Tchoup-lala

J’ai écrit ce billet en mai 2011. Je revenais des USA, redécouvrais une autre vie, la marche à pied, la saveur, et la complicité avec mon Papounet qui m’avait accueillie chez lui, dans sa seigneurie sur les hauteurs de Beaufays. J’étais un peu chez lui et un peu dans mon nouvel appartement dans lequel il n’y avait rien encore que des cartons…

***

Et me revoici… Pas encore complètement ici, mais plus du tout là-bas ! Le casse-tête de la réinsertion aurait eu raison de ma bonne humeur si je n’étais aussi heureuse !

Un bonheur qui me rappelle combien manger du vrai pain – celui qui s’émiette, dont la croûte se loge entre les dents – et des choses qui goûtent les choses à quoi elles ressemblent est une grâce quotidienne trop souvent ignorée. Un bonheur qui fait que le jovialité des Liégeois, légendaire,  me surprend et m’enchante. De ma fenêtre, ma nouvelle fenêtre, plus de biches ou dindes sauvages, mais le fleuve et les péniches. Le soleil – car il y en a – joue sur l’eau comme un frémissement de rubans.

Pas d’internet pendant si longtemps que ça ne serait pas pensable aux USA. Personne ne tiendrait tout ce temps sans grimper sur un toit avec un fusil mitrailleur. Preuve que l’on s’adapte finalement au pays d’accueil, j’y ai presque songé. J’admets que les cyber-cafés aux claviers regorgeant de tous les exemplaires de germes répertoriés ne m’ont pas séduite, même si au fond l‘expérience ne fut pas tout à fait sans aspects cocasses. C’est que la privacy n’y est pas présente et que malgré moi j’ai été le témoin involontaire de « romances » par téléphone ou skype dont je devinais déjà la fin rien qu’aux indices du présent…

Au risque de vous faire croire que j’habitais dans la jungle – Tarzanne chevauchant sa biche comme Arduina, poussant des glouglouglou de dinde pour ameuter ma troupe – j’avais oublié aussi ce que c’était que de regarder les magasins sans devoir m’enterrer dans un centre commercial nauséabond de trop de fast foods aux orientations contrastantes. L’odeur du Tex-Mex me stimule, mais mariée à celle de la tarte aux pommes … elle est plutôt infâme.

Et puis… les vieilles pierres, les vieilles rues aux noms de contes de fées, les immeubles aux façades travaillées avec la fierté de l’artisan… ça n’a pas de prix.

Je n’ai eu aucun regret envers ce que je laissais derrière moi. Ils viendront plus tard, mais ne seront pas ceux du quotidien. Ils seront les moments d’exception. La vue des animaux sauvages, même ce bison solitaire vu en pays comanche. L’orchestre de red necks de Madrid au Nouveau-Mexique. Les pivoines d’un voisin. L’horreur inoubliable de la toilette de Cochiti Lake. Un jeune cerf qui nous menaçait en promenade.

Ici, chez mon père, c’est le domaine des corneilles et pies. Une corneille a une patte cassée mais s’est ainsi méritée le surnom de Tchoup-lala. Nous parlons d’elle chaque jour et observons ses progrès. Mais oui, elle vole de nouveau après une semaine au sol. Et les autres acceptent de lui reparler, malgré sa démarche chaloupée et son nom étrange…

 

Et je vous remercie tous et toutes,  pour vos visites dont je me rendais compte au gré de mes visites dans un des idylliques cyber-cafés locaux, mais je n’avais pas le temps de répondre à vos commentaires. J’espère arriver à rattraper le temps perdu au plus vite, même si je ne suis pas encore au bout de mes tribulations. Le retour au pays est une occupation à temps-plein, et un test d’endurance et parfois même d’intelligence. Je passe, pas toujours haut la main, et je ne trouve pas d’excuses donc je n’en donnerai pas.

Esprit es-tu là?

Je ne parle pas du oui-ja ni des esprits frappeurs, mais de l’esprit de famille. Et pas dans le sens « esprit de clan », solidarité etc… mais de la bande sonore et des couleurs qu’on peut associer à une famille.

Heureux ceux qui ont hérité des souvenirs de famille de ceux qui les ont précédés.

La chanteuse de cramignons liégeois

La chanteuse de cramignons liégeois

Lovely Brunette m’a laissé un petit texte où elle raconte qu’enfant, elle allait avec sa grand-mère voir les sœurs de celle-ci. Elle décrit donc ce qui se passait chez mon arrière-grand-mère il y a près de cent ans ! Et à l’époque, « Bobonne » et ses sœurs étaient toutes des « grands-mères » donc. Des dames dans leur cinquantaine, de milieux bourgeois, respectables et qu’on imaginerait un peu amidonnées dans les mœurs.

Eh bien non ! Elles passaient une après-midi délirante où même la petite Lovely Brunette s’amusait (et se disait qu’elle aussi serait comme ça quand elle serait vieille), à jouer du piano et chanter des cramignons liégeois, c à d les chansons en wallon qui accompagnaient ces cramignons. Que sont les cramignons ? Des farandoles que l’on faisait à la fin des moissons à la fête du village. Elles chantaient donc gaillardement en poussant les touches du piano familial, après quoi elles mangeaient des tartes avec une jatte de café, et riaient comme des folles des petits travers de leurs maris qui « étaient au  travail », et auxquels  elles donnaient des surnoms comme Jupiter tonnant pour l’un. D’ailleurs Bobonne, qui avait un mari plutôt autoritaire et qui sans doute de temps à autre se permettait un sermon, mettait fin au sermon de l’époux par une phrase aux relents d’impertinence : T’as bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle (une gaufre). Ponce Pilate et Jupiter tonnant… elles n’avaient pas des maris anodins, les dames !

La mère de Lovely Brunette, Edmée, me racontait en pouffant qu’un jour elle s’était disputée avec mon grand-père et lui avait jeté un cendrier en Val Saint Lambert à la tête, mais qu’heureusement il s’était abaissé et donc le cendrier avait fini dans la fenêtre dont il avait rejoint les éclats dans le jardin.

Mon père n’avait pas connu son arrière-grand-mère maternelle mais par contre sa renommée lui était parvenue – comme à moi : le jour de la grande communion de son petit-fils Albert (mon grand-père) elle l’avait rendu malade en décidant qu’à présent il était un homme, et avait béni cette certitude en lui offrant un cigare et un verre de whisky.

Il y avait aussi, bien entendu, les éléments tristes qui avaient laissé leur empreinte, comme le mari de Tante Didi arrêté par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs à fuir (il était d’origine autrichienne et portait un nom à consonance allemande) et qu’on n’avait jamais revu. Tante Didi n’était veuve que par supposition logique.

Ou le petit Serge, l’enfant qui avait précédé ma Lovely Brunette mais est mort bébé. On parlait autant de lui que d’un enfant avec lequel on aurait des souvenirs, et je me suis surprise à « penser à lui » devant sa sépulture, qu’il partage avec son père et autres membres de la famille.

L’oncle Adolphe mort à Buenos Ayres et dont la vie comportait un scandale d’une telle ampleur qu’on n’en a jamais parlé – à mon grand regret d’ailleurs.

L’oncle Gaston, héros silencieux dont je dois un jour écrire la vie parce qu’il n’a pas d’enfants, et qui parlera de lui ? Il le faut pourtant !

Et des suicides, toujours très discrets que l’on n’apprend que par inadvertance.

Les enfants « de la main gauche »…

Mais tout ça écrit la bande sonore de la famille et met les couleurs sur la palette. Des familles gaies, ou des familles sombres. Des familles qui cultivent le secret, d’autres qui s’en fichent. Des femmes de tête malgré la crinoline, des hommes-caniches, des machos épouvantables et leurs humbles violettes sans opinions…

Des enfants élevés à l’anglaise, à l’allemande, qui vont dans des pensionnats, ont des précepteurs, sont des cancres pitoyables, ou vont à l’école comme les autres.

Des familles embrasseuses ou qui se méfient de trop de caresses.

Des enfants élevés à la campagne aux chaussures boueuses et qui n’ont pas peur des poils de chien, et ceux qui savent ne pas se salir ni plisser leurs beaux costumes pour l’anniversaire de tante Albertine.

Tout ça, c’est notre héritage impalpable, mais c’est l’esprit de famille…

Retomber dans son enfance

Mais non, pas la chute dans le gâtisme, la dépendance, la perte de mémoire et des mots cohérents.

Je parle de cet état si serein qui vient avec le grand âge, quand la boucle est presque bouclée. Il ne reste qu’une aune de chemin… elle peut durer des mois, des jours, des années, mais elle fait pénétrer dans un jardin d’où désormais on contemple le monde, à nouveau, avec le détachement de qui n’en est pas encore ou plus tout à fait concerné.

Mon Papounet a été lucide et maître de ses pensées et paroles jusqu’au bout, mais c’était accompagné d’un voluptueux laisser aller, d’une prise de conscience de l’essentiel. Il parlait très souvent – et de plus en plus souvent – de ses parents, avec une joie sereine sur le visage et dans la voix. Ils devinrent plus importants que ses enfants. Il était le lien entre le passé et le futur, et son futur se trouvait dans son passé : ses parents et ceux qu’il avait aimés, et dont il se rapprochait.

Il nous transmettait tout ce qui remontait dans les plis soyeux des souvenirs. Leur générosité, la façon dont ils s’étaient entendus, leurs conceptions de la vie.

Il évoquait aussi des touches de parfums et de couleurs ici et là. La corne de brume des paquebots de traversée quand ils revenaient d’Uruguay. Le cinéma avec sa mère. Les oeufs sur le plat mangés chez son grand-père, croustillants comme plus jamais il ne les a eus. Des soirées en Afrique à l’âge adulte, auprès de missionnaires hospitaliers et nonnes peu chastes mais si souriantes. Des visions tristes: la guerre, l’indépendance du Congo et ses drames, une amie très chère rencontrée peu avant sa mort dont il n’avait pas perçu le discret message d’adieu. Lui qui avait peu parlé de sa vie si ce n’était la partie appelée “la guerre”, il nous la faisait défiler sans retenue. Un peu comme qui revoit toute son existence au moment de mourir, il nous la projetait tel un film mal monté, avec trop de flash-backs, de fondus-enchaînés sur image, de ralentis, d’accélérations, de gros plans, de scènes jouées en couleur et puis en noir et blanc.

Il se détachait sans effort. Ses enfants, il les avait accompagnés. Et il en avait savouré la compagnie adulte. Les petits-enfants, il était fier d’avoir à lui tout seul, fils unique, offert huit arrière-petits enfants à ses parents. Il ignorait qu’un arrière-petit-fils se préparerait bientôt! Désormais, il refusait de se tracasser pour quoi que ce soit. L’avenir du monde, oui, le préoccupait, il voyait les nations se déchirer et avait une dernière angoisse : qu’allait devenir l’humanité ? Mais à part ce – gros – souci, il était aussi “retombé en enfance”. Vive la crème fraiche dont il aspergeait tout, disant qu’il ne voulait plus penser à son cholestérol. Un oeuf tous les jours, accompagné de l’évocation de ce fameux oeuf sur le plat à la dentelle craquante de chez son grand-père. Quand je venais, le Cynar ou la Suze étaient notre apéro, et lui qui n’avait jamais vraiment bu, il s’est mis à aimer la bière brune. Il faisait des siestes de plus en plus longues et fréquentes et se couchait extasié, en proclamant “il n’y a plus qu’une seule chose que je fais bien : c’est dormir”…

Il était, comme un bébé jovial, heureux de la moindre visite, de la moindre surprise, et de toutes les petites choses quotidiennes qu’il attendait : la visite de sa kiné, des infirmières, les nôtres. Le partage de souvenirs de famille et photos avec son dernier cousin en vie, Yves. Une promenade le long de l’Ourthe avec son déambulateur où il s’amusait à “faire de la vitesse”. Un coup de fil d’Argentine de son vieil ami Jeannot qui lui faisait, à l’armée, de fausses permissions rédigées en allemand, facétie qu’ils se rappelaient interminablement en riant comme deux polissons. Il se réjouissait de savoir que j’allais venir lui cuisiner des “chicons braisés” qu’il adorait mais ne savait préparer. On riait aux larmes parce que j’imitais la voix de sa cousine, très particulière, et surtout les réflexions qu’elle aurait faites en voyant certaines photos de famille. “Comme tu l’imites bien!” pouffait-il.

Mon Papounet n’avait plus de rôle d’exemple ou d’éducateur à remplir. Il était lui. Comme lors de son enfance où seuls ses plaisirs immédiats comptaient : un dulce de leche fait par maman, ou ses fameux biscuits au fromage, ou une belle promenade. L’enfance merveilleuse partagée avec ses cousins au milieu d’adultes qui s’entendaient bien et s’aimaient.

Il est retombé en enfance, comme on tombe sur un édredon moelleux, en riant, s’enfonçant dans la tendresse, la douceur, pour ne plus voir, au dessus, que des visages aimés et souriants.

La boucle se bouclait… il le savait. Tu sais, ce n’est pas une tragédie, que je sois en train de mourir, me dit-il deux mois avant la fin. Parce qu’il savait que j’avais compris, et que j’avais les larmes aux yeux en le quittant. J’attendrai le retour de Thierry pour les vacances et puis je m’en irai, dit-il à mon plus jeune frère, en parlant de celui qui vit en Australie. Il en fut ainsi. La porte du jardin était grande ouverte, ses parents étaient là, sous une tonnelle ombragée de glycine, et il est parti en trottinant vers eux, avec son petit costume marin…

Première auto

La porte s’est doucement refermée sur son secret, et s’ouvrira pour chacun de nous à la fin du chemin… et ce ne sera pas une tragédie non plus.

L’envol d’un faisan

Jeune soldat, mon père découvrit d’autres sociétés que la sienne dans un contexte d’intimité inattendue. Fils de bourgeois, il n’avait pas eu jusqu’alors de vrais échanges avec tous ces jeunes gens venus d’autres couches sociales. Pour lui, comme pour tous sans doute, ce fut une magnifique occasion de savourer ce qu’il y avait de commun entre eux, et de s’émerveiller des compétences spécifiques à chacune de ces classes. Au fond, tous n’étaient que des jeunes gens immergés dans une urgence : la guerre, et comment s’y préparer.

Il fallait, aussi, obéir à une autre autorité que celle d’un père, et souvent ne pas discuter les ordres quels qu’ils soient, ce qu’à la maison la plupart avaient le droit et l’audace de faire.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Il y avait dans le régiment un brave fils de fermier, rêveur, peu disert, attentif à la nature, le genre de garçon rose et lourd qui suçait son doigt pour savoir d’où soufflait le vent, et savait annoncer la pluie en agitant le nez d’un air soupçonneux. Un de ces bienheureux gars qui emportent assez de leur monde à eux dans la tourmente pour avoir toujours ce petit coin secret où se retrouver tout entier dès que possible.

Et un jour que le petit groupe répétait ses mouvements robotiques dans la cour de la caserne – fusil à l’épaule, au talon, quart de tour à gauche, garde à vous – sous les ordres scandés d’un supérieur moustachu et brave homme, on entendit un clac clac clac insolite qui fendait l’air et la grisaille, et notre bon campagnard, magiquement arraché de son quart de tour à droite qui resta inachevé, s’immobilisa et, la voix chargée d’émerveillement et teintée de son accent local, pointa du doigt : « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiiiisan ! ».

Et tout le monde de s’esclaffer, supérieur moustachu compris.

Comme tous les hommes de sa génération, et malgré de nombreuses images tragiques attachées à cette époque, mon père a gardé de ces années de guerre et du besoin impérieux de compter les uns sur les autres, d’appliquer une discipline de groupe tout en restant soi, de s’ouvrir à ces multiples personnalités, sourires, grises mines, accents, bonnes et mauvaises manières, une sorte de temple secret, intouchable et inaltérable, où il revint souvent pour y rire, pour côtoyer Roudoudou et lui faire des tours pendables, pour paniquer devant ces soldats Russes rencontrés dans un bois – qui feront mine de ne pas le voir – pour en retrouver un emprisonné dans un camp deux jours plus tard – et lui glisser en douce une tablette de chocolat. Avoir très peur lors d’une mission et être surpris que son cousin, des années plus tard, le décrive, lors de cette même mission, comme sûr de lui et intrépide. Non, me dira-t-il, il était mort de frousse.

Les jeunes hommes prennent leurs formes selon leur temps et leurs circonstances : années de paix et d’étude, de camaraderies et lendemains de veille au ralenti. Années sans travail, qui semblent parfois sans avenir ou en retardent les plans, de débrouillardise ou défaitisme. Années d’aventures, sac au dos et vie sans attaches, dures, voire cruelles, mais nourrissantes en amertume et grands moments. Années de guerre… Aucune jeunesse ne se construit comme celle des pères et grands-pères… et la longue lignée familiale est donc, aussi, faite d’apports en couleur qui en illustrent la saga.

Les carnets de Suze

Suze a tenu son journal du 1er février 1908 (elle a 15 ans) jusqu’au 8 septembre 1942. Elle est alors souffrante et n’a plus que 5 mois de vie. Toute sa vie non intime est là, courant de son écriture irrégulière, en petits textes succincts à l’encre bleue ou au crayon parfois. Sa première phrase donne le coup de marteau d’un juge sans appel : Marguerite n’est plus notre amie. Voilà une Marguerite au parfum de trahison, mais elle ne dure que le temps de cette phrase, et je n’en sais pas plus. A-t-elle de mauvaises manières ? Son père a-t-il provoqué un scandale inacceptable ? Est-elle cleptomane ?

 

Yvonne, Suzanne et Paul  Houben

Suze vient d’une famille aisée, et est l’aînée de trois enfants. On lui apprend la vie d’une future épouse bien nantie, bien élevée, pas trop instruite puisqu’elle n’en aura pas besoin. On n’admirera pas son intelligence, qu’elle ne pourrait montrer qu’en « pérorant » et « se faisant remarquer », mais par contre on appréciera sa table, son hospitalité, son humeur agréable.

 

Elle part quelques mois en pension à Bonn, où son séjour semble fait de leçons de piano, de danse, des après-midi de patinage ou goûters chez l’une ou l’autre enseignante, des pique-niques et promenades – chapeautées et envolantées comme dans Pique-nique à Hanging Rock ! – , quelque spectacle musical ou théâtral (« Lohengrin » à Cologne…). Pareil pour son pensionnat en Angleterre à Bexhill-on-Sea où elle rencontre Lilian qu’elle reverra par la suite. Elle va voir « Priscilla Runs Away » et « A Midsummer Night’s Dream » à Hastings.

Amies de pension de Suzanne (Allemagne peut-être)

De retour de ces deux pensionnats elle jouit d’un farniente très rempli : ce ne sont que goûters, soirées, pique-niques, avec famille et amis, et toujours concerts, théâtre et conférences. Le 19 avril 1911 elle mentionne sa première coiffure haute pour aller voir Le mariage de Mlle Beulemans. Elle va aussi, en tant qu’aînée, aux remises de prix des écoles de son petit frère et sa petite sœur et inscrit fièrement leur place.

 

On part à l’étranger : Paris, Reims, Monaco, Londres, l’Allemagne ou la Hollande, où on « sort le soir » et descend dans de bons hôtels dont elle précise le nom. Bien des vacances se passent à la villa familiale, que son « Bon-papa » a achetée pour que chacun de ses enfants puisse y venir avec les siens. Lorsqu’ils sont en surnombre, certains vont à l’hôtel de la petite ville et se retrouvent pour la journée. Ils se délectent à faire les mêmes longues promenades, inlassablement, et les mêmes arrêts le long de la route, qu’elle note avec rigueur. Alors que les dames alors portaient leurs longues robes et des bottines de marche confortables mais loin d’une paire actuelle, des balades de 10 à 15 kms n’étaient pas exceptionnelles. Mais parfois il s’agit de « promenade en auto » et alors on sillonne gaiement les routes qui ne connaissent pas encore le mot trafic.

 

Elle mentionne, sans commentaires, morts et naissances. Fiançailles. Et des leçons de danse et de coupe. Parfois c’est une de ses tantes qui lui donne les rudiments de la maîtresse de maison idéale, ou lui fait traduire de l’anglais ou couper un tissu. Elle note consciencieusement « 1er jour où je m’habille sans lumière » ou « 1er jour où je mets la lumière pour m’habiller », signalant ainsi les levers dans la belle saison ou ceux qui annoncent l’hiver…Elle « entre dans le monde » et on la trouve belle : « 7 décembre 1912 : 1er bal au littéraire : soirée unique ! Exquise ! »

 

Pendant la guerre 14-18, elle part en Hollande et y suit un cours à la Croix Rouge. Elle habite à La Haye et aussi dans la famille de « Bon-papa » qui est Limbourgeois, tout en poursuivant une vie aussi mondaine que possible en temps de guerre, avec des journées à «A’dam » et des sorties au théâtre comme la Troupe Péral dans La voleuse.

Suzanne en Hollande pendant la première guerre

Elle est jolie, enjouée. Et amoureuse de son voisin Albert qu’elle surnomme Lou (et lui la surnomme Milou). Ils se fiancent « officieusement » en 1917. La famille demande qu’on n’en parle pas encore. Ils s’aiment en tout cas depuis 1914, et sa meilleure amie – et complice pendant la correspondance de guerre – est « Tote », la sœur de « Lou ». Lou et Milou se marient en mai 1919, trois mois après Tote et Clément.

 

Un an plus tard, Lou la persuade de le suivre en Uruguay. Ses parents ont passé plusieurs années en Argentine – il y est né – et le voilà pris lui aussi par l’appel de la pampa. Il lui parle du soleil, des jardins fleuris et ombragés de palmes, des éléphants de mer sur les rivages. Des plages chaudes, des gués qui se traversent, du vent et des agneaux bêlants. Ils s’embarquent sur l’Almanzora le 10 août 1920. Elle note les escales, sans jamais décrire son émerveillement. Ou sa surprise. Madère. Santos. Pernambucco (elle détaille malgré tout « passagers descendus dans des paniers » car c’est en effet ainsi qu’ils débarquent, et si c’est d’elle que je tiens le vertige, elle n’a pas dû raffoler de cette première). Bahia. Rio.

23 8 1920, Pernambouc - on descend les passagers dans des nascelles

Et puis ils s’installent, changent de maison plusieurs fois, ont une inondation dès la première semaine, les servantes se succèdent et se ressemblent toutes en ce sens qu’elles ne restent pas. Ils font partie d’une communauté de Belges bien ancrés sur place qui s’entraident et s’invitent à des asados somptueux. La vie mondaine est faite de sorties au théâtre et concerts, d’après-midi aux courses, de réceptions chez les uns et les autres, de séjours à Punta del Este et galas au Club français de Montevideo.

 

Et le 2 avril 1921, un seul mot dans son journal: mouvement.

 

C’est Jackie qui se retourne. Mon papa. Son amour d’enfant et mon amour de père qui verra le jour 4 mois et demi plus tard. Voici le lien entre cette douce femme et moi. Grâce à sa discipline invincible, je sais que la première fois que Jackie a bougé, c’était le 2 avril 1921.

Je les aime

Je les aime. Mes parents. Papa et mammy. Jacques et Denise. Crevette et Lovely Brunette. Je les aime au présent, alors qu’ils ne sont plus. Mais ils sont. Où et comment je ne sais pas, et peu m’importe. Ce que je dois savoir m’est révélé, le reste ne me sert à rien. Sert à ceux qui en ont la révélation, mais pas à moi.

Mariage papa et mammy St HubertMoi j’aime mes parents. Ces jeunes gens d’autrefois qui, au seuil de leur vie, ont entrepris une grande aventure : avoir un bébé. Ils en ont attendu 4. Je suis le second bébé, celui sans doute qu’on a protégé avec angoisse parce que le premier était mort-né. Comme celui qui m’a suivie. Leur petite layette est restée intouchée au grenier, dans une valise, et un jour, ma mère, les yeux humides et le regard fuyant, m’a dit que oui, je pouvais l’utiliser pour habiller mon Jean-Pierre, un poupon de caoutchouc grandeur nature. C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais eu ces deux petits frères qui n’avaient pas eu la force de naître.

Ils ont donc, ces jeunes gens qui avaient déjà leur bagage de tristesse ou drames – il était orphelin depuis peu, avait perdu un œil et presque la vie en même temps, elle avait vu ses parents se séparer, la fortune familiale disparaître le temps d’un pshhhhhhht – décidé d’avoir un bébé. Et lorsqu’ils ont eu ce bébé, et puis l’autre, les années heureuses se sont lentement envolées. Eteintes. Usées. Tout en vérifiant les bulletins scolaires, décidant que dimanche on pourrait aller au zoo de Spa avec les enfants, et pour l’été si on passait une semaine à Nismes et deux en Suisse ? et se tourmentant pour « les affaires de l’usine » et l’avenir, ils ont peu à peu constaté que leur mariage les tuait lentement. Ils ont pleuré, se sont disputés, insultés, menacés, réconciliés pour quelques jours, souri, maudits… et ils continuaient d’être aussi nos parents. Ça devait être très dur.

Ils se sont fait des vacheries, exprès et pas exprès. Ils ont continué leurs vies, ont vécu d’autres joies et peines. Ils étaient toujours mes parents. Pendant qu’ils étaient les artisans de leurs nouveaux départs.

Je les aime infiniment parce qu’ils n’ont pas toujours fait un parcours sans faute. Ils ont eu leurs moments « hm hm ». Ce qui me les rend encore plus chers parce que finalement, si un saint se conduit bien, c’est si normal qu’on ne voit pas pourquoi on l’en remercierait. Par contre, les bonnes actions du « pauvre pécheur » sont une grâce. J’ai eu avec chacun de grandes et douloureuses incompréhensions. Je les ai jugés, définis, condamnés. Me suis opposée à eux. J’ai fait de mauvais choix simplement pour leur désobéir – après parfois avoir obéi pour me trouver bien mal dans « leur » choix. J’ai eu aussi les plus profondes rencontres, celles de ces gens qu’on a méconnus et que tout à coup on connaît. Une fois que j’ai « tué mon père et ma mère », c à d que j’ai compris qu’ils étaient aussi un homme et une femme qui n’avaient pas été que « parent » à temps plein, et avaient consacré aussi un peu de temps à leur vie privée, j’ai vu quelles belles et courageuses personnes ils sont.

Mammy et papa

Mais c’était – ce sont – des gens de bien, tous les deux. Honnêtes, justes, beaux dans le cœur. Beaux tout court aussi. Des grands. Des nobles dans le sens moral du terme. Et je les aime infiniment de m’avoir aimée, de m’avoir protégée toute ma vie, et de m’aimer encore. Le plus bel héritage qu’ils m’aient donné est l’amour de la vie, de la bonté, la générosité et le sens de la justice. Et des parents qui, sans relâche, ont fait de leur mieux avec le résultat de leur rêve de jeunesse : se marier, avoir des enfants et ne pas laisser mourir l’amour.

Des parents parfaits. Le plus beau cadeau de mon existence. Le meilleur des départs.

Mais si, je vous assure, c’était vraiment comme ça, dans ce temps-là !

Boîte à trésors, boîte à surprises, boîte à questions…Mon père avait conservé toutes les photos de sa vie de famille – oncles, cousins, amis des parents, amies de pension, ancêtres, servantes, parrain, enfants du parrain etc… et je me suis proposée pour trier et scanner. La charge me semblait immense, je me voyais y perdant la vue et la raison, oubliant de manger et de dormir, mais non, ce fut tellement agréable que j’ai foncé là-dedans comme un panzer.

 

J’ai groupé côté paternel, côté maternel, enfance, amis, Amérique du sud, généalogie. Je passais parfois trois heures à scanner et très peu de minutes à pester. Et comme mes grands-parents étaient un couple heureux, et que je ne les ai pas connus, j’ai aimé les rencontrer jeunes mariés à l’aventure. Car c’en était une, d’aventure !

 
Lui était né en Argentine et avait connu les traversées en bateau – mal de mer et menus monotones parfois – et les changements de langue, de climat et de nourriture. Mais elle n’avait voyagé que pour parfaire son éducation, en Hollande et Allemagne où elle avait été en pension, et puis en Hollande encore au moment de la guerre 14-18 pour aider la Croix-Rouge. De petits déplacements. Dans le confort. Une fois mariés, ils se sont embarqués pour l’Uruguay, parce que le bien aimé était acheteur de laine comme l’avait été son père.

 
Et c’est dans la banlieue de Montevideo, à Pocitos qu’ils ont planté leur tente, Calle Ellaudi devenue José Ellaudi. La rue existe encore mais plus la maison. Mon grand-père, amoureux du paysage, a alors peint ce petit tableau quelque peu malhabile mais qui donne une idée des lieux :

 

Pocitos - Tableau avec la tour

Amoureux de sa femme aussi, il ne se lassait pas de quémander son sourire – qu’elle avait généreux car elle était très amoureuse et heureuse – sur la plage, que ce soit vers la mer ou vers la petite tour au pied de laquelle se trouvait leur maison.  La plage était déjà célèbre et très à la mode. Mais il restait des endroits issus du paradis, où l’eau venait lécher des rochers polis et comblés de ces caresses parfois fouettantes et parfois voluptueuses, dans une sauvage liberté.

 

Sur le rambla – la promenade, les immeubles parlaient d’élégance et d’un goût pour une beauté un peu pompeuse et aux arabesques faites pour étreindre musiques et rires. Les réverbères avaient une pointe de vanité et les grilles ouvragées démontraient le savoir-bien-faire.

1921 - Pocitos

Pocitos, 1920 ou 21 - avec la tour

Ici on voit la tour du tableau

Pocitos vieille carte postale
Et regardez maintenant la plage de Pocitos !

 

 

 
Oh, tout change et ce que nous volons à la nature d’un côté est repris par elle d’un autre. Il n’y a qu’à penser à la vitesse à laquelle la végétation arrive à gommer ce que nous abandonnons un peu trop longtemps. Et donc Pocitos a vraiment, semble-t-il, été dépouillée de son cachet mi luxe mi paradis sans barrières ou discipline pour être cette immensité impersonnelle. Une longue bande de sable pour défilés de strings et gagas de la fitness. Et les immeubles sans cachet mais dans lesquels la joie de vivre trouve un gîte malgré tout. Il paraît cependant que c’est toujours un endroit recherché…

 
Et avec leurs amis les plus proches ils partaient en voiture, certains week-ends, à Punta del Este, lieu tout aussi riche de vent, de splendeur rustique, d’air qui piquait les joues et colorait la peau. Les lions de mer dansaient sur les vagues et il leur semblait que le temps n’était que ces heures ou jours de tendresse et bonne humeur qui s’égrenaient lentement.

 

Punta del Este, entre le 7 et 11 avril 1925

 

Punta del Este - Suzanne est à gauche

 

Et Punta del Este est devenu ceci…

 

 

Punta del Este - Photo Daniel Stonek

Punta del Este – Photo Daniel Stonek

 

Et c’est normal… c’est ailleurs que des endroits populaires autrefois sont tombés en disgrâce et sont rendus à l’invasion lente des herbes, des insectes, des animaux chassés d’ailleurs qui y trouvent un nouveau paradis en devenir.

 
Rien ne sert de regretter, il faut s’émerveiller de ce que ça fut, prendre plaisir à ce que c’est si on est sensible à ça, et se dire qu’il reste bien des paradis. Le terrain vague de notre enfance n’en était-il pas un, tout laid qu’il était ?