Marguerite, Germaine et les autres…

La petite Marguerite – qui allait devenir Tante Marguerite pour nous, et ma petite Marga pour sa mère et son époux vraiment très tendre, est née en Belgique en novembre 1883. Et dès l’été 1884, hop, traversée pour Buenos Ayres ! Elle fera 4 fois cette même traversée avant le retour définitif à l’âge de 14 ans. Sa sœur Germaine s’arrangera pour naître en Belgique en 1886, tandis que les trois autres enfants – dont mon grand-père – naîtront en Argentine.

On passe à table!

Et notre Marguerite, l’aînée, se souvenait assez bien de ces interminables voyages d’un mois, avec, selon la compagnie, escale à Londres, dont l’une a d’ailleurs nourri son imagination pour toujours car… Jack l’éventreur en personne se dissimulait dans le port, ainsi sans doute que le brouillard. D’autres escales avaient lieu à Ténériffe, et Rio de Janeiro où il arriva une fois que tout le monde dût rester en rade sous un soleil « tapant » car il y avait une épidémie de fièvre jaune au Brésil. Lors de la visite d’une île déserte elle s’était émerveillée devant les orchidées, des forêts de fougères, des plantes à la beauté généreuse et un aigle survolant le tout, impassible et attentif, qui aurait quand même pu foncer pour emporter le serpent qui faillit mordre sa maman, la gentille Louise, et leur éviter une terrible frousse. Mais bon… un aigle a des soucis d’aigles et pas de garde du corps… Et on mangeait bien, du frais puisque les vaches étaient embarquées pour garantir le lait frais et le nuage de crème, voire, en cas de malheur… finir en rôti.

Ces années en Argentine sont restées pour elle une enclave paradisiaque dans une vie par la suite bien bourgeoise, même si elle a vécu deux guerres comme toute sa génération. Je l’ai connue âgée, toujours un peu agitée, avec trop de rouge aux joues et les cheveux teints d’une couleur entre le roux et le noir, souriante et autoritaire avec ses frères et sœurs dont elle s’attirait les moqueries pas toujours affectueuses. La tante Marguerite était la tante qui faisait marcher tout le monde à la baguette du côté de mon père, comme la tante Didi l’était pour le côté de ma mère. Chacun son sergent major…

En tout cas lorsque je l’ai connue, Marguerite tenait à recevoir toute la famille chez elle pour le Nouvel An et comme nous étions nombreux et son logis petit, nous arrivions à des heures différentes, et en bon stratège qu’elle était, je pense qu’elle évitait ainsi avec maestria de convier à la même heure des gens incompatibles, aussi ai-je pas mal de cousins que je n’ai jamais rencontrés ! Elle annonçait cependant qu’untel ou unetelle venait de repartir avec les enfants, quel dommage que vous ne les ayez pas vus, si seulement vous étiez arrivés une demi-heure plus tôt, mais nous avions droit à un résumé des derniers épisodes – glorieux, tout le monde travaillait bien en classe contrairement à nous… – de leurs derniers faits et gestes. Elle s’agitait comme une abeille, la cafetière d’argent à bout de bras, des fournées de biscuits Mirou – de petites brioches aux éclats de chocolat – faits par ses blanches mains encore tout chauds sur un plateau. Je les ai faits spécialement pour aujourd’hui, claironnait-elle, aussi les petits biscuits Mirou de la tante Marguerite nous faisaient-ils rire à l’avance.

Il faut dire qu’un trait que l’on retrouvait sur beaucoup d’entre nous était les yeux asiatiques, et ma cousine Françoise et moi leur donnions à tous des surnoms « japonisants », ce qui fait que tante Marguerite était devenue Tantou Margueritou, et que notre cousine Mireille, forcément, était devenue Mirou. Du coup, nous associions les fameux biscuits Mirou à la gentille et discrète Mirou. J’adorais le mari de tantou Margueritou, Édouard que tout le monde appelait Édou – sans la moindre conscience que ça faisait notre affaire, à Françoise et moi. Et doux, il l’était. Et mignon « comme tout ».

C’est bien grâce à son fils unique, Robert (onclou Robertou), qui en a transposé une partie dans un de ses livres, que mon côté de la famille connaît les aventures et mésaventures de Marguerite en Argentine, même si Françoise m’a raconté une anecdote étant arrivée à sa propre grand-mère, Germaine. La petite sœur de Marguerite. Mais il y eut aussi, comme inoubliables faits, les tremblements de terre, les fêtes de Noël au soleil avec le sapin garni dans le jardin…

La maison était d’importance, une construction carrée de style espagnolisant, avec une grille solide – n’oublions pas que les revoluciones succédaient aux revoluciones et donc aux hordes de bandits et pillages – et un charmant patio décoré de palmiers en pots. Tante Germaine se souvenait avoir entendu que l’on étranglait quelqu’un derrière la porte lors d’une des revoluciones. Marguerite, elle, n’avait pas oublié les ambulances qui ne cessaient de pim-pon-pim-ponnner tandis que le canon tonnait, tout ça en prime un jour où le petit frère Roland était malade et qu’ainsi le médecin ne pouvait arriver. Larmes et larmes de la mère et ses filles aînées. Roland a survécu, je l’ai connu, toujours dandy même dans ses dernières années. Elle évoquait aussi une femme que l’on avait égorgée derrière la porte, peut-être la même scène évoquée par Germaine. Et l’habitude d’avoir des vivres à la maison pour tenir trois semaines perdure encore ici et là dans la famille, c’était la norme transmise par mon arrière-grand-père Servais, que mon Papounet a mise d’application, très sagement, lors de ses années africaines.

La vie était encore imprégnée d’accents colonialistes. Dans cette jolie demeure vivaient Servais le père, Louise la mère, Mademoiselle Antoinette l’institutrice française, l’oncle Adolphe, frère de Louise, et la jeune fratrie, nés à Buenos Ayres dans le cas des trois derniers : Roland, Albert et Mariette-Eleonore-Julie, dont j’ai trouvé l’acte de baptême sous le nom de Maria Julia Leonor, baptisée à Nuestra Señora del Socorro, Ciudad de Buenos Aires. Papounet – qui lui fut baptisé Tiago Juan Alberto des années plus tard, ce qui enchantait l’âme rêveuse de Lovely Brunette qui n’aurait pas aimé épouser un Alfred ou un Gérard tout banal – trouvait que la servante que l’on voit sur la photo ci-dessus ressemblait à Charles Aznavour, et ça l’amusait beaucoup. L’oncle Adolphe « en a fait de belles » et en tout cas est mort et enseveli là-bas, on n’a jamais dit tout haut ce qui lui était arrivé. Il était bien beau c’est un fait, et je sens du parfum de femmes à plein nez. Diablement beau, riche, et célibataire, l’ingrédient idéal pour une fin romantique et tragique… L’employeur de ces messieurs – acheteurs lainiers – était Monsieur Dedyn, de Roubaix, et il venait loger avec son épouse lors de leurs visites « sur place ». L’oncle Henri, frère de Louise et de feu-Adolphe, rendait de fréquentes visites lui aussi, et je suis amoureuse de son souvenir, un aventurier casse-cou et plein d’humour, à la « bouille » délicieusement heureuse sur les photos.

Quand on ne voulait pas être compris « des autres », le truc était tout simple : on parlait en wallon. Pas en français mais en wallon. Après tout, le grand poète wallon Corneil Gomzé, auteur de la Barcarolle vèrvîtwèse (la barcarolle verviétoise, écrite en l’honneur de Rodolphe Closset – Anna Closset était la meilleure amie de Louise, et Marguerite épousera son fils Edou des années plus tard) était à la fois l’oncle et le parrain de Servais mon arrière-grand-père – c’est d’ailleurs du côté Gomzé que sont arrivés les yeux asiatiques -, et qui diable en Argentine allait comprendre le wallon ?

Les retours en Belgique

La jeune fratrie parlait le français à la maison et avec Mademoiselle Antoinette, qui les accompagnait lors de leurs retours en Belgique. Mais pour le reste de leur existence, c’était l’espagnol, leur langue.

Ils avaient une maison de campagne à Belgrano. Dont je ne sais rien. Et l’oncle Henri avait des actions qui ne valent plus un sou au vélodrome Palermo ce qui est dommage car j’en ai une. Et elle a fière allure…

Marguerite a confié à son journal ses soupirs écrits évoquant son retour en Belgique, alors qu’elle avait 14 ans. Ils n’avaient gardé de leur passé sud américain que les objets et les vêtements… peut-être même son mouton sur roulettes, que l’on devine sur la photo dans le patio. Mais la vie et ses lumières étaient restées dans les murs de la belle demeure. Le petit pays pluvieux lui semblait pire qu’un corset de béton, étriqué d’un millier de choses qu’on ne disait ni ne faisait si on était quelqu’un de « bien ». La maison familiale, pourtant bien belle que son père fit construire alors, n’avait pas le vent de la pampa faisant courant d’air, et le dulce de leche que faisait Louise n’avait pas le même goût, parce que ce n’était pas le même lait, les vaches ici aussi étaient confinées dans des prairies certes plus vertes et grasses, mais plus petites que celles de leurs cousines lointaines. Après une liberté infinie elle s’asphyxiait dans la mesquinerie et la cruauté des autres jeunes filles jalouses et donc narquoises. Là pourtant la revanche était de parler en espagnol pour ne pas être compris ! Son frère Albert, mon grand-père, a toujours ressenti la même chose, il détestait la ville natale de son père. Il y mourut, en vaillant patriote, mais a semé chez son fils Le Papounet l’envie d’ailleurs. Le besoin d’ailleurs. La bougeotte.

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Un monde multicolore

Mon grand-père était acheteur de laine. Verviers et la laine, c’était une longue histoire d’amour qui passait de génération en génération et unissait les familles comme un tissage bien serré – et bien chaud. Même les kilts écossais y étaient tissés, c’est dire, et des liens amoureux aussi puisque mon arrière-grande-tante Léonie a épousé son vaillant homme des Highlands…

Les mêmes noms se retrouvaient depuis plusieurs générations, unis à d’autres même noms. Les réputations n’étaient plus à faire. Et les Verviétois s’en allaient pour affaires avec leur famille, leurs enfants voyaient le jour sous d’autres cieux et revenaient en visite après de longues traversées en bateau, ahuris devant ces familles qu’ils découvraient et qui ne ressemblaient pas aux visages basanés de leur quotidien.

L’oncle Edouard fumait le cigare, se souvenait encore mon père – Crevette –  et le hall de la maison de son grand-père maternel Henri était gigantesque. Rien à voir avec la leur, aux formes simples et proportions modestes d’Uruguay. L’oncle Charles racontait des plaisanteries dont il ne saisissait pas le sens – du genre « voyons Jacquie, peux-tu deviner combien de petits pois il y a sur ma fourchette?» – et en général tous les adultes tentaient d’intéresser ce petit garçon quelque peu perdu malgré tout. C’est en Belgique qu’il a fait son premier voyage en train et il était émerveillé devant les talus verts et fleuris, si différents du décor de ses jours à Montevideo.

Et la vie était tout autre d’un côté à l’autre du monde. On ne mangeait pas la même chose. Le climat n’était pas le même. Les faits divers non plus. D’un côté on avait envoyé l’aînée à Sainte Julienne au mariage de la pauvre petite X*** dont le père n’avait cessé de pleurer pendant toute la cérémonie à laquelle personne n’était venu ! (La pauvre petite X*** était-elle enceinte et forcée de se marier ? Le mari était-il peu recommandable ?) et de l’autre Albert devait son salut à un Indien dans la pampa…

Pocitos, 1920

Car Albert, mon grand-père, s’est un jour égaré dans la pampa. Il était à cheval, et la nuit était tombée. Pas de vraie route, juste une vague piste qu’il avait quittée sans le remarquer. Une lueur au loin l’a attiré, c’était une petite maison rudimentaire habitée par un Indien qui lui a cédé son lit et qui, le matin, l’a accompagné sur son cheval jusqu’en vue du prochain bourg qui le remettrait sur la bonne direction…

Et le même Albert rapportait à la maison des anecdotes du genre « j’ai logé dans un « hôtel » où une petite pancarte demandait aux caballeros d’enlever leurs éperons pour dormir… Et racontait comment la laine arrivait en ballots tirés par des boeufs…

Transport de la laine

Les badinages avaient décidément un accent différent même s’il s’agissait de la même famille…

Tchoup-lala

J’ai écrit ce billet en mai 2011. Je revenais des USA, redécouvrais une autre vie, la marche à pied, la saveur, et la complicité avec mon Papounet qui m’avait accueillie chez lui, dans sa seigneurie sur les hauteurs de Beaufays. J’étais un peu chez lui et un peu dans mon nouvel appartement dans lequel il n’y avait rien encore que des cartons…

***

Et me revoici… Pas encore complètement ici, mais plus du tout là-bas ! Le casse-tête de la réinsertion aurait eu raison de ma bonne humeur si je n’étais aussi heureuse !

Un bonheur qui me rappelle combien manger du vrai pain – celui qui s’émiette, dont la croûte se loge entre les dents – et des choses qui goûtent les choses à quoi elles ressemblent est une grâce quotidienne trop souvent ignorée. Un bonheur qui fait que le jovialité des Liégeois, légendaire,  me surprend et m’enchante. De ma fenêtre, ma nouvelle fenêtre, plus de biches ou dindes sauvages, mais le fleuve et les péniches. Le soleil – car il y en a – joue sur l’eau comme un frémissement de rubans.

Pas d’internet pendant si longtemps que ça ne serait pas pensable aux USA. Personne ne tiendrait tout ce temps sans grimper sur un toit avec un fusil mitrailleur. Preuve que l’on s’adapte finalement au pays d’accueil, j’y ai presque songé. J’admets que les cyber-cafés aux claviers regorgeant de tous les exemplaires de germes répertoriés ne m’ont pas séduite, même si au fond l‘expérience ne fut pas tout à fait sans aspects cocasses. C’est que la privacy n’y est pas présente et que malgré moi j’ai été le témoin involontaire de « romances » par téléphone ou skype dont je devinais déjà la fin rien qu’aux indices du présent…

Au risque de vous faire croire que j’habitais dans la jungle – Tarzanne chevauchant sa biche comme Arduina, poussant des glouglouglou de dinde pour ameuter ma troupe – j’avais oublié aussi ce que c’était que de regarder les magasins sans devoir m’enterrer dans un centre commercial nauséabond de trop de fast foods aux orientations contrastantes. L’odeur du Tex-Mex me stimule, mais mariée à celle de la tarte aux pommes … elle est plutôt infâme.

Et puis… les vieilles pierres, les vieilles rues aux noms de contes de fées, les immeubles aux façades travaillées avec la fierté de l’artisan… ça n’a pas de prix.

Je n’ai eu aucun regret envers ce que je laissais derrière moi. Ils viendront plus tard, mais ne seront pas ceux du quotidien. Ils seront les moments d’exception. La vue des animaux sauvages, même ce bison solitaire vu en pays comanche. L’orchestre de red necks de Madrid au Nouveau-Mexique. Les pivoines d’un voisin. L’horreur inoubliable de la toilette de Cochiti Lake. Un jeune cerf qui nous menaçait en promenade.

Ici, chez mon père, c’est le domaine des corneilles et pies. Une corneille a une patte cassée mais s’est ainsi méritée le surnom de Tchoup-lala. Nous parlons d’elle chaque jour et observons ses progrès. Mais oui, elle vole de nouveau après une semaine au sol. Et les autres acceptent de lui reparler, malgré sa démarche chaloupée et son nom étrange…

 

Et je vous remercie tous et toutes,  pour vos visites dont je me rendais compte au gré de mes visites dans un des idylliques cyber-cafés locaux, mais je n’avais pas le temps de répondre à vos commentaires. J’espère arriver à rattraper le temps perdu au plus vite, même si je ne suis pas encore au bout de mes tribulations. Le retour au pays est une occupation à temps-plein, et un test d’endurance et parfois même d’intelligence. Je passe, pas toujours haut la main, et je ne trouve pas d’excuses donc je n’en donnerai pas.

Esprit es-tu là?

Je ne parle pas du oui-ja ni des esprits frappeurs, mais de l’esprit de famille. Et pas dans le sens « esprit de clan », solidarité etc… mais de la bande sonore et des couleurs qu’on peut associer à une famille.

Heureux ceux qui ont hérité des souvenirs de famille de ceux qui les ont précédés.

La chanteuse de cramignons liégeois

La chanteuse de cramignons liégeois

Lovely Brunette m’a laissé un petit texte où elle raconte qu’enfant, elle allait avec sa grand-mère voir les sœurs de celle-ci. Elle décrit donc ce qui se passait chez mon arrière-grand-mère il y a près de cent ans ! Et à l’époque, « Bobonne » et ses sœurs étaient toutes des « grands-mères » donc. Des dames dans leur cinquantaine, de milieux bourgeois, respectables et qu’on imaginerait un peu amidonnées dans les mœurs.

Eh bien non ! Elles passaient une après-midi délirante où même la petite Lovely Brunette s’amusait (et se disait qu’elle aussi serait comme ça quand elle serait vieille), à jouer du piano et chanter des cramignons liégeois, c à d les chansons en wallon qui accompagnaient ces cramignons. Que sont les cramignons ? Des farandoles que l’on faisait à la fin des moissons à la fête du village. Elles chantaient donc gaillardement en poussant les touches du piano familial, après quoi elles mangeaient des tartes avec une jatte de café, et riaient comme des folles des petits travers de leurs maris qui « étaient au  travail », et auxquels  elles donnaient des surnoms comme Jupiter tonnant pour l’un. D’ailleurs Bobonne, qui avait un mari plutôt autoritaire et qui sans doute de temps à autre se permettait un sermon, mettait fin au sermon de l’époux par une phrase aux relents d’impertinence : T’as bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle (une gaufre). Ponce Pilate et Jupiter tonnant… elles n’avaient pas des maris anodins, les dames !

La mère de Lovely Brunette, Edmée, me racontait en pouffant qu’un jour elle s’était disputée avec mon grand-père et lui avait jeté un cendrier en Val Saint Lambert à la tête, mais qu’heureusement il s’était abaissé et donc le cendrier avait fini dans la fenêtre dont il avait rejoint les éclats dans le jardin.

Mon père n’avait pas connu son arrière-grand-mère maternelle mais par contre sa renommée lui était parvenue – comme à moi : le jour de la grande communion de son petit-fils Albert (mon grand-père) elle l’avait rendu malade en décidant qu’à présent il était un homme, et avait béni cette certitude en lui offrant un cigare et un verre de whisky.

Il y avait aussi, bien entendu, les éléments tristes qui avaient laissé leur empreinte, comme le mari de Tante Didi arrêté par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs à fuir (il était d’origine autrichienne et portait un nom à consonance allemande) et qu’on n’avait jamais revu. Tante Didi n’était veuve que par supposition logique.

Ou le petit Serge, l’enfant qui avait précédé ma Lovely Brunette mais est mort bébé. On parlait autant de lui que d’un enfant avec lequel on aurait des souvenirs, et je me suis surprise à « penser à lui » devant sa sépulture, qu’il partage avec son père et autres membres de la famille.

L’oncle Adolphe mort à Buenos Ayres et dont la vie comportait un scandale d’une telle ampleur qu’on n’en a jamais parlé – à mon grand regret d’ailleurs.

L’oncle Gaston, héros silencieux dont je dois un jour écrire la vie parce qu’il n’a pas d’enfants, et qui parlera de lui ? Il le faut pourtant !

Et des suicides, toujours très discrets que l’on n’apprend que par inadvertance.

Les enfants « de la main gauche »…

Mais tout ça écrit la bande sonore de la famille et met les couleurs sur la palette. Des familles gaies, ou des familles sombres. Des familles qui cultivent le secret, d’autres qui s’en fichent. Des femmes de tête malgré la crinoline, des hommes-caniches, des machos épouvantables et leurs humbles violettes sans opinions…

Des enfants élevés à l’anglaise, à l’allemande, qui vont dans des pensionnats, ont des précepteurs, sont des cancres pitoyables, ou vont à l’école comme les autres.

Des familles embrasseuses ou qui se méfient de trop de caresses.

Des enfants élevés à la campagne aux chaussures boueuses et qui n’ont pas peur des poils de chien, et ceux qui savent ne pas se salir ni plisser leurs beaux costumes pour l’anniversaire de tante Albertine.

Tout ça, c’est notre héritage impalpable, mais c’est l’esprit de famille…

Retomber dans son enfance

Mais non, pas la chute dans le gâtisme, la dépendance, la perte de mémoire et des mots cohérents.

Je parle de cet état si serein qui vient avec le grand âge, quand la boucle est presque bouclée. Il ne reste qu’une aune de chemin… elle peut durer des mois, des jours, des années, mais elle fait pénétrer dans un jardin d’où désormais on contemple le monde, à nouveau, avec le détachement de qui n’en est pas encore ou plus tout à fait concerné.

Mon Papounet a été lucide et maître de ses pensées et paroles jusqu’au bout, mais c’était accompagné d’un voluptueux laisser aller, d’une prise de conscience de l’essentiel. Il parlait très souvent – et de plus en plus souvent – de ses parents, avec une joie sereine sur le visage et dans la voix. Ils devinrent plus importants que ses enfants. Il était le lien entre le passé et le futur, et son futur se trouvait dans son passé : ses parents et ceux qu’il avait aimés, et dont il se rapprochait.

Il nous transmettait tout ce qui remontait dans les plis soyeux des souvenirs. Leur générosité, la façon dont ils s’étaient entendus, leurs conceptions de la vie.

Il évoquait aussi des touches de parfums et de couleurs ici et là. La corne de brume des paquebots de traversée quand ils revenaient d’Uruguay. Le cinéma avec sa mère. Les oeufs sur le plat mangés chez son grand-père, croustillants comme plus jamais il ne les a eus. Des soirées en Afrique à l’âge adulte, auprès de missionnaires hospitaliers et nonnes peu chastes mais si souriantes. Des visions tristes: la guerre, l’indépendance du Congo et ses drames, une amie très chère rencontrée peu avant sa mort dont il n’avait pas perçu le discret message d’adieu. Lui qui avait peu parlé de sa vie si ce n’était la partie appelée “la guerre”, il nous la faisait défiler sans retenue. Un peu comme qui revoit toute son existence au moment de mourir, il nous la projetait tel un film mal monté, avec trop de flash-backs, de fondus-enchaînés sur image, de ralentis, d’accélérations, de gros plans, de scènes jouées en couleur et puis en noir et blanc.

Il se détachait sans effort. Ses enfants, il les avait accompagnés. Et il en avait savouré la compagnie adulte. Les petits-enfants, il était fier d’avoir à lui tout seul, fils unique, offert huit arrière-petits enfants à ses parents. Il ignorait qu’un arrière-petit-fils se préparerait bientôt! Désormais, il refusait de se tracasser pour quoi que ce soit. L’avenir du monde, oui, le préoccupait, il voyait les nations se déchirer et avait une dernière angoisse : qu’allait devenir l’humanité ? Mais à part ce – gros – souci, il était aussi “retombé en enfance”. Vive la crème fraiche dont il aspergeait tout, disant qu’il ne voulait plus penser à son cholestérol. Un oeuf tous les jours, accompagné de l’évocation de ce fameux oeuf sur le plat à la dentelle craquante de chez son grand-père. Quand je venais, le Cynar ou la Suze étaient notre apéro, et lui qui n’avait jamais vraiment bu, il s’est mis à aimer la bière brune. Il faisait des siestes de plus en plus longues et fréquentes et se couchait extasié, en proclamant “il n’y a plus qu’une seule chose que je fais bien : c’est dormir”…

Il était, comme un bébé jovial, heureux de la moindre visite, de la moindre surprise, et de toutes les petites choses quotidiennes qu’il attendait : la visite de sa kiné, des infirmières, les nôtres. Le partage de souvenirs de famille et photos avec son dernier cousin en vie, Yves. Une promenade le long de l’Ourthe avec son déambulateur où il s’amusait à “faire de la vitesse”. Un coup de fil d’Argentine de son vieil ami Jeannot qui lui faisait, à l’armée, de fausses permissions rédigées en allemand, facétie qu’ils se rappelaient interminablement en riant comme deux polissons. Il se réjouissait de savoir que j’allais venir lui cuisiner des “chicons braisés” qu’il adorait mais ne savait préparer. On riait aux larmes parce que j’imitais la voix de sa cousine, très particulière, et surtout les réflexions qu’elle aurait faites en voyant certaines photos de famille. “Comme tu l’imites bien!” pouffait-il.

Mon Papounet n’avait plus de rôle d’exemple ou d’éducateur à remplir. Il était lui. Comme lors de son enfance où seuls ses plaisirs immédiats comptaient : un dulce de leche fait par maman, ou ses fameux biscuits au fromage, ou une belle promenade. L’enfance merveilleuse partagée avec ses cousins au milieu d’adultes qui s’entendaient bien et s’aimaient.

Il est retombé en enfance, comme on tombe sur un édredon moelleux, en riant, s’enfonçant dans la tendresse, la douceur, pour ne plus voir, au dessus, que des visages aimés et souriants.

La boucle se bouclait… il le savait. Tu sais, ce n’est pas une tragédie, que je sois en train de mourir, me dit-il deux mois avant la fin. Parce qu’il savait que j’avais compris, et que j’avais les larmes aux yeux en le quittant. J’attendrai le retour de Thierry pour les vacances et puis je m’en irai, dit-il à mon plus jeune frère, en parlant de celui qui vit en Australie. Il en fut ainsi. La porte du jardin était grande ouverte, ses parents étaient là, sous une tonnelle ombragée de glycine, et il est parti en trottinant vers eux, avec son petit costume marin…

Première auto

La porte s’est doucement refermée sur son secret, et s’ouvrira pour chacun de nous à la fin du chemin… et ce ne sera pas une tragédie non plus.

L’envol d’un faisan

Jeune soldat, mon père découvrit d’autres sociétés que la sienne dans un contexte d’intimité inattendue. Fils de bourgeois, il n’avait pas eu jusqu’alors de vrais échanges avec tous ces jeunes gens venus d’autres couches sociales. Pour lui, comme pour tous sans doute, ce fut une magnifique occasion de savourer ce qu’il y avait de commun entre eux, et de s’émerveiller des compétences spécifiques à chacune de ces classes. Au fond, tous n’étaient que des jeunes gens immergés dans une urgence : la guerre, et comment s’y préparer.

Il fallait, aussi, obéir à une autre autorité que celle d’un père, et souvent ne pas discuter les ordres quels qu’ils soient, ce qu’à la maison la plupart avaient le droit et l’audace de faire.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Il y avait dans le régiment un brave fils de fermier, rêveur, peu disert, attentif à la nature, le genre de garçon rose et lourd qui suçait son doigt pour savoir d’où soufflait le vent, et savait annoncer la pluie en agitant le nez d’un air soupçonneux. Un de ces bienheureux gars qui emportent assez de leur monde à eux dans la tourmente pour avoir toujours ce petit coin secret où se retrouver tout entier dès que possible.

Et un jour que le petit groupe répétait ses mouvements robotiques dans la cour de la caserne – fusil à l’épaule, au talon, quart de tour à gauche, garde à vous – sous les ordres scandés d’un supérieur moustachu et brave homme, on entendit un clac clac clac insolite qui fendait l’air et la grisaille, et notre bon campagnard, magiquement arraché de son quart de tour à droite qui resta inachevé, s’immobilisa et, la voix chargée d’émerveillement et teintée de son accent local, pointa du doigt : « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiiiisan ! ».

Et tout le monde de s’esclaffer, supérieur moustachu compris.

Comme tous les hommes de sa génération, et malgré de nombreuses images tragiques attachées à cette époque, mon père a gardé de ces années de guerre et du besoin impérieux de compter les uns sur les autres, d’appliquer une discipline de groupe tout en restant soi, de s’ouvrir à ces multiples personnalités, sourires, grises mines, accents, bonnes et mauvaises manières, une sorte de temple secret, intouchable et inaltérable, où il revint souvent pour y rire, pour côtoyer Roudoudou et lui faire des tours pendables, pour paniquer devant ces soldats Russes rencontrés dans un bois – qui feront mine de ne pas le voir – pour en retrouver un emprisonné dans un camp deux jours plus tard – et lui glisser en douce une tablette de chocolat. Avoir très peur lors d’une mission et être surpris que son cousin, des années plus tard, le décrive, lors de cette même mission, comme sûr de lui et intrépide. Non, me dira-t-il, il était mort de frousse.

Les jeunes hommes prennent leurs formes selon leur temps et leurs circonstances : années de paix et d’étude, de camaraderies et lendemains de veille au ralenti. Années sans travail, qui semblent parfois sans avenir ou en retardent les plans, de débrouillardise ou défaitisme. Années d’aventures, sac au dos et vie sans attaches, dures, voire cruelles, mais nourrissantes en amertume et grands moments. Années de guerre… Aucune jeunesse ne se construit comme celle des pères et grands-pères… et la longue lignée familiale est donc, aussi, faite d’apports en couleur qui en illustrent la saga.

Les carnets de Suze

Suze a tenu son journal du 1er février 1908 (elle a 15 ans) jusqu’au 8 septembre 1942. Elle est alors souffrante et n’a plus que 5 mois de vie. Toute sa vie non intime est là, courant de son écriture irrégulière, en petits textes succincts à l’encre bleue ou au crayon parfois. Sa première phrase donne le coup de marteau d’un juge sans appel : Marguerite n’est plus notre amie. Voilà une Marguerite au parfum de trahison, mais elle ne dure que le temps de cette phrase, et je n’en sais pas plus. A-t-elle de mauvaises manières ? Son père a-t-il provoqué un scandale inacceptable ? Est-elle cleptomane ?

 

Yvonne, Suzanne et Paul  Houben

Suze vient d’une famille aisée, et est l’aînée de trois enfants. On lui apprend la vie d’une future épouse bien nantie, bien élevée, pas trop instruite puisqu’elle n’en aura pas besoin. On n’admirera pas son intelligence, qu’elle ne pourrait montrer qu’en « pérorant » et « se faisant remarquer », mais par contre on appréciera sa table, son hospitalité, son humeur agréable.

 

Elle part quelques mois en pension à Bonn, où son séjour semble fait de leçons de piano, de danse, des après-midi de patinage ou goûters chez l’une ou l’autre enseignante, des pique-niques et promenades – chapeautées et envolantées comme dans Pique-nique à Hanging Rock ! – , quelque spectacle musical ou théâtral (« Lohengrin » à Cologne…). Pareil pour son pensionnat en Angleterre à Bexhill-on-Sea où elle rencontre Lilian qu’elle reverra par la suite. Elle va voir « Priscilla Runs Away » et « A Midsummer Night’s Dream » à Hastings.

Amies de pension de Suzanne (Allemagne peut-être)

De retour de ces deux pensionnats elle jouit d’un farniente très rempli : ce ne sont que goûters, soirées, pique-niques, avec famille et amis, et toujours concerts, théâtre et conférences. Le 19 avril 1911 elle mentionne sa première coiffure haute pour aller voir Le mariage de Mlle Beulemans. Elle va aussi, en tant qu’aînée, aux remises de prix des écoles de son petit frère et sa petite sœur et inscrit fièrement leur place.

 

On part à l’étranger : Paris, Reims, Monaco, Londres, l’Allemagne ou la Hollande, où on « sort le soir » et descend dans de bons hôtels dont elle précise le nom. Bien des vacances se passent à la villa familiale, que son « Bon-papa » a achetée pour que chacun de ses enfants puisse y venir avec les siens. Lorsqu’ils sont en surnombre, certains vont à l’hôtel de la petite ville et se retrouvent pour la journée. Ils se délectent à faire les mêmes longues promenades, inlassablement, et les mêmes arrêts le long de la route, qu’elle note avec rigueur. Alors que les dames alors portaient leurs longues robes et des bottines de marche confortables mais loin d’une paire actuelle, des balades de 10 à 15 kms n’étaient pas exceptionnelles. Mais parfois il s’agit de « promenade en auto » et alors on sillonne gaiement les routes qui ne connaissent pas encore le mot trafic.

 

Elle mentionne, sans commentaires, morts et naissances. Fiançailles. Et des leçons de danse et de coupe. Parfois c’est une de ses tantes qui lui donne les rudiments de la maîtresse de maison idéale, ou lui fait traduire de l’anglais ou couper un tissu. Elle note consciencieusement « 1er jour où je m’habille sans lumière » ou « 1er jour où je mets la lumière pour m’habiller », signalant ainsi les levers dans la belle saison ou ceux qui annoncent l’hiver…Elle « entre dans le monde » et on la trouve belle : « 7 décembre 1912 : 1er bal au littéraire : soirée unique ! Exquise ! »

 

Pendant la guerre 14-18, elle part en Hollande et y suit un cours à la Croix Rouge. Elle habite à La Haye et aussi dans la famille de « Bon-papa » qui est Limbourgeois, tout en poursuivant une vie aussi mondaine que possible en temps de guerre, avec des journées à «A’dam » et des sorties au théâtre comme la Troupe Péral dans La voleuse.

Suzanne en Hollande pendant la première guerre

Elle est jolie, enjouée. Et amoureuse de son voisin Albert qu’elle surnomme Lou (et lui la surnomme Milou). Ils se fiancent « officieusement » en 1917. La famille demande qu’on n’en parle pas encore. Ils s’aiment en tout cas depuis 1914, et sa meilleure amie – et complice pendant la correspondance de guerre – est « Tote », la sœur de « Lou ». Lou et Milou se marient en mai 1919, trois mois après Tote et Clément.

 

Un an plus tard, Lou la persuade de le suivre en Uruguay. Ses parents ont passé plusieurs années en Argentine – il y est né – et le voilà pris lui aussi par l’appel de la pampa. Il lui parle du soleil, des jardins fleuris et ombragés de palmes, des éléphants de mer sur les rivages. Des plages chaudes, des gués qui se traversent, du vent et des agneaux bêlants. Ils s’embarquent sur l’Almanzora le 10 août 1920. Elle note les escales, sans jamais décrire son émerveillement. Ou sa surprise. Madère. Santos. Pernambucco (elle détaille malgré tout « passagers descendus dans des paniers » car c’est en effet ainsi qu’ils débarquent, et si c’est d’elle que je tiens le vertige, elle n’a pas dû raffoler de cette première). Bahia. Rio.

23 8 1920, Pernambouc - on descend les passagers dans des nascelles

Et puis ils s’installent, changent de maison plusieurs fois, ont une inondation dès la première semaine, les servantes se succèdent et se ressemblent toutes en ce sens qu’elles ne restent pas. Ils font partie d’une communauté de Belges bien ancrés sur place qui s’entraident et s’invitent à des asados somptueux. La vie mondaine est faite de sorties au théâtre et concerts, d’après-midi aux courses, de réceptions chez les uns et les autres, de séjours à Punta del Este et galas au Club français de Montevideo.

 

Et le 2 avril 1921, un seul mot dans son journal: mouvement.

 

C’est Jackie qui se retourne. Mon papa. Son amour d’enfant et mon amour de père qui verra le jour 4 mois et demi plus tard. Voici le lien entre cette douce femme et moi. Grâce à sa discipline invincible, je sais que la première fois que Jackie a bougé, c’était le 2 avril 1921.