Est-ce que Yo-Yo travaille bien?

Cette calligraphie hésitante est celle de Lovely Brunette, une bien jolie petite fille d’alors 10 ans qui écrivait à son grand ami le Capitaine William Heyer, ami de la famille. Sur l’envers du feuillet court son espiègle salutation, celle d’une fillette qui se sait bien aimée : je vous embrasse sur le bout du nez. Dédé.

Récemment j’ai découvert, grâce à Kay Frydenborg qui fut son élève de l’autre côté de l’océan, une photo du Capitaine Heyer avec le Yo-Yo que la petite Dédé mentionne, et qu’il a amené aux Etats-Unis par la suite. Toute sa vie elle a gardé un petit tableau qu’il lui avait rapporté de Russie.

William « Bill » Heyer était un Hollandais, champion de haute école, et se produisait dans des cirques. Il n’en fallait pas plus pour que ma grand-mère Edmée trouve qu’il était l’homme le plus intéressant du monde. Je ne sais comment ils se sont connus, mais le fait est qu’il venait régulièrement lui rendre visite à Thiervaux (Heusy), et que lorsqu’il s’est marié avec une gracieuse écuyère russe et rousse du nom de Tamara, elle l’a accompagné, ce qui fit les délices de mon grand-père qui la pourchassait, très empressé, et redécouvrit les joies de la course car la belle courait vite. Edmée trouvait ça cocasse et avait photographié son époux s’offrant un jogging matinal involontaire dans le jardin derrière Tamara, plus jeune, plus rapide et très jeune mariée…

Lorsque la guerre éclata, c’est Edmée qui a caché son cher Capitaine dans une ferme de Heusy dont je ne dirai rien même sous la torture (tout le monde à Heusy le savait de toute façon…) et qui a payé le passage de son grand ami, Tamara et Yo-Yo vers l’Amérique, la terre promise.

Tous les ans il envoyait photos et nouvelles, et tous les deux ou trois ans nous allions, mon frère et moi, avec Lovely Brunette, (jusqu’à usure complète de la pélicule) au cinéma pour voir « Le plus grand chapiteau du monde », car Bill Heyer ouvrait la parade du cirque sur son célèbre cheval Starless Night. Il avait assuré le dressage des chevaux acteurs, et on le voyait 20 secondes (sans doute plus quand même, mais la frustration fausse mes souvenirs), et ensuite on était gavés de Betty Hutton, Charlton Heston, Cornel Wilde et autres acteurs qui ne nous intéressaient pas du tout. On avait vu passer Bill, on tiendrait le coup une autre année!

Et une histoire comme ça… c’était merveilleux, rien de moins!

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Ton thé t’a-t-il ôté ta toux?

edmée de xhavée

Je m’amusais tant quand mon père nous faisait répéter cette phrase de fusil mitrailleur.

Le thé, nous disait-on, était la boisson miracle. Avec une bonne dose de cognac ou whisky il devenait un grog, gâterie de malade dolent que l’on savourait en reniflant au lit et qui, avec une aspirine, nous faisait dormir malgré le nez bouché et les quintes de toux.

Servi autour de la table à thé avec mes vieilles tantes, c’était la boisson bienséante d’après-midi, la table de bridge abandonnée pour ce rituel dont on ne se lassait jamais, parce qu’il signifiait être ensemble. Dans de jolies tasses translucides, son or ondoyait à la lumière. Le sucre s’en gonflait et s’imprégnait de son arôme. On mangeait des madeleinettes ou de petites galettes. La vie était délicieusement suspendue dans cet instant de partage, de bavardages amusés, du bruit des petites cuillers d’argent qui dansaient autour du…

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On en rira… plus tard. Aujourd’hui on râle

AfriqueAlors que j’étais en vacances en Afrique pour y voir mon papounet et sa nouvelle famille (Zaza son épouse, Tètè et Coco), nous sommes allés en Rhodésie – le Zimbabwé d’aujourd’hui. Entreprise aventureuse puisque les routes du Congo (ex belge et pas encore Zaïre) qui s’y rendaient étaient dangereuses. Ainsi que bordées de termitières , jalonnées de trous et … regorgeant de bandits. La Rhodésie couvait alors sa propre révolte, mais l’ambiance y était, en surface, encore sereine.

Papounet avait donc décidé de faire le voyage sans attendre le convoi, qui accompagnait les voyageurs sur la route principale mais n’était pas quotidien, et d’emprunter les petites routes peu fréquentées, et donc peu rentables pour les bandits.

On avait quand même eu du mal à passer la frontière, car du côté « Congo » on avait fouillé la voiture comme si nous étions des traficants notoires, avec des hurlements destinés à nous faire comprendre qu’on était démasqués, et ensuite un des douaniers avait découvert une machette que papounet avait prise, non pas pour attaquer le poste frontière comme dans un fim de Kung Fu mais pour éventuellement élaguer et découper un tronc d’arbre déposé en travers de la route, vieux truc de bandits qui leur donne tout le temps de venir vous dépouiller. Mais notre douanier furieux avait bien compris, lui, que c’était pour tuer les pauvres Congolais (nous avions tout l’air d’une famille de criminels, avec la chaise percée de Coco fixée sur le toit et les couches culottes lançant leurs délicats effluves par cette journée bien chaude…). Tout s’était miraculeusement apaisé à la vue du traditionnel matabish.

Ensuite, du côté rhodésien, ce fut plus paisible mais non sans péripéties, car le douanier était « au café » et on nous avait indiqué où le trouver… C’était bien entendu à plusieurs kilomètres de chemin poudreux sans indications, et le « café » était une case comme les autres, mais de joyeux cris s’en échappaient. Ensuite il avait fallu le reconduire. Et lui donner un matabish, naturellement.

A la nuit tombante, on a crevé un pneu. Nous aussi étions crevés, d’ailleurs…. La route qu’on avait prise, qui allongeait de beaucoup le trajet normal, était une route étroite de terre rouge bordée de savane et hautes termitières. Si fine, la terre, qu’elle s’infiltrait partout dans la voiture et même à l‘intérieur des valises. Nous avions tous une belle couleur de guerriers masaïs, cheveux compris, sauf une fois qu’on enlevait nos lunettes solaires : alors là nous ressemblions à des ratons-laveurs en négatif sépia. Et nous étions malgré tout épuisés suite à la crainte constante d’une attaque, peu probable mais pas tout à fait à exclure.

Et nous voilà, enfin arrivés sur une route enfin macadamisée, en sécurité en Rhodésie mais encore loin de tout, sans une seule lueur civilisée à la ronde, avec un pneu crevé à remplacer dans la nuit. Il fallait vider tout le coffre pour accéder à la roue de secours. Les enfants étaient en mode sirène, affamés, pleurant et perçant la paix nocturne de ouin ouins lancinants. On avait tous faim d’ailleurs. On avait envie d’enlever notre fond de teint masaï… Je ne sais plus pour quelle raison mon papounet avait, en plus, pas mal de difficultés à remplacer la roue.

« Plus tard ce sera une bien bonne à raconter », a-t-il dit, « mais pour le moment ce n’est pas drôle du tout ».

Une voiture avec un jeune couple est passée, un vrai miracle sur cette route déserte, et Zaza, l’épouse de mon père et les deux sirènes on pu ainsi bénéficier d’un lift vers l’hôtel que nous savions se trouver encore loin de là. (Signe de l’entr’aide qui existait alors, ce couple inconnu est revenu nous dire à quel hôtel ils avaient déposé la famille sauvée…). Je suis restée avec papounet, ma seule fonction étant de lui tenir compagnie, un peu inquiète en imaginant la savane autour de nous grouillant de lions que l’odeur de ma laque l’Oréal affamait. Oui, c’était l’époque des cheveux crêpés et immobilisés sous un casque laqué impénétrable par les éléments. Que la poussière avait toutefois pénétrée, il serait temps que je porte plainte…

J’ai repensé bien souvent à cette phrase que je n’ai pas appréciée tout de suite. Bien des mauvais moments – même pires que celui-là – finissent un jour par avoir leur côté comique quand on les raconte.

Despacito… d’autres vies

Mon Papounet avait dans la mémoire des images et saveurs d’un très lointain ailleurs pour moi. Ajoutés à une lointaine époque, c’était extraordinaire. Les révolvers qu’il fallait laisser à l’entrée du cinéma en Uruguay, les éperons qu’il fallait enlever avant de s’écrouler sur le lit des auberges d’Argentine pour son propre grand-père… Les asados, les promenades au milieu des moutons de Punta del Este. Les sorties en voiture avec son parrain et famille ainsi que l’émerveillement devant les multiples talents de mécanicien du chauffeur – et il en fallait à l’époque. Les passages à gué. Les revolucions au milieu desquelles ses tantes avaient grandi (la tante Marguerite, je crois, avait entendu, de derrière la grille du patio familial, qu’on égorgeait un homme devant chez eux…).

Il avait gardé une petite calebasse à maté avec sa cuiller d’argent mais elle était là chez lui, sur le haut d’un meuble, inconnue de nous tous, et nous l’avons laissée partir dans un lot, parce que de cette jolie calebasse, il ne nous a jamais parlé. Il avait aussi gardé mon merveilleux mérinos en bronze de Jules Moigniez, offert à ses parents lors de leur départ d’Uruguay. Je dis « mon » parce que je l’ai repris à son décès.

À la maison, nous avions adopté ses souvenirs, parce que Lovely Brunette ne voulait surtout pas ressembler aux ternes bourgeoises de son milieu, et se délectait à l’idée que son mari, lui, avait été plus loin qu’Ostende ou la cascade de Coo, et avait grandi en espagnol, été nourri au dulce de leche, bercé par des complaintes aux accents gais et tragiques. Aussi nous avions tellement écouté ces robustes 78 tours de cire que l’aiguille les avait pratiquement labourés et découpés en bandelettes. Et c’est en couinant des ay-ay-ay plaintifs que j’ai roulé mes premières pâtes à tartes dans la cuisine, avec Lovely Brunette qui me guidait de la voix et m’égarait en riant.

Orphelin depuis peu quand il s’est marié, il avait cette nostalgie profonde d’espace, amitiés, et aussi dangers de son pays – il avait la double nationalité, belge et uruguayenne – au point que jeune marié et jeune papa il a cherché à nous y installer, avant de se tourner vers l’Afrique. Il est donc parti avec ses espoirs et son capital, pour prospecter. Son parrain habitait toujours Montevideo, ainsi que le très beau Carlito (je le trouve terriblement beau sur les photos, Carlito…), et il a cherché à reprendre une tannerie (le métier de son grand-père maternel) mais le propriétaire en a été assassiné et ça faisait vraiment mauvais genre. Il a aussi voulu acheter des vergers, mais je ne sais ce qui s’est passé. Bref, il est quand même rentré bredouille, forcé d’abandonner son rêve de retour aux sources. Lovely Brunette, qui s’était déjà imaginée dans cette vie extraordinaire, a sans doute été encore plus amère que lui, et nous avons continué d’écouter les 78 tours brésiliens, argentins et uruguayens.

Mais Papounet était revenu avec de merveilleux cadeaux qui ont donné du relief à nos souvenirs d’un futur qui n’allait jamais arriver mais nous avait frôlés. Une bague en aigue-marine achetée au Brésil pour Lovely Brunette, mienne depuis très longtemps déjà. Un poncho magnifique, tissé en douce laine de vigogne grise, bordeaux, blanche et jaune, également pour Lovely Brunette qui a fini par me l’offrir à l’époque hippie baba-cool (et franchement, comme je n’en ai aucun souvenir-photo, j’aimerais beaucoup retrouver Jonathan, ancien photographe des Beatles – oui – qui a fait une quantité de photos de moi un jour à Aix-en-Provence avec ce poncho. Johathan, where the heck are you ?). Une poupée, Alice, très belle mais avec des bâtons non pas dans les roues mais qui lui sortaient des omoplates pour qu’on puisse lui activer les gambettes et les bras, ce qui la faisait marcher comme une grande en défilé (pas avec le catwalk quand même…), mais je n’aimais pas les bâtons et on les a coupés. Et puis ces deux petits cadres sans aucune valeur, qui sont précieusement dans ma chambre aujourd’hui : rien que les regarder et je respire l’odeur de la vie que j’aurais pu avoir : la sueur du cheval, les barbecues de vraie viande, le vent de la plaine…

Despacito, je collectionne des délices qui ne furent jamais les miens sinon par la transmission de la joie qu’ils projettaient…

 

https://www.youtube.com/watch?v=YkUsvJT0Wy8

La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!

C’est notre fête, festoyons!

J’ai retrouvé ce texte écrit en 2009 (je crois) pour le site Ars Belgica… et je pense que comme cadeau d’anniversaire, ce n’est pas une mauvaise idée de le remettre en lumière!

« De gros pavés de rue posés en arc de cercle, luisants comme des galets de rivière, et frémissant sous les myriades de gouttes de pluie… c’est la Belgique.
Le parfum de la menthe que l’on frôle du pied dans l’herbe longeant une rivière poissonneuse où flottent de paisibles nénuphars… c’est la Belgique.
Des villes flamandes qui s’élèvent vers Dieu et ses anges en clochers et beffrois où se posent les oiseaux… c’est la Belgique.
Les voix du bonheur qui rient et plaisantent dans toutes les langues à l’abri des coupe-vents sur une plage blanche où vient mourir le scintillant galop des vagues… c’est la Belgique.
Les chevaux aux larges flancs pelucheux tourmentés par les taons, aux yeux plus doux que le baiser d’un elfe, cherchant l’ombre sous les haies d’aubépines… c’est la Belgique.
Des villages dont les murs racontent les pierres, les sentiers, les morts illustres et anonymes… c’est la Belgique.
Des vallons d’émeraude parcourus par des eaux primesautières ou sages, couronnés de bosquets, châteaux, orées de forêts mythiques… c’est la Belgique.
L’averse gonflant les stries d’un champ fraîchement labouré, vibrant ruban liquide qui attise l’ardeur antique de la terre… c’est la Belgique.
Des cimetières où dort à jamais tout ce brave monde qui, orné de mots, de pinceaux ou de fusils, a chéri son pays et son nom : Belgique ou België.
Trois langues, trois souffrances, trois fiertés pour notre trinité à tous : la Belgique. Belle et magique, c’est ma Belgique ».

Emmanuel van der Linden d_Hoogvorst - Départ des volontaires liégeois menés par Charles Rogier et leur arrivée à Bruxelles - La garde bourgeoise

Emmanuel van der Linden d’Hoogvorst – Départ des volontaires liégeois menés par Charles Rogier et leur arrivée à Bruxelles – La garde bourgeoise

Vive la Belgique tricolore, trilingue et triplement belle !

Que vive notre beau pays et son esprit galopin, ardent, rouspéteur, loyal, discutailleur, inventif et, disons-le, très indépendant!

Des nouvelles, des nouvelles!

Eh bien à la rentrée, je mettrai sur les rails mon prochain recueil de nouvelles, intitulé « La Rinascente* – *La renaissante ». Huit nouvelles, huit histoires et plus de femmes qui aiment bien ou mal, (très, dans les deux cas…). Les bons et les mauvais mariages, les amours comme il se doit ou comme il vous plaira, les pardons et les punisseurs ou punisseuses, les geôliers et geôlières, les amorales chaleureuses, les impeccables qui n’aiment guère et font la guerre… Le grand tour, quoi…

On le sait maintenant, j’aime ce grand tour.

Si elle est acceptée, ceci sera la couverture…

Front cover Rina

Le comité de lecture de Chloé des lys m’a pratiquement fait crouler d’immodestie en donnant son avis (mais j’ai apprécié car bon… c’est quand même toujours une sorte d’examen de passage, le test du comité de lecture) :

« Je ne puis qu’adhérer à l’avis du premier lecteur et féliciter Edmée pour l’élégance de son style et la justesse avec laquelle elle nous dépeint le côté cruellement conventionnel d’une bourgeoisie qui garde jalousement enfouis ses secrets de famille et aussi ces êtres qui existent, si j’ose dire, entre vérité et silences. Un tout bon Edmée De Xhavée avec une touche quelque peu British fort plaisante. »

« Convenances. Vies en demi-mesures. Confidences et vérités-réalités qui sortent de l’ombre où elles restaient cachées sous un matelas de silence. Secrets de famille ou espoirs perdus. Tout cela peut revivre ».

« Elégance et simplicité. Entre enfance et âge mûr, des chemins de vie entre lumière et secrets. Une douceur tout anglaise par moments ».

Bon… je vous sers ici un petit extrait de la nouvelle qui ouvre le recueil et, en tant que cheftaine de fil, se nomme La Rinascente. L’histoire d’une renaissance… La rinascente est le nom d’une chaîne de magasins haut de gamme en Italie, l’équivalent de Saks et des Galeries Lafayette peut-être, en plus petit, tout au moins en ce qui concerne le magasin qui se trouve à Turin…

 

« C’est l’heure de l’apéritif, et il reste une table à la terrasse du Caffè San Carlo. Le soleil est intense, l’air figé par la chaleur qui s’installe.

Elle pose son sac de papier de La Rinascente au pied de son fauteuil de rotin, l’entrouvrant comme une enfant pour, en dégageant le papier de soie, regarder furtivement le motif à masques africains de sa robe. Une bouffée de joie gonfle son cœur alors que le cameriere arrive, les cheveux si noirs et lisses qu’elle y laisse errer le regard sans le réaliser, puis lui sourit un peu embarrassée, comme soudainement tirée d’une rêverie. Elle commande un Campari et réalise avoir employé un timbre vocal ferme, où transparaît la bonne humeur. De temps à autre, heureuse, elle perçoit les signes d’un changement en elle.

À une autre table trois amies, peut-être des collègues de travail, parlent avec une excitation qui perche leurs voix un peu haut, avec des modulations savantes, et des mouvements de mains comme des envols d’oiseaux. Plus loin, quatre hommes. Ils discutent plus calmement, comme en secret, avec le souci de ne pas être entendus ou d’attirer l’attention. Et parfois une des voix féminines les distrait le temps d’un coup d’œil accompagné d’un sourire amusé.

Elle aime observer le quotidien qui l’entoure. Les tsiganes qui agrippent les passants par la manche, un bébé entortillé dans des châles frangés sur le bras. Les écolières qui rient fort, le sac au dos et les cheveux si sains qu’on a envie d’y toucher. Les femmes seules, altesses en promenade, sourdes aux coups de klaxon alors qu’elles traversent où bon leur semble au gré de leur humeur et direction, la tête haute et le rouge à lèvres frais.

Elle pense à cet emploi que le Signor Fenoglio est presque certain de lui faire obtenir. Elle a envie, et besoin, d’avoir à nouveau des horaires, des collègues. Que l’on compte sur elle pour accomplir – et bien – le travail donné. De se créer des habitudes géographiques autour d’un lieu de travail, qu’on lui suggère tel ou tel endroit, telle ou telle promenade. Une petite trattoria en colline. Ou Lungo Po.  D’inviter ses enfants et de leur laisser l’appartement, et les clés, et les commandes, parce qu’elle, elle va au bureau et qu’on se retrouve à 17 heures pour un bicerin via della Consolata même si c’est une drôle d’heure pour un bicerin… »

Voici… c’était un avant-goût, un hors d’oeuvre… le gros oeuvre en fin d’année sans doute!