Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

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Tchoupy, comediante-tragediante

Tchoupy était notre chien. Il s’appelait Bari quand il est arrivé chez nous, turbulent trublion qui sentait encore le petit chien de lait. Lovely Brunette était allée à la SPA avec mon frère (pourquoi était-il dispensé d’école, hein ??? Tout ceci est bien louche mais je ne saurai désormais jamais la vérité…) et avait fondu devant ce « zinneke » (bâtard en dialecte de Bruxelles) de quatre mois, noir, fauve et sable, qui était fou de joie d’avoir séduit la-madame-qui-ne-saurait-jamais-rien-lui-refuser, il le sentait dans ses os et son coeur. Il avait brièvement appartenu à un jeune homme qui avait réalisé qu’il ne pourrait s’en occuper.

Je suis rentrée de l’école et je ne sais pourquoi mon frère était là avec ma mère, dans le vestibule, tentant de cacher « Bari » derrière eux pour me faire une surprise, ce qui était difficile car le coquin bougeait comme un plumeau fou. Bari n’attendait que l’occasion de faire une nouvelle conquête et je fus presque renversée, et baptisée d’amour et salive sur le paillasson.

Un petit chien inoubliable. Beau, vif, intelligent(issime) car il est clair que pour qu’il puisse décemment jouer avec nous, mon frère et moi lui avons appris à sauter dans mon cerceau de hoolah-hup, à tenir un sucre sur son museau sans bouger, assis-couché, hop, coucouche-panier etc. Nous l’avons gavé de tout ce qu’on ne peut pas donner à un chien qu’on veut en bonne santé pour une longue vie : sucre, chocolat, os de poulet, tout. Et il a vécu jusqu’à 13 ans, aveugle depuis 3 ou 4 ans déjà et ne s’en étant pas rendu compte car il continuait de s’enfuir, à faire le tour du quartier et traverser les rues comme Super-dog sans la moindre inquiétude. Et il avait sa tournée des maisons où on le gavait de biscuits car il avait su se rendre populaire, la fripouille !

Un jour il est rentré – après une nuit d’angoisse et de veille de notre part – avec une patte cassée. Il avait un don particulier pour s’enfuir du jardin, pourtant grillagé et entouré d’autres jardins grillagés. Il devait faire un bon tour pour arriver sur la rue… et y arrivait. Mais cette fois-là il avait dû rencontrer une voiture. Lovely Brunette lui a mis une attelle, et nous le plaignions tous tendrement, car il fallait le porter pour aller faire ses besoins au jardin, ou manger et boire, et en compensation il dormait sur le lit de Lovely Brunette. On lui disait tout le temps « oooooh il est malâââde » et il remuait la queue, enchanté de ce statut de grand malade noyé dans les privilèges soudains et abondants.

Et il a vite compris.

D’autant que désormais, quand il allait « faire ses besoins au jardin », on le suivait. Il louchait sournoisement derrière lui pour voir s’il avait mis assez de distance pour tenter une évasion, mais nous étions vigilants. Alors il a mis une technique au point : il boitait lamentablement et alors qu’on compatissait, désolés et craignant une rechute en geignant « oooooh, tu es malâââde ! », il prenait un peu d’avance en boitillant et puis zou ! d’un bond il avait filé, comme un impala en pleine forme… Il a fait le coup jusqu’à sa mort, et même aveugle il nous trompait encore.

Que dire du sort qu’il a fait à la boite d’œufs en chocolat que Lovely Brunette avait reçue et déposée sur sa table de nuit, oubliant que le joyeux goinfre était là, sagement endormi sur son couvre-lit ? Elle n’a pas eu un seul œuf, par contre tous les petits papiers d’emballage avaient été épargnés pour que, si elle y tenait vraiment, elle les suce ou les hume. Il n’était pas si vache que ça, allez…

Il avait aussi compris que nous n’aimions pas outre mesure lorsque, en promenade à la laisse, il reniflait avec délectation les traces odorantes et parfois encore fumantes du passage d’un autre chien, mais que par contre nous nous arrêtions avec bienveillance s’il laissait sa propre trace pour les autres. Ce qui fait que le filou faisait semblant soit de s’accroupir soit de lever la patte et s’enivrait sans hâte d’effluves succulentes.

De Bari il est passé à plusieurs noms auxquels il a répondu avec bonne humeur, même quand il s’est agi de « Jolie Madame », qui était une publicité pour le shampoing Dop Tonic. Tchoupy a été son nom le plus longtemps porté. Celui de la fin. Nous avons dû le faire piquer dans son panier – et son sommeil – … et il nous a toujours manqué depuis.

Chuuuuuut!

Et voilà qu’on arrivait à l’âge où on « était une jeune fille ». Les garçons, eux, faisaient des couacs aigüs avec leur voix, et nous on avait de la poitrine naissante et les règles entraient dans notre vie. On nous mettait bien en garde contre notre mauvaise humeur de « ces jours-là » que l’on devait dissimuler à tout prix, mais à la maison Lovely Brunette insistait bien sur le fait qu’il ne fallait pas m’embêter.

Et on vivait ces jours-là dans la honte : personne ne devait soupçonner que nous étions réglées. Je laisserai de côté l’horreur des serviettes à laver, car je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître : les serviettes à jeter étaient un gaspillage et nos mères avaient survécu aux lessives et nous le ferions aussi. J’ai dû chèrement lutter pour que la mienne cède…

Et je me tairai aussi sur le drame des règles abondantes qui exigeaient que l’on remplisse notre cartable de serviettes de secours, de toile cirée pour emballer les souillées – pas encore de poubelles dans WC, la condition de femme se vivait dans le secret à tous les niveaux même si nous étions dans une école pour filles uniquement, et il fallait se débrouiller discrètement -, et de la difficulté d’obtenir le droit de quitter la classe et d’aller à la toilette pendant le cours, enfonçant le mur de la discipline de fer des chères-soeurs.

Il faut dire qu’à Lovely Brunette, on n’avait rien dit et que quand elle a eu tardivement ses règles en classe, elle a tout simplement cru être en train de mourir ! Rien de moins… Et comme elle était dans un pensionnat religieux, on l’a enveloppée dans une couverture pour la faire sortir de la classe comme une apparition honteuse, ajoutant à sa frayeur : elle était non seulement mourante mais elle choquait tout le monde…

Quant à son premier soutien-gorge, elle se l’est cousu elle-même en cachette car on ne parlait pas de ça

Il n’y avait qu’à la meilleure amie que l’on confiait en classe que… je suis T.IX ! C’était le code hermétique que mon amie Bernadette et moi avions imaginé : la première et la dernière lettre de Tampax (qu’on ne pouvait employer car on nous disait que les filles vierges ne pouvaient pas l’employer, le tampax. Comme personne ne savait ce qu’il en était, on s’abstenait). Le seul avantage de cet état peu agréable était qu’on avait une excuse toute trouvée – et invérifiable –  pour ne pas aller au bassin de natation ou à la gymnastique. On devait chuchoter cette confidence humiliante au professeur, sous les ricanements des autres qui savaient dès lors que nous vivions une journée d’impureté et de mal au ventre…

C’est pas ça… on ricanait aussi de la malheureuse fille un peu précocement développée qui dans la classe était la seule à avoir de la poitrine, et comme les soutien-gorge pour petites gorges d’adolescentes étaient rares, ladite poitrine faisait le balancier, faisant glousser les encore plates et extra-plates…

Bernadette et moi étions tix presqu’en permanence en ce qui concerne le cours de gymnastique que nous détestions, surtout si on devait sauter sur le cheval d’arçon – par contre nous aimions assez les espaliers. Et moi rien que de penser au terrible monsieur Bodeux au bassin de natation, ce fin psychologue qui pour faire passer ma peur de l’eau m’y a jetée en m’en dégoûtant à tout jamais et encore après, je me sentais tix, très tix, éternellement tix.

Plus tard, en vacances en Italie, alors que je refusais en rougissant d’aller faire trempette avec les autres et de me mettre en bikini, les Italiens, informés par des bataillons de mammas, de sœurs et de cousines, constataient sans étonnement « ah ! tu as tes règles » … oh que la vie était donc simple tout à coup ! Je pouvais même être d’humeur fragile… Je n’étais plus impure ces jours-là… j’étais seulement un peu nerveuse.

Folle et méchante

Oui, c’est sans doute l’impression que j’ai laissée à mes « clients » américains, ceux qui eurent la malchance de franchir le seuil du copy printing shop que je gérais dans le New Jersey. Mais moi… je suis du Vieux monde et eux ils sont du Nouveau n’est-ce pas, un nouveau monde où trop souvent l’argent est roi, empereur, tyran, dictateur, effaceur de toute noblesse. Celui que l’on paie pour un service, est souvent assimilé à celui qui est moins que celui qui paie puisqu’il a « besoin de cet argent », et on oublie qu’on a besoin, en revanche, de ce qu’il sait faire, que c’est un échange équilibré d’offre et de demande, qui devrait instaurer une relation de respect mutuel. Il n’en est rien, très souvent. Surtout dans la « classe moyenne » où il est tellement agréable de se sentir supérieur pour quelques billets bien sales et chiffonnés.

Dans l’ensemble, j’ai détesté mes clients. Vraiment.

Des exemples ?

Le type qui me fait faire des cartes de visite où il spécifie « free estements ». Estements n’existe pas, il voulait dire estimates. Je corrige, et il m’engueule : je suis une étrangère qui ne sait même pas parler l’anglais, j’ai pris sur moi de corriger quelque chose qui était juste en me croyant mieux que lui parce que je suis « française » (ben non…) etc etc…

J'ai quand même vraiment l'air gentille là, non?

J’ai quand même vraiment l’air gentille là, non?

La jeune noire (et ne croyez pas que le racisme ne soit que dans un sens, j’ai eu droit à tout dans ce rayon…) qui vient pour me faire dactylographier son cv en urgence. Oui, ils paient pour ça. Bon. Normalement on n’accepte qu’une ancienne version dactylographiée, et on ajoute ce qu’il faut, car leur orthographe et écriture attendent encore un décodeur. Mais mademoiselle avait gribouillé tout le cv sur un vieux papier et en avait besoin le jour même à trois heures. Je lui dis de venir un peu à l’avance car j’aurai certainement des mots mal lus ou mal compris. Elle me verse des arrhes, et je me lance dans la description idyllique de ses talents : Infirmière psychologique, elle a une patience remarquable. Précise, douce, disponible, enfin elle a tout pour elle. Lorsqu’elle revient, je lui dis « ah je suis contente que vous soyez à l’avance car j’ai deux ou trois points à vérifier avec vous (on ne parlera pas de l’orthographe… apocalyptique). Et la douce jeune fille me dit, les yeux haineux « je le savais que je ne devais pas venir chez une blanche, vous êtes une idiote et n’y connaissez rien ». J’ai été tellement prise de court que j’ai pris son cv, l’ai déchiré, lui ai rendu son acompte, et ai dit « bonne chance pour votre entretien ». (Mon mari se cachait soigneusement derrière la grosse machine offset… ). Elle m’a jeté à la figure tout ce qui se trouvait sur le comptoir, folle de rage, et est sortie en hurlant qu’elle allait me botter le train. Ravie je lui ai dit «ha ha ha… infirmière très douce et patiente… »

Le monsieur qui vient pour des cartes de visites, de celles qu’on sous-traitait. Il y avait donc un album où choisir le papier, la police, la taille, les couleurs etc. Comme il n’y en a jamais eu un seul qui soit assez intelligent pour remplir le formulaire, et que comme des enfants ils demandaient que je les aide, il m’a tenue au moins un quart d’heure, se créant une chose monstrueuse, avec des polices et tailles différentes, des italiques et des caractères gras ici et là, et deux couleurs. J’avais beau lui dire que ça serait moche, monsieur pensait être un artiste créatif, et insistait. Bien entendu, quand il est venu les chercher… il m’a regardée d’un air désolé et m’a dit « Oh… je ne les aime pas. Que pouvez-vous faire pour rendre votre client heureux ? »  Tiens donc, ça n’a pas tardé : « Rien ».

La fille, noire elle aussi mais rien de raciste, ceci dit la parfaite emmerdeuse qui paie et donc a droit au tapis rouge et l’orchestre discret dans un coin de la pièce. Elle voulait UNE copie de son CV exceptionnel sur beau papier. Qu’avez-vous ? Beige, bleu clair, blanc, gris. Je peux voir ? Me voici sortant toutes les boites. Elle hésite longuement, il est vrai que toute sa vie professionnelle en dépendait ainsi que celle des nations sans doute, ou de la planète. Elle finit par opter pour une couleur. Je lui fais donc la copie, et elle déclare que c’est un peu pâle, puis-je augmenter la tonalité ? Or c’était parfait. Je fais donc semblant de changer le setting, et recommence, et elle me déclare que maintenant c’est parfait. J’ai passé dix minutes pour gagner 5 cents… Comme elle voit que je suis pressée d’en finir, elle me dit « mais… vous ne voulez pas que votre client soit content et revienne ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, « non ».

Le type qui arrive de nulle part dix minutes avant la fermeture et a besoin avec la plus grande urgence de cartes de visites pour ce soir. Je lui dis que nous fermons, que ce n’est pas possible (en fait, comme il n’était pas question de sous-traiter dans l’urgence, il aurait fallu se mettre d’accord sur le type-setting, les imprimer, attendre que l’encore soit sèche avant de couper sinon ça offsette, et il y en avait au moins pour trois heures ou plus. Pour 50 dollars. Il insiste « et si je vous donne 50 dollars en plus ? » « Non, désolée, ce n’est pas faisable… » « Oh, il y a bien des gens qui seraient d’accord de travailler plus tard pour un extra de 50 dollars »… Eh bien pas moi, et ne pas revoir ces imprévoyants qui mettent la charge de leur stress sur les autres, ça valait 50 dollars !

Ils sont souvent payés à la semaine, ce qui les rend en effet imprévoyants puisqu’ils n’ont que des fins de semaine difficiles, n’ayant pas à planifier pour un mois. Les super marchés sont ouverts 24h/24, et donc là non plus, pas besoin de prévoir. Et tout est en faveur du client, qui ainsi est devenu capricieux et insupportable, irresponsable, comme Clément, un Nigérien avec qui pourtant j’ai fini par devenir amie mais qui avait eu le toupet de me dire que c’était ma faute s’il n’avait pas eu des affichettes pour sa cérémonie à l’église (il était pasteur) parce que j’avais refusé de les faire, là aussi il était venu en dernière minute. Je l’ai enguirlandé, lui expliquant que c’était sa faute, uniquement la sienne, et comme il s’est excusé une fois qu’il a compris, je lui ai dit « mais Clément, ne t’excuse pas, change ». Ravi il m’a dit plus tard qu’il avait reservi ça à ses ouailles à l’église : ne vous excusez, pas changez. C’est peut-être maintenant en lettre d’or à l’entrée de son église, qui sait ?

Josef, un Russe abominable, méchant avec sa femme, fraichement arrivés de Russie. Sa femme était charmante, et lui immonde. Dès qu’elle a eu sa nationalité américaine, elle l’a largué (bien fait !) et lui a échoué à la dictée. Trop difficile pour lui : I have a little brown dog. Je me demande comment il a trouvé moyen de l’écrire pour échouer. Mais j’avais pris la bonne habitude de lui répondre, ce qu’il détestait et lui faisait froncer ses abondants sourcils roux sur des petits yeux furieux. Don’t be grumpy with me, Josef. Et il n’avait pas le choix sinon je refusais de le servir. Et on le virait partout…

Dzon’, un Grec tout aussi immonde qui pensait s’appeler John mais se présentait fièrement comme Dzon’. Toujours en maladie, en dispute avec ses voisins, polémique, désoeuvré, mal ici et mal là et en tout cas toujours trop mal pour travailler. Un jour dans le magasin, il a pris à partie des clients en vociférant contre les noirs et tous ces gens bizarres qui arrivent ici, et qui changent la race, car lui, il espérait bien que dans 40 ans… les gens seraient encore tous comme lui, et pas de toutes les couleurs. L’autre cliente et moi avons eu du mal à ne pas passer par… toutes les couleurs et tous les fous-rires : il était affreusement laid…

Les flics locaux qui me demandaient si j’offrais une réduction aux policiers (jamais… pourquoi ?), qui venaient photocopier de faux diplômes, pas gênés pour un sou, avec des collages où ils ajoutaient leur nom. Et puis ils venaient pour collecter pour leurs collègues « morts en action » alors que s’ils étaient morts en action, ça devait être d’indigestion au Willie’s Diner où ils avaient leur QG, toujours à se goinfrer de cafés et des doughnuts. Rien ne les décollait de là. On pouvait d’ailleurs faire une « donation » vivement conseillée à la police et on recevait un sticker qu’on mettait fièrement sur sa voiture, je soutiens la police de ….  et en échange, eh bien on nous fichait la paix lors des infractions légères… Je ne voulais pas de ce laisser-passer… et ainsi ils ne venaient pas chez moi, youpidou !

Par contre, comme je l’ai dit, certains clients, les gentils, les bien élevés, les stricts et honnêtes, ils m’aimaient beaucoup. Je vois encore cette dame qui était en pleine déprime à la mort de son mari et que j’avais prise dans mes bras… elle revenait chez moi parce que j’étais si gentille… (Vous voyez bien !). L’autre petite dame âgée noire adorable, sortie d’un cartoon de Walt Disney, maigrelette et en tailleur pimpant avec un drôle de chapeau rouge sur lequel dansait une grosse fleur dressée. Elle avait un problème pour marcher : elle cavalait (ne savait pas marcher normalement) mais ne pouvait redémarrer si elle devait s’arrêter pour ouvrir une porte ou franchir un obstacle (une bordure une marche etc…). Je la voyais et sortais toujours pour l’aider et pourtant, c’était une très « petite cliente » qui ne venait que pour des billets de tombola de sa paroisse. Magdalena, une autre noire, toujours bien mise et polie, mais enlisée dans des dettes, à qui je faisais payer moitié prix pour les fax qu’elle était obligée d’envoyer chez son usurier qui lui prêtait de petites sommes à 174% d’intérêt. Oui ! Sonia, une Russe fraichement arrivée qui m’embrassait et m’a apporté un gâteau pour les fêtes…

Ou mes clients-dépanneurs d’ordinateur, Al et Kasai « du magasin d’en face »… Leur rendre visite et vider mon sac nous faisait bien rire et me remettait d’aplomb.

Al

Kasai

Kasai

Bien entendu, ces clients-là… c’étaient des pépites, et sans eux j’aurais sans doute commis un meurtre. Ou deux. Je serais devenue une serial killer.

Comme on fait son lit, on se couche (avec son homme)

Petite intro : j’ai commencé la grippe le 19 décembre, et elle avait une force épatante je dois dire, un virus de premier ordre, bref je me suis longuement couchée non pas avec un homme mais avec une kyrielle de microbes d’une cruauté sans pareille, et j’émerge tout doucement en chancelant encore… d’où l’abandon salutaire de mon blog pendant tout ce temps !

Mais revenons au lit qu’un homme habite aussi…

Je me souviens d’une délicieuse, jolie et très gentille Espagnole que j’ai connue à Aubagne. Filo. D’une gaieté contagieuse. Elle était veuve, et jeune, et très belle. Et un jour un fringant et beau monsieur est tombé sous le charme. Elle était folle de joie, et nous racontait avec son accent pétaradant combien il était empressé, amoureux, ardent et que c’était parti pour du sérieux. Olé ! Au lendemain d’une première nuit que l’on imagine impressionnante, elle lui a apporté son petit déjeuner au lit, sur un plateau napperonné-brodé où une rose jaillissait d’un soliflore (il y avait aussi des toasts et tout ce qu’il fallait pour le remettre en état, bien sûr, mais la touche finale qui disait te quiero mi amor était le napperon assorti de la rose).

Henri de Toulouse-Lautrec - Le lit

Henri de Toulouse-Lautrec – Le lit

Or, au second lendemain matin d’une seconde telle nuit, elle est arrivée, les yeux cernés et éperdus de bonheur, avec le plateau, les toasts, le jus d’orange, mais… partis le napperon, la rose et le soliflore. Et lui l’a remarqué tout de suite ah, on devient un vieux couple, je n’ai plus droit au napperon et la fleur ! Nous avions ri avec elle, qui avait le rire sonore et gai.

Bon, au moins elle n’a pas fait durer la comédie jusqu’au mariage pour ensuite lui crier « ton jus d’orange t’attend sur la table de la cuisine si tu daignes sortir tes fesses du lit ! ». Et ils se sont mariés malgré ce manque de constance flagrant…

Mais si les hommes ont la réputation d’être ces troufions légendaires qui sèment des chaussettes, inondent la salle de bain, constellent le divan de chips (au choix ou le tout… ou toute autre singularité…) c’est aussi qu’au début de la vie à deux, la jeune compagne ou épouse, toute à son amour, trouve ça « chou ». Ça fait un peu grand chien fou, indomptable qu’elle seule peut dompter (heu…). Elle soupire bien un peu pour la forme, mais sur un ton qui annonce que bon, elle sait que rien ne changera. Aussi… pourquoi changerait-il ? Il est ravi, mettons-nous à sa place. On ne le réprimande qu’avec un sourire,  celui de qui va une fois de plus montrer qu’elle est l’aimante et efficace reine des lieux et de la bête, hybride de madame fix-it et maman.

Ensuite, quand l’enthousiasme s’est usé, les réprimandes se font agressives et négatives, annonçant d’ailleurs qu’il ne changera jamais (alors pourquoi, encore une fois, changerait-il, puisque c’est entendu comme ça ?) qu’elle en a marre d’être devenue sa maman, et qu’il la tue avec ses manières de potache, troufion et chien fou, comme si elle n’avait pas assez de travail.

Piège fréquent, que celui de tout vouloir prendre en charge, et puis d’être écrasée par la charge. Et si on ne sait pas « se parler », c’est-à-dire exprimer, échanger, expliquer et comprendre, on ne peut plus changer les choses, en effet. Rien ne dit que le chien fou n’aurait pas aimé, lui aussi, apprendre deux ou trois tours d’adresse qui lui auraient valu applaudissements et une croquette, comme de ramasser ses chaussettes, abaisser la lunette des wc, débarrasser le lavabo de ses poils de barbe etc… (et il y a aussi celles qui, oh imprudentes téméraires du test sur la durée des sourires dans le mariage, qui ne veulent pas qu’il fasse la vaisselle parce qu’il faut tout refaire après, et ne veulent pas qu’il passe l’aspirateur parce que c’est mal fait…).

Il y a des traquenards dans lesquels on a sauté toute seule, non ? Une sorte de « publicité mensongère » créée dans le tourbillon des illusions. Si on a 18 ans, on a l’excuse d’une certaine naïveté, mais que dire de celles qui refont et refont l’erreur ? On le dit bien, pourtant, que même un âne ne se cogne pas deux fois au même endroit… Mais il est alors très injuste de tout charger sur le dos du chien fou que l’on accuse d’avoir vieilli et de baver partout, et de continuer à semer la panique là où il passe, un Attila du foyer…

His name was Noir. Boudin Noir

Boudin noir était un fier et impétueux coursier qui, infatigable, parcourait les plaines infestées d’indiens, de vautours, pumas, crotales, et mauvais armés jusqu’aux dents. Sur son dos noble et luisant, mon frère, hurlant tougoudouc tougoudouc tougoudouc en montant et descendant l’allée du jardin. Ben vous savez, on n’aurait pas pu faire du ski alpin dans la descente, et pas besoin de remonte-pente pour recommencer, mais il y avait, nous l’avons appris récemment, un mètre vingt de dénivellement.

Boudin noir était un ancien poteau reconverti en palomino, et Lovely Brunette, armée de sa machine à puzzle, lui avait découpé une tête bien racée ma foi, tandis que la tannerie familiale l’avait nanti du licol, du bridon et des rênes, et il avait une splendide allure. Tout comme nos parterres de tulipes infesté de crotales, les haies cachant des Comanches, le pommier abritant quelque pumas qui s’y faisaient les griffes, et le garage qui devait cacher les mauvais tandis qu’ils vérifiaient le fonctionnement de leurs Winchester. Mais mon frère devait absolument délivrer son courrier pour le Poney Express, ou traverser les lignes comanches pour porter un message au fort je-ne-sais-quoi. Parfois d’ailleurs il était un guerrier cheyenne au faciès grognon dont les tresses – de laine, faites par notre chère Sibylla – serpentaient au vent de la grande prairie tandis qu’il encerclait tout seul un convoi de tuniques bleues.

Moi, sur les mêmes allées du jardin, j’apprenais à marcher à Jacqueline. Belle Jacqueline. Ma « belle poupée » avec des « vrais » cheveux et des yeux bleus que des cils noirs et interminables cachaient la plupart du temps. Ma première poupée fut Poupette, une vraie poupée de porcelaine avec, aussi, de vrais cheveux. Elle avait une histoire qui me désole car elle a désolé Lovely Brunette ad vitam aeternam : elle correspondait (Lovely Brunette, pas Poupette….) avec un monsieur flamand (en français), un certain monsieur Opdebeek. Bon… le but était l’échange de timbres, rien de graveleux, d’ailleurs Mr Opdebeek et Lovely Brunette étaient mariés et leurs conjoints avaient donné leur consentement à ces délires genre « avec-vous un exemplaire du République de San Marino 1945 avec un palmier ? » « Les dents sont-elles intactes ? ». Mais un jour ils ont décidé de se rencontrer, et Mr Opdebeek fut invité à la maison. Il est arrivé avec Poupette pour la gentille petite fille de sa correspondante. Gentille petite fille qui a hurlé de peur devant la pauvre poupée, qui paraît-il était blonde. Je ne voulais pas la toucher, absolument terrorisée. Pourquoi, je n’en sais rien et désormais je ne le saurai jamais (à moins d’une psychanalyse du plus haut intérêt où on me dira ensuite que c’est Poupette et ses cheveux blonds qui m’ont donné le vertige et le goût de la bière, ce qui changera ma vie n’en doutons pas). Mais il paraît que le pauvre Mr Opdebeek était navré, Lovely Brunette aussi, et  que ce n’est qu’en changeant les cheveux blonds contre des cheveux noirs que j’ai développé un amour maternel pour Poupette ! Mais je m’en méfiais un peu. Pourtant on n’avait pas encore vu Chucky au cinéma…

J’ai aussi eu Alice, que mon Papounet m’avait achetée en Argentine, elle aussi nantie de cheveux blonds etc, et elle avait une particularité, c’est qu’on pouvait la faire marcher sans lui tenir les bras, car il y avait un mécanisme actionné par des bâtons qui lui sortaient des épaules dans le dos, donc on tenait ces bâtons qui actionnaient ses jambes, sa tête et ses bras. Mais je n’aimais pas cet arrangement et on a scié le mécanisme à ras : je n’aimais pas ses robes à trous à l’arrière…

Trois ans. Coralie et Tintin

Trois ans. Coralie et Tintin

Longtemps avant tout ça, j’ai eu un chien de peluche « assis » que je trainais donc sans pitié sur son derrière de plus en plus râpé avec une laisse made in the tannerie familiale, Tintin, et une superbe et noble monture pommelée, Coralie. Coralie était une patineuse puisque sur roulettes et m’avait été offerte par « Kykille », notre gentille servante. Et le premier être vulnérable à être placé sous ma garde fut Mr Bear, Teddy Bear. Le vrai authentique, celui de ma maman, très mité et avec un oeil en danger de chute libre. Je suppose qu’il a d’ailleurs fini par chuter. Mais on ne peut pas attendre trop d’une jeune petite fille-mère de trois ans… Il fallait s’y attendre.

Plus tard mon frère a eu un vélo de grand, après les tricycles et les vélos à grosses roues, et alors que Boudin noir était remisé dans un coin du garage, il ne parcourait donc plus les plaines du Texas mais

Quatre ans - prête à prendre les airs avec Teddy

Quatre ans – prête à prendre les airs avec Teddy

faisait le tour de France, vociférant avec passion les exploits des coureurs. Lui incarnait Jacques Anquetil, et était toujours premier, semant la troupe de trainards qui n’arrivaient pas à faire la montée du mont Ventoux d’un mètre vingt sans s’effondrer. Comme il n’était pas très imaginatif et que ses commentaires variaient peu, j’avais pris l’habitude de couvrir sa voix dès qu’il disait « Jacques Anquetil arrive en tête » par « Jacques Anquetil se gratte le nombril ».

Il n’était pas content du tout et ça finissait par une dispute, qui amusait ma mère car elle aussi, parfois, lasse de ce tour de France qui tournait autour de sa chaise longue où elle tentait de lire un bon livre, se joignait à moi pour évoquer le nombril du coureur.

On va l’appeler Alfred

J’avais l’âge pétulant de 33 ans, et je suivais des cours de flamand dans l’espoir de trouver un job pétulant à Bruxelles. C’était un cours pour adultes, de jour. Adultes à la recherche d’emploi pour la plupart…

Etant tous des grandes personnes, nous étions loin d’être des enfants sages, et l’ambiance était très bonne et amusante en général. C’est de là que date mon amitié avec « la petite Francine » qui n’était pas plus petite alors mais plus jeune, comme moi. Nous étions souvent ensemble pour « sketcher », soit jouer de charmantes petites saynètes en flamand. Je me souviens d’une pièce où elle était Sneeuwwitje (Blanche-Neige) mais j’avais charitablement modifié le scenario pour que celui qui faisait le Prince Charmant (que nous surnommions Lèvres sensuelles, et était très très gentil mais orné de lèvres un peu trop imposantes) lui embrasse la cheville. L’ami de Lèvres sensuelles ne nous aimait pas car nous avions ri le jour où il est arrivé en classe avec un gros pansement sur le nez, ce qui lui a valu le surnom de Plasticine neus, nez en plasticine. Je me souviens aussi d’un certain T. qui nous a épatées le jour où ayant à « sketcher » devant la classe, il a enlevé son veston révélant une superbe poitrine hollywoodienne. Nous avons eu du mal à ne rien manifester. Je ne suis pas certaine que nous y soyons arrivées avec grâce.

Les petits travaux en classe suggérés par notre gentille prof Maryse étaient ludiques et pour jouer, nous jouions sans nous faire prier. La demi-heure où on disait qu’on entrait dans un magasin pour acheter des choses nous servait à acheter des bas à jarretelles et un fouet. Celle consacrée à la recherche d’un époux via les petites annonces nous faisait créer un vieux monsieur pauvre et nauséabond qui cherchait une femme avec des jambes très poilues. Et non, il n’y avait pas que nous deux à délirer ainsi, toute la classe en était. Je me souviens d’un groupe qui avait écrit sa saynète avec bien des rebondissements libertins et de la réplique finale épouvantée de Hemel, mijn man ! (Ciel mon mari !). On venait donc plus que volontiers.

Dans ces jeux de sous-entendus et allusions coquines, tout le monde était à l’aise. Mais il y eut deux exceptions. Chris, un petit Pakistanais très mignon arrivé de Londres à la poursuite de sa belle blonde flamande, a eu du mal à faire la différence entre le jeu et la réalité et a un jour, sans le savoir, franchi la frontière. Il a été très mal reçu et n’a pas compris. De toute façon comme sa blonde et lui ça ne marchait pas trop, il est retourné à Londres en se disant qu’on ne comprenait rien à ces Belges bizarres.

L’autre était un Français de Honfleur. Honbloem comme il disait. On va l’appeler Alfred. Il avait une haleine tristement célèbre en classe, tout le monde lui parlait de profil ou de loin. Et encouragé par les plaisanteries, il en faisait aussi. De bonnes, on riait, on l’aimait plutôt bien – et à distance. Il nous disait être marié avec une femme insatiable de son corps, une bombe sexuelle auprès de qui Marilyn Monroe était une pauvre fille boutonneuse et Ava Gardner une mocheté aux cheveux gras. Non seulement sa femme supportait son haleine de près, de très près, ne lui refusait aucun type de gâterie et en demandait, suggérait, inventait…, cette créature exceptionnelle cuisinait aussi comme un chef d’hôtel trente étoiles. Ils ne mangeaient que des mets délicats à la crème du Devonshire, au vieil armagnac retrouvé dans un grenier muré depuis 200 ans, avec des châtaignes de tel hectare précis, des pintades élevées à la petite cuiller, des cochons nourris au lait condensé sucré Nestlé, et j’en passe. Quand on lui demandait une photo, jalousement, et avec un petit sourire malicieux, il refusait de nous en montrer ne serait-ce que le lobe de l’oreille…

Un autre ami de Francine et moi, Le gros Vlady, salivait en nous disant « vous savez ce qu’Alfred a mangé à midi ? Ceci, ceci, et encore ça ! Je n’en reviens pas… quelle chance il a… ». Nous, nous mangions des soupes en sachet au café du coin, tandis qu’Alfred courait chez son épouse Vénus Bocuse, savourait des choses divines, l’embrassait jusqu’à en avoir le vertige et revenait, comblé des pieds à la tête, au cours. Mais il nous disait toujours que sa femme serait ravie de nous rencontrer, qu’il lui parlait de nous, et que bientôt nous serions invités chez eux pour un repas impérial.

Le gros Vlady et moi étions curieux, mais curieux… il nous fallait savoir, voir, goûter. Un soir pendant les vacances, alors que j’étais seule chez moi, j’ai pris le téléphone et ai appelé Alfred, lui annonçant gaiement Youh hou, j’ai décidé de venir vous dire bonjou-our ! Il a bafouillé, tenté de dire que, mais bon… j’étais trop curieuse et ai pratiqué la vieille technique du pied dans la porte, et lui ai promis que je ne resterai pas. Très mal élevé je sais, mais bon, 33 ans c’est un âge fatidique pour beaucoup et qu’on me crucifie si on trouve que j’ai exagéré.

On va plutôt dire que ceux qui ne veulent pas savoir la suite me crucifient.

J’attends…

Bon, on disait donc… Je sonne et une voix féminine certes mais de la douceur d’un papier verré m’annonce qu’on m’ouvre la porte, qu’ensuite  c’est au troisième à gauche. Et quand je sors de l’ascenseur, je me trouve en face de la mère (ou grand-mère ?) du Grinch. Caché derrière elle, Alfred agitait la main comme un premier communiant puni. J’ai compris que je resterai encore moins longtemps que ce qu’on appelle une visite-éclair.

Elle se comportait avec lui comme s’il était son petit garçon : Regardez comme Alfred prend bien soin des plantes, il s’en occupe tout seul. Alfred est très content de la classe, et vous savez, s’il ne va jamais boire une bière avec le groupe à la fin des cours, c’est qu’il ne boit pas (oups, là on avait Alfred qui, caché derrière la mère Grinch, agitait frénétiquement son index devant les lèvres, car bien entendu… il venait boire sa bière aussi !). Alfred fait de grands progrès, je connais quelqu’un qui pourra le faire entrer à la police s’il réussit ses examens. Et je prends ma retraite cette année et donc j’aurai plus de temps pour m’occuper de lui. Etc… etc…

J’étais tellement mal à l’aise, autant pour moi que pour Alfred, que je suis partie très très très vite, déconfite. Mais par un concours très sournois de circonstances, Le gros Vlady, au cours des mêmes vacances, s’est invité (surpriiiiiiiiiiise, devine qui est là ?) à manger, les papilles gustatives en émoi rien qu’à imaginer tout ce qu’il allait savourer. Mais Alfred était seul dans ses petites savates pour ne pas rayer le parquet, penaud, Vénus Bocuse ne rentrant jamais à midi, et dans le frigo il restait un Tupperwaere très tristounet contenant de vieilles saucisses du supermarché à réchauffer.

Alfred n’est pas revenu au cours. Pauvre Alfred, il était tombé dans un terrible mariage, dont il ne pouvait s’échapper qu’en s’inventant une autre vie. Mais il faut dire que cette autre vie était en technicolor, Dolby-Stéréo, cinémascope et 3D, avec Jennifer Lopez dans le rôle de Vénus Bocuse et, au quotidien, la table de banquet du mariage de Chelsea Clinton. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même si nous avions eu, après tout ça, à jouer les Saint Thomas et toucher pour y croire !