Scenario pour film de série B : le plat volé

Hier et les jours d’avant, j’ai cousu. Cousu main car je n’ai pas de machine. Donc je couds à petits points, et ça me prend des heures. Et ça me dentelle le bout des doigts, d’autant que je ne trouve pas mon dé. Pour avoir l’impression de « faire quelque chose »… je regarde d’un demi-œil toutes les 10 secondes un de ces charmants téléfilms qu’on donne l’après-midi. Il y a toujours le couple parfait mais en difficulté quand le film commence (ils vont se réconcilier après avoir compris qu’ils n’aimeront jamais personne d’autre, et le mari en général est estropié, car une maîtresse bi-polaire lui a tiré dessus, ou a voulu noyer sa femme, égorger sa charmante petite fille…), bref, le scenario est toujours le même et en général la meilleure amie de la femme couche aussi avec son mari.

C’est pour ça que ce n’est pas difficile à comprendre en cousant aux petits points.

Et sur la même journée et la même chaîne deux films se suivant montraient la « folle de service » hurlant de rage dans le secret de sa voiture en tabassant son volant de façon vraiment exagérée pour une dame sexy et roucoulante la minute d’avant… Mais bon…

On se dira que c’est poussé, hein.

Et pourtant j’en ai connu une. Bien qu’elle n’était pas sexy, non. Pas du tout. Mais c’était quand même aux USA. Et ça n’a pas bien fini pour elle, je dirais même que toute l’histoire est plutôt triste mais que je ne suis pas près de l’oublier !

Mon mari et moi habitions un appartement que j’adorais, dans une large rue arborée, entouré de pelouses plantées de superbes magnolias, avec une entrée art déco du plus beau genre – porte métallique à belles découpes et le numéro de rue en couleurs sur le verre -, un hall de marbre et de superbes boîtes aux lettres de cuivre très vintage, de beaux parquets, des appuis de fenêtre en bois gigantesques, des cache-radiateurs à trou-trous, et des couloirs et escaliers très larges recouverts de beau tapis rouge. De grandes caves dans lesquelles on avait quatre machines à laver et quatre séchoirs, et Jack, un chat lécheur et amoureux de tout le monde. Quatre appartements par étage, quatre étages. Pour que ça continue de vous éblouir je passerai sous presque silence le concierge, un Serbe ignoble, avec qui je me suis disputée dès le jour de mon arrivée et qui a fini par devoir quitter l’immeuble menottes aux poignets, suivi par une épouse américaine en larmes et enceinte jusqu’aux sourcils, couverte de bleus et peut-être une dent branlante dans sa bouche tuméfiée.

Un jour, nouvelle voisine en face. Je ne la vois – ou ne la remarque pas – pendant tout un temps mais un soir elle frappe chez moi, haletante et les yeux fixes, me disant qu’un homme l’avait suivie en voiture jusqu’au parking de l’immeuble, et qu’elle avait prévenu la police. Je l’ai donc remerciée.

Puis je la vois de plus en plus souvent sur le palier, et suite à cet incident nous sommes en mode bonjour-bonne soirée, ça va ? Elle me dit que ça sent toujours tellement bon chez moi, qu’elle aime la cuisine du vieux monde, mais qu’elle ne cuisine pas car elle vit seule.

Ce qui fait qu’un jour je fais une grosse bêtise : je la convie avec un trio auquel je devais une invitation, me disant que ça lui fera de la distraction. Je frôle la crise cardiaque quand, à la bénédiction du repas (le trio était du genre Jésus is my Savior Every Minute of my Life, Let’s Pray and Pray even More et ils ont pratiquement imposé cette bénédiction ) elle a cavalièrement demandé à Dieu de trouver un bon travail pour un des trois qui en cherchait un, avec un salaire minimum de $ 30 000 par an, et qu’il rencontre une jolie et gentille compagne. Mais bon…

Par la suite, elle s’est mise à frapper de plus en plus souvent chez moi avec… deux verres de vin remplis dans les mains, ce qui m’obligeait à la faire entrer, s’installer et boire le vin avec elle, lui jurant que ça ne me dérangeait pas du tout. Et elle me parlait de sa vie, tandis que mes cheveux se dressaient sur la tête comme une haie de bambou : une force invisible lui avait suggéré qu’elle devait chercher du travail à New York car c’était là que se trouvait son futur mari, elle le savait. Et, faut-il s’en étonner?, à la première place où elle s’était présentée, elle l’avait vu, lui. Son futur mari. Elle l’avait senti en le voyant et il avait bien dû le sentir aussi puisqu’il l’avait engagée. CQFD.

Les visites imposées se succédaient, soit les verres de vin, ou des crabcakes fraichement cuits, des courgettes panées, des plantains frits etc. En me précisant que la coutume voulait que si on recevait un plat avec de la nourriture, on devait le rendre … avec de la nourriture. Ainsi on n’en finissait pas, sauf si je me décidais à lui offrir un cake au cyanure. Quand mon père est venu pour quelques jours elle a frappé avec une bouteille, les verres et le tire-bouchon, j’ai dû lui dire que nous avons de la visite (ce qu’elle savait) et qu’on voulait rester en famille. Bref, c’est devenu un pot de colle. Et sourd comme ceux qui ne veulent entendre.

Le plat volé

Le plat volé

Mon mari et moi n’osions plus allumer dans l’entrée car elle guettait notre retour et You houh ! On rentrait comme des voleurs à pas de loup, n’allumions plus, mettions le volume de TV au minimum, et j’ai enfin poussé la monstruosité jusqu’à… ne pas lui rendre son dernier plat. Bref… je l’ai volé. C’était ça ou le cake au cyanure.

Finalement elle ne me disait plus bonjour ni bonsoir et me fixait avec de méchants yeux furieux et étrangement fixes. Mais d’autres nouveaux voisins ont emménagé juste à côté d’elle, un jeune couple avec un bébé. Elle s’est empressée de les welcomer en grande pompe et s’offrit à garder le bébé etc.. Et puis ils ont compris, et ne lui ont plus ouvert, comme nous. Un jour je l’ai surprise qui martelait leur porte en hurlant comme une damnée « je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Je ne partirai pas si vous ne me parlez pas !!! ». Ils n’ont pas ouvert malgré le temps assez long qu’elle a consacré à ce délire. Elle a alors eu des ennuis avec sa voisine du dessous car pour expurger sa colère elle faisait du vélo d’appartement comme une folle furieuse au milieu de la nuit, faisant danser le lustre et le plancher comme un mammouth au galop…

Son futur mari l’a licenciée, elle a cessé de payer son loyer, pédalant à toute allure jour et nuit. Et un jour on l’a expulsée, tous ses meubles déposés sur le trottoir.

Tout ce qui me reste d’elle est cette méfiance qui me restera toujours envers les gens trop familiers, et le plat volé…

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Saveurs perdues

Des USA me remontent enfin des nostalgies, après une sorte d’irritation tenace anti Trump-Bush-Puritanisme etc…

Les bonnes choses secouent gentiment ma mémoire, me disent « souviens-toi » … Les plants de navets que j’achètais presque chaque semaine pour faire ma pasta alle cime di rape e tonno rosso. J’en adorais la saveur un peu amère et sauvage. Ça goûtait l’Italie, et me rappellait le marché de la via Cernaia à Turin, dont je revenais avec une provende des parfums de la terre…

Fiddleheads

Fiddleheads

Et les fiddleheads  que l’on n’avait que pendant quelques semaines, mets exquis et éphémère et donc d’autant plus apprécié, un peu comme notre ail des ours, et encore fallait-il être attentive et prête à un rude combat avec une autre cliente plus matinale. Ce sont de jeunes pousses de fougères. Et encore une fois, un goût de forêt, d’une renaissance après l’hiver, renaissance qui multiplie les arômes par son explosion de vie.

Les goyaves, les papayes, les bananes plantain bien mûres que je cuisais lentement dans l’huile avec sel, poivre et piments d’oiseaux, jusqu’à obtenir ces morceaux qui fondaient en bouche, la tapissant de l’étrange mariage des épices caramba avec le caramel apaisant. On en vend ici, mais elles sont fades et loin de procurer ce délire des papilles gustatives…

Les cubes de bouillon pour la clientèle hispanique, avec du coriandre ou du chipotle, qui ajoutaient aussi un peu de caramba dans le quotidien.

Hominy

Hominy

Le hominy, une préparation de maïs que j’ai découverte lors d’un repas cherokee, et qui était la seule chose en boite que j’achètais là. De nouveau ce goût amer que j’aime, un goût venu de la cuisine authentique de ce continent, et qui me ramenait en Oklahoma avec tous ces indiens tranquilles et sages qui me laissaient entrevoir un peu de leur vie.

Et les burritos, le chicken quesadilla, les tamales, le homard de Mystic – dégusté il y a … 20 ans et puis voilà, seule ma mémoire tenace me permet d’en retrouver le parfum et la texture de la chair dans mon souvenir. Et les airelles sèches, j’avais peur de ne pas en trouver ici, mais si, je suis sauvée, car ciel… si je dois faire mon dessert qui laisse le monde pantois et comblé sans mes airelles, j’en suis quitte pour doubler la dose de bourbon … !

Et … qui n’a pas eu l’expérience sensuelle d’une purée de pommes de terres du Yukon ne connaît pas le somptueux secret de ce ce continent …

Et puis… mon voisin Ed ne coupe plus solenellement la dinde de Thanksgiving pour le repas où j’étais conviée, cette dinde juteuse et rondelette que préparait son épouse Kay, avec tous ses plats d’accompagnement écossais-italiens, parce que que Kay avait grandi dans Little Italy avec des incursions dans les souvenirs d’une mère-grand écossaise… Kay n’est plus, elle si gaie, emportée très rapidement par le crabe qu’elle était pourtant certaine de plier à sa volonté en deux coups de poing – on ne grandit pas à Little Italy sans savoir cogner. Elle n’a pas suffit, sa volonté.

Mais j’ai encore la nappe qu’elle a brodée pour moi, au point de croix, et le souvenir de sa purée écossaise et de ses grandes dents faites pour le sourire…

 

Folle et méchante

Oui, c’est sans doute l’impression que j’ai laissée à mes « clients » américains, ceux qui eurent la malchance de franchir le seuil du copy printing shop que je gérais dans le New Jersey. Mais moi… je suis du Vieux monde et eux ils sont du Nouveau n’est-ce pas, un nouveau monde où trop souvent l’argent est roi, empereur, tyran, dictateur, effaceur de toute noblesse. Celui que l’on paie pour un service, est souvent assimilé à celui qui est moins que celui qui paie puisqu’il a « besoin de cet argent », et on oublie qu’on a besoin, en revanche, de ce qu’il sait faire, que c’est un échange équilibré d’offre et de demande, qui devrait instaurer une relation de respect mutuel. Il n’en est rien, très souvent. Surtout dans la « classe moyenne » où il est tellement agréable de se sentir supérieur pour quelques billets bien sales et chiffonnés.

Dans l’ensemble, j’ai détesté mes clients. Vraiment.

Des exemples ?

Le type qui me fait faire des cartes de visite où il spécifie « free estements ». Estements n’existe pas, il voulait dire estimates. Je corrige, et il m’engueule : je suis une étrangère qui ne sait même pas parler l’anglais, j’ai pris sur moi de corriger quelque chose qui était juste en me croyant mieux que lui parce que je suis « française » (ben non…) etc etc…

J'ai quand même vraiment l'air gentille là, non?

J’ai quand même vraiment l’air gentille là, non?

La jeune noire (et ne croyez pas que le racisme ne soit que dans un sens, j’ai eu droit à tout dans ce rayon…) qui vient pour me faire dactylographier son cv en urgence. Oui, ils paient pour ça. Bon. Normalement on n’accepte qu’une ancienne version dactylographiée, et on ajoute ce qu’il faut, car leur orthographe et écriture attendent encore un décodeur. Mais mademoiselle avait gribouillé tout le cv sur un vieux papier et en avait besoin le jour même à trois heures. Je lui dis de venir un peu à l’avance car j’aurai certainement des mots mal lus ou mal compris. Elle me verse des arrhes, et je me lance dans la description idyllique de ses talents : Infirmière psychologique, elle a une patience remarquable. Précise, douce, disponible, enfin elle a tout pour elle. Lorsqu’elle revient, je lui dis « ah je suis contente que vous soyez à l’avance car j’ai deux ou trois points à vérifier avec vous (on ne parlera pas de l’orthographe… apocalyptique). Et la douce jeune fille me dit, les yeux haineux « je le savais que je ne devais pas venir chez une blanche, vous êtes une idiote et n’y connaissez rien ». J’ai été tellement prise de court que j’ai pris son cv, l’ai déchiré, lui ai rendu son acompte, et ai dit « bonne chance pour votre entretien ». (Mon mari se cachait soigneusement derrière la grosse machine offset… ). Elle m’a jeté à la figure tout ce qui se trouvait sur le comptoir, folle de rage, et est sortie en hurlant qu’elle allait me botter le train. Ravie je lui ai dit «ha ha ha… infirmière très douce et patiente… »

Le monsieur qui vient pour des cartes de visites, de celles qu’on sous-traitait. Il y avait donc un album où choisir le papier, la police, la taille, les couleurs etc. Comme il n’y en a jamais eu un seul qui soit assez intelligent pour remplir le formulaire, et que comme des enfants ils demandaient que je les aide, il m’a tenue au moins un quart d’heure, se créant une chose monstrueuse, avec des polices et tailles différentes, des italiques et des caractères gras ici et là, et deux couleurs. J’avais beau lui dire que ça serait moche, monsieur pensait être un artiste créatif, et insistait. Bien entendu, quand il est venu les chercher… il m’a regardée d’un air désolé et m’a dit « Oh… je ne les aime pas. Que pouvez-vous faire pour rendre votre client heureux ? »  Tiens donc, ça n’a pas tardé : « Rien ».

La fille, noire elle aussi mais rien de raciste, ceci dit la parfaite emmerdeuse qui paie et donc a droit au tapis rouge et l’orchestre discret dans un coin de la pièce. Elle voulait UNE copie de son CV exceptionnel sur beau papier. Qu’avez-vous ? Beige, bleu clair, blanc, gris. Je peux voir ? Me voici sortant toutes les boites. Elle hésite longuement, il est vrai que toute sa vie professionnelle en dépendait ainsi que celle des nations sans doute, ou de la planète. Elle finit par opter pour une couleur. Je lui fais donc la copie, et elle déclare que c’est un peu pâle, puis-je augmenter la tonalité ? Or c’était parfait. Je fais donc semblant de changer le setting, et recommence, et elle me déclare que maintenant c’est parfait. J’ai passé dix minutes pour gagner 5 cents… Comme elle voit que je suis pressée d’en finir, elle me dit « mais… vous ne voulez pas que votre client soit content et revienne ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, « non ».

Le type qui arrive de nulle part dix minutes avant la fermeture et a besoin avec la plus grande urgence de cartes de visites pour ce soir. Je lui dis que nous fermons, que ce n’est pas possible (en fait, comme il n’était pas question de sous-traiter dans l’urgence, il aurait fallu se mettre d’accord sur le type-setting, les imprimer, attendre que l’encore soit sèche avant de couper sinon ça offsette, et il y en avait au moins pour trois heures ou plus. Pour 50 dollars. Il insiste « et si je vous donne 50 dollars en plus ? » « Non, désolée, ce n’est pas faisable… » « Oh, il y a bien des gens qui seraient d’accord de travailler plus tard pour un extra de 50 dollars »… Eh bien pas moi, et ne pas revoir ces imprévoyants qui mettent la charge de leur stress sur les autres, ça valait 50 dollars !

Ils sont souvent payés à la semaine, ce qui les rend en effet imprévoyants puisqu’ils n’ont que des fins de semaine difficiles, n’ayant pas à planifier pour un mois. Les super marchés sont ouverts 24h/24, et donc là non plus, pas besoin de prévoir. Et tout est en faveur du client, qui ainsi est devenu capricieux et insupportable, irresponsable, comme Clément, un Nigérien avec qui pourtant j’ai fini par devenir amie mais qui avait eu le toupet de me dire que c’était ma faute s’il n’avait pas eu des affichettes pour sa cérémonie à l’église (il était pasteur) parce que j’avais refusé de les faire, là aussi il était venu en dernière minute. Je l’ai enguirlandé, lui expliquant que c’était sa faute, uniquement la sienne, et comme il s’est excusé une fois qu’il a compris, je lui ai dit « mais Clément, ne t’excuse pas, change ». Ravi il m’a dit plus tard qu’il avait reservi ça à ses ouailles à l’église : ne vous excusez, pas changez. C’est peut-être maintenant en lettre d’or à l’entrée de son église, qui sait ?

Josef, un Russe abominable, méchant avec sa femme, fraichement arrivés de Russie. Sa femme était charmante, et lui immonde. Dès qu’elle a eu sa nationalité américaine, elle l’a largué (bien fait !) et lui a échoué à la dictée. Trop difficile pour lui : I have a little brown dog. Je me demande comment il a trouvé moyen de l’écrire pour échouer. Mais j’avais pris la bonne habitude de lui répondre, ce qu’il détestait et lui faisait froncer ses abondants sourcils roux sur des petits yeux furieux. Don’t be grumpy with me, Josef. Et il n’avait pas le choix sinon je refusais de le servir. Et on le virait partout…

Dzon’, un Grec tout aussi immonde qui pensait s’appeler John mais se présentait fièrement comme Dzon’. Toujours en maladie, en dispute avec ses voisins, polémique, désoeuvré, mal ici et mal là et en tout cas toujours trop mal pour travailler. Un jour dans le magasin, il a pris à partie des clients en vociférant contre les noirs et tous ces gens bizarres qui arrivent ici, et qui changent la race, car lui, il espérait bien que dans 40 ans… les gens seraient encore tous comme lui, et pas de toutes les couleurs. L’autre cliente et moi avons eu du mal à ne pas passer par… toutes les couleurs et tous les fous-rires : il était affreusement laid…

Les flics locaux qui me demandaient si j’offrais une réduction aux policiers (jamais… pourquoi ?), qui venaient photocopier de faux diplômes, pas gênés pour un sou, avec des collages où ils ajoutaient leur nom. Et puis ils venaient pour collecter pour leurs collègues « morts en action » alors que s’ils étaient morts en action, ça devait être d’indigestion au Willie’s Diner où ils avaient leur QG, toujours à se goinfrer de cafés et des doughnuts. Rien ne les décollait de là. On pouvait d’ailleurs faire une « donation » vivement conseillée à la police et on recevait un sticker qu’on mettait fièrement sur sa voiture, je soutiens la police de ….  et en échange, eh bien on nous fichait la paix lors des infractions légères… Je ne voulais pas de ce laisser-passer… et ainsi ils ne venaient pas chez moi, youpidou !

Par contre, comme je l’ai dit, certains clients, les gentils, les bien élevés, les stricts et honnêtes, ils m’aimaient beaucoup. Je vois encore cette dame qui était en pleine déprime à la mort de son mari et que j’avais prise dans mes bras… elle revenait chez moi parce que j’étais si gentille… (Vous voyez bien !). L’autre petite dame âgée noire adorable, sortie d’un cartoon de Walt Disney, maigrelette et en tailleur pimpant avec un drôle de chapeau rouge sur lequel dansait une grosse fleur dressée. Elle avait un problème pour marcher : elle cavalait (ne savait pas marcher normalement) mais ne pouvait redémarrer si elle devait s’arrêter pour ouvrir une porte ou franchir un obstacle (une bordure une marche etc…). Je la voyais et sortais toujours pour l’aider et pourtant, c’était une très « petite cliente » qui ne venait que pour des billets de tombola de sa paroisse. Magdalena, une autre noire, toujours bien mise et polie, mais enlisée dans des dettes, à qui je faisais payer moitié prix pour les fax qu’elle était obligée d’envoyer chez son usurier qui lui prêtait de petites sommes à 174% d’intérêt. Oui ! Sonia, une Russe fraichement arrivée qui m’embrassait et m’a apporté un gâteau pour les fêtes…

Ou mes clients-dépanneurs d’ordinateur, Al et Kasai « du magasin d’en face »… Leur rendre visite et vider mon sac nous faisait bien rire et me remettait d’aplomb.

Al

Kasai

Kasai

Bien entendu, ces clients-là… c’étaient des pépites, et sans eux j’aurais sans doute commis un meurtre. Ou deux. Je serais devenue une serial killer.

Wopila – Thanksgiving

La douceur de Thanksgiving ! En général, les arbres ont encore quelques feuilles de couleur cuivre, rubis et vieux cuir racornies sur les branches, le sol est jonché d’un somptueux tapis qui se meut en crissant et exhale la force de la terre qui va, enfin, se reposer. Souvent il ne fait pas encore vraiment froid. Ce n’est plus l’automne aux teintes de cour, ce n’est pas encore l’hiver en gris, blanc et noir. Le jardin entre en sommeil. Le ciel a souvent ce bleu irréel de Rubens, avec le soir, ce court instant d’incendie.

Tradition typiquement américaine, Thanksgiving nous vient des Amérindiens, particulièrement ceux du nord. Ils avaient une récolte automnale tardive pendant l’été indien, ce glorieux retour d’un soleil lumineux au souffle chaud avant la descente du froid. C’était l’occasion d’aller chercher les fruits, baies et légumes retardataires. Et on remerciait la terre de ce qu’elle avait généreusement produit. Thanksgiving est dont une fête bien américaine. Wopila en lakota, hozhoni en navajo, selu i-tse-i en cherokee. Les Indiens, eux, pratiquent thanksgiving – l’action de grâce –  toute l’année, à chaque fois qu’il faut remercier la vie : la naissance d’un bébé, l’arrivée dans une nouvelle maison, une guérison, le retour de la guerre.

 

Thanksgiving, le jour où compter les bienfaits de sa vie. Et ils ne manquent jamais, même dans les vies bousculées.

Dans les maisons, c’est le branle-bas de combat. Les mère, sœurs et filles s’activent à la cuisine. Les hommes se font petits, disparaissent, vont promener le chien ou regardent la télévision pendant que la journée d’actions de grâce se prépare dans un chœur de chamailleries, de vaisselle entrechoquée, de froissement de nappes que l’on déploie, de chaises qui pleurent contre le parquet fraîchement ciré. Divers arômes traînent ça et là, et accueillent les invités aux joues froides qui secouent leurs pieds sur le paillasson, les narines délicieusement flattées des parfums culinaires du jour.

Et puis enfin la longue célébration autour de la table sur laquelle une mouche ne saurait plus se poser. On rend gloire à la richesse de la vie quotidienne, aujourd’hui fastueusement représentée par une dinde qui souvent a la taille d’un dinosaure adolescent, farcie au pain de maïs et viande, la purée de pommes de terres, la purée de courges, les patates douces, les haricots verts couronnée d’anneaux d’oignons frits, la compote d’airelle. Le vin ne manque pas – saut si on a la grande malchance d’être chez des puritains purs et durs, et il y en a. Je n’ose songer à toute cette bonne chère gâchée par du coca cola… On a ensuite la tarte aux noix de pacane, ou la tarte de citrouille, d’airelles, ou encore de patates douces.

Les heures ont passé, les pommettes sont rouges, les voix lasses, la table en désordre. Le café refroidit dans les belles tasses de grand-maman, on propose le bourbon ou l’amaretto. Une affection heureuse circule des uns aux autres comme un invisible ruban. Une torpeur sereine infiltre en chacun la conscience des choses essentielles.

C’est le jour où on comprend que les choses simples sont irremplaçables : la famille, l’unité du clan, avoir un toit et de quoi manger, du feu dans la cheminée, des souvenirs à raconter et des rêves à réaliser. Quels que soient les soucis, ce jour-là on les remise, ils attendront que ce grand rite soit passé.

Wopila …

 

 

Automne, automne quand tu nous tiens …

On était en octobre 2009, un automne du New Jersey. Les demi-saisons y sont superbes, contrastant avec l’été moite et les hivers dont le simple nom me faisait trembler…

***

Qu’on se le dise : je n’aime pas l’automne. Ou c’est l’automne qui peut-être ne m’aime pas.

C’est si c’est beau pourtant, un automne.

Charlotte la marmotte ne sort presque plus. Les voisins ont décoré leurs seuils de grosses citrouilles – qui seront rapidement évidées par les écureuils, offrant le spectacle plutôt écoeurant d’une coulée de graines sortant d’un trou irrégulier et de plus en plus grand. De petits colons ou épouvantails de jute et tissus colorés, appuyés à des plants de maïs secs – qui seront le paradis des souris, eux ! – décorent les porches des entrées, ainsi que de menus chrysanthèmes qui n’ont pas, hélas, la délicate forme orientale de ceux de chez nous. On les appelle Hardy mums, mum étant le résultat de la fâcheuse habitude des Américains de mutiler tous les noms : ici on dit chrisanthemums, donc… mums. C’est comme ce pauvre Tout-An-Kamon qui est devenu King Tut. On dirait le nom d’un rapper…

Une très jolie carte dessinée par Florence Carcelle

Une très jolie carte dessinée par Florence Carcelle

Mais pour en revenir à l’automne, oui … une saison qui se déploie sur air d’opéra, aux couleurs flamboyantes, aux arômes profonds. Ces jours-ci, en son ouverture, la sève ralentit son cours, effritant le sommet des arbres et saupoudrant de leur mort spectaculaire le sol encore si verdoyant. Les eaux se refroidissent, la fraîcheur rougit les pommes. C’est le moment des gratins, des potées, du vin chaud, des tartes aux pommes, noix de pacanes, potiron,  … et pourtant, non, je n’aime pas l’automne. C’est une sensation incertaine, comme si on aimait follement quelqu’un avec qui on ne s’entend pas. J’attends déjà le printemps et le réveil, même si rien ne dort vraiment encore… Ingrate …

Little Saigon, Montclair, NJ

Little Saigon était un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau à Montclair, New Jersey. Comme alternative il y avait Popeye’s (des morceaux de poulet panés et frits servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du Carrefour sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je voulais manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirigeais.

Je commandais toujours la même chose : des Summer rolls quand il faisait chaud et des Springs rolls quand il faisait froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux étaient sans beauté : deux grands pièces rectangulaires avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaillait là où les chaises s’étaient appuyées, un vieux comptoir de bar de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détachait et dansait avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L’habituel calendrier dont les pages se recroquevillaient au fil des mois. Un paravent de papier ciré cachait la cuisine.

Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détendait toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les tableaux bon marché en relief, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je venais pour un take-out que je mangeais au bureau, je m’asseyais pour attendre ma commande et le patron m’apportait en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Puis sa femme suivait avec une surprise : ce qu’ils allaient manger, eux.

C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures (explication de madame bien entendu) ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différentes. Je découvrais, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demandait avec fierté : how is that, huh ? Et il se rengorgeait à mon mmmh mmmh. Et oui, c’était excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui faisait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel où s’étiolent les offrandes du jour, je savourais et écoutais la musique.

Et quelle musique !

Un pot-pourri où se bousculaient Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier blanc !!! Partout ailleurs ça m’aurait fait froncer la bouche, mais ici, ça ajoutait au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard était la nostalgie du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’avait dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il était fier de cette ère jamais connue autrement que par les souvenirs paternels. Et l’amour qu’il portait à son père se chantait en français. Lui, il parlait l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il souriait avec un amusement réel quand il me disait merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissaient la petite Saigon de leurs auras, et seuls sans doute les divinités de l’autel les connaissaient toutes.

Senteurs et couleurs…

Un 5 septembre 2008, sur un autre blog, j’écrivais ceci. Je vivais encore au New Jersey pour plus de deux ans, dans un coin où je regrettais la ville mais appréciais bien des aspects de la vie au grand air…

***

 

Teeshah

Mes matins sont à nouveau baignés dans la nuit finissante, et ses secrets. Je me lève et m’habille sans bruit, caresse mes chats, salue Millie. A la cuisine, mes compagnons à quatre pattes et moi nous laissons aller à quelques joyeuses extravagances moins silencieuses. Je chante en général une chanson idiote d’une voix nasillarde qui est supposée être celle de Teeshah. Chaque chat a sa « voix » et son vocabulaire, et seule Millie, grâce au ciel, se tait encore! Ce pauvre Teeshah est condamné à chanter d’interminables lala-lalères tandis qu’il se rengorge en clignant fièrement des yeux: il sait que quelque chose se passe entre lui et moi, et il adore ça!

Dehors, à l’arrière de la maison vers le bois, des trouées de lumière d’un bel orange ambré s’avancent en dansant dans le feuillage. Le plumetis gris de la queue d’un écureuil distrait le regard. Une feuille racornie descend en piqué vers la pelouse fatiguée. Il a fait sec ces dernières semaines.

L’air se refroidit, accueillant la caresse du vent du Canada qui avance à grands pas dans son été indien. Quelle beauté! Le buddleia ploie sous le poids de ses grappes bleues qu’il dépose à terre, taquiné par le vol de bourdons et splendides papillons pendant les heures de soleil.

Le deck de bois se recouvre de feuilles mortes trop tôt: encore vertes, avec des bords brunâtres, ou jaunes et mouchetées de taches foncées. Mi-rougies, mi-séchées. La petite troupe de dindes sauvages – Lola et compagnie – me laisse de belles et grandes plumes rayées en hommage, plumes qui feront la joie de Connie qui s’est découverte une ascendance cherokee qu’elle soupçonnait et est passionnée d’artisanat indien.

A cinq minutes de voiture de chez nous, l’Eagle Rock Reservation nous offre les promenades du week-end avec Millie, promenades qui ont déjà l’odeur des champignons, de l’humus, de petits glands écrasés au sol. Voici plusieurs semaines qu’un groupe de biches et leurs jeunes s’y laissent voir sans trop de crainte, et nous observent, les oreilles bien déployées, et puis s’éparpillent dans le bois en quelques bonds souples.

Millie, qui fait une promenade d’aspirateur, le nez collé au sol, ne remarque pas grand-chose! Les pistes serpentent, montent sur des plateaux rocheux, redescendent vers des rus asséchés, des ponts de grosses pierres, débouchent sur des routes de terre. Parfois, une étendue d’un vert vif, pur, tremble sous la brise. La Japanese stillt grass – microstegium viminea pour ceux qui aiment les précisions – délicate comme un coup de pinceau sur soie, envahissante comme un raz de marée. Elle nous est arrivée d’Asie et détruit la flore locale, étendant son joli kimono émeraude au sol, étouffant fougères et lichens de la forêt d’origine. Mais … que c’est beau, cependant!

Les mûres ont séché sur les ronces, broyées par le soleil. Et pourtant les baies étaient pimpantes il y a quelques semaines, pointant leur petite tête dure d’un rouge acide encore timide et ourlé de vert.

Les barbecues sont toujours possible, et ce pour un bon mois. Et ce n’est pas le petit bois qui manque, ni les têtes de fleurs fanées. J’ai découvert cette année la marinade argentine chimichurri, fraîche et parfumée, et tout y a été baptisé sous le soleil, accompagné des succulentes tomates du New Jersey en salade au coriandre frais et d’épis de maïs bi-colore.

Ces dernières journées d’été s’étirent aussi tard qu’elles le peuvent encore, leurs ombres basses caressant la terre qui s’alanguit avant les grands éclats de couleurs de l’automne