Une renaissante…

Mon dernier recueil de nouvelles, La rinascente* * La renaissante, est sorti. Il a déjà eu quelques notes de lecture « officielles » et puis d’autres ici et là. De quoi ça parle ?…

Il me semble que ça parle de la force de la vie, celle qu’on trouve pour rebondir ou s’ancrer dans une situation qu’on déteste mais refuse de changer. Comment on « s’arrange », consciemment, inconsciemment, obstinément, bêtement, sagement, avec les déceptions inévitables qu’une vie impose.

Ces hommes qui ne sont pas fidèles – mais le sont-elles, leurs compagnes ? car la fidélité va bien au-delà de celle des corps -, ces mariages de jeunesse issus de bonnes intentions bien fragiles au contact de la routine, ces deuils dont l’absent prend toute la place et la garde chaude dans un cœur qui ne battra plus pour un autre amour, ces décisions étranges et souvent secrètes destinées à rendre le malheur moins mordant, ces hommes que l’on aime sans autre raison que… parce qu’on les aime, ces premières amours qui toute une vie hanteront les rêveries interdites, ces peines insurmontables qui se surmontent si bien, ces pardons que l’on peut accorder, ceux qu’on refuse pour punir et punir encore et y trouver une amère sève de vie, ces éblouissements amoureux qui foudroient quand on se croyait éteints…

Je vous livre ici la note de lecture d’Armelle Barguillet Hauteloire, qui est la dernière parue…

Je l’avoue, j’ai refermé ce livre avec nostalgie, tant l’auteur sait nous rendre proche les personnages de ses huit nouvelles écrites d’une plume délicate et précise, avec l’œil aiguisé de quelqu’un qui connait bien le cœur humain, particulièrement celui des femmes, et nous emmène à sa suite dans des pans d’existence qui tour à tour se parent d’incertitudes, de refoulements, de surprises, de nostalgie ou de rancœur. Chacun de ces courts textes est un roman à lui seul, une vie en raccourci saisie sur le vif avec un suspense qui accélère habilement notre lecture. Tous ont leurs perspectives, leurs mystères, leurs inquiétudes, tous nous dévoilent des secrets inattendus, des caractères forts ou fragiles, des ambitions refoulées ou affirmées, des tensions soudaines, d’autant que le charme de l’écriture contribue à créer mieux qu’un décor, une atmosphère.

Edmée de Xhavée a une jolie plume, elle sait attacher de l’importance à de menus détails qui confèrent à ses nouvelles un indiscutable envoûtement. Les objets, qu’elle pose ici et là, ont bien entendu une âme et sont décrits de façon subtile afin de mieux situer l’action et les personnages, à les arrimer dans une actualité, à les environner de manière à ce que le livre devienne également un tableau, que le lecteur voit surgir des images qui se placent à la fois dans le mouvement et dans le temps.

Chacun aura sa préférence pour l’un ou l’autre des récits qui tous les huit sollicitent notre imagination et notre sensibilité et ouvrent une fenêtre ou une porte sur un devenir. Le décor immédiatement planté, on entre de plein pied dans ces moments de vie, dans ces amours perdus ou retrouvés, ces sentiments floués, ces belles énigmes du passé qui resurgissent comme pour justifier une actualité poreuse. Que d’amours en suspens, que de joies remémorées dans le silence d’une solitude, que de chemins parcourus avant qu’une rencontre fasse basculer un doute, engendre un renoncement, que de visages doucement flétris par l’usure des jours, enfin que d’espérance mise au tombeau ou ressuscitée de façon soudaine et émouvante.

J’avoue avoir eu un coup de cœur particulier pour une merveilleuse nouvelle titrée « Louve story » qui se conte à deux voix, celle de l’ancêtre Octavie et de la contemporaine Louvise, deux jeunes femmes pénétrées par la fatalité d’amours irrévocables où le temps remonté justifie le temps présent et en légitime le sens. Un conte davantage qu’une histoire où le parfum des sous-bois vous prend au cœur et à la gorge quand l’air se charge « de l’odeur des graminées et des troncs chauds. »

Une autre m’a plu infiniment aussi « La sonate à Malgorzate » où Dacha tente de se persuader qu’elle est la petite fille de … On se promène de Saint-Pétersbourg à Kiev durant les affrontements de la guerre de 14/18 et de la Révolution russe. Et puis il y a le phrasé du piano en filigrane qui occulte les atrocités des combats. Une histoire en pointillé qui redistribue les cartes d’un destin. Oui, Edmée De Xhavée nous propose avec « La Rinascente » peut être son plus beau livre, celui le plus chargé de poésie, de fulgurances, jusqu’à ce tombeau où l’on sait bien que l’amour, comme la vie, n’est là qu’en état d’attente.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Mais il y en eu d’autres, comme celle de Denis Billamboz et d’Albert Moxhet.

J’aime toujours comparer l’impression de Denis Billamboz et la mienne, ainsi que celle des autres femmes : un monde de différence, et c’est intéressant de réaliser qu’il y a plus d’un mode de lecture et de sensibilité, et que si les hommes viennent de Mars, les femmes viennent bien de Vénus, et pas dans le même vaisseau…

Le recueil prend son titre de la première nouvelle, où on suit à Turin une femme en train  de renaître, après une vie sans grands drames si ce n’est un divorce comme baisser de rideau. Plus toute jeune, elle rassemble le peu qui lui appartenait dans cette existence de mère et épouse qui l’avait dissoute : sa connaissance de l’italien, un plaisir rien qu’à elle dans lequel elle s’était évadée,  et qu’elle décide d’utiliser. Ce petit rien, ce petit peu, c’est le départ de sa nouvelle vie. Turin a donc imposé la couverture, avec le détail duveteux d’une des pièces du Palais de Stupinigi.

Oui oui, on peut le commander, mais pas sur Amazon… On peut le commander en librairie, ou sur le site de mon charmant éditeur Chloé des lys. Et comme l’équipe de Chloé des lys est composée de bénévoles et qu’on prévoit les carambolages d’avant l’été, les dernières commandes seront acceptées le 1er juin 2017, après quoi on prévoit les vacances, aucune commande n’est faite. Mais est-ce si grave ? Septembre sera vite là (oups, que ça passe vite…) et tout reprendra son cours. L’impatience débouche sur une rapide satisfaction suivie d’une encore plus rapide lassitude… Attendre renforce le plaisir d’enfin toucher à l’objet désiré. C’est comme en amour !

Bienvenue en Absurdialand… Papiers s’il-vous-plaît

Ou le labyrinthe infernal vers un autre pays…

C’est en 1972 que je suis partie vivre en France. Heureuse et en grandes pompes puisqu’accompagnée d’un camion de déménagement et de bien des projets. A moi la Provence, le soleil, les olives et les cigales. La France faisait partie du “Marché commun” mais la nouvelle n’avait pas gagné les bureaux des imbéciles, ce qui me valut, ainsi qu’à mon amie Adèle, de vivre les horreurs du chaos administratif.

Heureusement que ces épisodes sordides trouvent toujours, en fin de compte, le jour où enfin… on peut en rire, mais nous ne riions pas trop alors.

Ellis Island

Comme petite mise en bouche, imaginez donc la visite médicale pour “avoir l’autorisation de vivre en France”. Visite médicale rue de Sylvacane à Marseille. Ce fut un miracle d’y arriver en bonne santé et d’en ressortir dans le même état. Tout le monde était convoqué à la même heure, et se partageait jalousement la vingtaine de chaises qui s’alignaient le long des murs sales – non, immondes – dont le crépi tombait, entourant une vieille table sinistrement installée sous une ampoule qui oscillait au bout d’un fil électrique servant de support à une quelques guirlandes sales, oeuvre d’araignées fileuses. Au centre de la table, un petit cendrier, seul réceptacle où, revenant de la “prise de sang” (une pompe à sang de l’épaisseur d’une aiguille à bas), on déposait soigneusement son petit morceau d’ouate ensanglanté sur les autres, formant une montagne de flocons rouges assez peu hygiénique. On était aussi appelés, pour l’analyse d’urine, à déposer notre offrande dans un pot de chambre que l’on allait remplir à tour de rôle dans une des deux toilettes à disposition, et puis on revenait triomphants avec notre précieux calice dans la fraiche salle d’attente – et pendant ce temps-là on nous avait piqué notre chaise puisqu’on devait être 50 à se partager les lieux.

Quant à la visite médicale elle-même, les normes de discrétion et de dignité en étaient touchantes : on se déshabillait dans une cabine faisant partie d’une file d’une dizaine d’autres semblables, et l’infirmier oubliait lesquelles étaient vides ou occupées, aussi ce n’étaient que cris aigus et indignés ici et là. Quand enfin on venait nous quérir par l’autre porte et que le médecin nous inspectait comme si nous étions un cheval de reproduction, les portes des cabines contenant des voyeurs s’ouvraient en nombre pour suivre l’opération.

On payait, en plus, pour cette exquise expérience, illégale puisqu’entre la France et la Belgique il y avait des accords appelés “marché commun”.

Ensuite, pendant des mois avant d’avoir un travail, il nous fallut aller à la police d’Aix-en-Provence pour avoir le renouvellement du permis de séjour. Un banc de 5 personnes, et 40 candidats attendant depuis 7 heures du matin car seuls les premiers passaient. Un policier au nez velu dehors et dedans, au gros ventre rempli d’arrogance, parfaitement ignoble, faisait les cent pas devant le banc en nous toisant d’un air suffisant, et ne se privait pas de hurler à la moindre vétille. On s’attendait à finir en prison pour avoir dit qu’on devait aller aux toilettes…

Mais l’Italie ne fut pas mieux sur ce plan, Italie chérie où je partis en 1985. Pas de visite médicale heureusement. Mais la course de l’écureuil dans sa roue pour trouver par où commencer. En effet pour m’inscrire comme demandeuse d’emploi je devais d’abord avoir mon permis de séjour délivré par la police des étrangers, et cette dernière ne voulait me l’accorder que si j’avais un emploi… Oléééééééééé!

J’ai donc fini par trouver “un emploi” de quatre ou cinq heures par semaine, ce qui résolut momentanément le casse-tête. Mais parfois un policier, sentant l’eau de toilette, la moustache cirée, le cheveu de velours et une grandissime conscience de l’uniforme me posait des questions de profileur sur cet emploi, et refusait avec superbe de prolonger mon séjour. Je retournais donc le lendemain, guettais s’il n’était pas là, et espérais tomber dans les pattes d’un policier aimable ou distrait.

Mais là aussi, le traitement des étrangers était pour le moins inélégant. Devant cette porte également, prière d’être devant à 7 heures alors que les bureaux ouvraient à 8. Une file sur le trottoir geignait J’ai mal aux jambes. Et bien entendu, l’indiscipline de l’Italie faisait exemple sur les nouveaux arrivants, il y avait toujours quelqu’un qui arrivait à 8 heures et venait bavarder gaiement avec son meilleur ami devant moi, puis un autre, et un autre encore. De temps à autre notre sentinelle – armée! – juste devant l’entrée exhibait son arme, la pointait sur nous et hurlait “Tous le long du mur, une file d’une personne! Tout de suite!” et les choses semblaient rentrer dans l’ordre pendant quelques minutes (sauf que je n’avançais jamais dans la file, dépassée en permanence par les amis innombrables de la personne devant moi). Un jour j’ai rusé et me suis avancée en disant d’un air angélique qu’on me dépassait tout le temps et j’ai pu passer avant tout le monde, deux anges me suivant en trompettant et deux diablotins scandant “elle vous a eus, elle vous a eus!”

Quant aux Etats-Unis, où je suis partie en 1995, ça a eu son piquant aussi. Visite médicale, bien entendu : j’aurais pu amener le sida, c’est évident! Mais au moins, c’était d’une propreté de laboratoire dans un film de science fiction (pareil pour les cabinets de dentistes mais là… je me perds!). Ensuite, bien que je me sois mariée là-bas devant un juge américain, dans son bureau tristounet, entre la photocopieuse et l’imprimante… en attendant ma carte verte je n’avais pas le droit de me faire remarquer. Comprenez : on avait mon adresse, on savait où j’étais, mais officiellement je n’y étais pas (on ne savait d’ailleurs pas où diable je pouvais être, puisque je n’étais ni là ni ailleurs). J’avais quand même ma carte de crédit, ma carte de bibliothèque, mon assurance médicale… sans être là.

Ceci pour expliquer que ceux qui croient que parce qu’il y a des normes, des règles et des procédures, y a qu’à… se trompent. Il faut savoir naviguer sans sextant une fois qu’on s’embarque dans l’administration d’un pays qu’on ne connaît qu’en film ou rêves.

Vacances et finances…

Lovely Brunette adorait voyager. Mon papounet lui en avait donné le goût pendant leurs années de mariage. Voyage de noces sur les lacs italiens. Et même si elle a passé sa nuit de noces dans un hôtel mal-nommé “Hôtel de la cloche”, elle a aimé l’Italie et puis surtout, pouvoir raconter et raconter encore, au retour, la luxuriante beauté des palmiers et pins bordant les rives d’un lac, ouvragées de balustrades de pierre accompagnant escaliers ou sentiers s’élevant de l’embarcadère vers les secrets des villas aux volets fermés sur la fraicheur.

Ils y sont retournés après ma naissance, et elle aimait aussi, éperdument, les séjours dans la villa de Nismes, en famille.

Mammy Nismes 1949

Nismes en 1949

Il y avait aussi la mer, et la Suisse – qui représenta mon premier voyage en avion – , Nyon, Montreux, Genève.

Quand leur mariage a pris fin, elle a dû renoncer à bien des choses mais jamais n’a abandonné son goût du voyage. Elle est allée au Portugal, retrouver Vladimir, le chimiste de la tannerie, ce Russe né en Mandchourie qui avait trouvé son chemin jusque dans notre vie familiale, et s’était installé à Porto avec sa femme Olga et leurs enfants. Elle voyageait en dame, par la célèbre Agence Cook. L’Agence Cook la conduisit aussi en Grèce.

Grèce 1955

Grèce, 1955

Elle retourna en Italie avec une amie. Et puis, mon frère et moi avons grandi comme des plants de pois de senteur. Et puis il y avait désormais des agences moins prestigieuses que Cook qui se chargeaient de concocter des voyages pour tous. Moins chères.

C’est ainsi que nous sommes partis en Italie avec Hôtel Plan. Elle était très hésitante, car elle aimait se déplacer en “dame”, gâtée par l’habitude de longues années. Les prix Hôtel Plan la ravissaient, mais si elle l’avait pu, elle aurait demandé qu’on lui soumette le nom et le CV de tous les gens qui feraient le même voyage pour se préparer.

Un taxi très malodorant nous a embarqués sur la place Vieuxtemps au petit jour, mon frère et moi hébétés, ma mère lançant des regards suspects sur les deux autres personnes qui attendaient au même endroit. Nous sommes allés à la gare de Trois-Ponts, et de là avons pris un train pour Milan où nous changerions pour Rimini, où elle était allée un an ou deux plus tôt avec son amie.

Et elle a compris qu’Hôtel Plan ne serait jamais Cook…

Dans notre compartiment se trouvait une aimable dame horriblement bavarde qui voulait nous étouffer de caramels et se nettoyait la nuque avec un tampon d’ouate imbibé d’eau de Cologne, qu’elle montrait ensuite fièrement alentour pour que l’on admire à quel point elle était sale la minute d’avant… Lovely Brunette n’était pas vraiment intéressée par ce point, et au contraire, aurait apprécié ne pas être informée. Et elle aurait désiré lire en paix. Mais la dame nous annonçait le nom de toutes les gares, détaillait le contenu de sa valise, espérait qu’on ne nous “bourrerait pas de macaroni”, se re-nettoyait la nuque, se massait les chevilles qui gonflaient, nous offrait des caramels que nous refusions, nous faisait un interrogatoire digne du KGB sur nos “succès” scolaires, se demandait ce qu’on mangerait le soir… Bref, jamais Lovely Brunette n’avait autant attendu la nuit pour qu’enfin la conférencière se taise.

Une fois arrivés, l’hôtel n’avait rien des palaces victoriens dans lesquels elle descendait habituellement, mais tout d’un bloc de ciment avec des fenêtres. Il était toutefois très confortable et il nous suffisait de traverser la route pour être sur une plage où nous allions nous aligner parallèlement aux autres. Des hauts parleurs hurlaient de la musique – une dizaine de succès en boucle que nous aurions pu chanter par coeur après trois jours -, les enfants braillaient, ça sentait l’huile solaire, on entendait claquer les pages des magazines et toutes les heures les dames en bikini changeaient la face à rôtir. Nous, mon frère et moi, nous sommes transformés en lépreux et avons laissé s’envoler des couches de peau au vent joli…

Bien entendu… ce n’était pas la plage réservée d’un ancien palace à laquelle elle était habituée. Mais elle savait, avec adresse, obtenir des privilèges d‘exception, toujours. On nous avait mis à une moche petite table près des toilettes, qu’elle refusa avec superbe. Et on se retrouva devant la baie vitrée. Elle fit remarquer au maître d’hôtel – cérémonieux dans un pimpant uniforme, avec une moustache en lacet et une chevelure gominée luisant de tous les feux du plafonnier – que nous n’avions pas assez de beurre au petit déjeuner, ce qui nous amusa beaucoup pendant tout le séjour car il arrivait chaque matin en lui demandant “Vouzavézassé dé bourré?”. On en avait trop, du coup. Et il lui fit “gagner” – en le lui faisant comprendre grâce à une multitude de clins d’yeux empressés – une bouteille de Moscato lors d’un quizz vintage.

Ce furent nos premières vacances Hôtel Plan, qu’elle surnomma gaiement Hôtel Crasse. Bon, les moyens n’étaient plus ce qu’ils avaient été, et comme elle avait de l’humour et de la gentillesse, et l’art de se faire choyer un peu plus que les autres membres du groupe… eh bien nous avons fait bien d’autres vacances avec cette agence, et nous sommes toujours amusés.

Et la dame qui voulait changer de chambre pour ne pas être près de l’ascenseur, qui refusait la table du groupe mais aurait aimé une table personnelle, qui demandait plus de beurre ou de pain, faisait réchauffer un plat refroidi, qui renvoyait un vin bouchonné… c’était elle, vérifiant qu’elle était toujours bien celle qui, autrefois… voyageait en dame avec l’Agence Cook.

Retour sur les lieux d’une autre vie…

Et voilà que je suis retournée en voyage à Turin. J’ai fait mieux que les mousquetaires puisque moi c’est 26 ans après. A l’époque, on faisait moins de photos, d’autant que je pensais rester à Turin jusqu’à ce que mort s’ensuive. Enfin, je n’avais pas de plan mais certainement pas celui d’en partir. Et puis j’ai bien dû le décider quand même. L’éternelle chansonnette selon laquelle on ne fait pas tout ce qu’on veut dans la vie, ou qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. En tout cas Ce que femme veut, Dieu le veut n’a pas fonctionné à cette occasion, et ce fut plutôt Ce que Dieu a décidé, femme s’y plie

Et voici donc que je m’y retrouvais… et que la première chose que j’aie faite fut de courir tout en bas de Corso Vittorio (Emanuele) pour apercevoir la muraille de collines tendres sur l’autre rive du Pô… C’était comme si je manquais d’air et devais absolument absorber une bonne bouffée de ce vert tiède et bruissant sous la brise, et en effet, la vision m’a apaisée. Quelque chose en moi était rentré chez lui.

Valentino - Panorama

 

Pzza Vittorio Veneto

Je me suis retrouvée dans le quartier où j’ai passé  ma première année turinoise. C’est cette année qui a fait pénétrer la ville dans ma peau, mon cœur et ma mentalité. C’est aussi cette année qui a forgé une bonne partie de ma personnalité. Car j’y suis partie seule avec ma valise et une malle. Avec quelques adresses qu’on m’avait données de gens qui allaient certainement m’aider, et assez de naïveté pour le croire. Sans les adresses et la naïveté, je n’aurais osé partir.

Oh il y eut bien, malgré tout, une aide qui m’arriva par un chemin très alambiqué : un Prince (oui, oui…) italien habitant Bruxelles avait un secrétaire originaire de Turin. J’ai reçu le numéro de téléphone du Prince par le secrétaire d’un ami (ça se complique déjà). Le secrétaire du Prince avait une sœur dont le petit ami (oui, je sais, il faut faire un schéma…) était Français et travaillait dans une école de langue. J’ai donc appelé le petit ami, l’ai rencontré avec sa fiancée, (la sœur du secrétaire du Prince, ceci pour tester si vous suivez bien) et il avait une copine qui travaillait dans une autre école de langue que lui et qui finalement m’a déniché quelques heures de cours privés dans l’école. On ne doute de rien quand on part à l’aventure, et voilà… Ce fut le début !

Mais alors que j’attendais ce premier travail, avec un petit pactole qui maigrissait chaque jour, je m’accordais le droit à ne pas stresser. Tous les matins je buvais un capuccino sur une balancelle d’un café au coin du Corso Vittorio et la Place Carlo Felice (et les volets de fer aujourd’hui sont baissées, parlant d’abandon…) ou bien, une fois le froid venu, j’allais dans une pâtisserie-bar pour un croissant et un capuccino. Elle est toujours là mais la dame qui disait buon di d’un ton si joyeux doit être pensionnée et n’avoir plus qu’à se soucier de son plaisir du jour.

Et là, pendant ce retour éclair et éclairant, tout était tel que je l’avais vu. Il est vrai que des avenues aussi majestueuses ne peuvent changer, pas plus que les jeux d’ombre et de lumière entre les colonnades. Les places spacieuses, le faste d’une ville qui, ne l’oublions pas, était une ville royale, nèh… (nèh est le « hein » piémontais). Il y avait toujours les ristoranti con dehors (jardin), les garçonnières je présume n’avaient pas disparu, les enfants criaient encore alé, et j’ose penser que quelques blagueurs étaient debout derrière un comptoir ou l’autre d’un bar, faisant concurrence à Marius, car en piémontais, les blagueurs sont les vantards. Sous les portiques de Piazza Castello des chanteurs de rue improvisés autour de deux musiciens s’amusaient à célébrer la Mala femmena, cette mauvaise femme briseuse de cœur chantée par Toto’…

Il y a 30 ans, sur la Via Roma

 Il y a 30 ans, Via Roma…

Portiques - Via Roma 1

Inchangée aujourd’hui…

 

Voici d’ailleurs enfin que Turin cesse d’être aux yeux des gens une « ville industrielle » d’où ne s’élèveraient que cheminées et fumées poisseuses, et qu’on vient pour en admirer l’incroyable beauté et savourer ce que contient la manne du Piémont. Parce qu’on est loin ici de « la cuisine italienne » que l’on croit connaître, on est au Piémont, et les vins nous arrivent des collines et de ce voluptueux Monferrato où dit-on, les femmes ont une beauté exceptionnelle que je n’ai pu vérifier, mais par contre les vins ont une robe et un toucher du palais qui forcent le passage d’un « mmmmmmmmmh » quelque peu sensuel entre des lèvres que l’on fait onduler de plaisir. Et honneur soit fait aux antipasti, d’une variété sournoise car on en mange toujours trop, gloire soit rendue à la viande, aux agnolotti, au robbiola, au chant de la table depuis l’apéritif au digestif…  et déjà autrefois j’aimais la carne all’albese, la bagnà cauda, la frittata di asparagi, il risotto al tartuffo bianco… Ah, la « grattata » de truffe blanche en saison, le luxe que l’on sait en être un ainsi qu’un privilège…

Portiques chanteurs de rue

Mala femmena…

L’élégance des vitrines, des étalages, et les cafés anciens décorés comme des pièces de palais royal, avec des miroirs, colonnes de marbre, plafonds à caissons, fresques, caisses enregistreuses ayant la ligne noble d’un objet d’art.

Et puis… regardez là, en haut… un appartement derrière les fenêtres duquel un plafond de chambre royale parle d’amour du très beau… un très beau qu’on ne voit que le nez levé.

Fenêtre ouvrant sur appartement de luxe

J’ai vécu dans pas mal d’endroits. Mais Turin s’est encastrée entre mes côtes, a pénétré ma peau et teinté à jamais ma manière d’être…

Le cadeau de fin d’année : un palpitant mystère !

Collegno, c’est près de Turin. Et c’est là qu’une histoire aussi étrange que celle de Martin Guerre s’est inscrite sur la silhouette des Alpes enneigées. Lo smemorato di Collegno (l’amnésique de Collegno) reste un point d’interrogation suspendu sur le smog, sur le cours du Po, sur le flux de ce Corso Francia sans fin, sur les flancs du cheval de bronze de la place San Carlo.

On ne saura jamais.

SmemoratoLe matin du 10 mars 1926, on surprit un homme qui était en train de dérober un vase de bronze dans le cimetière israélite de Turin.

Cependant, une fois arrêté et mis en présence du juge, le sieur larron ne se souvint de rien, et finit ainsi, au lieu d’en prison, dans l’asile d’aliénés de Collegno, où il devint le numéro 44170.Ce n’est qu’au bout d’un an que quelqu’un prit la peine de publier sa photo de profil – et barbue – sous la question judicieuse de  « Qui le connaît ? »  dans La domenica del Corriere. On le décrivait comme « cultivé », parlant bien l’italien, d’environ 45 ans.

Il faut dire que cette rubrique s’appelait normalement « Qui l’a vu ? » car, dix ans à peine après la guerre, on cherchait encore bien des disparus dans les tranchées ou les replis de la mémoire et recoins géographiques divers. Beaucoup reconnurent le larron paumé comme leur parent, notamment une certaine Giulia Canella, de Vérone, qui retrouva dans sa personne son mari bien aimé, le professeur de philosophie Giulio Canella, disparu à Noël 1916 lors de la bataille de Nitzopole en Macédoine. Giulio ! Toi ! Enfin ! Dans les bras de ta Giulia bien aimée ! Et hop, voici le couple réuni, parcourant amoureusement les lieux de villégiature après dix tristes années de séparation.

Il est à noter que le frère de Giulio, lui, ne reconnut pas l’inconnu, à qui il manquait notamment une cicatrice et un grain de beauté. Mais qu’ensuite, après avoir reçu une lettre poétique, enflammée et digne d’arracher des larmes à un robot du malheureux malade, dans laquelle il lui énumérait tout ce qu’ils avaient en commun en tant que frères – la pilosité du torse, l’amour de la montagne, le souffle court, les incisives etc… – il ne sut plus que penser.

L’idylle de Giulio et Giulia fut interrompues par l’outrecuidance d’une certaine Rosa Negro qui reconnut elle aussi, en ce numéro 44170, son mari qui avait fui le domicile conjugal. Ciel! Giulio n’était donc en réalité que Mario Bruneri, typographe et petit escroc contre qui trois ordres de capture étaient lancés pour plusieurs sottises. Mario avait toujours eu soin de laisser ses empreintes digitales un peu partout, ce qui permit de constater que c’était bien lui ! Bon… la police avait aussi ses torts : finalement on n’était pas si sûrs que ça que les empreintes soient identiques, d’autant qu’on avait sur Mario des informations discordantes à la police.

Dans le doute, abstiens-toi. On remit donc Giulio-Mario l’inconnu à l’hôpital psychiatrique, en attendant d’y voir clair.

C’est alors que prit naissance un procès resté célèbre, qui avait en plus l’avantage de distraire allègrement du fascisme qui grimpait trop vite et bien au goût de beaucoup, tandis que la Lire plongeait, que Mussolini créait une taxe sur les célibataires et augmentait celle sur le sel. Cette diversion tombait à pic et était exploitée comme un feuilleton. Les feux de l’amour… Il y avait les « Canelliani » et les « Bruneriani », tous aussi fermement convaincus que l’ancien pilleur de cimetière était leur bien aimé. D’autant qu’une petite fille était née des chaleureuses et amoureuse retrouvailles de Giulia et Giulio Canella.

Et les différences entre Canella et Bruneri ne manquaient pas : Bruneri mesurait 1m73 et chaussait un petit 41, alors que Canella s’élançait vers le ciel de son mètre 77 et chaussait du 44. Canella jouait du piano mais l’inconnu ne connaît rien à la musique ; l’écriture n’est pas  identique, mais ressemble un peu à celle de Bruneri le mari-larron au large. L’inconnu se plante sur plusieurs questions de culture que Canella aurait connues, mais par contre il reconnaît sa chaire de professeur à Vérone et peu à peu se souvient de détails de sa vie véronaise. Il n’en parle pourtant pas le dialecte alors qu’il connaît bien le piémontais. Mais… il a disparu 10 ans… il a pu apprendre.

Finalement, en 1928, sur foi des études digitales, le tribunal de Turin trancha : Giulio n’était pas Giulio mais bien Mario, le petit truand qui laissait ses traces de doigts partout !

Désespérée, Giulia Canella attaqua le verdict. La cour d’appel de Turin déclara qu’on ne pouvait pas certifier que les empreintes du voyou typographe étaient bien les mêmes que celles du « smemorato » (qui ne se souvenait toujours de rien…), et ce fut à Florence que le rideau tomba sur cette farce en 1931 : le tribunal, une nouvelle fois, décida que le smemorato était Mario Bruneri. Celui qu’il n’avait certainement pas envie d’être ! D’autant qu’un second enfant était né du couple Canella… mais qui portait, comme l’autre,  le nom de Bruneri !

Que fit-il ? Que firent-ils ? Il fit un an de prison, et puis… Giulia, Giulio et leurs enfants prirent le bateau  et s’en allèrent au Brésil, où il devint Julio et écrivit des livres et des essais. Il y mourut en 1941.

Trente ans plus tard… un document signé par le cardinal Giovanni Bennelli, secrétaire d’Etat de la Cité du Vatican, révèlera que le smemorato de Collegno était bel et bien le professeur Giulio Canella, et que les enfants ne devaient plus être considérés comme … illégitimes.

lo smemorato toto

Et ça a donné lieu à un film comique avec Toto’….

Je vous l’ai dit… on ne saura jamais vraiment ! Bonne année quand même !

Vacances italiennes… (un peu romaines aussi!)

Moricci - Ponte Vecchio et Arno à Florence

Moricci – Ponte Vecchio et Arno à Florence

J’avais 18 ans ! Voyage scolaire avec les bonnes sœurs de l’école ! Milan, Florence, Assise et Rome ! Audience avec le Pape ! En avant ! Train couchette, le wagon retentissant de gloussements et de rires, nos valises encore préparées par des mamans qui avaient le sens du pratique alors que nous aurions aimé être éblouissantes, nous. Nous avions des sous-vêtements d’une pudeur rassurante, des collants, de bons pulls pour s’il faisait froid, une bouteille de shampoing Dop Tonic, la belle trousse de toilette de maman fais bien attention de ne pas mettre du dentifrice sur le cuir, du cirage pour que nos pieds reluisent devant le Pape, et un peu d’argent de poche.

 
Nous n’étions que trois de ma classe – section illustration – à y aller : mon amie J***  et A*** qui, en cette fin des sixties, portait un chignon à boucles parsemé de fleurettes de tissu et avait les paupières d’un bleu outre-mer sorti de la palette d’un peintre fou. Et surtout… elle aurait eu besoin qu’on lui enseigne, outre les arts du maquillage et de la coiffure sous Louis XVI ceux de la fraicheur car elle ne sentait pas bon, la pauvre. Les sœurs nous ont annoncé que comme nous étions amies… nous partagerions une chambre à trois. Complot immédiat entre J*** et moi : nous dormirons près de la fenêtre pour avoir un peu d’air pur…

 
Pierina, une amie de classe, jolie Italienne rieuse qui hélas ne pouvait venir nous avait recommandé de contacter son cousin Remo à Rome, qui était très beau et nanti d’yeux verts inoubliables qu’elle n’avait en effet pas oubliés. Et moi j’avais rencontré un an plus tôt en Yougoslavie Bruno, un Florentin que j’avais donc promis de contacter. Il était très beau,  Bruno, un Sammy Frey pimpant, et très gay. Mais charmant. Il me rendit très fière en téléphonant à la pensione dès notre arrivée : on m’a hélée dans la salle à manger et j’ai pu la traverser d’un air indifférent tandis que toutes les autres se demandaient jalousement qui donc je connaissais déjà à Florence. « Oh, c’est Bruno, un copain » ai-je dit nonchalamment.  Rendez-vous fut pris pour le soir-même. Bruno nous promènerait, J*** et moi, dans les rues illuminées et animées de la ville. A*** avait peur (ouf, on avait eu peur aussi !) et ne voulait pas sortir le soir dans des lieux inconnues avec un inconnu. J*** et moi avions bien pris soin de ne pas la rassurer. La sœur m’a demandé si en toute conscience je pouvais lui assurer que ma mère aurait été d’accord, ce que j’ai pu affirmer avec la plus belle conviction d’autant qu’elle connaissait Bruno qu’elle surnommait Bruna… Oui, oui et oui, elle aurait été d’accord. Notre chère soeur tint à rencontrer cet homme de confiance et lui fit bien comprendre qu’il s’engageait sur l’honneur à nous ramener saines, sauves et contentes pour 22 heures pile-tapantes-in punto. Et donc Bruno nous promena fièrement bras-dessus-bras-dessous, une de chaque côté de son élégante silhouette, le long du Ponte Vecchio. Il nous montra le niveau que l’Arno avait atteint lors de la terrible crue de 1966, dont on voyait encore clairement la ligne sur certains murs. Puis il nous offrit un capuccino à une terrasse bruyante et pleine du va et vient de l’Italie. Et à 22 heures il nous rendit à la brave sœur qui se félicita de sa confiance et nous confia, à J*** et moi, son sentiment : c’était un jeune homme très bien, ce Bruno ! Et bien beau…

 
Naturellement, on peut imaginer l’émoi que provoquait une cargaison de filles caquetant en rang, avec des religieuses vigilantes en avant et arrière garde dont le regard balayait les parages comme des gardes du corps armés de grenades. Et qu’on se souvienne que 18 ans d’alors, c’était 13 maintenant. Dans les jardins Boboli nous avons été approchées par deux marins qui nous ont demandé dans quel hôtel nous étions ainsi que nos noms pour nous appeler. Un peu démunies face aux garçons mais bien habituées aux blagues et à éviter les ennuis, nous leur avons dit nous appeler Josefa et Adolfa. Et avons ri comme des idiotes lorsque le soir des cris passionnés ont tenu tout le monde éveillé – et énervé – dans la rue: Joseeeefaaaaa ! Adolfaaaaaaaa !

 

 

Et nos rires ont  repris de plus belle lorsqu’au petit déjeuner une des bonnes sœurs nous a dit, excédée, que ces Italiennes étaient de sacrées coureuses, qu’on en avait appelé deux sous les fenêtres pendant des heures ! Nous étions très fières !

 
On nous avait mises en garde contre le monstre de Florence. Il pouvait être partout. Ne jamais sortir seules. On ne savait à quoi il ressemblait. Il pouvait être le boulanger, le chauffeur de taxi, le guide touristique. Le serveur de la petite pensione où nous étions, nous voyant glousser tout le temps commença à interpréter notre bonne humeur excessive comme un hommage à sa prestance, et ça n’a pas raté : J*** l’a un jour surpris qui attendait sa sortie des toilettes sur le palier, et a poussé un hurlement si strident que les vitraux de Santa Maria Novella ont dû se fêler. Les portes de toutes les chambres se sont ouvertes, à tous les étages on s’inquiétait du drame qui venait d’arriver, et le serveur a foncé dans son réduit pour y jouer les innocents.

 
Nous avons laissé le monstre de Florence dans sa Toscane natale et sommes parties pour Rome. J’ai donc appelé le beau Remo aux splendides yeux verts. En bon Italien il me demande « à combien de copines êtes-vous ? » Oh, il y avait bien A*** mais ciel… on tournait de l’œil quand elle remuait les bras et donc je dis « deux ». Et lui explique que notre chambre était… au rez-de-chaussée de l’hôtel. Nous convenons qu’il viendra faire connaissance à la fenêtre à une certaine heure, et J*** et moi attendons, accoudées au soleil comme des commères de village. Remo n’a pas envie de s’avancer pour une vraie sortie si nous avons de la moustache et des dents de gremlins.  Nous au moins nous avons un avantage : nous savons qu’il a de magnifiques yeux verts. Deux garçons arrivent, pom pom  pom… Aucun n’a les yeux verts mais nous voyant à la fenêtre comme des pipelettes le premier nous dit d’une vois hésitante qu’il est Remo. Je réponds avec un peu de reproche que Pierina nous a affirmé que ses yeux étaient verts et il sourit : il ne les porte que le dimanche. La glace est rompue et il nous présente son copain Alberto.

 

Nous papotons et sourions, et je suppose que par signes discrets ils tiennent toute une autre conversation muette entre eux. « Qu’est-ce que tu en dis ? On les invite ? » « Mah ! Elles ne sont pas trop moches mais fagotées comme des filles du nord… on ne peut pas les sortir dans nos coins habituels ! » « Bien vu ! On va les inviter chez moi, mamma sera contente de recevoir les amies de Pierina, ça fait bonnes manières » « Bonne idée ! Comme ça on ne nous verra pas avec elles mais on pourra sans doute les embrasser sur le chemin du retour… »

 
Pendant ce double dialogue, le muet et le parlant, ils ont aperçu le chignon à boucles truffé de fleurs d’A*** , laquelle se déplaçait en papillonnant de ses paupières outre-mer et ont dit, ravis « aaaaaaah ! mais vous être trois !!!! » et J*** et moi, déjà de connivence sur ce délicat sujet, avons affirmé qu’A*** n’aimait pas sortir, ni le vin, ni les pâtes, ni la pizza, ni la grappa. Ce qui était vrai sauf que ce soir-là elle avait envie de nous accompagner. On lui a donc décrit une soirée terrifiante avec un tas d’invités, un anniversaire où ce serait pizza à gogo et qu’on ne pouvait pas refuser la grappa dans une famille italienne. « Mais qu’est-ce que je vais faire pendant que vous êtes parties ? » et J*** lui a suggéré (authentique !) « Tu pourrais prendre un bain ? » Car jamais elle ne s’est lavée, ni démaquillée (elle remettait une couche sur ce qui avait fondu dans l’oreiller la nuit) et jamais elle ne coiffait ses cheveux : elle dormait avec un filet et se grattait la tête avec un crayon ! Je me demande  combien d’années elle a survécu…

 
Encore une fois la sœur nous a demandé si nos mamans nous laisseraient sortir avec ces jeunes-gens (là, on n’était pas sûres du tout !) mais de savoir qu’un des deux était le cousin de notre compagne de classe Pierina donnait à la chose un aspect rassurant. Nous sommes allées chez les parents de Remo où nous n’avons pratiquement rien compris à ce qui se passait. Tout le monde parlait, riait, buvait, nous interrogeait et mangeait en même temps. Je parlais l’italien à condition de prendre mon temps et le comprenais si on n’utilisait pas plus de dix mots en suivant. Là… je me contentais de rire et surtout de parler avec J*** dont j’étais l’interprète de ce que je comprenais malgré tout. La grappa coulait à flots et nous étions de très bonne humeur. Il y a un dieu bienveillant pour les jeunes pas trop mal intentionnés car Remo et Alberto étaient très  imbibés mais nous ont reconduites en voiture avec la bénédiction des parents… Comme nous étions presque à l’heure limite accordée par notre chère sœur, nous avons même été épargnées de l’arrêt baisers…

 
Une bonne soirée, il faut le dire. Ce qui est comique malgré tout, et révélateur de l’époque est que Remo se sentait presque « engagé » avec J*** car elle est celle qu’il lorgnait à table, et Alberto se voyait uni à moi par un lien spécial pour la même raison – encore qu’il n’avait pas eu le choix. Ils nous ont demandé s’ils pourraient nous écrire, et l’ont fait. C’étaient de gentils garçons romantiques, et nous étions bien naïves aussi. Et nous avons répondu. Lorsque Pierina est allée à Rome voir son cousin aux yeux pas verts, elle a eu un flirt avec Alberto qui m’a écrit en me suppliant de le pardonner et de comprendre, mais qu’il l’aimait, sa Pierina. Je n’ai eu aucun mal à être très magnanime. Et de toute façon… il s’est marié l’année suivante avec une touriste allemande qu’il avait approchée d’un peu près et… mise enceinte !

 
Rien à faire, rien ne vaut l’attrait de l’interdit pour faire d’un voyage scolaire un voyage inoubliable. Et dans la mêlée… j’ai été éblouie par ce musée infini qu’est l’Italie.

 
Et puis je dois dire que nous appréciions toutes d’être perçues comme des beautés ravageuses. Les compliments, coups de sifflets et de klaxons fusaient. On nous demandait des rendez-vous partout et nous gloussions comme des cruches, bien peu habituées à ce succès fulgurant. On essayait des chaussures et devait refuser un rendez-vous avec le vendeur. On demandait par où aller quelque part et on voulait nous y accompagner comme de faibles petites choses ravissantes. Même les églises que nous visitions n’étaient pas terre sainte, on nous suivait de derrière les piliers, cachés derrière les baptistères ou tombeaux.

 
Et c’était très amusant !

Un baiser de Toto’

220px-Toto'025Toto’, le comique italien – le grand comique italien, devrais-je dire pour ceux qui peuvent l’apprécier dans sa langue – était aussi un poète. Tout à l’italienne, avec la passion, le désir, le sentiment de disparaître sous le pied joli mais assassin d’une belle aux lèvres de feu.

 
Il est né un  15 février 1898 à Naples, dans un quartier modeste. Et cependant son père était marquis…le Marquis Giuseppe De Curtis, et l’a reconnu après avoir épousé sa mère. Mais être fils de marquis ne suffisait pas au destin de ce grand homme au visage étrange et asymétrique, car en 1933 le voici adopté par un autre marquis qui lui transmet tous ses titres et nom : Antonio Griffo Focas Flavio Dicas Commeno Porfirogenito Gagliardi De Curtis de Byzance, altesse impériale, comte palatin, chevalier du saint empire romain, exarchat de Ravenne, duc de Macédoine e d’Illyrie, prince di Constantinople, de Sicile, de Thessalie, de Ponte di Moldavie, de Dardanie, du Péloponnèse, comte de Chypre e d’Epire, comte et duc de Drivasto et Durazzo.
Mais c’est sous son surnom de Toto’ qu’il est évoqué.

 
Mauvais élève, il devra peut-être une partie de son succès à un enseignant d’école qui, lors d’un match de boxe « pour rire », lui casse le nez, et lui éloigne un peu du centre du visage.

 

Sa voix est inimitable et bien que dans le registre comique, il est un acteur de tout haut niveau…

 

Voici deux poèmes-chansons, où on savourera les passions bien italiennes, l’ampleur des mots, délices et souffrances évoqués…

 

Le texte ici est une « traduction en italien », mais la chanson est interprétée en napolitain, langue dans laquelle elle est écrite..

 

Passione :
Sulla mia bocca ancora c’è il sapore
Sur ma bouche j’ai encore la saveur
delle tue labbra come un fiore rosso,
de tes lèvres comme une fleur rouge,
l’alito profumato, il tuo calore
l’haleine parfumée, ta chaleur
di questa febbre che mi hai messo addosso:
de cette fièvre que tu as mise sur moi:
mi brucia questa febbre nelle vene
cette fièvre brûle dans mes veines
e sol per te questo mio cuore duole,
et mon coeur ne souffre que pour toi,
duole d’amor perché ti vuole bene:
souffre d’amour parce qu’il t’aime
morir d’amor per te, sol questo vuole.
mourir d’amour pour toi, c’est tout ce qu’il désire.

 

Bella superba come un’orchidea,
Belle et fière comme une orchidée
creatura concepita in una serra,
créature conçue dans une serre
nata dal folle amore d’una Dea
née de l’amour fou d’une déesse
con tutti i più bei fiori della terra.
avec toutes les plus belles fleurs de la terre.

 

Dal fascino del mare misterioso
Du charme de la mer mystérieuse
che hai negli occhi come calamita
que tu as dans tes yeux comme un aimant
vorrei fuggir lontano, ma non oso,
je voudrais fuir au loin, mais je ne l’ose
signora ormai tu sei della mia vita.
tu es désormais maîtresse de ma vie.

 

Come uno schiavo sono incatenato
Comme un esclave je suis enchainé
alle catene della tua malia
aux maillons de ton sortilège
e mai vorrei che fosse Ahimè
et jamais je ne voudrais qu’hélàs ne soit
spezzato il dolce incanto della mia follia.
brisé le doux enchantement de ma folie.

 

Passione, chanté par Teresa de Sio’

 

Et puis celle-ci, devenue un classique de la chanson napolitaine.

 

 Malafemmina
Si avisse fatto a n’ato chello ch’e fatto a mme
 Si tu avais fait à un autre ce que tu m’as fait
st’ommo t’avesse acciso, tu vuò sapé pecché?
Cet homme t’aurait tuée, veux-tu savoir pourquoi ?
Pecché ‘ncopp’a sta terra femmene comme a te
Parce que sur cette terre les femmes comme toi
non ce hanna sta pé n’ommo onesto comme a me!…
ne devraient pas exister pour les hommes honnêtes comme moi !…
Femmena Tu si na malafemmena
Femme, tu es une mauvaise femme
Chist’uocchie ‘e fatto chiagnere.. Lacreme e ‘nfamità.
Tu as fait pleurer ces yeux de larmes et d’infamie.
Femmena, Si tu peggio ‘e na vipera,
Femme, tu es pire qu’une vipère
m’e ‘ntussecata l’anema, nun pozzo cchiù campà.
Tu m’as empoisonné l’âme, je ne peux plus vivre.
Femmena Si ddoce comme ‘o zucchero
Femme, tu es douce comme le sucre
però sta faccia d’angelo te serve pe ‘ngannà…
Mais ce visage angélique te sert à tromper…
Femmena, tu si ‘a cchiù bella femmena,
Femme, tu es la plus belle des femmes
te voglio bene e t’odio nun te pozzo scurdà…
je t’aime et te hais, je ne peux t’oublier…
Te voglio ancora bene Ma tu nun saie pecchè
Je t’aime encore mais tu ne sais pas pourquoi
pecchè l’unico ammore si stata tu pe me…
Parce que tu fus mon seul amour
E tu pe nu capriccio tutto ‘e distrutto,ojnè,
Et toi, pour un caprice, tu as tout détruit, petite
Ma Dio nun t’o perdone chello ch’e fatto a mme!…
Mais Dieu ne te pardonne pas ce que tu m’as fait !…
Femmena Tu si na malafemmena.
Femme, tu es une mauvaise femme…

 

A noter que cette poésie-chanson, écrite en 1951, fut inspirée par, dit-on… sa mère !

 

Malafemmena, chanté par Roberto Murolo