue de l’alchimie du sang et de la loyauté.

Chaque famille est un roman !

On le sait… je ne m’en lasse pas…

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Une explication n’est pas une excuse….

Les mythomanes… on leur répond quoi ?

J’avais 20 ans peut-être, et avais comme compagne d’école une voisine que j’avais aimablement surnommée en secret « Scrofule ». Je ne la détestais pas, mais ne l’aimais certainement pas non plus et hélas pour moi je devais faire les trajets avec elle car elle habitait un peu plus bas que chez moi et m’attendait fidèlement. Et comme elle était courte et replète sur pattes et moi longue, on nous surnommait Doublepatte et Patachon. Elle était assoiffée d’admiration et ne reculait devant rien pour ça. Ainsi j’ai eu droit à des légendes que le Baron de Münchhausen lui aurait enviées…

Il y eut la fois où, en plein hiver, craignant de glisser alors qu’elle se rendait à la gare, elle s’était assise sur sa valise et s’en était servie de traineau, prenant des tournants impeccables et même la volée d’escaliers de « Ste Juju », le nez rouge mais l’assise assurée, pour arriver pile poil à sa destination, pas même un peu décoiffée…

Je ne savais comment intervenir dans ce récit glaçant, non seulement à cause du verglas mais devant l’aplomb de son mensonge. Ce n’était pas une petite fille trop imaginative, mais une jeune femme de 20 (qu’on se le dise !).

Une autre fois il y eut un combat d’amoureux sous ses fenêtres : un amoureux indécrottable s’en était pris à un autre bien plus puissant et attirant, qu’elle décrivait comme un général de l’armée, et ces deux personnages en rut se permettaient de se comporter en ivrognes de taverne sous les fenêtres de sa respectable maison (sans que ses parents s’en inquiètent), que le meilleur gagne. Le général de l’armée était mort dans la lutte (je suis encore très déçue du mutisme obstiné de la presse devant ce haut fait, qui aurait mis mon avenue bien tranquille sous les projecteurs de l’amour…), gardant le poing serré (après quelques ardentes minutes de boxe contre le rival…), tellement serré qu’une fois mort il avait sans doute fallu une clé anglaise et des pinces de plombier pour le dé-serrer, et y découvrir … la photo de Scrofule dans un médaillon. Comme quoi on peut être général d’armée et porter un médaillon comme une héroïne de Barbara Cartland, l’un n’empêche pas l’autre….

Là encore je me limitais à dire des oh ! mince alors ! oh le pauvre ! Comme il t’aimait…. Prête à m’enfuir et appeler « la voiture jaune », celle qui emmenait les fous, tout au moins c’est ce que nous disions enfants : la voiture jaune va venir te prendre…

Et il y eut, trop longtemps pour mes nerfs, pendant des années qui m’ont semblé éternelles, une autre dont je tairai le surnom, pour me contenter de La folle. Rien ne lui semblait trop énorme. Ne lui semble, car elle a mon âge et n’a jamais faibli. Mais je pense que le pompon (à dire vrai, il y a tant de pompons qu’on dirait une tenue de danseuse mexicaine…) revient à celle-ci :

Elle et son mari vont à Cape Canaveral (ça, ça peut être vrai….). Ils visitent et là, on demande au groupe de touristes lequel veut se plier à un test auquel on soumet les astronautes. Devinez qui se propose ? La trompe-la-mort, la je-sais-tout, la folle en personne ! L’expérience est faite sans questions préliminaires, du genre « avez-vous mangé 15 pancakes au sirop avant de venir, ou un cheese burger avec ketchup et extra cheese, ou bu deux ou trois Samuel Adams…. » rien de ce genre. Hop, on s’y met ! On insère la folle dans une bulle de plexiglas, en position de l’Homme de Vinci, bras et jambes écartés et bien calés, son sac à main je ne sais où, et on lui dit sans sommations de faire tourner la bulle vers une direction donnée. Mais ça, c’est encore facile (on imagine le cheese burger qui tourne aussi et se mélange aux doughnuts du matin…), car pour donner du relief à l’aventure on la prie de calculer mentalement des racines carrées très difficiles (pour les astronautes…) et… de noter le résultat sur un carnet. Je n’ai pas compris si elle devait noter à la bouche ou par télékinésie, mais voilà… Dur-dur d’être touristes à Cape Canaveral, c’est le moins qu’on puisse dire. Je vous aurais prévenus ! D’autant que la folle a déjà du mal avec la table de multiplications par deux…

Là, elle avait 60 ans quand elle m’a raconté ça, et bien que je n’aie rien dit (le rien justement manquait d’admiration stupéfaite… une admiration toute méritée pensait-elle) elle m’a accusée d’être jalouse de tout ce qu’elle savait faire, elle. Le hic c’est qu’elle m’a accusée de la manière la plus tonitruante qui soit, je pense que des flammes sortaient de sa bouche et léchaient la nappe, et comme tout ça se passait dans un restaurant japonais, une brochette de jolies geishas se tenait derrière elle, livides et prêtes à l’empaler si le ton montait encore. Mais leur regard choqué m’a hantée longtemps… C’était mon restaurant préféré et je n’ai plus osé y aller pendant un an !

Mais que dit-on à ces gens ? Comment, alors qu’en apparence ils mènent une vie normale (on les trouve un peu bizarres et s’en tient à l’écart, mais ils travaillent, se marient parfois, ont un semblant de vie sociale…) ils ne voient pas qu’il est impossible de croire à ces sornettes ??? Ou ils ne peuvent s’en empêcher… La folle, je pense, ne peut s’en empêcher, son besoin d’en savoir plus et mieux l’y pousse, et elle éclate de colère quand elle réalise qu’on ne la croit pas… Ce qui l’enfonce encore plus dans son isolement et augmente son besoin d’être remarquée… Un cercle vicieux. Bien sûr, ces gens sont à la recherche de quelque chose, bien sûr ils sont « à plaindre ». Mais ça, c’est une explication, et en aucun cas une excuse.

Moi j’ai déclaré forfait…

Ce n’était pas prévu par mes prédictions…

Il y a de cela bien longtemps, dans un lointain royaume … non ! Il y avait dans le petit royaume de Belgique une petite fille qui plus tard deviendrait Edmée De Xhavée et qui se posait les habituelles questions sur la mort.

Et comme j’avais une imagination plus que féconde et colorée, il me fallait recourir à bien des stratagèmes pour ne plus avoir peur. Par exemple je conjurais l’idée qu’il y avait peut-être des fantômes dans la maison en décidant que dans ce cas, papa et mammy ne l’auraient pas achetée. Qui donc achèterait une maison hantée ? Et la mort, comme un peu d’astuce ne suffirait pas à l’écarter tout à fait, eh bien j’avais décidé que je mourrais à 63 ans, que jusque là je pouvais dormir tranquille avec le chat ou Poupette, ma poupée !

Ca me semblait suffisamment loin pour me détendre, et c’était le numéro de rue de la maison. J’avais, sans sourciller, affirmé à ma mère que c’était Saint Patrick en personne qui me l’avait dit en rêve. C’était, en somme, ma prédiction!

Bref, le truc a bien marché… jusqu’au jour où j’ai eu 63 ans !!! Et Saint Patrick n’était pas venu, peu avant ça, me donner une prolongation. J’étais un tantinet inquiète, parce que ce chiffre était tellement inscrit dans mes prédictions personnelles que je l’avais chargé d’un message sans appel.

Et puis je suis morte, oui, à la vie d’avant, pour entrer dans la vie d’après. Car étrangement ce fut aussi une année de grands changements.

Mais la mort ne signifie-t-elle pas justement le renouveau qui naît des choses mortes ? Un nouveau souffle, une renaissance, un parcours tout neuf, le phénix renaissant de ses cendres. Des cendres, j’en ai … et oui, cette année fut bien celle du phénix pour moi. Certes, une renaissance n’est pas plus aisée qu’une naissance, il faut couper des fils à la patte, tailler son chemin à la machette, et ne pas perdre sa boussole interne dans la jungle du doute.

Mais j’avance, j’avance, et la jungle s’éclaircissait de plus en plus. Et depuis cet anniversaire fatidique, les contours de ma nouvelle vie continuent de se dessiner jour après jour.

Et là, sept ans plus tard, sept ans qui ont passé comme un missile, traversant parfois le mur du son, je constate que toutes ces années qui meurent pour qu’une autre se déploie ont été parmi les plus riches. Bien sûr c’est l’enthousiasme de vivre qui me fait dire ça, parce que les chagrins n’ont pas manqué, mais l’adaptation aux manques, aux frustrations, aux impatience est bien plus présente quand les années qui restent se savourent d’un bon moment à l’autre, parce qu’on entend parfois le faible appel « terminus, tout le monde descend » et le voyage est pourtant tellement beau encore.

Et pour la première fois de ma vie depuis mon enfance j’ai eu une vraie fête d’anniversaire en famille, entourée de sourires, de regards joyeux, de bonnes histoires qui fendaient l’air, d’une humeur lumineuse. On m’a gâtée, on m’a célébrée, on a mis sur la table des mets pleins de saveur, des bulles dans mon verre, et on m’a tenu la main pour entrer dans cette nouvelle année de vie, vie qui aura aussi ses paquets surprise…

Oui, vive la treizième carte du tarot !

 

 

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.

Les faux prophètes sont lâchés, garons-nous!

L’internet et les réseaux sociaux (chuuut, je ne nomme personne hein…) sont devenus l’arme favorite des racoleurs et prêcheurs. Beaucoup de gens en mal d’importance ont la prétention de faire partie des justes et d’être chargés de sauver le monde en balançant ici et là – et surtout partout – des maximes zen, pacifiques, pour la terre (notre mère la terre agonisante en général pour laquelle nous ne faisons rien), les animaux (qui sont tellement meilleurs que l’homme et pour qui nous ne levons pas le petit doigt sauf pour cliquer sur j’aime), des extraits d’auteurs coupés de leur contexte et qui disent tout et n’importe quoi – quand ils ne sont pas, en prime, mal traduits ou truffés de fautes… Il y a même des phrases mielleuses qui engluent l’esprit avec des litanies sur l’amitié et l’amour vrais signées de parfaits inconnus que l’on s’échange comme des révélations divines et que l’on répand comme le choléra au grand plaisir hystérique de leurs « créateurs ». Perlin Pinpin trouve que l’amitié est un bijou qui se porte sur la peau nue, et La mère Michel affirme sans frémir qu’aimer c’est donner sa vie en chantant Cadet Rousselle….

Et on prend bien soin d’essayer de faire de chacun de nous le maillon indispensable à la grande œuvre de nettoyage des âmes en nous défiant de déposer « ceci sur notre mur si nous avons le courage de nos opinions », ou de faire suivre ce message à sept femmes que nous trouvons merveilleuses (rien de moins…), ce qui va d’ailleurs nous faire assister à un petit miracle inattendu sur notre ordinateur une fois mission accomplie. « C’est incroyable et ça marche », proclame le message. « Regardez bien l’eau du vase de fleurs une fois que vous aurez envoyé vos 7 messages et vous n’en reviendrez pas ».

Et, insidieux, ce non-dit – enfin, je dirais non-hurlé, car il est bel et bien dit – : on vous surveille. Car le message que l’on doit faire suivre, il faut aussi l’envoyer à qui nous l’a envoyé. Les lâcheurs sont donc identifiés. Ou bien la technique en vogue annonce que « si toi aussi tu es contre l’injustice, ou le racisme, ou l’abus de pouvoir, ou le retour de Sheila sur scène… mets ceci sur ton mur ». Donc ceux qui ne claironnent pas quotidiennement ce contre et pour quoi ils sont… sont de vils impies.

Moyen de diffusion privilégié des preuves de la malveillance de certains que l’on prend en cible, avec photos truquées à l’appui, statistiques fantaisistes, études de scientifiques américains enseignant dans une université de niveau sous la barre du zéro – si seulement ils existent et savent écrire « science » sans faute -… et on partage avec l’indignation du juste, vous avez vu, vous avez lu? C’est honteux ce qu’on nous fait « croire ».

Fin du monde

Je ne critique pas ces outils, dont je me sers. Beaucoup, même. J’y passe finalement pas mal de temps, du bon temps. Mais attention aux faux prophètes et leur façon presque ludique d’embrigader les inattentifs. Un clic pour faire comme les autres et on peut glisser très loin. Moi je mets mes chaussures à crampon et je suis la mauvaise qui casse les chaînes, ne fait pas les jeux, n’est jamais d’accord avec ceux qui pleurent sur les animaux, les femmes battues, la faim dans le monde, les OGN, le nucléaire, le dernier lifting de Mireille Mathieu ou la disparition du boulier compteur. Ce que je pense à ces sujets reste personnel. Ce qui reste de personnel dans ce nouveau monde. Comme on finira par nous faire voyager tous nus suite aux consignes de sécurité dans les avions – pour notre bien naturellement -, il ne nous restera que nos opinions de privées… à ne partager qu’en lieu sûr.

Le temps des prêcheurs – et délateurs – est revenu.

Il était une fois cette Amérique-là

Celle de la misère, de la grande dépression, du dust-bowl, des raisins de la colère, du désespoir affreux. Des pauvres dont les parents avaient fui la misère d’un autre continent pour être massacrés par celle de ce nouveau continent, le « land of opportunities ». Mais toute misère a son étrange beauté aussi, celle de ces visages de gens qui n’ont d’autre espoir que de survivre encore aujourd’hui et puis demain on verra, celle des enfants qui restent des enfants et jouent, en dépit de toutes les larmes sèches striant discrètement les regards de ceux qui les aiment.

La misère de « l’Amérique » a eu tant d’aspects, ce n’était finalement qu’un lieu tout neuf sur lequel installer de nouvelles avidités, et de nommer colère divine contre les pécheurs les terribles fureurs naturelles : incendies, nuages de sauterelles, tornades de poussière, sécheresses et glissements de terrains. C’est là aussi qu’on pouvait asseoir de nouvelles dictatures et tyrannies en proclamant que celles du Old World étaient terminées : la noblesse armoriée fut remplacée par celle des magnats voraces, le joug de l’Église par celui de nouvelles religions jugulantes. Les pauvres méprisés trouvèrent qui mépriser eux-mêmes : les Noirs et les Amérindiens, qui de par leur nature étaient, selon eux, bien inférieurs et les faisait se sentir un peu mieux.

Quand un éditeur a fait un appel à textes pour accompagner ces superbes et poignantes images de Dorothea Lange, j’ai répondu « présente » sans hésitation, comme tant d’autres auteurs (20 photos et 100 textes). J’ai reçu mes exemplaires il y a deux jours, et n’ai pas encore eu le temps de m’y plonger, mais d’autres auteurs que je connais de près ou de loin y figurent, comme Eric Allard (lui c’est de loin mais souvent et volontiers car j’aime beaucoup son écriture…) et Carine-Laure Desguin (de près et personnel, on dirait un titre de film noir, mais rien de noir entre nous, qui nous voyons régulièrement). Son texte est une sorte de poésie sans rimes, une longue suite d’images en monologue, où on trouve sans peine les relents de toute cette époque lacérée : le type qui nomme sa femme M’ma, le type qui est en fait le premier-né de sa femme, irresponsable et ayant son harmonica comme seul et ultime séduction, entouré d’enfants qu’il a faits sans y penser, suivant un illusoire filon d’or qui changera tout, balayera misère et ignorance, usure et désespoir.

J’aimerais présenter d’autres auteurs mais je n’ai pas eu le temps de lire encore… mais en feuilletant bien des phrases ont déjà tenté de m’aspirer dans le texte. J’ai résisté car je veux prendre mon temps…

J’ai accompagné deux photos moi-même. L’ouvrage est … émouvant et très beau.

Le Jésus que j’aimais avait une vraie odeur

Lorsque j’étais au camp de concentration à l’école primaire, pour nous réjouir au cas où la mort aurait voulu de nous un peu tôt on nous promettait que nous serions assises près de Jésus au ciel et qu’on chanterait et prierait pour l’éternité. Je cachais donc soigneusement mon secret : j’avais bien l’intention de ne jamais mourir. Je n’aimais déjà pas prier une heure – chanter ça allait encore mais bon, je n’aimais qu’Il est né le divin enfant et Les anges de nos campagnes – prier pour l’éternité sous la surveillance de Jésus ne me disait rien du tout.

Dans chaque salle de classe on le trouvait sur la croix, l’air alangui et non pas mort en souffrance. Les joues roses et les yeux clos sur une absence de douleur suspecte. Ou marchant comme un mannequin, vêtu de blanc ou mauve avec des liserés or, les cheveux flottants et luisants comme pour une publicité de shampoing, rose comme un massepain cru de Noël. Dans mon petit livre de religion il était toujours figé dans une pose théâtrale, avec toge, manteau, des plis harmonieux que seul l’amidon ou un tissu riche et épais peuvent donner, dans des coloris fantaisistes. A part le fait qu’il avait une barbe et pas d’ailes, il était en tous points identique aux anges représentés.

Un personnage imaginaire. Autant que Peter Pan.

Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots. Aucun enfant ne pouvait croire que cet homme pâlichon qui gardait un bras levé et les doigts féminins joliment inclinés, les pieds propres et les joues colorées… était un leader, le fondateur d’une religion, un homme capable de tenir tête, de s’imposer. Ca ne tenait pas debout. Comment cet homme à la peau délicate pouvait-il avoir résisté au diable dans le désert ? Le diable n’est pas n’importe qui, tout de même!  Il est velu, cornu, ses yeux sont jaunes, sa queue fend l’air et est fourchue, il sent très mauvais, ricane en postillonnant, a des ongles de mandarin et ses sabots font des étincelles au sol quand il s’impatiente – ce qu’il fait en permanence. Et en face de lui, Jésus tout d’ors et  pastels vêtu, le pied sans cors ni poussière, la barbe peignée lui aurait tenu tête ? Allons donc !

Comment aurait-il pu sauver la femme infidèle de ceux qui, la pierre à la main déjà levée, veulent obtenir justice, cet homme ? Après tout, il s’opposait à une loi qui existait et qui était même considérée loi de Dieu. Et voilà qu’il ne contestait pas la loi, ni ne diminuait la faute de la femme, mais subtilement faisait remarquer, à des hommes bien-pensants et indignés, que tous nous avons quelque chose à nous reprocher et pourrions aussi tomber sous la loi de Dieu… appliquée par les hommes. Sa parole devait être puissante, bien démontrée, sans faiblesse. Il devait être convainquant, et a sans doute dû calmer son auditoire échaudé quelques fois.

Je préfère de loin ce vrai Jésus, l’homme de chair, de sang, de colères, passions, compassions, mission. Sage mais pas naïf. Qui n’est pas mort tout alangui comme si un miracle lui enlevait la douleur et sa laideur, mais le faciès grimaçant, se plaignant bien fort à son père parce qu’il se sent abandonné. Souffrir autant… sans secours… même lui a son moment de fureur. Et il demande à son père, malgré tout, de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font. Fureur, désespoir, amour. Un homme qui vit sa mort. Un homme torturé, la peau en sueur, le sang engluant son corps, les yeux brûlés par les larmes, la poussière et la peur.

Gustave Doré

Et puis, Jésus est bien celui qui a chassé les marchands du temple… à coups de fouet ! Pas en leur faisant un sermon, non. Tchac tchac tchac ! Furie. Le fouet qui siffle, qui déchire épidermes et robes, arrache des cris de frayeur et de douleur. Ca fait mal, le fouet. Et il le sait. Il est indigné et sa main administre la morsure sans pitié. Ses cheveux roux, sans doute un peu emmêlés, dansent autour de son visage rougi comme une crinière de feu. Ses mains sont robustes, abîmées – il doit quand  même faire autre chose que prêcher pour vivre ! Il a des cals, des coupures, des ongles cassés. Il pêche, il dépèce, il découpe, il allume des feux… Et dans ce temple profane il crie. Il est hors de lui. Son visage est coloré et ses traits crispés. Celui-là est un leader, un fondateur de religion.

C’est lui aussi qui calme Marthe, son amie pourtant, lorsqu’elle se plaint de ce que sa jeune sœur Marie n’aide pas et l’écoute alors qu’elle, Marthe, se met en quatre pour que tout soit parfait. Il prend le parti de Marie, contre Marthe qui pourtant, connaissant la fascination qu’il exerce sur sa jeune sœur, sait que lui seul pourrait avoir une influence sur la situation. Et lui… Eh bien… il ne la soutient pas, trouvant qu’au fond… la jeune Marie a la meilleure part et fait le meilleur choix.

Il aime le vin, aussi, ou tout au moins trouve qu’une noce bien réussie se doit d’être bien arrosée. Il ne vit pas d’air, de pain sec et de prières….

Ah non, le Jésus en pâte d’amande … il ne me disait rien qui vaille….

J’aimais celui qui sentait un peu l’humain, et que l’indignation pouvait transformer en indigné, et que le manque d’ouverture d’esprit pouvait transformer en sage. J’aimais le vrai Jésus.