Esprit es-tu là?

Je ne parle pas du oui-ja ni des esprits frappeurs, mais de l’esprit de famille. Et pas dans le sens « esprit de clan », solidarité etc… mais de la bande sonore et des couleurs qu’on peut associer à une famille.

Heureux ceux qui ont hérité des souvenirs de famille de ceux qui les ont précédés.

La chanteuse de cramignons liégeois

La chanteuse de cramignons liégeois

Lovely Brunette m’a laissé un petit texte où elle raconte qu’enfant, elle allait avec sa grand-mère voir les sœurs de celle-ci. Elle décrit donc ce qui se passait chez mon arrière-grand-mère il y a près de cent ans ! Et à l’époque, « Bobonne » et ses sœurs étaient toutes des « grands-mères » donc. Des dames dans leur cinquantaine, de milieux bourgeois, respectables et qu’on imaginerait un peu amidonnées dans les mœurs.

Eh bien non ! Elles passaient une après-midi délirante où même la petite Lovely Brunette s’amusait (et se disait qu’elle aussi serait comme ça quand elle serait vieille), à jouer du piano et chanter des cramignons liégeois, c à d les chansons en wallon qui accompagnaient ces cramignons. Que sont les cramignons ? Des farandoles que l’on faisait à la fin des moissons à la fête du village. Elles chantaient donc gaillardement en poussant les touches du piano familial, après quoi elles mangeaient des tartes avec une jatte de café, et riaient comme des folles des petits travers de leurs maris qui « étaient au  travail », et auxquels  elles donnaient des surnoms comme Jupiter tonnant pour l’un. D’ailleurs Bobonne, qui avait un mari plutôt autoritaire et qui sans doute de temps à autre se permettait un sermon, mettait fin au sermon de l’époux par une phrase aux relents d’impertinence : T’as bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle (une gaufre). Ponce Pilate et Jupiter tonnant… elles n’avaient pas des maris anodins, les dames !

La mère de Lovely Brunette, Edmée, me racontait en pouffant qu’un jour elle s’était disputée avec mon grand-père et lui avait jeté un cendrier en Val Saint Lambert à la tête, mais qu’heureusement il s’était abaissé et donc le cendrier avait fini dans la fenêtre dont il avait rejoint les éclats dans le jardin.

Mon père n’avait pas connu son arrière-grand-mère maternelle mais par contre sa renommée lui était parvenue – comme à moi : le jour de la grande communion de son petit-fils Albert (mon grand-père) elle l’avait rendu malade en décidant qu’à présent il était un homme, et avait béni cette certitude en lui offrant un cigare et un verre de whisky.

Il y avait aussi, bien entendu, les éléments tristes qui avaient laissé leur empreinte, comme le mari de Tante Didi arrêté par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs à fuir (il était d’origine autrichienne et portait un nom à consonance allemande) et qu’on n’avait jamais revu. Tante Didi n’était veuve que par supposition logique.

Ou le petit Serge, l’enfant qui avait précédé ma Lovely Brunette mais est mort bébé. On parlait autant de lui que d’un enfant avec lequel on aurait des souvenirs, et je me suis surprise à « penser à lui » devant sa sépulture, qu’il partage avec son père et autres membres de la famille.

L’oncle Adolphe mort à Buenos Ayres et dont la vie comportait un scandale d’une telle ampleur qu’on n’en a jamais parlé – à mon grand regret d’ailleurs.

L’oncle Gaston, héros silencieux dont je dois un jour écrire la vie parce qu’il n’a pas d’enfants, et qui parlera de lui ? Il le faut pourtant !

Et des suicides, toujours très discrets que l’on n’apprend que par inadvertance.

Les enfants « de la main gauche »…

Mais tout ça écrit la bande sonore de la famille et met les couleurs sur la palette. Des familles gaies, ou des familles sombres. Des familles qui cultivent le secret, d’autres qui s’en fichent. Des femmes de tête malgré la crinoline, des hommes-caniches, des machos épouvantables et leurs humbles violettes sans opinions…

Des enfants élevés à l’anglaise, à l’allemande, qui vont dans des pensionnats, ont des précepteurs, sont des cancres pitoyables, ou vont à l’école comme les autres.

Des familles embrasseuses ou qui se méfient de trop de caresses.

Des enfants élevés à la campagne aux chaussures boueuses et qui n’ont pas peur des poils de chien, et ceux qui savent ne pas se salir ni plisser leurs beaux costumes pour l’anniversaire de tante Albertine.

Tout ça, c’est notre héritage impalpable, mais c’est l’esprit de famille…

A perdre haleine…

new-york-2000Cette photo semble toute simple, non ? Deux sœurs, souriantes, au petit zoo de Central Park, New York. C’était je crois en 2003 ou 2004…

Mais du haut de ces sourires, 40 gousses d’ail vous contemplent.

Les deux sœurs prennent le bus, Bloomfield New-Jersey direction Port Authority New York. 35 minutes à peine. Il fait beau et chaud, comme on peut le constater. Et quand c’est chaud, là-bas, c’est trèèèèèèèèèès chaud et moite. Nous n’avons pas de but précis, juste être ensemble et nous laisser guider par les tentations du jour. D’ailleurs, on entre dès l’arrivée dans un magasin Disney et on imagine longuement ses filles dans la robe de Cendrillon (la belle robe du soir à paniers avec les gants de soie, évidemment, pas sa tenue de souillon qui chante en sabots…), c’est cher, on hésite, on va y penser (et on y pensera si bien qu’on n’achètera pas…). On en a tellement parlé, de cette robe, que l’appétit nous est venu. Mais nous voulons du fast food, non pas en gastronomes mais en métronomes du temps qui passe, on ne va pas le perdre en mangeant.

C’est donc la porte de Sbarro que nous poussons. Oui, bon, passons, on aurait même pu trouver pire, à New York ce n’est pas difficile, et nous ne voulions pas de hamburger. Et nous commandons des Penne all’arrabbiata, tout en papotant gaiement. En fin de parcours, on a droit à prendre assez de serviettes de papier que pour ouvrir une imprimerie, et d’abondantes portions de fromage et ail râpé.

Et Corinne d’être généreuse. Un peu plus de fromage ? Oui hein, ce sera meilleur. Et hop une cuiller de plus, ne soyons pas chiches…

Sauf que… c’était l’ail en poudre et pas le parmesan (faux parmesan naturellement, peut-être même fabriqué dans le Wisconsin…). Bon… Nous aimons l’ail, après tout, donc tant pis, on a mangé pire. Vraiment pire. Donc on mange. Et puis on s’en va. Elle aimerait trouver un T-Shirt avec un taxi New Yorkais pour son mari, et nous entrons dans un petit magasin près de Times Square, tenu par un monsieur que je décrirai sous le terme de Pakistanais (qu’il ne s’offense pas s’il est Indien…), auquel Corinne s’adresse aimablement, avec son plus beau sourire.

C’est là que nous finirons par réaliser l’étendue du dommage. Les yeux du malheureux roulent désespérément dans ses orbites, et visiblement il cherche une provenance d’air pur, sans succès car nous sommes au fond de la boutique et Corinne continue avec ses questions de taille, modèle, prix, le confinant loin du trottoir et de cette chose merveilleuse : l’air. Pire… nous nous échangeons alors un regard d’abord surpris et puis tout à fait hilare, et pouffons, véritables gargouilles projetant un fumet puissant vers ses narines qu’il ne peut refermer. Il n’y a pas de muscles à clapets aux narines. Pauvre homme.

Trop embarrassées désormais pour lui acheter quelque chose, nous sortons comme deux malpropres et nous dirigeons vers Central Park (en passant dans la Trump Tower, oui oui lui aussi a eu ses effluves au passage !) et, au bout d’une vingtaine de minutes de marche, entrons dans le petit zoo, nous imaginant que comme nous avons bien inspiré et expiré pendant la marche, ça devrait aller, maintenant

Mais quand nous avons demandé à un aimable monsieur de faire cette photo de nous deux… nous avons bien vu que non, il ne croyait pas que ça provenait de chez l’ours blanc ou des outres, cette odeur… et voilà… la vérité derrière ces sourires au puissant arôme….

Le sauvetage d’un vieux carcajou

Le castor (mon ex-mari) et moi roulions sur une route encore encombrée par la neige, à la tombée du jour. C’était janvier ou février 2011, un gros hiver nord-américain de plus qui s’éternisait. Cinq heures quinze, la sortie des bureaux. Et à un carrefour nous retenons un cri d’horreur : une petite chose tremblote et vacille là devant nous, indécise sur où aller, encerclée de voitures dont les phares semblent la darder. Petit comme un chat mais plus court. La tête d’une chauve-souris aveuglée.

C’est un vieux chihuahua qui a l’air en larmes et au bord de la crise de nerfs, ses gros yeux globuleux nacrés par la cataracte.

Je sors de la voiture pendant que Castor provoque un embouteillage et cherche à se garer. Le chihuahua n’écoute que son courage et fonce en avant, à l’aveuglette en plein milieu de la rue, moi derrière. Il trottine, pétrifié de frayeur et de froid, car il gèle (ah ! ces hivers de l’Amérique de la côte est…). En face de nous, une ambulance débouche à vive allure mais heureusement mon expression de tragédie grecque attire l’attention du chauffeur qui ralentit et nous évite. Finalement, le petit chien est acculé contre le seuil d’une maison, encerclé de congères de neige avec comme seule issue l’allée nettoyée où cependant s’avance vers lui un monstre certainement sanguinaire.

« Ne bouge pas, je m’en occupe ! » me dit vaillamment le castor – le monstre sanguinaire – qui aime être le divin sauveur. Comme si ce petit machin était un dangereux carcajou… Car il faut bien admettre que oui, effrayé il montre ses quenottes jaunies en poussant des cris aigus. Yip ! Yip ! Tremblez, je ne me laisserai pas faire ! Je ferai des lacets et des banderoles de vos mains, je broierai vos doigts sans pitié, je… Une passante sympathisante pour ce drame urbain s’arrête près de moi, et nous frissonnons de concert, le nez violacé et le visage cryogénisé. « Mais qu’il le recouvre donc de sa veste et l’attrape, ce chien va mourir de froid » me dit-elle. De nos voix féminines, claquant des dents, nous suggérons ce bon plan au castor qui fait la sourde oreille car le défaut du plan est qu’il ne vient pas de lui. Il compte séduire le carcajou, et lui explique qu’il ne lui veut pas de mal, qu’il ne souhaite que son bonheur. Yip ! Yip ! Je me délecterai de ton sang, lui répond l’animal terrifié.

Il commence à faire noir. Et enfin, Castor se rend à l’évidence et capitule, le visage violacé lui aussi : oui, avec la veste ça devrait marcher ! Et ça marche. Il empoigne le paquet qui retentit de Yip Yip, et lui dit amoureusement « I love you, don’t be afraid ! ». La dame me regarde en coin et me murmure en riant je parie qu’il vous le dit avec moins d’emphase, non ? et nous avons un regard plein de cette merveilleuse connivence que savent avoir les femmes ….

Nous voilà donc dans la voiture avec l’animal grelottant qui laisse entendre une sorte de ronronnement assez bizarre. Son haleine est remarquable aussi, et avec le temps qu’il fait, on ne peut pas ouvrir la fenêtre. Nous allons au chenil de la ville et trouvons porte de bois. A la police, nous laissons à un flic morose notre nom et numéro de téléphone au cas où quelqu’un chercherait le chien. Que nous ramenons chez nous, presque asphyxiés par le souffle qui sort de sa petite gueule béante.

carcajouIl a peur des chats, du chien, et refuse absolument de rester seul. C’est dans les bras ou sur un coussin tout tout tout près de nous. Si on lui refuse quelque chose, Yip yip yip je me plaindrai ! Salauds ! Autant me laisser crever dans la rue si c’était pour me traiter comme ça. Je suis traumatisé, moi, il me faut des soins et de l’amour, comme Charlebois, de l’amour, de l’amour ! Il a même eu quelques gros mots assez surprenants pour un petit chien de luxe qui venait d’un quartier huppé. Mais les tympans percés, nous avons cédé à ses exigences, et il faisait aller sa queue, parfaitement satisfait. J’ai mis sa photo sur internet, envoyé des mails au chenil et chez le vétérinaire le plus populaire de la ville, et nous avons prié pour que le lendemain nous puissions rendre le carcajou à ses maîtres éplorés. Castor m’a dit « pour une nuit, laisse-le monter sur le lit, il se sentira aimé ».

Ah qu’il a aimé ça, le pauvre petit être éploré. Il a regardé le castor avec une haine farouche, a grogné, s’est couché contre moi et a clairement dit : dehors ! C’est mon lit et c’est ma madame. Castor, mortellement vexé, a du aller dormir en haut…

Et heureusement, c’est une histoire qui finit bien : le lendemain nous avons su que Bambi (vu son caractère je l’aurais appelé Terminator ou Chucky), 14 ans, avait quitté son domicile la veille vers 15 heures et était missing in action. Ouf ! Mais je me suis sentie bien protégée, moi, avec le carcajou…

Une époque de rêve

Nous avons tous notre époque favorite, celle dans laquelle nous nous imaginons si bien. Qui nous irait si bien. Nous en aimons le rythme de vie, les chansons ou ballets, les habits, le côté gai des soirées ou sorties, ce qu’on lisait. Les découvertes qui devaient animer les conversations…

Mais on s’y voit toujours parmi les nantis.

En calèche, assis en petit comité à deux ou quatre compères se rendant au théâtre, riant joyeusement en agitant éventails et effluves de parfums. Pas en cocher dégoulinant de pluie et les mains raidies et gercées, que l’on accuse de boire parce que le malheureux connait bien le petit mouvement de poignet du « coup de l’étrier »… et que son nez est, ma foi il faut l’admettre, une lanterne rouge.

Martin van der Meytens, 1768- Portrait de Marie-Antoinette d'Autriche adolescente

Martin van der Meytens, 1768- Portrait de Marie-Antoinette d’Autriche adolescente

En robe à panier peut-être, les pieds chaussés de pierreries et soie, une mouche de velours sur la joue pâle et les seins écrasés de telle manière qu’ils semblent deux abcès bien mûrs et veinés comme un marbre de Carrare au-dessus du décolleté. On n’imagine pas une seconde que l’on aurait pu être la soubrette qui exsude la transpiration tandis qu’en toussant elle monte de l’eau chaude pour la toilette du bout du nez de la dame et puis redescend son pot de chambre par le même escalier discret et sombre.

On s’y place en plein délit d’amusement : on danse le charleston en faisant valser perles, fume-cigarettes et plumes dans les yeux des copines ; on joue à colin-maillard dans un jardin anglais où il n’y a pas une crotte de chien ou de lapin, et notre amoureux s’est aspergé d’un parfum musqué si capiteux qu’on le suit les yeux fermés en riant un peu trop pour que ce soit naturel ; on danse des quadrilles endiablés avec de fringants nordistes ou sudistes (de préférence des sudistes qui passent toujours pour les « bons » et les romantiques à la langueur française…) et au moins trois d’entre eux se lancent des regards assassins pour conquérir notre peau de magnolia et tout ce qui va avec ; on regarde le bout de sa poulaine légèrement décousue en écoutant un ménestrel efféminé et mangeant des confiseries venues de lointains pays – qui nous donnent une drôle d’haleine, mais bon…

Un fait est certain : hommes ou femmes, nous sommes tous beaux, désirés, populaire, élégants, et jouissons d’une vie faite de loisirs et confort. Oh, s’il y a une guerre, un bras en écharpe ou une cicatrice sur le front sont acceptables et donnent une aura de héros. On ne fait pas tapisserie, on n’a pas une pilosité louche sur les bras, on n’a pas des dents de murène, les cheveux gras, la poitrine concave ou gélatineuse.

quadrille

Bref, on trouve sans peine qu’avant… c’était mieux : on y aurait été beaux et belles, aisé(e)s, et la vie y aurait été amusante.

On omet également qu’au fond, la longévité existait, oui – j’ai pas mal d’ancêtres qui sont morts très âgés… et je ne pense pas provenir d’une  lignée super bionique… – mais que par contre les risques de ne pas avoir de longévité étaient innombrables : morts en couches, morts en bas-âge, morts à la guerre (ou quand il n’y en avait pas, il restait toujours les coupe-jarrets et autres membres de la cour des miracles locale), épidémies (ah, et être soignés par ces médecins masqués avec un grand nez de cigogne, ça ne devait pas vraiment remettre d’aplomb…), accidents de calèche, de cheval, de tournoi, de chasse, de syphilis, d’arracheur de dents, de soin aux sangsues trop voraces….

On oublie les mariages forcés, mais alors là forcés-forcés, loin de ceux, aimables, qu’ont pu connaître nos proches ancêtres qui eux n’ont souvent eu qu’à subir un mariage « suggéré » en suivant au mieux les inclinations des jeunes gens et les avantages sociaux et pécuniaires. Non, forcés par la force, et qu’on ne plaigne pas que les femmes qui elles ne devaient pas prouver leur intérêt « dans la chose », ce supplice étant réservé aux hommes pour qui ça n’a pas toujours dû être un aimable tourment… Il fallait un minimum d’élan naturel pour assurer la descendance…

Et c’est donc avec une joyeuse mauvaise foi crasse qu’on regrette des époques auxquelles nos ancêtres ont survécu après les avoir vécues d’une manière bien moins glorieuse que nous ne l’imaginons…

Et pourquoi pas ? L’imagination, c’est fait pour s’en servir, et ça fait plus de mal à ceux qui n’en ont pas, finalement…

La télécommandée

On pourrait en tirer un magnifique téléfilm « inspiré d’une histoire vraie ». This is inspired by a true story. Et j’y ai un petit rôle mais il m’a fallu du temps pour le comprendre…

J’avais donc un printing shop dans le New Jersey. On faisait aussi des copies. Un jour entre une dame plutôt élégante – strictement vêtue de frais  au rayon Career Women – , la bonne soixantaine, un visage qui avait dû être beau et en portait des signes : belles pommettes nordiques, peau pâle, lèvres bien dessinées ainsi que le nez, yeux clairs, cheveux épais et tendant à boucler, dont la couleur virait à l’acier mais avait encore des traces de roux. Le comportement d’une femme très occupée mais aimable, qui ne se perd pas en circonvolutions inutiles.

Elle avait un dossier d’une cinquantaine de pages dont elle voulait 15 copies. Et elle revenait toutes les semaines, affairée, faisant ses piles sur une de nos tables, ajoutant sur chaque page des post-its avec exhibit 1, exhibit 2 etc…

Je parlais couramment à ce stade, mais j’avais du mal avec les accents ou les débits de paroles inhabituels. Et elle parlait comme une catapulte. Je comprenais un mot tous les dix. De plus, elle entrecoupait ses phrases de petits rires. Bref, elle aurait pu me dire qu’elle me faisait photocopier des plans pour faire sauter Fort Knox ou s’introduire dans la maison Blanche, c’était pareil, j’aurais ri avec elle quand elle gloussait pour exprimer mon accord total avec son blablabla.

Finalement, bribe par bribe, j’ai saisi qu’elle s’était faite sa propre avocate car le gouvernement lui avait fait un tort, qu’elle n’avait pas l’argent pour se défendre et donc envoyait sa quinzaine de dossiers hebdomadaires à des avocats pro-deo qui faisaient le suivi à Washington DC. Elle me disait avoir lu des tonnes de livres de droit depuis le début de cette affaire vingt ans plus tôt et en savoir un bout. Moi qui n’y connaissais rien… j’étais épatée. Mais quand je lui demandais ce que le gouvernement lui avait fait, son marmonnement et ses rires saccadés firent que le mystère continua un certain temps encore.

Lors d’une visite de sa fille qui vivait en Hollande, elle m’a invitée avec toute la famille pour ajouter une note européenne au repas. La fille était un peu sur ses gardes, ainsi que sa grand-mère – la mère de ma cliente, donc – qui vivait avec cette avocate improvisée. Aimables, elles semblaient se demander ce que je faisais avec cette étrange femme, mère de l’une et fille de l’autre, et se lançaient des regards consternés.

Et puis… tatààààààà… j’ai fini par comprendre. Elle m’a dit ce qu’on lui avait fait !

RobotOn lui avait mis dans le corps des objets pour l’espionner et la manipuler à distance. Un dentiste, infâme complice à la solde du gouvernement, lui avait inséré cet objet dans une dent alors qu’elle n’avait qu’une innocente carie à plomber, elle en était certaine. On pouvait la télécommander à distance, lui faire faire des choses qu’autrement jamais elle n’aurait faites.

La preuve ? Elle avait trompé son mari ! Jamais au grand jamais elle n’aurait même songé à un crime de cette ampleur sans cet objet qui faisait d’elle un robot du gouvernement. (Ce que le gouvernement pouvait gagner dans cet adultère ne m’est pas clair…).

La véritable cause je pense de son désarroi était que son fils s’était suicidé, et qu’elle cherchait une cause qu’elle puisse comprendre : non, ce n’était pas sa conduite adultère ou son déséquilibre évident qui avaient déstabilisé le jeune homme, mais uniquement les plans machiavéliques du gouvernement. Pire… elle soupçonnait qu’on lui avait dit que son fils était mort et lui avait montré un faux cadavre, car elle était formelle : il lui avait été envoyé par une société de lavage de vitres pas plus tard qu’hier. Elle l’avait reconnu mais comme il avait fait semblant de ne pas la reconnaître, elle avait compris qu’il fallait le protéger et faire mine, elle aussi. Sinon, avec cette caméra qu’on lui avait mise Dieu sait où… les représailles n’auraient pas tardé !

J’étais très embarrassée, d’autant qu’ayant fait des photos lors de la réception en l’honneur de sa fille, elle a fini par les joindre aux nouvelles copies de son dossier, pour montrer que non, elle n’était pas folle comme on le prétendait, elle avait des amis parfaitement normaux dont elle donnait la photo, nom et adresse… Je  lui ai dit qu’elle aurait pu m’en parler et elle a eu comme l’impression de percevoir une certaine froideur de  ma part.

Hum.

Puis elle m’a téléphoné un jour en plein délire pour me dire qu’ils avaient à nouveau mis l’objet en action et qu’elle éprouvait des désirs brûlants pour des hommes. Je n’en demandais pas tant… Et au fond, peut-être me racontait-elle le même genre d’horreurs en riant quand je ne comprenais pas encore et acquiesçais avec empressement…

Vrai que ça ferait un excellent téléfilm, non ?

Ma froideur s’est affirmée, renforcée, et elle, de son côté, perdait de plus en plus la boule. J’ai fini donc par en être débarrassée sans douleur… Elle a dû chercher quelqu’un de plus gentil qui allait lui donner des photos familiales pour son dossier…

Therapon, mon Japon

Alors que j’avais onze ou douze ans, mon Papounet est allé en vacances en Grèce. Et à Athènes il a acheté des cartes postales à un adolescent dans la rue qui parlait le français ! Et voilà donc que mon Papounet, le trouvant si méritant et déluré, prend son adresse et me propose d’entamer une correspondance avec lui – j’adorais la  correspondance, passe-temps d’autrefois que Lovely Brunette avait pratiqué avec ferveur -, ce qui lui permettrait de pratiquer son français. Pourquoi pas ?

ParthénonNous nous mettons donc à échanger des lettres de loin en loin. Avec Lovely Brunette nous chantions « elle vendait des cartes postââââ-les – et aussi des crayons ! » de Bourvil en remplaçant elle par il. Ce n’était pas une moquerie, quoi qu’on puisse en penser, mais il était rare d’avoir un correspondant via son échoppe ambulante de cartes postales, avouons-le. Et comme nous aimions beaucoup chanter, eh bien le Madeleine de Brel (Madeleine, c’est mon Noël, c’est mon Amérique à moi) est devenu Therapon, c’est mon Japon, c’est mon Amérique à moi

C’est bien plus tard que j’ai réalisé que Therapon était son nom de famille, et j’avais toujours commencé mes belles missives par Cher Therapon … il devait se demander pourquoi… Peut-être se le demande-t-il encore.

De quoi parlions-nous ? Je ne sais plus. Je devais lui raconter que je n’aimais pas la géographie – ni les fractions -, que j’avais été voir un film de Zorro, que nous partions à la mer, que le chien avait été malade. Que nous avions un cheval et que je nettoyais l’écurie… Et lui ? Sans doute aussi, ses matières préférées, son souhait de voir Paris un jour…

Vint le jour où il m’a envoyé une photo (on ne voyait pas grand chose, il était dans l’ombre d’un arbre et il aurait aussi bien pu être le sosie de Michel Simon que de George Clooney) et m’en a demandé une. Ma mère a fait – spécialement ! – une photo de moi en train d’étendre de la pâte sur la table de cuisine, en tablier, avec mon serre-tête blanc et mes lunettes. Super concentrée sur l’épaisseur de ma pâte et à ne pas bouger car c’était encore  l’époque où avoir l’air naturel sur les photos tenait du miracle.

Et vlan !

Cette photo déchaine  la passion la plus inattendue chez Therapon. Imaginez-donc : une petite ménagère, « riche », qui n’aime pas la géographie, fait de la pâtisserie… Il m’écrit qu’il aimerait tant se promener au Pirée avec moi le long de l’eau, la main dans la main, et m’emmener sur la plage… Je présume qu’il aimait Claude Nougaro et chantonnait rêveusement « rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la cuisine »….

Lovely Brunette et moi n’en revenions pas de l’effet foudroyant de ce cliché. Je ne m’intéressais pas du tout aux garçons, pas plus lui qu’un autre, je devais avoir treize ans, et encore ! Je réponds en évitant toute allusion au Pirée, les mains unies et le son imaginaire des violons (ou bouzoukia…). Je reprends mon monologue littéraire de petite fille : j’aime beaucoup Cary Grant, je suis en plein examens, mon frère est tombé, je joue dans une pièce à l’école, notre chien est mort.

Imperturbable, Therapon me traite en fiancée désormais, rassuré sans doute par le vieil adage que qui ne dit mot consent. Il a montré, dit-il, ma photo à ses parents qui sont conquis, il aimerait que je vienne à Athènes cet été, il réussit super bien à l’école et va devoir choisir une orientation, il compte aller à l’université.

Les mois passent. Je continue mon petit bavardage insipide. Lovely Brunette s’amuse un peu, après tout où est le danger, il est loin, Therapon ! Nous imaginons que bientôt il rencontrera une Soula, Vasso ou Demetria qui distraira son esprit et lui fera des kadaïfis qui lui feront oublier ma pâte sablée.

Et puis les écailles tombent de nos yeux. Il se jette à l’eau, non pas depuis le Pirée, mais il ne peut plus attendre que je lise entre les lignes ou que je grandisse pour tomber follement amoureuse de lui : mon père ne pourrait-il lui offrir ses études d’aviateur ? Il veut devenir aviateur, na. Et comme mon père est riche d’une part et qu’il veut, quant à lui, me prendre par la main en bord de mer, c’est quand même évident, non ? Jointe à cette lettre, une photo « de lui » genre studio de Hollywood. Lovely Brunette, indignée d’ailleurs, diagnostique tout de suite que ça ne peut être lui.

Mon papounet, qui vivait en Afrique à ce moment et dont les écailles venaient aussi de tomber des yeux, a fait rédiger par un ami grec un contrat selon lequel Therapon s’engageait à rembourser le montant de ses études lorsqu’il travaillerait et sillonnerait le ciel dans son bel avion tout brillant.

Et plus personne n’a jamais entendu parler de Therapon, mon Japon…

Lunettes de crapaud

Il y a de cela bien longtemps… Vacances avec mon amie Francine, en Grèce, dans un club du genre club med. Pour nous c’était pratique, on entrait avec le troupeau dans l’avion, on suivait le troupeau dans le bus, et à l’arrivée à l’hôtel une bande assez ridicule de « gentils organisateurs » nous accueillait avec une chanson, des colliers de fleurs, et des regards d’ayant droit au cuissage sur les filles. On riait sous cape, toute les deux.

Ce qu’on voulait était deux semaines de vacances bêtes, à bronzer, manger, et faire quelques excursions avec le troupeau.

Bien entendu, à peine avions nous posé les valises que nos Gentils Organisateurs ont commencé leur œuvre de grand rassemblement. On nous proposait de l’aérobic sur la plage, des cours de sirtaki, du yoga, des concours « amusants », chanter Big Bisous en chorale de fadas et autres jeux pour enfants à la maternelle, et nous, nous ne voulions rien faire avec eux.

AerobicCar nous, nous faisions l’aérobic sur notre balcon, jouissions de zones de farniente en riant : dehors les autres sautaient en rang sur la musique de Zorba.

Les Gentils Organisateurs n’étaient pas contents… Il leur était difficile de nous draguer et de nous ajouter à leur tableau de chasse si nous ne faisions rien « comme les autres ».

Les jours passaient, leurs statistiques étaient faussées. Ils tentèrent l’intimidation : les Bruxelloises se croyaient toujours trop bien et ne voulaient pas jouer avec les autres, c’était un grand classique.

L’un d’eux, Barry était anglais, m’arrivait aux épaules en se mettant sur les pointes, avait des tatouages sur les mains, et faisait mine de se consumer d’amour pour Francine. Il est allé jusqu’à m’assurer qu’il se noierait si elle ne voulait pas de lui. Nous avons composé une petite chanson sur lui sur l’air de Davy Crockett où il était devenu Barry Gorret. Enzo (que j’ai surnommé Enzovoort, ce qui signifie etcétéra en flamand) ne le dépassait pas d’un centimètre, et avait une chevelure afro qui le faisait ressembler à un coton tige très sale et effiloché. Lui avait conclu, sans ambages, que nous ne pouvions être que lesbiennes si nous n’étions pas intéressées par deux spécimens uniques comme eux.

Mais ce n’est pas tout. On avait dû dire aux serveurs de l’hôtel que les touristes femelles arrivaient par hordes pour découvrir, enfin, ce qu’était un homme, un vrai de vrai, et on était harcelées de leurs attentions bourdonnantes.

Cependant ma mésaventure n’aurait pas été complète sans Lunettes de crapaud.

C’était un des serveurs, un sombre grec trapu et rustre, plutôt moche au visage décoré de lunettes aux verres épais comme des fonds de bouteille, aux montures noires et rondes. Il nous fixait toujours d’un regard qu’il croyait sans doute hypnotique. Et nous avions des fous-rires chaque fois qu’il tournait le dos, le malheureux… Jusqu’au soir où, dans le dancing de l’hôtel, il est venu vers moi et m’a apporté une bouteille de Schweppes. Que je n’avais pas demandée, et donc dans le langage des signes avec quelques mots d’anglais je lui ai expliqué qu’il y avait erreur. Il a fait comprendre que non, c’était un cadeau ! J’ai remercié, très étonnée, puis ai blêmi quand il a éructé, très terre à terre : You ! And me ! Tonight ! Le temps de comprendre et il était parti, assuré du succès de son entreprise. Méfiez-vous des cadeaux des Grecs, on ne le dira jamais assez…

J’ai eu tellement peur que je suis montée me coucher à 22 heures… Et heureusement, il fut horriblement offensé et m’a boudée pendant le reste de mon séjour…

C’était, en plus, assez vexant de voir ma valeur associée au prix d’une bouteille de Schweppes ! Même pas un six-pack !