Mon bodyguard en robe rose

Une des premières choses que j’ai apprise en classe, c’était que j’avais un ange gardien. Rien que pour moi. On m’a même montré à quoi ressemblait un ange gardien, ce bodyguard invisible mais dévoué. Il avait une longue robe, toujours propre et au plissé lourd et régulier. Des pieds nus un peu roses (le froid sans doute) ; des cheveux coiffés sans artifice mais bien en ordre avec une raie sur le côté et quelques ondulations de bon goût ; des ailes de condor des Andes mais aux plumes presque éthéréennes, d’une blancheur délicieuse ; un visage aux joues roses (encore le froid…) et au regard sereinement attentif.

J’y ai cru avec toute ma confiance, et pendant tout un temps je me suis assise, lorsque nous étions à table, sur le bord de ma chaise pour qu’il puisse, lui aussi, s’asseoir et non pas rester debout sur ses pauvres pieds nus et refroidis. Lovely Brunette avait beau me dire « tu crois qu’il a besoin d’autant de place ? » je me dévouais et ne posais qu’une fesse.

Elle m’avait expliqué qu’il ne mangeait pas, sans quoi j’aurais pris soin de lui refiler en douce ce que j’aimais le moins, espérant que c’était le fin du fin pour lui. Mais non… j’ai dû vider mes assiettes comme une fillette bien élevée d’antan, sous peine de ne pas avoir de dessert. Tu n’as plus faim pour la purée de vieilles pommes de terre (beurk), donc on va te laisser passer sous le nez la semoule de blé avec le demi abricot en boite, hein

Maintenant… je dois dire qu’il a fait son travail avec patience et efficacité. Il m’a sortie de situations abracadabrantesques, m’a sauvée parfois, accompagnée et soutenue. Si je repense à certains épisodes de ma vie, je ne peux expliquer que par sa vigilance le fait que ça n’ait pas tragiquement tourné. Il me soufflait les mots magiques pour faire baisser la garde au geôlier, il me demandait de rester calme pour ne pas perdre la tête, il faisait de vrais tours de magie pour que ce qui était sur ma trajectoire s’en éloigne ; il a armé mes bras d’une force surhumaine par deux fois. Il a même hurlé très fort à mon oreille (et pour qui se demande son sexe, je ne l’ai pas vu mais sa voix est masculine) pour que je n’aille pas me précipiter dans un danger dont malgré toute son attention je ne serais pas sortie au complet : je me souviens par exemple de cette impression de grand danger imminent lors d’une promenade pourtant bien agréable autour d’un lac dans la Ramapo Reservation (New Jersey). Le pauvre s’égosillait, quelque chose de terrible allait arriver, il fallait partir tout de suite. Or ce n’est pas le genre de réaction que j’ai, la panique montant de rien du tout. Et là j’ai eu tellement peur que mon mari et moi avons rebroussé chemin au petit trot. On n’a jamais su si quelque chose était arrivé là, mais je reste certaine qu’un sale truc était aux abois.

Il a aussi parlé à un de mes amis qui, excellent conducteur n’ayant jamais eu un seul accident en 50 ans de conduite, a eu l’impulsion de ne pas s’arrêter au rouge, mais plutôt de foncer. S’il ne l’avait pas fait, une voiture venant de la droite à toute vitesse et en zigzaguant se serait précipitée sur lui.

D’autres fois, il a perdu toute contenance et s’est métamorphosé en danseuse de samba au carnaval de Rio, agitant plumes et tout le reste d’une façon frôlant l’inconvenance : c’est quand il m’envoie des « prémonitions ». Il est fou de joie et me dit ça va marcher, c’est in the pocket !

Et puis, plus banalement, j’ai dit bien souvent « il y a vraiment un dieu pour les inconscients » en évoquant l’une ou l’autre mésaventure cocasse qui aurait pu être la dernière de ma vie si…

Alors ce petit billet est pour lui et tous ses semblables, nos amis au truc en plumes, discrets mais décidés à remplir leur mission qui parfois frôle l’impossible…

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Les body-snatchers sont parmi nous

J’avais prévu un autre billet pour cette belle journée de soleil (sur Liège du moins…). Mais je viens de lire sur le blog d’une amie quelque chose qui m’a incitée à utliser celui-ci au contraire. Courage amie des montagnes… et tiens bon!

Il y a peu, l’avocat de Marc Dutroux exprimait l’idée qu’il était détenu dans des conditions immondes et était, après tout… un être humain.

C’est toujours l’argument final : c’est un être humain et on doit le traiter en tant que tel.

Mais qu’est-ce qui fait d’un être un être humain ? Le fait qu’il marche debout, parle, chante, est capable de construire autre chose qu’un nid ou une termitière, mange élégamment (parfois) avec des couverts, édicte des lois – et s’y soustrait (ou y soumet les autres…)? Ou est-ce sa pensée, attentivement tournée vers lui mais aussi vers les autres, avec le désir de s’améliorer ou tout au moins de rester aussi bien, mais surtout pas de basculer comme un ange déchu ? Ce grand désir d’accomplissement, de laisser si possible un peu de « mieux » derrière soi. Cette compassion, cette empathie, à des degrés différents certes, mais indispensables pour faire vraiment partie d’une humanité méritant ce titre.

Il n’y a pas que Marc Dutroux ou la longue liste de serial killers, assassins d’un jour féroce, tourmenteurs ricanant…

Il y a les nombreux monstres que nous côtoyons, ces « êtres humains » qui adorent humilier, user, dissoudre autrui par leurs remarques ou actions, les poussant parfois à la mort sans avoir l’air d’y toucher. Que ceux ou celles qui n’ont pas eu un chef de bureau ou de service tout à fait inhumain lèvent le doigt. Et leur cohorte de courtisans-espions-flagorneurs à la sueur fade qui flattent et flattent et flattent pour garder leur petite place de lèche-culs au chaud.

Oh, on va nous expliquer qu’ils ont eu la fameuse enfance difficile ou de nombreux coups durs (je me souviens d’une cheffe de service ignoble et détestable – et détestée – qui expliquait son caractère pimenté par le fait qu’elle n’avait pas eu d’enfants. Oh les petits veinards qui n’ont pas écopé de cette maman-là). Mais toujours trouver des atténuantes à ces gens qui hissent leurs malheurs comme une bannière pour qu’on accepte qu’ils restent nos monstres quotidiens est pratiquement négliger tous ceux qui se sont sortis d’autres enfances cauchemardesques et épreuves trop lourdes en restant…. des humains !

Il y a des explications qui ne représentent en rien des excuses.

Cette compassion mal placée me fait hérisser les cheveux. Même si on peut accepter, oui, que tout le monde n’est pas égal devant la souffrance, il faut bien également constater que tout le monde n’est pas égal dès la naissance : il y a les bébés qui sont déjà de vrais pervers dès leur arrivée parmi nous, et on ne peut pas encore accuser une enfance pénible.

Et donc… il y a des êtres humains qui ne possèdent pas le côté humain, que ce soit leur faute ou non, mais ce n’est certainement pas la nôtre non plus et si il faut de la patience et de la compassion pour réellement faire part d’une humanité ayant du cœur, je serais d’avis d’utiliser ces éléments pour qui peut s’amender à leur contact.

Dans ce cas on sème, on remet en place, on guérit peut-être un peu ou beaucoup.

Mais quand on ne trouve plus trace d’humanité dans les souhaits et possibilités de cet être malade, on n’est plus face à un être humain mais un body-snatcher.

A vue de nez… rien à signaler

L’instinct est une chose, la raison une autre. La raison fait taire l’instinct, lui explique qu’il faut de la patience, de la volonté, de la prudence, de la charité, de l’entraide, et souvent hélas aussi le goût du martyre…

C’est ainsi que les femmes battues le restent trop longtemps, battues. L’instinct, elles lui ont rabattu le caquet lors de la rencontre, soit qu’elles étaient trop amoureuses pour lui prêter attention, soit que déjà la raison s’est mise à caqueter : au moins ceui-ci, il est travailleur (succédant à un autre qui avait non pas un poil mais une brosse entière dans la main…) ; tu auras une vie confortable avec lui ; il est fou de toi, tu seras gâtée-pourrie-du-sort ; cette jalousie délicieuse est la preuve qu’il t’aime… Hélas le chant des sirènes optimistes opère, et personne n’est là pour ficeler la future victime à un mât le temps que passe la nef… Et puis pendant un temps chaque accalmie, accompagnée de promesses et de câlineries, est prise pour un signe vers le changement. Et donc on cache soigneusement ce qui se passe à l’intérieur des murs car ce qu’on désire pardonner ne le serait pas par l’entourage… Et ce qui se passe chez nous doit rester chez nous.

Mais vous le savez bien… une fois qu’un fauve a goûté au sang, il y revient comme on revenait à la chicorée Pacha dans des temps et circonstances plus sereins…

Il y a bien, oui, le chant contrastant de ceux à qui l’instinct dicte « mais dis-le lui, enfin, dis-le lui ! Arrache-lui ces œillères géantes » mais ce chœur est discret et étouffé par bien d’autres voix, et ne souhaitant pas perturber le bonheur, il commence aussi à timidement raisonner. Et à croiser les doigts : pourvu que…

Le rituel des doigts croisés ne marche jamais, qu’on se le dise… et si le sacrifice extrême se comprend, ces actes d’héroïsmes qu’on ne peut programmer et dont on est porteurs ou pas, le sacrifice quotidien pour rendre heureux quelqu’un qui ne sait comment l’être et sait juste comment serrer les chaînes pour garder sa proie dans l’illusion d’un amour, ce martyre-là est inutile et mène au drame.

« Regarde ce que TU me fais faire, il faut vraiment que je t’aime pour supporter que TU me mettes dans un tel état que je te tape dessus, moi qui suis un agneau partout ailleurs…. ».

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Et que dire aussi de ceux qui ont toujours été là, membres de la famille ou proches, des intimes… ? On n’a aucun instinct. On les connaît, on a grandi à l’ombre de leurs terrifiants caprices, de leurs mensonges éhontés. Leur mauvais caractère est légendaire, tout comme leur parade un tantinet parano (vous êtes encore tous contre moi comme toujours !!!…). On en rit. On apprend aussi à esquiver plus ou moins, on s’y attend, ça fait partie du personnage et des rencontres avec lui. On dit « tu sais bien comment elle est, il faut juste éviter un millier de sujets délicats ; tu le connais, depuis le temps, il vaut mieux lui laisser croire qu’il a raison pour avoir la paix… ». Mais on n’a jamais la paix et il semble toujours qu’on n’en fasse pas assez…

Et sans y avoir pensé, on est entrés dans le jeu : on cherche bien, au fil des années, à remettre « les pendules à l’heure » de temps à autre, mais à la fois lassé et amusé, parce que ça n’a rien changé depuis le tout début du début. Ou surtout, on laisse tomber. C’est tellement banal qu’on ne le remarque plus vraiment.

Or un jour… quelqu’un qui n’a pas le nez juste dessus vous dit « mais enfin… ce n’est pas normal de se comporter ainsi ! » et « bardaf ! » comme on dit en bruxellois, on accepte de penser ce qu’on ne voulait pas penser. On additionne les épisodes, on les met bout à bout et on a « the whole picture »… et c’est ignoble. Les années ont passé, ancrant les comportements d’une manière telle qu’ils ne s’extirperont pas sans aide professionnelle mais, par-dessus-tout, nuisent autant aux uns qu’aux autres, sans jamais rien améliorer.

Il faut alors mettre fin à un « lien »  qu’on a laissé devenir le jeu du chat et de la souris, par une innocente ignorance faite de patience et complaisance « pour ne pas faire d’histoires ». Il y a bien l’épine judéo-chrétienne qui nous accuse d’abandonner un être en souffrance qui peut-être ne saurait agir autrement, mais il s’agit d’un être qui s’est abandonné il y a longtemps, tout seul, et est tellement déterminé à souffrir qu’il mord toute main qui se tend. Mensonges, chantages, manipulations, vols, calomnies, tout est bon pour détruire. De ça, il a besoin : de victimes, d’auditoire, de compassion même si feinte. Pas d’amour, il ne sait qu’en faire. L’auditoire, les victimes… entretiennent le processus d’auto destruction.

Aussi, retrouver et donner la paix, c’est dire « ça suffit. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé ».

Chuuuuuut!

Et voilà qu’on arrivait à l’âge où on « était une jeune fille ». Les garçons, eux, faisaient des couacs aigüs avec leur voix, et nous on avait de la poitrine naissante et les règles entraient dans notre vie. On nous mettait bien en garde contre notre mauvaise humeur de « ces jours-là » que l’on devait dissimuler à tout prix, mais à la maison Lovely Brunette insistait bien sur le fait qu’il ne fallait pas m’embêter.

Et on vivait ces jours-là dans la honte : personne ne devait soupçonner que nous étions réglées. Je laisserai de côté l’horreur des serviettes à laver, car je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître : les serviettes à jeter étaient un gaspillage et nos mères avaient survécu aux lessives et nous le ferions aussi. J’ai dû chèrement lutter pour que la mienne cède…

Et je me tairai aussi sur le drame des règles abondantes qui exigeaient que l’on remplisse notre cartable de serviettes de secours, de toile cirée pour emballer les souillées – pas encore de poubelles dans WC, la condition de femme se vivait dans le secret à tous les niveaux même si nous étions dans une école pour filles uniquement, et il fallait se débrouiller discrètement -, et de la difficulté d’obtenir le droit de quitter la classe et d’aller à la toilette pendant le cours, enfonçant le mur de la discipline de fer des chères-soeurs.

Il faut dire qu’à Lovely Brunette, on n’avait rien dit et que quand elle a eu tardivement ses règles en classe, elle a tout simplement cru être en train de mourir ! Rien de moins… Et comme elle était dans un pensionnat religieux, on l’a enveloppée dans une couverture pour la faire sortir de la classe comme une apparition honteuse, ajoutant à sa frayeur : elle était non seulement mourante mais elle choquait tout le monde…

Quant à son premier soutien-gorge, elle se l’est cousu elle-même en cachette car on ne parlait pas de ça

Il n’y avait qu’à la meilleure amie que l’on confiait en classe que… je suis T.IX ! C’était le code hermétique que mon amie Bernadette et moi avions imaginé : la première et la dernière lettre de Tampax (qu’on ne pouvait employer car on nous disait que les filles vierges ne pouvaient pas l’employer, le tampax. Comme personne ne savait ce qu’il en était, on s’abstenait). Le seul avantage de cet état peu agréable était qu’on avait une excuse toute trouvée – et invérifiable –  pour ne pas aller au bassin de natation ou à la gymnastique. On devait chuchoter cette confidence humiliante au professeur, sous les ricanements des autres qui savaient dès lors que nous vivions une journée d’impureté et de mal au ventre…

C’est pas ça… on ricanait aussi de la malheureuse fille un peu précocement développée qui dans la classe était la seule à avoir de la poitrine, et comme les soutien-gorge pour petites gorges d’adolescentes étaient rares, ladite poitrine faisait le balancier, faisant glousser les encore plates et extra-plates…

Bernadette et moi étions tix presqu’en permanence en ce qui concerne le cours de gymnastique que nous détestions, surtout si on devait sauter sur le cheval d’arçon – par contre nous aimions assez les espaliers. Et moi rien que de penser au terrible monsieur Bodeux au bassin de natation, ce fin psychologue qui pour faire passer ma peur de l’eau m’y a jetée en m’en dégoûtant à tout jamais et encore après, je me sentais tix, très tix, éternellement tix.

Plus tard, en vacances en Italie, alors que je refusais en rougissant d’aller faire trempette avec les autres et de me mettre en bikini, les Italiens, informés par des bataillons de mammas, de sœurs et de cousines, constataient sans étonnement « ah ! tu as tes règles » … oh que la vie était donc simple tout à coup ! Je pouvais même être d’humeur fragile… Je n’étais plus impure ces jours-là… j’étais seulement un peu nerveuse.

Jamais, toujours, pas question…

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Le serment du jeu de paume 20-06-1789 Merson Luc Olivier

Des serments qui n’ont de force qu’au moment où on les profère, et qui ne reflètent que l’intention à ce moment.

On aimera toujours, on ne quittera jamais… Avec le temps « aimera » devient souvent haïra, respectera, aidera, qui sont aussi des composantes liées à l’amour mais ne sont plus l’amour du jour du serment. Elles peuvent contenir le fumet de l’affection, ou le sens du devoir, mais amènent au domaine des concessions, domaine que l’on ne pensait pas un jour visiter. « Quittera » change pour abandonnera, délaissera, d’autres engagements importants mais qui ne sous-entendent pas que le cœur est resté attaché au cœur de l’autre.

Pas question que l’on supporte une infidélité. Jusqu’au jour où elle est là. Mille raisons peuvent faire qu’on la supportera et parfois mieux qu’on ne le pensait : on est loin d’être un cas unique ; on aime encore et désire patienter ; on n’aime plus mais on se cramponne à la représentation « Un mariage qui dure » ; on n’a jamais vraiment aimé et bien que l’on soit très vexé, après tout c’est le mariage qu’on a épousé et pas le conjoint ; on a peur de la solitude, ou on préfère supporter ça que se retrouver avec un seul salaire. Mais on supporte ce qu’il n’était pas question qu’on supporte. Pas tout le monde, bien entendu, mais beaucoup.

Pas question que l’on accepte un travail en-dessous de ses capacités. Et puis voilà que c’est quand même une meilleure option que ne plus pouvoir payer son loyer, ou de perdre le ressort du travail.

Jamais je ne vivrai avec un autre partenaire, mon indépendance est trop agréable. Et s’il est bon de se délecter des avantages liés à certaines situations au lieu de s’en plaindre, c’est une erreur de s’y enfermer. Un jour il se peut que la situation où vivre avec un ce lui ou une cette elle que l’on n’attendait plus se présente et l’indépendance sera revisitée autrement…

Avec le temps on évite d’être aussi affirmatif, et c’est alors que l’on se libère de ces interdits, de ces fils barbelés qu’on a enfin coupés après les avoir jalousement entretenus. On se fie à soi, à sa capacité de s’adapter en souplesse à la réalité que l’on a acceptée. En chassant d’un coup de pied ce qu’un jour on a proclamé avec naïveté.

La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!

Les petites souris

La souris verte - Benjamin Rabier

La souris verte – Benjamin Rabier

J’ai toujours aimé les souris. Je les trouve belles, douces, amusantes. Je n’en ai pas peur et n’en suis pas dégoûtée. Et je porte en moi un crime, que j’ai commis, contre une souris, et pour lequel je ne trouve pas d’expiation possible. J’ai tué une souris, sans raison, mais malgré tout… sans le comprendre.

Et vraiment, je n’arrive pas à me le pardonner, encore aujourd’hui, j’ai mal et honte chaque fois que j’y pense, mais je considère que c’est mon « châtiment » car… j’y pense souvent, puisque j’aime les souris.

J’avais dix ou onze ans, et dans le mur de notre garage côté jardin, il y avait une fissure, par laquelle je voyais monter et descendre les souris, heureuses locataires de ces lieux labyrinthiques. Parfois un souriceau en sortait et se promenait, la queue dressée et tremblant d’excitation, le long du jardin de rocailles, sous les rhododendrons et fougères. Je les adorais, et veillais à ce que le chat ne soit pas dans les parages. Le chien non plus d’ailleurs, c’était un amuse-gueule de choix pour lui… et un divin jouet pour le chat.

Un jour, je me suis amusée à passer une baguette dans la fissure, l’agitant de haut en bas et de bas en haut et ce faisant j’ai coincé une souris, qui n’a pu se dégager d’entre deux pierres trop rapprochées. Elle a agonisé là. J’étais désespérée, les autres s’agitaient autour d’elle, j’ai appelé ma mère, en larmes, épouvantée, mais que faire ? On n’allait pas démonter le mur du garage pour la souris, et heureusement elle est morte assez vite, et je l’espère dans un état second qui l’aura rendue inconsciente. Mais je ne peux oublier cette horrible histoire.

Une de ces souris s’aventurait dans la cuisine, c’était « la » souris. Peut-être – certainement! – étaient-elles plusieurs, mais comment les différencier ? Elles crottaient dans le pain, aussi on a laissé le chat dormir dans la cuisine, il s’était mérité le rôle de monstre puant pour dissuader les souris de grignoter et y laisser leur ADN.

Elles vivaient dans les murs de la maison, et je les entendais courir quand j’étais dans mon lit, c’est-à-dire que j’entendais la chute de petits morceaux de ciment ou de brique qui dévalaient sur leur passage. Ca me rassurait, de les savoir là.

Il y avait aussi les musaraignes, qui entraient dans le garage pour se goinfrer du son et avoine pour le cheval. Mais alors qu’elles entraient facilement dans la cuve métallique, pour en ressortir… c’était une épreuve olympique. Souvent quand on ouvrait le couvercle le matin pour remplir la huche destinée au cheval, une souris téméraire remontait le long de notre bras avec la détermination d’un éclair, et bien entendu je hurlais, plus de surprise que de peur réelle. Le cheval lui aussi se payait une belle frousse quand parfois une folle musaraigne avait été prise dans la huche qu’on lui déversait dans la mangeoire. Moment d’effroi, indignation chevaline, quelques coups de pieds nerveux et puis scrunch scrunch, au fond la souris s’en était bien sortie !

Et il est arrivé qu’une souris un peu idiote donne naissance à sa progéniture dans la cuve de son ou de sucre à paille, et Lovely Brunette m’avait expliqué qu’une fois le nid découvert, la mère n’y venait plus. Me voici donc avec une série de six ou huit souriceaux aveugles, pas plus gros que des haricots de Soissons, que j’avais décidé de sauver. Le biberon de ma poupée et… du lait de vache, les pauvres sont morts à mon grand désespoir, mais Lovely Brunette n’était pas du genre à dire « ça ne sert à rien, ils vont mourir », on allait bien le comprendre nous-mêmes.

Nous avions aussi notre souris blanche, Gros Pète (bon… c’était un mâle, et on ne comprenait pas trop l’origine de ce vilain machin rose à l’arrière, donc il est devenu Gros Pète). Il vivait dans un aquarium (sans eau, je vous rassure…), je lui changeais la litière, très maternelle, tous les jours, le caressais et l’embrassais abondamment, et lui avais fabriqué une petite échelle qui lui permettait de monter hors de son aquarium où j’avais attaché une petite boite de carton bleue qui avait contenu des dragées. Il s’installait dedans à l’heure des repas en humant les arômes, et on disait qu’il prêchait dans sa chaire de vérité car il appuyait ses petites pattes sur le bord, remuant ses moustaches et se délectant d’odeurs suaves. Parfois il recevait une petite chose qui lui convenait. J’ai beaucoup pleuré quand il est mort, après l’avoir soigné moi-même d’une inflammation aux yeux.

La tradition d’aimer les souris remontait la généalogie de la famille car ma grand-mère, la première Edmée, m’avait dit de lui adresser ma carte de vacances à l’attention de Madame la souris verte, avenue de Thiervaux à Heusy, et c’était arrivé. Les facteurs, en ces temps-là, savaient identifier leurs clients primesautiers capables d’une telle sottise…

Un souriceau, alors que j’habitais dans le New Jersey, m’a séduite aussi. Parti à l’aventure sur quatre pattes incertaines, notre Zouzou-n’a-qu’un-œil lui a foncé dessus. Mais pour Zouzou, ce machin ridicule n’était qu’un jouet à casser en le faisant durer. Et hop que je t’attrape, et hop que je te relâche pour ricaner quand tu crois t’enfuir, et zou ! un coup de patte… Quand j’ai vu ça, et hop j’ai attrapé Zouzou et l’ai mis à l’intérieur, récupérant la pauvre chose bien salivée par mon chasseur borgne, petite chose qui une fois « debout » s’est avancée vers moi et s’est mise à escalader la jambe de mon jeans, puis mon pull, puis hop dans mes cheveux, où elle est restée accrochée, refusant de redescendre sur le sol peuplé de monstres. J’ai fini par l’y reprendre, et elle est restée, tremblante, sur mon bras, reprenant lentement ses esprits en déroute. J’ai pu la relâcher et, ne la reconnaissant pas, je ne sais pas si elle a retenu la leçon ou a fini ses jours en jouet sous les pattes de Zouzou un peu plus tard, mais le fait est que j’ai eu à cœur de planter pas mal de fleurs le long de la maison pour offrir un refuge aux souris.

Et bien entendu, comment ne pas mentionner la clé que Lovely Brunette me donnait quand je revenais la voir, mais surtout… le porte-clés ? Un affreux porte-clés que nous avons eu en collectionnant je ne sais plus quels bons, de plastique, représentant Hans le joueur de flûte, sortant de la légende de la tour aux souris… Il était hideux et ne faisait pas très glamour dans mon sac, mais que je l’aimais, ce vieux Hans !