Le cadeau de fin d’année : un palpitant mystère !

Collegno, c’est près de Turin. Et c’est là qu’une histoire aussi étrange que celle de Martin Guerre s’est inscrite sur la silhouette des Alpes enneigées. Lo smemorato di Collegno (l’amnésique de Collegno) reste un point d’interrogation suspendu sur le smog, sur le cours du Po, sur le flux de ce Corso Francia sans fin, sur les flancs du cheval de bronze de la place San Carlo.

On ne saura jamais.

SmemoratoLe matin du 10 mars 1926, on surprit un homme qui était en train de dérober un vase de bronze dans le cimetière israélite de Turin.

Cependant, une fois arrêté et mis en présence du juge, le sieur larron ne se souvint de rien, et finit ainsi, au lieu d’en prison, dans l’asile d’aliénés de Collegno, où il devint le numéro 44170.Ce n’est qu’au bout d’un an que quelqu’un prit la peine de publier sa photo de profil – et barbue – sous la question judicieuse de  « Qui le connaît ? »  dans La domenica del Corriere. On le décrivait comme « cultivé », parlant bien l’italien, d’environ 45 ans.

Il faut dire que cette rubrique s’appelait normalement « Qui l’a vu ? » car, dix ans à peine après la guerre, on cherchait encore bien des disparus dans les tranchées ou les replis de la mémoire et recoins géographiques divers. Beaucoup reconnurent le larron paumé comme leur parent, notamment une certaine Giulia Canella, de Vérone, qui retrouva dans sa personne son mari bien aimé, le professeur de philosophie Giulio Canella, disparu à Noël 1916 lors de la bataille de Nitzopole en Macédoine. Giulio ! Toi ! Enfin ! Dans les bras de ta Giulia bien aimée ! Et hop, voici le couple réuni, parcourant amoureusement les lieux de villégiature après dix tristes années de séparation.

Il est à noter que le frère de Giulio, lui, ne reconnut pas l’inconnu, à qui il manquait notamment une cicatrice et un grain de beauté. Mais qu’ensuite, après avoir reçu une lettre poétique, enflammée et digne d’arracher des larmes à un robot du malheureux malade, dans laquelle il lui énumérait tout ce qu’ils avaient en commun en tant que frères – la pilosité du torse, l’amour de la montagne, le souffle court, les incisives etc… – il ne sut plus que penser.

L’idylle de Giulio et Giulia fut interrompues par l’outrecuidance d’une certaine Rosa Negro qui reconnut elle aussi, en ce numéro 44170, son mari qui avait fui le domicile conjugal. Ciel! Giulio n’était donc en réalité que Mario Bruneri, typographe et petit escroc contre qui trois ordres de capture étaient lancés pour plusieurs sottises. Mario avait toujours eu soin de laisser ses empreintes digitales un peu partout, ce qui permit de constater que c’était bien lui ! Bon… la police avait aussi ses torts : finalement on n’était pas si sûrs que ça que les empreintes soient identiques, d’autant qu’on avait sur Mario des informations discordantes à la police.

Dans le doute, abstiens-toi. On remit donc Giulio-Mario l’inconnu à l’hôpital psychiatrique, en attendant d’y voir clair.

C’est alors que prit naissance un procès resté célèbre, qui avait en plus l’avantage de distraire allègrement du fascisme qui grimpait trop vite et bien au goût de beaucoup, tandis que la Lire plongeait, que Mussolini créait une taxe sur les célibataires et augmentait celle sur le sel. Cette diversion tombait à pic et était exploitée comme un feuilleton. Les feux de l’amour… Il y avait les « Canelliani » et les « Bruneriani », tous aussi fermement convaincus que l’ancien pilleur de cimetière était leur bien aimé. D’autant qu’une petite fille était née des chaleureuses et amoureuse retrouvailles de Giulia et Giulio Canella.

Et les différences entre Canella et Bruneri ne manquaient pas : Bruneri mesurait 1m73 et chaussait un petit 41, alors que Canella s’élançait vers le ciel de son mètre 77 et chaussait du 44. Canella jouait du piano mais l’inconnu ne connaît rien à la musique ; l’écriture n’est pas  identique, mais ressemble un peu à celle de Bruneri le mari-larron au large. L’inconnu se plante sur plusieurs questions de culture que Canella aurait connues, mais par contre il reconnaît sa chaire de professeur à Vérone et peu à peu se souvient de détails de sa vie véronaise. Il n’en parle pourtant pas le dialecte alors qu’il connaît bien le piémontais. Mais… il a disparu 10 ans… il a pu apprendre.

Finalement, en 1928, sur foi des études digitales, le tribunal de Turin trancha : Giulio n’était pas Giulio mais bien Mario, le petit truand qui laissait ses traces de doigts partout !

Désespérée, Giulia Canella attaqua le verdict. La cour d’appel de Turin déclara qu’on ne pouvait pas certifier que les empreintes du voyou typographe étaient bien les mêmes que celles du « smemorato » (qui ne se souvenait toujours de rien…), et ce fut à Florence que le rideau tomba sur cette farce en 1931 : le tribunal, une nouvelle fois, décida que le smemorato était Mario Bruneri. Celui qu’il n’avait certainement pas envie d’être ! D’autant qu’un second enfant était né du couple Canella… mais qui portait, comme l’autre,  le nom de Bruneri !

Que fit-il ? Que firent-ils ? Il fit un an de prison, et puis… Giulia, Giulio et leurs enfants prirent le bateau  et s’en allèrent au Brésil, où il devint Julio et écrivit des livres et des essais. Il y mourut en 1941.

Trente ans plus tard… un document signé par le cardinal Giovanni Bennelli, secrétaire d’Etat de la Cité du Vatican, révèlera que le smemorato de Collegno était bel et bien le professeur Giulio Canella, et que les enfants ne devaient plus être considérés comme … illégitimes.

lo smemorato toto

Et ça a donné lieu à un film comique avec Toto’….

Je vous l’ai dit… on ne saura jamais vraiment ! Bonne année quand même !

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Vacances italiennes… (un peu romaines aussi!)

Moricci - Ponte Vecchio et Arno à Florence

Moricci – Ponte Vecchio et Arno à Florence

J’avais 18 ans ! Voyage scolaire avec les bonnes sœurs de l’école ! Milan, Florence, Assise et Rome ! Audience avec le Pape ! En avant ! Train couchette, le wagon retentissant de gloussements et de rires, nos valises encore préparées par des mamans qui avaient le sens du pratique alors que nous aurions aimé être éblouissantes, nous. Nous avions des sous-vêtements d’une pudeur rassurante, des collants, de bons pulls pour s’il faisait froid, une bouteille de shampoing Dop Tonic, la belle trousse de toilette de maman fais bien attention de ne pas mettre du dentifrice sur le cuir, du cirage pour que nos pieds reluisent devant le Pape, et un peu d’argent de poche.

 
Nous n’étions que trois de ma classe – section illustration – à y aller : mon amie J***  et A*** qui, en cette fin des sixties, portait un chignon à boucles parsemé de fleurettes de tissu et avait les paupières d’un bleu outre-mer sorti de la palette d’un peintre fou. Et surtout… elle aurait eu besoin qu’on lui enseigne, outre les arts du maquillage et de la coiffure sous Louis XVI ceux de la fraicheur car elle ne sentait pas bon, la pauvre. Les sœurs nous ont annoncé que comme nous étions amies… nous partagerions une chambre à trois. Complot immédiat entre J*** et moi : nous dormirons près de la fenêtre pour avoir un peu d’air pur…

 
Pierina, une amie de classe, jolie Italienne rieuse qui hélas ne pouvait venir nous avait recommandé de contacter son cousin Remo à Rome, qui était très beau et nanti d’yeux verts inoubliables qu’elle n’avait en effet pas oubliés. Et moi j’avais rencontré un an plus tôt en Yougoslavie Bruno, un Florentin que j’avais donc promis de contacter. Il était très beau,  Bruno, un Sammy Frey pimpant, et très gay. Mais charmant. Il me rendit très fière en téléphonant à la pensione dès notre arrivée : on m’a hélée dans la salle à manger et j’ai pu la traverser d’un air indifférent tandis que toutes les autres se demandaient jalousement qui donc je connaissais déjà à Florence. « Oh, c’est Bruno, un copain » ai-je dit nonchalamment.  Rendez-vous fut pris pour le soir-même. Bruno nous promènerait, J*** et moi, dans les rues illuminées et animées de la ville. A*** avait peur (ouf, on avait eu peur aussi !) et ne voulait pas sortir le soir dans des lieux inconnues avec un inconnu. J*** et moi avions bien pris soin de ne pas la rassurer. La sœur m’a demandé si en toute conscience je pouvais lui assurer que ma mère aurait été d’accord, ce que j’ai pu affirmer avec la plus belle conviction d’autant qu’elle connaissait Bruno qu’elle surnommait Bruna… Oui, oui et oui, elle aurait été d’accord. Notre chère soeur tint à rencontrer cet homme de confiance et lui fit bien comprendre qu’il s’engageait sur l’honneur à nous ramener saines, sauves et contentes pour 22 heures pile-tapantes-in punto. Et donc Bruno nous promena fièrement bras-dessus-bras-dessous, une de chaque côté de son élégante silhouette, le long du Ponte Vecchio. Il nous montra le niveau que l’Arno avait atteint lors de la terrible crue de 1966, dont on voyait encore clairement la ligne sur certains murs. Puis il nous offrit un capuccino à une terrasse bruyante et pleine du va et vient de l’Italie. Et à 22 heures il nous rendit à la brave sœur qui se félicita de sa confiance et nous confia, à J*** et moi, son sentiment : c’était un jeune homme très bien, ce Bruno ! Et bien beau…

 
Naturellement, on peut imaginer l’émoi que provoquait une cargaison de filles caquetant en rang, avec des religieuses vigilantes en avant et arrière garde dont le regard balayait les parages comme des gardes du corps armés de grenades. Et qu’on se souvienne que 18 ans d’alors, c’était 13 maintenant. Dans les jardins Boboli nous avons été approchées par deux marins qui nous ont demandé dans quel hôtel nous étions ainsi que nos noms pour nous appeler. Un peu démunies face aux garçons mais bien habituées aux blagues et à éviter les ennuis, nous leur avons dit nous appeler Josefa et Adolfa. Et avons ri comme des idiotes lorsque le soir des cris passionnés ont tenu tout le monde éveillé – et énervé – dans la rue: Joseeeefaaaaa ! Adolfaaaaaaaa !

 

 

Et nos rires ont  repris de plus belle lorsqu’au petit déjeuner une des bonnes sœurs nous a dit, excédée, que ces Italiennes étaient de sacrées coureuses, qu’on en avait appelé deux sous les fenêtres pendant des heures ! Nous étions très fières !

 
On nous avait mises en garde contre le monstre de Florence. Il pouvait être partout. Ne jamais sortir seules. On ne savait à quoi il ressemblait. Il pouvait être le boulanger, le chauffeur de taxi, le guide touristique. Le serveur de la petite pensione où nous étions, nous voyant glousser tout le temps commença à interpréter notre bonne humeur excessive comme un hommage à sa prestance, et ça n’a pas raté : J*** l’a un jour surpris qui attendait sa sortie des toilettes sur le palier, et a poussé un hurlement si strident que les vitraux de Santa Maria Novella ont dû se fêler. Les portes de toutes les chambres se sont ouvertes, à tous les étages on s’inquiétait du drame qui venait d’arriver, et le serveur a foncé dans son réduit pour y jouer les innocents.

 
Nous avons laissé le monstre de Florence dans sa Toscane natale et sommes parties pour Rome. J’ai donc appelé le beau Remo aux splendides yeux verts. En bon Italien il me demande « à combien de copines êtes-vous ? » Oh, il y avait bien A*** mais ciel… on tournait de l’œil quand elle remuait les bras et donc je dis « deux ». Et lui explique que notre chambre était… au rez-de-chaussée de l’hôtel. Nous convenons qu’il viendra faire connaissance à la fenêtre à une certaine heure, et J*** et moi attendons, accoudées au soleil comme des commères de village. Remo n’a pas envie de s’avancer pour une vraie sortie si nous avons de la moustache et des dents de gremlins.  Nous au moins nous avons un avantage : nous savons qu’il a de magnifiques yeux verts. Deux garçons arrivent, pom pom  pom… Aucun n’a les yeux verts mais nous voyant à la fenêtre comme des pipelettes le premier nous dit d’une vois hésitante qu’il est Remo. Je réponds avec un peu de reproche que Pierina nous a affirmé que ses yeux étaient verts et il sourit : il ne les porte que le dimanche. La glace est rompue et il nous présente son copain Alberto.

 

Nous papotons et sourions, et je suppose que par signes discrets ils tiennent toute une autre conversation muette entre eux. « Qu’est-ce que tu en dis ? On les invite ? » « Mah ! Elles ne sont pas trop moches mais fagotées comme des filles du nord… on ne peut pas les sortir dans nos coins habituels ! » « Bien vu ! On va les inviter chez moi, mamma sera contente de recevoir les amies de Pierina, ça fait bonnes manières » « Bonne idée ! Comme ça on ne nous verra pas avec elles mais on pourra sans doute les embrasser sur le chemin du retour… »

 
Pendant ce double dialogue, le muet et le parlant, ils ont aperçu le chignon à boucles truffé de fleurs d’A*** , laquelle se déplaçait en papillonnant de ses paupières outre-mer et ont dit, ravis « aaaaaaah ! mais vous être trois !!!! » et J*** et moi, déjà de connivence sur ce délicat sujet, avons affirmé qu’A*** n’aimait pas sortir, ni le vin, ni les pâtes, ni la pizza, ni la grappa. Ce qui était vrai sauf que ce soir-là elle avait envie de nous accompagner. On lui a donc décrit une soirée terrifiante avec un tas d’invités, un anniversaire où ce serait pizza à gogo et qu’on ne pouvait pas refuser la grappa dans une famille italienne. « Mais qu’est-ce que je vais faire pendant que vous êtes parties ? » et J*** lui a suggéré (authentique !) « Tu pourrais prendre un bain ? » Car jamais elle ne s’est lavée, ni démaquillée (elle remettait une couche sur ce qui avait fondu dans l’oreiller la nuit) et jamais elle ne coiffait ses cheveux : elle dormait avec un filet et se grattait la tête avec un crayon ! Je me demande  combien d’années elle a survécu…

 
Encore une fois la sœur nous a demandé si nos mamans nous laisseraient sortir avec ces jeunes-gens (là, on n’était pas sûres du tout !) mais de savoir qu’un des deux était le cousin de notre compagne de classe Pierina donnait à la chose un aspect rassurant. Nous sommes allées chez les parents de Remo où nous n’avons pratiquement rien compris à ce qui se passait. Tout le monde parlait, riait, buvait, nous interrogeait et mangeait en même temps. Je parlais l’italien à condition de prendre mon temps et le comprenais si on n’utilisait pas plus de dix mots en suivant. Là… je me contentais de rire et surtout de parler avec J*** dont j’étais l’interprète de ce que je comprenais malgré tout. La grappa coulait à flots et nous étions de très bonne humeur. Il y a un dieu bienveillant pour les jeunes pas trop mal intentionnés car Remo et Alberto étaient très  imbibés mais nous ont reconduites en voiture avec la bénédiction des parents… Comme nous étions presque à l’heure limite accordée par notre chère sœur, nous avons même été épargnées de l’arrêt baisers…

 
Une bonne soirée, il faut le dire. Ce qui est comique malgré tout, et révélateur de l’époque est que Remo se sentait presque « engagé » avec J*** car elle est celle qu’il lorgnait à table, et Alberto se voyait uni à moi par un lien spécial pour la même raison – encore qu’il n’avait pas eu le choix. Ils nous ont demandé s’ils pourraient nous écrire, et l’ont fait. C’étaient de gentils garçons romantiques, et nous étions bien naïves aussi. Et nous avons répondu. Lorsque Pierina est allée à Rome voir son cousin aux yeux pas verts, elle a eu un flirt avec Alberto qui m’a écrit en me suppliant de le pardonner et de comprendre, mais qu’il l’aimait, sa Pierina. Je n’ai eu aucun mal à être très magnanime. Et de toute façon… il s’est marié l’année suivante avec une touriste allemande qu’il avait approchée d’un peu près et… mise enceinte !

 
Rien à faire, rien ne vaut l’attrait de l’interdit pour faire d’un voyage scolaire un voyage inoubliable. Et dans la mêlée… j’ai été éblouie par ce musée infini qu’est l’Italie.

 
Et puis je dois dire que nous appréciions toutes d’être perçues comme des beautés ravageuses. Les compliments, coups de sifflets et de klaxons fusaient. On nous demandait des rendez-vous partout et nous gloussions comme des cruches, bien peu habituées à ce succès fulgurant. On essayait des chaussures et devait refuser un rendez-vous avec le vendeur. On demandait par où aller quelque part et on voulait nous y accompagner comme de faibles petites choses ravissantes. Même les églises que nous visitions n’étaient pas terre sainte, on nous suivait de derrière les piliers, cachés derrière les baptistères ou tombeaux.

 
Et c’était très amusant !

C’était au temps des satyres

Il y a peu, j’ai évoqué mon départ en Italie, à l’âge de 37 ans, une valise, deux malles et le feu sacré pour tout armement. Quelques contacts pris en Belgique – va donc voir untel de ma part – me rassuraient. Illusoirement mais sans cette illusion je ne serais pas partie.

 

Jef Lambeaux – Le faune mordu

Un œnologue italien de Bruxelles m’avait reçue entre ses belles bouteilles et une « machine à café d’époque » somptueuse et rutilante de cuivres amoureusement polis. Lui, il avait l’allure d’un tribun sur scène, avec une chevelure léonine et des gestes larges et pleins d’emphase. Je veux bien vous donner l’adresse de mon fournisseur de vins à Turin, mais méfiez-vous car il va vous faire des avances ! Sa femme confirma : aucune femme au monde n’était à l’abri de la faim légendaire de ce prédateur naturel.

Je m’étais donc promis d’aller le voir vêtue aussi chastement que possible, boutonnée, pas maquillée, distante, avec de larges pieds sur terre chaussés de mocassins disgracieux. Eh bien ça n’a servi à rien. Le monsieur faisait fi du décor, il ne pensait qu’à la conquête. Comme ce fut sa femme qui me reçut pour commencer – une petite chose vieillotte et replète dont les pieds enflés débordaient dans des chaussures élégantes et si serrées qu’ils évoquaient des muffins fumants sortis du four – il se comporta en prince froid. Une austérité inquiétante. Puis elle revint dans le bureau – tic tic tic les petits pieds-soufflés dans les escarpins de mannequin – en lui annonçant humblement qu’elle rentrait, caro, et que voulait-il pour son repas du soir caro, à quelle heure serait-il là caro, et à tout à l’heure caro. Tic tic tic elle dévala l’escalier et dès que le bruit de la porte rassura son natural born dragueur de mari, il se métamorphosa. D’un bond il s’était levé, le visage fendu d’un sourire à la Clark Gable où dansaient des étincelles et, la main tendue, il me tutoya enfin en ronronnant « appelle-moi Lorenzo ! ».

Je lui ai donné du Lorenzo autant qu’il en voulait mais revenais avec persistance à nos moutons – les miens, du moins ! – qui étaient je cherche un travail. Lui ses moutons étaient de ceux que l’on trouve sous le lit et donc son sourire se figeait, oscillait du rictus à la menace pour tenter de se retrouver sur l’éclat irrésistible du sourire prélude. Mais je m’en tenais à ma recherche de travail avec une énergie si farouche qu’à la fin il s’est trahi et m’a dit, un peu agressif malgré un effort pour avoir l’air aimable « quand on cherche du travail, on est prête à tout ».

Faut-il le dire ? Nous ne nous sommes jamais revus. Et sa petite épouse rebondie a dû réciter un chapelet en remerciements parce que son mari, son caro, pour une fois, était à l’heure.

Puis il y  a eu Monsieur d’A***. Il avait mis une annonce dans le journal et cherchait une employée. J’arrive, pimpante comme un jour de printemps et me trouve devant un gorille velu et roux un peu timide. Il m’explique que je devrai aussi l’accompagner à des foires commerciales etc. Je ne vois rien de bizarre à ça, et c’est lui qui s’inquiète alors. Il se met à postillonner et rougir et me précise qu’il cherche une employée car l’ancienne se marie. Tiens… elle ne peut plus travailler une fois mariée ? Noooooooon euhhhhh…. Elle m’accompagnait aussi dans les foires eeeeet… vous comprenez…. Son mariiiiiii…. Euhhhhhh ! Je pense que je devais de plus en plus ressembler à une vierge victorienne, la bouche et les yeux en O tandis que je comprenais, et indignée je lui dis « vous voulez dire qu’en plus, il faut coucher avec vous ?????? » Le malheureux ne voyait pas la chose ainsi, lui. Il devait même y trouver quelque chose de romantique, à son marché minable, parce que sans doute offrait-il une soirée à la pizzeria de temps en temps et un petit bonus de salaire pour Noël et l’anniversaire avec une petite chiquenaude sur la joue accompagnée d’un aaaaaaaaah tesoruccio, mi fai impazzire ma devo andare

« Mais pourquoi ne cherchez-vous pas une prostituée au lieu de chercher une employée ???? » Et lui, désolé, puni comme un enfant, me dit d’un ton plaintif : mais madaaaaaame…. Je ne peux quand même pas mettre une annonce « j’engage une maîtresse »…

On ne s’est pas revus non plus. Pas de coup de foudre, rien !

Il y aussi eu ces dangereux flatteurs qui ne vivent qu’aux dépens de celles qui les écoutent, les requins criminels. Comme ce type aimable qui s’est mis à me parler Piazza Navone à Rome, me faisant remarquer combien Rome est belle et grandiose et me disant que je pourrais y habiter aussi, dans ce lieu séculaire au centre de monde. Je réplique gentiment qu’il me faudrait tout quitter et trouver un travail, pas évident, et lui, l’air sensible à cet aspect du problème, se caresse le menton et me dit comme s’il pensait tout haut… mmmmmmmh… que dirais-tu de faire du cinéma ?

Je suis partie tout de suite !

Et cet autre qui m’a abordée dans les jardins du Valentino à Turin alors que j’y lisais.  Cherchez-vous du travail ? m’a-t-il demandé… Il en avait, quelle aubaine : il ne fallait aucun talent particulier : il suffisait d’être étrangère (personne pour me retrouver, en somme), parler au moins deux langues, et je me serais retrouvée dans un hôtel de rêve avec un travail assuré. Je lui ai aimablement demandé si le travail se faisait principalement couchée et il n’a pas aimé ma grossièreté.

Et ce hideux monsieur de Carmagnola. Rouge, gros, le cheveu  rare mais teint, le nez comme une fraise pas trop fraiche, un vilain manteau noir. J’avais sous le bras un petit journal dédié à la recherche d’emploi, et ai croisé le triste sire sous les portiques de Turin. Il m’aborde en homme bon et charitable « Je vois que vous cherchez un emploi, je pourrais peut-être vous aider, allons prendre un café et je vous explique ». Pas une seconde je n’ai cru à sa sincérité mais j’ai décidé de me faire offrir un café et deux croissants tant qu’à faire, et de lui rendre un peu de la monnaie de sa pièce. Il me parle d’un magasin de vêtements sportifs qui allait ouvrir Piazza Statuto et je devrais… – tenez-vous bien et souvenez-vous que j’avais 37 ans ! – je devrais donc faire des défilés de mannequin pour les clients !!!! La bouche délicieusement remplie d’une volumineuse bouchée de croissant au chocolat – ah, le chocolat de Turin !!!! – je lui ai demandé pourquoi il ne ferfait pas une plus veune tout de fuite, et il a mis en valeur ma prestance mûre, mon sang froid, mon sérieux qu’il devinait aisément. Puis il a allongé sa grosse papatte sur ma cuisse (j’étais pourtant assise en face de lui) en disant que rien n’excluait, d’ailleurs, une relation plus personnelle.

J’ai mis fin à ses espoirs de prince charmant sur le retour en lui disant que justement, j’étais assez mûre et avisée pour ne jamais mélanger la romance et le travail. Gloups, une dernière gorgée de café et je suis partie.

Je ne l’ai non plus jamais revu…

Aux épouses jamais épousées

C’est par hasard que j’ai trouvé cette chanson, en en cherchant une autre. J’aimais Mango. Je l’ai perdu de vue et d’oreille, ayant quitté l’Italie en 1990. Et l’Europe 5 ans plus tard. Avec mon amie Laura, qui tenait une pension à Turin, je chantais du Mango (Lei verrà) à tue-tête, armée de chiffon à poussière et brosse. Nous aimions particulièrement les tremoli yoddlants de ce beau jeune homme.

En écoutant cette chanson-ci – La sposa – j’ai pensé à toutes ces épouses jamais épousées, qui savent qu’un jour elles ont croisé leur époux. Leurs mains se sont bien unies mais des courants contraires les ont séparées … de gré ou de force. Le gré ayant été, le plus souvent, celui d’accepter la douleur puisqu’on ne pouvait l’éviter.

La sposa       L’épouse

Perchè l’amore è pensiero io ripenso a te

Je repense à toi parce que l’amour  est  pensée

anche tu lo sai quando pensi a me :

Toi aussi tu le sais, quand tu penses  à moi :

e’ numeroso l’amore in una vita ma

L’amour est nombreux dans une vie mais

uno è solo e sai solo più forte

Un est le seul, et tu le sais seulement plus forte

e non lo dirai, non lo dirai

Et tu ne diras pas, tu ne le diras pas

a che pensi nei silenzi che fai

A quoi tu penses dans les silences que tu fais

pensi di noi la verità.

De nous tu penses la vérité.

a niente dirai non ho niente dirai

A rien, diras-tu, je n’ai rien

sinceramente …

Sincèrement …

io non ho niente

Je n’ai rien

Se il sentimento è sentire io sento te

Si le sentiment c’est sentir, je te sens

come un canto che

Comme un chant qui

fa cantare me

Me fait chanter

e cosa fai tu cosa fai di un’amore

Et toi que fais-tu, que fais-tu d’un amour

innamorato di te ?

amoureux de toi ?

io non vorrei dire di più

Et je ne voudrais pas en dire plus

però canterei con la facilità

Mais je chanterais avec la facilité

dell’acqua in mare       

de l’eau  dans la mer

di te nel cuore

De toi dans le cœur.

l’amore forse è fortuna

Peut-être l’amour est-il la chance

non ti guarda in faccia  e non sà chi sei

il ne te dévisage pas, et ne sait qui tu es

 ma io lo so sei la sposa

Mais je le sais, tu es l’épouse

 la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie

la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie

la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie

Buon di!

Via GoitoQuand je suis arrivée à Turin, c’était seule, avec ma valise, mes économies et deux malles de vêtements. Je ne connaissais personne et n’avais que quelques adresses de contacts pour du travail. Je vivais dans une pensione, dans une rue – la Via Goito – près de la gare, et découvris l’étrange monde des gens sans maison et parfois sans but.

Il y avait « Il cavaliere », un vieux monsieur autrefois nanti d’un charme arrogant comme en témoignait une photo de lui dans sa chambre, qui avait préféré finir ses jours là plutôt que dans un home. Il vivait en toussant et commandant tout qui se laissait dominer entre sa chambre et la salle commune et là, il fallait ruser pour avoir droit à la télécommande car il ne la quittait ni des yeux ni des doigts, même quand il s’endormait bruyamment, condamnant tous les autres à un risque de surdité immédiate et d’ennui mortel.

Il y avait « Il geometro », un monsieur trop poli pour être honnête dont je n’aimais ni l’odeur trop pomponnée,  ni les regards coulissants,  ni la peau cireuse qui logeait là pendant la semaine et rentrait chez lui le week-end.

Il y avait cet étrange bonhomme à l’air poli qui, se congédiant un matin le fit avec un « Dio vi maledica » (Dieu vous maudisse…) ferme et inquiétant.

Il y avait un jeune Autrichien dont j’ai oublié le nom et qui à 18 ans s’était disputé avec ses parents et avait fait son baluchon. Naïf et plein d’idéal, il s’était au début débrouillé, une fois ses économies épuisées, à trouver du travail dans le bâtiment et est tombé amoureux d’une charmante – disait-il – et très innocente – croyait-il – jeune fille sous la coupe d’un oncle tyrannique. Jeune fille naïve qui se retrouva enceinte dès leur première fois et qu’il épousa avec joie, les projets se bousculant dans sa tête. Et l’oncle s’installa avec eux. Et l’oncle n’était pas un oncle, et la jeune et chaste épousée n’était pas enceinte et le pauvre petit venait d’être recruté pour aider les deux autres bandits à vivre dans l’oisiveté. La dernière fois que je l’ai vu il mendiait la tête basse et je n’ai pas osé l’approcher pour ne pas l’humilier.

Il y avait « Il Brindisino », un souteneur de Brindisi que, curieusement, Laura – la propriétaire de la pensione – et moi aimions bien. Il était diaboliquement beau, il faut dire, et très courtois. Nous le surnommions Il brividino, le petit frisson, et gloussions joyeusement à cette facétie secrète. Il est un jour arrivé au triple galop, a engorgé ses valises de ce qu’il avait, a payé sa note, souri et est parti.

Il y eut Glen, un Americano-Iranien très beau, gentil et vaniteux, qui nous arrachait des fous-rires en nous lisant le CV qu’il comptait envoyer à Giuggiaro pour dessiner des carrosseries chez Fiat : un CV à l’américaine où il était premier en tout, indispensable pour l’épanouissement de  l’entreprise, avec un esprit de décision remarquable, un talent sans pareil, un goût illimité pour le travail  d’équipe, un don naturel pour diriger…

Un jeune Allemand avec son berger – allemand aussi – qui « cherchait du travail » avec un grand désir de ne pas en trouver car disait-il il gagnait plus assis par terre Piazza San Carlo avec son chien et son petit papier disant qu’ils n’avaient pas mangé. Il ne se gênait pas pour soupirer que les salopes en manteau de fourrure passaient sans rien lui donner. Ceci dit… ça rapportait car il payait leur chambre, au chien et lui, et mangeait dehors tous les soirs.

Des étudiants grecs, des voyageurs de passage… Un sinistre Maltais qui a dû finir égorgé quelque part…

Mais ce n’était que le lieu où j’entreposais ma vie dans les malles et dormais. Et riais beaucoup avec Laura avec qui je suis restée amie. Le matin, je sortais et m’en allais sur le Corso Vittorio (Emmanuele II) dans une pâtisserie sous les portiques. Une magnifique porte de verre et bois ourlé de découpes gracieuses, le comptoir à l’entrée derrière la vitre duquel s’alignaient biscuits et petits gâteaux, et quelques tables sur la gauche où on pouvait lire La Stampa et prendre un capuccino mousseux et due croissants al cioccolato.

Buon di ! chantonnait la dame de son timbre toujours pareil, heureux et accueillant. C’était mon moment. Je m’installais à une petite table ronde et faisais durer ce délice tout en pensant à mes projets de la journée. Je m’interdisais toute inquiétude, hâte ou défaitisme. Le présent et le présent seul m’habitait, la mousse saupoudrée de cacao amer qui me faisait des moustaches, le croissant qui s’émiettait en fragments luisants de beurre, la table ronde de marbre et le charme désuet du lieu. Et la conscience d’être en vie et de tout savourer.

Nulle part ailleurs je n’ai retrouvé cette sensation de liberté, d’indépendance totale. L’habitude de ce cappuccino matinal au même endroit me donnait une sorte de confort dans la répétition… on me reconnaissait, on savait ce que j’allais prendre avant que je ne le dise. Car une fois repartie, les inconnues m’entouraient à nouveau : trouverais-je un travail, pouvais-je compter sur ces personnes nouvellement rencontrées, cet imbécile de Lorenzo aux dents de requin me donnerait-il un piston même si je me montrais très imperméable à ce qu’il pensait être son charme ?

Buon di, c’était tout l’arôme du moment. 

Un homme de Dieu…

J’ai brièvement travaillé, lors de mon séjour turinois, au Gruppo Abele. J’étais en attente de tenter un nouveau départ à Trieste, et je venais de faire un parcours presque sans fautes au salon de l’automobile dans mon petit uniforme Daniel Hechter pour Renault. J’avais envoyé une demande d’emploi au Gruppo et avais reçu une réponse – négative, mais une réponse. Et j’ai insisté. Oui mais… j’ai vraiment besoin de travailler ! Alors on m’a engagée. Parce que tu as insisté, m’a dit Don Ciotti…

Le Gruppo avait alors 20 ans et était dirigé par Don Luigi Ciotti. Le but en était – et est resté – de venir en aide aux personnes en difficulté et leur famille mais aussi d’essayer d’endiguer la marginalisation par des moyens légaux et politiques. Don Ciotti était un homme de Dieu, vraiment. Avec le charme d’un homme tout court. Ce qui à mon sens lui donnait une double réalité : il était un homme en contact avec la vraie vie et pas un produit de couvent, et il était un homme de Dieu car son apostolat était bel et bien l’aide, une aide infatigable, à ceux que la société oubliait.

Inutile de dire qu’il dérangeait quelque peu l’Eglise que le gouvernement, mais il affrontait un obstacle après l’autre avec une foi tranquille qui avait la force d’une armée de chars silencieux. Il avait, par ailleurs, alors, le soutien d’une personne influente dans l’Eglise. Tout le monde, dans le groupe l’admirait. J’aimais sa voix un peu voilée, douce, son sourire de gamin, sa gaieté.

Une légende circulait à son sujet. Il avait autrefois aidé une prostituée à quitter son souteneur, la cachant pour la protéger. Et naturellement, le « pappone » n’avait pas été content du tout de perdre son gagne-pain, sa pappa. Il avait tiré sur Don Ciotti et en avait récolté des mois de prison. Et Don Ciotti lui avait, plusieurs fois, rendu visite, tentant tout simplement de lui faire comprendre qu’il s’agissait d’esclavage, chose que le malheureux, sans doute pappone de père en fils, n’avait jamais eu moyen de concevoir. Et à sa sortie de prison… Don Ciotti l’avait engagé. Légende ou réalité, je ne sais. J’avoue que je n’ai pas osé demander…

Don Ciotti

Je me souviens d’une semaine où, parce que le temps était idéal pour Turin – pas étouffant, ensoleillé et pacifique comme le souffle de la campagne – les repas furent servis sur une grande  terrasse ombragée par une charmille. Tout ce qu’on mangeait était produit dans des fermettes où d’anciens parias sociaux se refaisaient une vie en cultivant, récoltant, engrangeant, embouteillant. Le mobilier était fait dans de petits ateliers dont les ouvriers et artisans étaient, eux aussi, en phase de reconstruction. Tout le monde aidait à tout, et on ne comptait ni le vin ni les portions de pâtes et de viande. Tout le monde parlait à tout le monde et le rire était convié, se mêlant au tintement des verres, bousculades verbales, au bruit des voitures passant sur le corso Trapani au pied de l’immeuble.

Moi, je travaillais au « centro studio », avec notamment Luisa, Erico, Pino et je ne sais plus qui. Certains étaient en attente de retour à la société, logés et assurés d’un gagne-pain digne, et d’autres comme en tout cas Luisa et moi étions des gens qualifiés de « sans histoire ». Nous étions chargés d’éplucher les journaux le matin et d’y découper et cataloguer tout ce qui pouvait servir à des travaux de recherche. Nous avions donc des piles prostitution, prison, crimes sexuels, drogue, sida. Avec Erico, très irrespectueusement, nous attrapions des fous rires quotidiens à cause de Giancarlo Giudice, le monstre de Turin. Un petit gringalet d’alors 37 ans, au visage amer qui, entre 1983 et 1986 avait tué plusieurs prostituées. La presse se régalait de son procès et de ses révélations, et on avait quotidiennement droit à un extrait de son enfance, enfance assez tourmentée il est vrai. Mais à force de le voir tous les jours dans la presse, c’était presque devenu notre feuilleton favori. Erico et moi étions assez amis. Ou amies, je ne sais trop. Il se trouvait là parce qu’il envisageait un changement de sexe, et il avait un suivi psychologique pour affronter ce grand coup de théâtre. « Je suis attiré par les garçons » m’expliquait-il, « mais je ne suis pas un homosexuel : je suis une fille dans un corps de garçon ». Et je l’appelais Shirley. Et je pense souvent à lui, en espérant que la vie lui aura permis de garder ce sourire radieux qui me mettait de bonne humeur quel que soit le temps dehors ou dans mon cœur.

L’après-midi, nous recevions des livres, cadeaux de particuliers ou commandés par Don Ciotti, et nous devions les classifier par thème pour la data base ainsi que les recouvrir d’un film de plastique transparent. Aussi notre culture ne se nourrissait-elle que de déviations en tous genres : drogues, alcool, prostitution, perversions sexuelles, et au fond… rien de surprenant si nous choisissions d’en rire un peu sans quoi le monde nous aurait quelque peu effrayés.

Le Gruppo existe encore et Don Ciotti est resté le preux –et désormais influent – chevalier de tous ceux qui n’ont pas un parcours simple. Et il ne se contente pas de les aider pendant leur passage, il s’attaque au problème par tous les moyens, en en faisant un problème communautaire. Il est aussi le fondateur de Libera Terra, exploitant les terres reprises à la Mafia – qu’il combat sans relâche. On y cultive uniquement des produits naturels. « Bio »… Toto Riina, le fameux chef de la mafia incarcéré mais toujours aussi actif derrière les barreaux, l’a menacé de mort. Il n’a pas peur pour lui, dit le Don, mais pour ceux qui le protègent car oui… dans cette Italie qui n’est pas faite que de Bel Canto et de haute mode, ce Don courageux ne sort désormais plus sans ses gardes du corps.

Je n’ai pas fait partie de son œuvre bien longtemps, mais je suis fière de pouvoir parler de la guerre sainte de ce grand homme déterminé.

 

Une majesté tranquille et méconnue

Turin, ville royale. Oui, je vous y emmène à nouveau…

Dans l’imagerie mentale, Turin égale FIAT. Egale usines grises et poussiéreuses, sirènes criant lugubrement dans le brouillard, salopette tachées, fabriques, silhouettes usées, petits bars tristes où on dépense une maigre paie, le visage et le cœur noircis.

Et c’est peut-être cette morne légende qui a sauvegardé la ville et son secret, tenant le tourisme de masse à l’écart. Gardant le charme fascinant de Turin pour ses habitants. Les belles avenues faites pour les défilés et la musique des jours de fête, les larges trottoirs abrités du soleil et de la neige par les portici, sous lesquels scintillent des vitrines qui parlent de saveurs, de luxe, de plaisir du beau, de respect de l’ancien et curiosité pour le moderne.

 

La beauté du Po enjambé par les ponts, longé de promenades, contemplé par le château du Valentino serti dans son parc. Le bourg médiéval, construit en 1884 pour l’exposition générale italienne artistique et industrielle s’y repose, et dans son château – La rocca – court une frise où même notre Godefroid de Bouillon – devenue Goffredo di Boglione – a sa place.

 

 

Ces belles places à la fois imposantes et aérées, ces lieux emprisonnant la mémoire de l’Histoire dans leurs murs, cryptes, légendes. L’arsenale et le légendaire Pietro Micca, qui sauva la ville de l’attaque des Français en août 1706, alors que ceux-ci étaient aux portes de la “Citadelle” (et donc de la victoire), faisant exploser une des galeries souterraines par lesquelles ils étaient entrés, y laissant la vie,le caffé Torino avec un toro rampante – symbole de la ville – encastré dans une large dalle sur son seuil, silhouette d’or aux pieds du passant, ou le caffé San Carlo (je vous invite avec grand insistance à cliquer sur le lien si vous voulez goûter d’une minute de pur luxe pour pas cher….) symbole de la ville, la cathédrale San Giovanni Battista et la mystérieuse présence du Saint Suaire qu’elle protège, la Mole Antonelliana, 163,35 mètres de pure grâce conçue par Alessandro Antonelli. La frise des Alpes se détachant sur le ciel. L’incontournable  Dà Mina via Ellero où on mange encore à la piémontaise, avec ces antipasti qui vous rendent si gourmands que vous n’avez plus faim pour ce qui suit.

Turin, ville royale.