On le lui avait dit, pourtant….

Ce billet m’était sorti des doigts en 2009. J’étais encore aux USA et une amie perplexe m’avait téléphoné pour me parler d’un drame dans son quartier, une femme tuée par son mari après des années de coups. Elle ne comprenait pas, me disait que tout le monde l’incitait à quitter ce mari qui n’était autre qu’un bourreau sans cagoule, lui expliquant que la mort seule mettrait fin à l’histoire si elle ne s’en chargeait pas. C’est à croire que ça lui plaisait, concluait mon amie, effarée

En parle-t-on, de ces femmes battues… Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d’une certaine couche sociale, celle dont on pense pouvoir dire que… rien à faire avec nous. On ne peut plus dire que non, nous n’en connaissons pas, ne risquons pas d’en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous stupéfaits quand le drame est consommé. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait

Femme battue avec une canne - Goya

Femme battue avec une canne – Goya

Et pourtant… cette routine, ce scénario immuable, c’était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu’il l’eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu’elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l’avait fait. Le temps qu’elle passait avec eux s’était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu’elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c’était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence.

Jusqu’au jour où, une fois de plus… elle l’énervait.

Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d’elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s’opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu’elle devait attendre, c’était que les coups cessent vite. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n’allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu’elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l’homme qui disait l’aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu’elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L’amour s’échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l’éternel je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avoue que tu as le don de m’énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie… Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c’est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s’amourachent d’un bon à rien ou d’un saoulard, une amourette de série B dont l’amour n’a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu’il l’aimait comme personne d’autre ne l’aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d’effroi à l’idée qu’elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d’une enfance difficile, d’un malheureux verre de trop, ou d’un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu’elle savait qu’elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l’avenir.

Il le lui affirmait d’ailleurs : il ne serait rien sans elle et se tuerait, il le jurait, il se tuerait si elle le quittait. Pourrait-elle vivre ensuite, avec sa mort sur la conscience?

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu’il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l’avait aidée, une idée de voyage qu’il projetait pour eux deux. Elle voulait qu’on l’envie, que l’on s’émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c’était son reflet dans un miroir. Elle s’était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l’aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s’était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l’avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu’on éprouvait pour lui et l’incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu’elle était : une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n’avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l’anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés !

Mais une fois de plus, une fois de trop, elle n’avait pas résisté au cri d’amour qu’il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l’inquiétude et la déception qu’elle avait vues dans le regard de qui l’avait aidée pour la perdre à nouveau. C’est à croire que tu aimes ça… Elle voulait croire qu’à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l’occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu’elle avait le don de l’énerver, l’avait poussé à bout, qu’il l’avait toujours traitée comme une reine, mais qu’on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C’était sa faute, elle avait le don de l’énerver…

Le coeur dur et noir comme de l’onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l’aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu’elle aurait pu avoir si seulement….

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La chorale de la grande confrérie des malchanceux

Tout le monde est à plaindre, et on le leur rappelle sans cesse.

C’est pas leur faute, il leur est arrivé ceci ou ça dans leur enfance ; ils sont noirs, jaunes, citadins, riches, pauvres, paysans, moches, culs-bénis, mécréants, trop cultivés, analphabètes, descendants d’esclaves, d’alcooliques, migrants ou immigrés depuis X génération, femmes, homos, transgenres (refoulés ou pas), vieux, jeunes, sans enfants, avec enfants, chômeurs, investis d’une position qui leur demande 65 heures/semaine de leur vie… Leur père a fait de la prison, leur mère jouait l’argent du ménage au casino, on les a forcés à prendre des leçons de piano petits alors qu’ils détestaient ça, ils ont passé trois ans dans une secte et ne s’adaptent plus…

Bref, on doit tous les plaindre, et ne pas trop attendre d’eux, quand même : leur vie est vraiment trop difficile. Ils peuvent s’écrouler dans nos bras, en larmes, et nous devons leur tapoter gentiment les omoplates, submergés de compassion.

Et bien entendu, en background on entend un chœur de lamentations (Và pensiero !), qui les déresponsabilise de toute agressivité, passivité, désespoir, apathie. Qui leur dit « c’est bien normal, pauvres mutilés de l’âme, victimes de la vie que vous êtes, de vous laisser prendre en charge et supporter par tous ces nés le derrière dans le beurre qui ne vous comprennent pas ». Parce que les autres, c’est bien connu… ont une existence qui glisse sur la soie.

Ces autres qui sont pourtant eux aussi femmes, transgenres (refoulés ou pas), de toutes les teintes de peau disponibles, jeunes, enfants ou petits-enfants d’alcooliques, croyants ou agnostiques, etc…

On le dit assez va, qu’on a tous au moins un cadavre dans nos placards. Certains le brandissent en étendard, d’autres ferment le placard ou démontent peut-être le cadavre pour le jeter discrètement dans les ordures et vont de l’avant. Peau neuve, ça peut se refaire et se refaire, comme les liftings. Chaque vie est une nouvelle existence, et on peut, la plupart du temps, détacher son wagon du train des grands malheurs familiaux et sociaux.

Chacun est un jour ou l’autre confronté avec ses différences, et l’indifférence ou le rejet. C’est comme ceux qui sont nés avec un gros nez : certains le font raboter et d’autres y font si peu attention que ça devient leur brise-glace. Pareil pour la canine en proue, qui forcera les uns à sourire une fois tous les dix ans parce que tout le monde insiste et les autres à afficher cette coquetterie, celle qui attire le ting-ting des rayons du soleil.

La vie est pleine d’histoire de gens qui ont réussi en dépit d’un berceau maudit par trois sorcières au moins. Et sans parler des réussites étonnantes qui font histoire ou la Une des journaux, il y a les réussites tout simplement dignes, celles des gens qui ont fait leur chemin sans entrer dans le club des malchanceux, en misant sur les bonnes cartes qu’ils avaient en main.

Le tricheur - Georges de la Tour

Le tricheur – Georges de la Tour

Le rejet est aussi naturel que l’intégration. Peu importe qu’il soit le fruit de « la peur de la différence », « de la peur de l’autre », ou simplement le confort de ce qu’on connaît déjà, ce n’est pas forcément une agression. Et que les bouches en cœur ne me disent pas qu’elles n’ont jamais froncé le nez devant un certain type de personne, de vêtement, de langage et hésité à aller voir de plus près. Ou frémi à l’arrivée d’une nouvelle famille de voisins juste à côté. S’être méfiées d’une fille ne respirant pas l’intelligence et fraichement engagée par le patron… qui est son parrain. Ça ne fait pas d’elles des monstres mais des personnes normales. Le tout repose dans l’expression de ce rejet, et sa gestion.

On est tous le paria de quelqu’un, ou de quelques-uns. Et sauf dans les situations violentes et réellement traumatisantes… on trouve sa place, et on n’a pas besoin d’une chorale qui nous drille le cerveau avec des « aaaaaaah combien je pleure devant cette suite de malheurs ! ».

Tout le monde a de bonnes cartes pour surmonter ce rejet, celui qu’on ressent et celui qu’on subit, en laissant le temps au temps. Ce qui nous rend différent est souvent aussi notre atout, une fois qu’on l’a apprivoisé. Et qu’on a compris que le rejet est aussi parfois une forme de curiosité, d’intérêt déguisé. Je me souviens de cette fille que ma « meilleure amie » et moi avions surnommée Boule Puante en classe. Elle venait d’arriver, et avait les cheveux en pièce montée et laqués à la Pétula Clark. Nous, nous avions encore le serre-tête et la mise-en-plis bigoudis de la nuit. Boule Puante est devenue notre amie inséparable et a été rebaptisée Dédée.

À quand la grande confrérie des bons jeux en main ?

Quand le conjoint est un miroir non déformant

On se marie pour bien des raisons, et les mauvaises peuvent mener à une union bien agréable si on a la souplesse de faire les concessions légendaires, alors que les bonnes … on devine la suite.

Le mariage n’est sans doute pas vraiment une loterie, mais quand même un Kinder Surprise dans bien des cas.

Car beaucoup prennent soin de dissimuler qui ils sont vraiment. Je ne vais pas m’étendre aux violeurs de la pleine lune ou adeptes de l’auto-flagellation en face d’un crucifix… Mais il y a ceux qui se savent un peu (ou beaucoup) plus bêtes que les autres et naturellement ne s’en font pas une publicité. Ceux qui aiment trop ou pas assez les plaisirs ou horreurs du lit conjugal. Ceux qui ne savent pas suivre les conversations animées d’un groupe passionné car ils sont semés par le raisonnement et les opinions. Ceux qui ne comprennent l’humour que quand tout le monde a fini de rire – et encore, ils ont juste saisi que ça devait être drôle mais que, quant à eux…. Ceux que le toucher indispose, qui n’aiment ni faire ni recevoir câlins ou petits gestes chaleureux. Ceux qui sont dénués de générosité, de compassion, d’empathie en dehors d’affirmations tout à fait rhétoriques.

Mais se marier reste une sorte de label de normalité. Souvenez-vous : il n’y a pas si si si longtemps qu’on entendait « elle ne trouvera jamais de mari », « elle n’a pas trouvé de mari », « il est resté vieux garçon, personne n’en voulait ». Aussi ces êtres qui sont programmés pour vivre seuls s’obstinent-ils à démontrer que non, ils ont trouvé un mari ou une épouse, tout va bien chez eux.

Ces malheureux (oui, on peut quand même leur concéder qu’ils le sont souvent) font de leur mieux, pendant le temps béni de la conquête, des fiançailles, de la cour acharnée, des prémices, des œillades, invitations et petits cadeaux, pour se montrer plus conformes aux autres. Tel que l’autre les aimera. Peut-être convaincus qu’ils vont y arriver.

Et comme c’est bien connu.. chassez le naturel et il revient au galop.

Une fois que les bulles des premiers émois se sont calmées comme celles d’un champagne oublié dans une flute, peut-être même devenu le lieu de noyade d’une guêpe poivrote, ce fameux naturel n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se remettre en place.

Et l’autre, celui qui avait marché à fond dans la comédie de ce compagnon ou cette compagne bien agréable et à sa mesure, laisse percevoir stupeur, étonnement et déception, jour après jour.

La jeune fille qui se couchait dans la paille pour se donner et se donner encore a désormais une migraine chronique. Le jeune homme qui riait à gorge déployée aux bonnes blagues des amis laisse l’ennui ternir son visage – et l’ambiance. Celle que l’on appréciait parce qu’elle écoutait les autres au lieu de pérorer s’avère d’ailleurs être incapable de pérorer ou simplement parler, car elle n’oserait jamais avoir une opinion contre laquelle on lèverait les boucliers, aussi le silence est sa présence…

Et ce comédien médiocre et démasqué s’effrite peu à peu, plein de ressentiments envers le conjoint qu’il n’a pu duper longtemps. Il lui reproche de toujours se sentir mis à l’écart à cause de lui, nul, inintéressant, quantité négligeable. Il lui en veut d’être, lui, sympathique, actif, vivant, débrouillard. D’avoir une personnalité. Il essaie d’ailleurs de le déstabiliser s’il le peut : se croit plus malin que les autres, a le monopole de la conversation (surtout avec un conjoint muet, c’est un euphémisme…), est un je-sais-tout, croit amuser ses amis ce qui est loin d’être sûr.

Et, de manière plus ou moins évidente, il le déteste. Secrètement souvent, car il ne peut se permettre, la plupart du temps, d’être fichu dehors : il faudrait tout recommencer !

Mais ce qu’il déteste en vérité… c’est l’image de lui-même qu’il voit dans le regard de cet autre qui désormais le connaît trop bien. Image qu’il s’empresse de « flouter » par de multiples justifications à son mal-être : le mal ici ou là, le manque d’argent, l’absence du conjoint qui travaille tout le temps, l’angoisse des maladies certainement embusquées pas bien loin, et « un certain regard » distant et illusoirement supérieur sur tout ce qui est le monde de l’autre…

Et se dire qu’ils sont, en fin de compte, ceux qui sans doute souffrent le plus n’est pas une panacée…

 

Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

Les body-snatchers sont parmi nous

J’avais prévu un autre billet pour cette belle journée de soleil (sur Liège du moins…). Mais je viens de lire sur le blog d’une amie quelque chose qui m’a incitée à utliser celui-ci au contraire. Courage amie des montagnes… et tiens bon!

Il y a peu, l’avocat de Marc Dutroux exprimait l’idée qu’il était détenu dans des conditions immondes et était, après tout… un être humain.

C’est toujours l’argument final : c’est un être humain et on doit le traiter en tant que tel.

Mais qu’est-ce qui fait d’un être un être humain ? Le fait qu’il marche debout, parle, chante, est capable de construire autre chose qu’un nid ou une termitière, mange élégamment (parfois) avec des couverts, édicte des lois – et s’y soustrait (ou y soumet les autres…)? Ou est-ce sa pensée, attentivement tournée vers lui mais aussi vers les autres, avec le désir de s’améliorer ou tout au moins de rester aussi bien, mais surtout pas de basculer comme un ange déchu ? Ce grand désir d’accomplissement, de laisser si possible un peu de « mieux » derrière soi. Cette compassion, cette empathie, à des degrés différents certes, mais indispensables pour faire vraiment partie d’une humanité méritant ce titre.

Il n’y a pas que Marc Dutroux ou la longue liste de serial killers, assassins d’un jour féroce, tourmenteurs ricanant…

Il y a les nombreux monstres que nous côtoyons, ces « êtres humains » qui adorent humilier, user, dissoudre autrui par leurs remarques ou actions, les poussant parfois à la mort sans avoir l’air d’y toucher. Que ceux ou celles qui n’ont pas eu un chef de bureau ou de service tout à fait inhumain lèvent le doigt. Et leur cohorte de courtisans-espions-flagorneurs à la sueur fade qui flattent et flattent et flattent pour garder leur petite place de lèche-culs au chaud.

Oh, on va nous expliquer qu’ils ont eu la fameuse enfance difficile ou de nombreux coups durs (je me souviens d’une cheffe de service ignoble et détestable – et détestée – qui expliquait son caractère pimenté par le fait qu’elle n’avait pas eu d’enfants. Oh les petits veinards qui n’ont pas écopé de cette maman-là). Mais toujours trouver des atténuantes à ces gens qui hissent leurs malheurs comme une bannière pour qu’on accepte qu’ils restent nos monstres quotidiens est pratiquement négliger tous ceux qui se sont sortis d’autres enfances cauchemardesques et épreuves trop lourdes en restant…. des humains !

Il y a des explications qui ne représentent en rien des excuses.

Cette compassion mal placée me fait hérisser les cheveux. Même si on peut accepter, oui, que tout le monde n’est pas égal devant la souffrance, il faut bien également constater que tout le monde n’est pas égal dès la naissance : il y a les bébés qui sont déjà de vrais pervers dès leur arrivée parmi nous, et on ne peut pas encore accuser une enfance pénible.

Et donc… il y a des êtres humains qui ne possèdent pas le côté humain, que ce soit leur faute ou non, mais ce n’est certainement pas la nôtre non plus et si il faut de la patience et de la compassion pour réellement faire part d’une humanité ayant du cœur, je serais d’avis d’utiliser ces éléments pour qui peut s’amender à leur contact.

Dans ce cas on sème, on remet en place, on guérit peut-être un peu ou beaucoup.

Mais quand on ne trouve plus trace d’humanité dans les souhaits et possibilités de cet être malade, on n’est plus face à un être humain mais un body-snatcher.

A vue de nez… rien à signaler

L’instinct est une chose, la raison une autre. La raison fait taire l’instinct, lui explique qu’il faut de la patience, de la volonté, de la prudence, de la charité, de l’entraide, et souvent hélas aussi le goût du martyre…

C’est ainsi que les femmes battues le restent trop longtemps, battues. L’instinct, elles lui ont rabattu le caquet lors de la rencontre, soit qu’elles étaient trop amoureuses pour lui prêter attention, soit que déjà la raison s’est mise à caqueter : au moins ceui-ci, il est travailleur (succédant à un autre qui avait non pas un poil mais une brosse entière dans la main…) ; tu auras une vie confortable avec lui ; il est fou de toi, tu seras gâtée-pourrie-du-sort ; cette jalousie délicieuse est la preuve qu’il t’aime… Hélas le chant des sirènes optimistes opère, et personne n’est là pour ficeler la future victime à un mât le temps que passe la nef… Et puis pendant un temps chaque accalmie, accompagnée de promesses et de câlineries, est prise pour un signe vers le changement. Et donc on cache soigneusement ce qui se passe à l’intérieur des murs car ce qu’on désire pardonner ne le serait pas par l’entourage… Et ce qui se passe chez nous doit rester chez nous.

Mais vous le savez bien… une fois qu’un fauve a goûté au sang, il y revient comme on revenait à la chicorée Pacha dans des temps et circonstances plus sereins…

Il y a bien, oui, le chant contrastant de ceux à qui l’instinct dicte « mais dis-le lui, enfin, dis-le lui ! Arrache-lui ces œillères géantes » mais ce chœur est discret et étouffé par bien d’autres voix, et ne souhaitant pas perturber le bonheur, il commence aussi à timidement raisonner. Et à croiser les doigts : pourvu que…

Le rituel des doigts croisés ne marche jamais, qu’on se le dise… et si le sacrifice extrême se comprend, ces actes d’héroïsmes qu’on ne peut programmer et dont on est porteurs ou pas, le sacrifice quotidien pour rendre heureux quelqu’un qui ne sait comment l’être et sait juste comment serrer les chaînes pour garder sa proie dans l’illusion d’un amour, ce martyre-là est inutile et mène au drame.

« Regarde ce que TU me fais faire, il faut vraiment que je t’aime pour supporter que TU me mettes dans un tel état que je te tape dessus, moi qui suis un agneau partout ailleurs…. ».

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Et que dire aussi de ceux qui ont toujours été là, membres de la famille ou proches, des intimes… ? On n’a aucun instinct. On les connaît, on a grandi à l’ombre de leurs terrifiants caprices, de leurs mensonges éhontés. Leur mauvais caractère est légendaire, tout comme leur parade un tantinet parano (vous êtes encore tous contre moi comme toujours !!!…). On en rit. On apprend aussi à esquiver plus ou moins, on s’y attend, ça fait partie du personnage et des rencontres avec lui. On dit « tu sais bien comment elle est, il faut juste éviter un millier de sujets délicats ; tu le connais, depuis le temps, il vaut mieux lui laisser croire qu’il a raison pour avoir la paix… ». Mais on n’a jamais la paix et il semble toujours qu’on n’en fasse pas assez…

Et sans y avoir pensé, on est entrés dans le jeu : on cherche bien, au fil des années, à remettre « les pendules à l’heure » de temps à autre, mais à la fois lassé et amusé, parce que ça n’a rien changé depuis le tout début du début. Ou surtout, on laisse tomber. C’est tellement banal qu’on ne le remarque plus vraiment.

Or un jour… quelqu’un qui n’a pas le nez juste dessus vous dit « mais enfin… ce n’est pas normal de se comporter ainsi ! » et « bardaf ! » comme on dit en bruxellois, on accepte de penser ce qu’on ne voulait pas penser. On additionne les épisodes, on les met bout à bout et on a « the whole picture »… et c’est ignoble. Les années ont passé, ancrant les comportements d’une manière telle qu’ils ne s’extirperont pas sans aide professionnelle mais, par-dessus-tout, nuisent autant aux uns qu’aux autres, sans jamais rien améliorer.

Il faut alors mettre fin à un « lien »  qu’on a laissé devenir le jeu du chat et de la souris, par une innocente ignorance faite de patience et complaisance « pour ne pas faire d’histoires ». Il y a bien l’épine judéo-chrétienne qui nous accuse d’abandonner un être en souffrance qui peut-être ne saurait agir autrement, mais il s’agit d’un être qui s’est abandonné il y a longtemps, tout seul, et est tellement déterminé à souffrir qu’il mord toute main qui se tend. Mensonges, chantages, manipulations, vols, calomnies, tout est bon pour détruire. De ça, il a besoin : de victimes, d’auditoire, de compassion même si feinte. Pas d’amour, il ne sait qu’en faire. L’auditoire, les victimes… entretiennent le processus d’auto destruction.

Aussi, retrouver et donner la paix, c’est dire « ça suffit. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé ».

Le bonheur, c’est en nous qu’il naît et grandit

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit. Ou qu’on rejette, comptant sur les autres pour le planter en nous, le faire germer, grandir, et foisonner. L’autre va nous aimer, nous choyer, nous apporter une vie si belle que peut-être on nous l’enviera. Ce sera… le bonheur!

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il ne le pourrait pas, il ne sait pas plus comment on aime que comment on est heureux. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !