On le lui avait dit, pourtant….

Ce billet m’était sorti des doigts en 2009. J’étais encore aux USA et une amie perplexe m’avait téléphoné pour me parler d’un drame dans son quartier, une femme tuée par son mari après des années de coups. Elle ne comprenait pas, me disait que tout le monde l’incitait à quitter ce mari qui n’était autre qu’un bourreau sans cagoule, lui expliquant que la mort seule mettrait fin à l’histoire si elle ne s’en chargeait pas. C’est à croire que ça lui plaisait, concluait mon amie, effarée

En parle-t-on, de ces femmes battues… Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d’une certaine couche sociale, celle dont on pense pouvoir dire que… rien à faire avec nous. On ne peut plus dire que non, nous n’en connaissons pas, ne risquons pas d’en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous stupéfaits quand le drame est consommé. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait

Femme battue avec une canne - Goya

Femme battue avec une canne – Goya

Et pourtant… cette routine, ce scénario immuable, c’était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu’il l’eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu’elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l’avait fait. Le temps qu’elle passait avec eux s’était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu’elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c’était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence.

Jusqu’au jour où, une fois de plus… elle l’énervait.

Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d’elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s’opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu’elle devait attendre, c’était que les coups cessent vite. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n’allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu’elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l’homme qui disait l’aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu’elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L’amour s’échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l’éternel je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avoue que tu as le don de m’énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie… Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c’est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s’amourachent d’un bon à rien ou d’un saoulard, une amourette de série B dont l’amour n’a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu’il l’aimait comme personne d’autre ne l’aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d’effroi à l’idée qu’elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d’une enfance difficile, d’un malheureux verre de trop, ou d’un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu’elle savait qu’elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l’avenir.

Il le lui affirmait d’ailleurs : il ne serait rien sans elle et se tuerait, il le jurait, il se tuerait si elle le quittait. Pourrait-elle vivre ensuite, avec sa mort sur la conscience?

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu’il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l’avait aidée, une idée de voyage qu’il projetait pour eux deux. Elle voulait qu’on l’envie, que l’on s’émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c’était son reflet dans un miroir. Elle s’était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l’aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s’était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l’avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu’on éprouvait pour lui et l’incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu’elle était : une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n’avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l’anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés !

Mais une fois de plus, une fois de trop, elle n’avait pas résisté au cri d’amour qu’il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l’inquiétude et la déception qu’elle avait vues dans le regard de qui l’avait aidée pour la perdre à nouveau. C’est à croire que tu aimes ça… Elle voulait croire qu’à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l’occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu’elle avait le don de l’énerver, l’avait poussé à bout, qu’il l’avait toujours traitée comme une reine, mais qu’on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C’était sa faute, elle avait le don de l’énerver…

Le coeur dur et noir comme de l’onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l’aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu’elle aurait pu avoir si seulement….

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La splendeur du premier amour… Splendor in the Grass

Splendor in the Grass, c’est un film dont je n’ai pas compris grand-chose lorsqu’il est sorti – en 1961 – et que j’ai revu aux USA il n’y a pas très longtemps. Et il m’a bouleversée.

En deux mots, dans les années ’20 Deanie, une jeune fille de milieu modeste et le fils d’un des magnats de la ville sont amoureux. Et la passion qui s’éveille dans leurs corps envahis par la sève de la jeunesse et de l’amour les porte aux limites de ce qui était permis alors. La mère de la jeune fille l’a traditionnellement élevée selon le principe qu’une fois que les garçons ont eu ce qu’ils voulaient ils prennent la poudre d’escampette, et donc … elle tient bon. Le garçon – Bud – finit alors par se tourner vers une fille plus libre tout en n’aimant que Deanie, Deanie qui se refuse à lui malgré son propre désir… Et quand Deanie l’apprend, elle entre dans une mélancolie si profonde qu’on doit la mettre en soins psychiatriques. Survient la grande dépression de 1929, la famille de Bud se retrouve sans un sou.

A sa sortie de la clinique trois ans plus tard, Deanie retrouve la trace de Bud, qui vit modestement à la campagne. Et s’est marié. Sur le seuil, sa femme, enceinte, suit des yeux la rencontre des deux anciens amoureux. Leur vie est faite, ils se sont perdus, et l’amour est là entre eux sur le chemin de terre, aussi visible qu’un graffiti de lumière. Tout comme la tristesse qui descend sans un bruit pour s’installer, comme une hyène repue, dans un coin de leur cœur dont elle ne sortira plus…

« On n’oublie jamais son premier amour » a dit, à 90 ans, mon père à quelqu’un. Je lui ai apporté, à cette époque, une photo de son premier amour en robe du soir, et j’ai bien vu que c’était vrai. En avons-nous lues, de ces histoires de retrouvailles qui illuminent le visage de ceux qui, des années  plus tard, des kilomètres plus loin, une vie dans le dos, retrouvent leur premier amour…. Celui dont le baiser contenait l’élixir d’amour… Cet élixir dont on n’oublie jamais le goût…

Mais l’âge du premier amour est aussi celui de l’obéissance aux parents, des études et des pertes de vue contre lesquelles les projets ne peuvent rien. On n’oublie pas mais la vie étourdit… on croit que le passé est passé, faisant place à la réalité. Et au détour du hasard, la vérité aveugle : on n’a jamais oublié son premier amour ni le goût de l’élixir… C’est aussi la réalité.

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.

Et je décrivais l’amouuuuur au lieu de suivre le cours…

J’avais 15 ans, ou presque 15 ans. Et ma meilleure amie Bernadette aussi. On n’avait pas encore de garçons dans nos vies mais des romances irréalisables plein la tête. On ne songeait d’ailleurs pas à les réaliser un jour, car leur beauté première était de ne pas tenir debout.

Et donc nous écrivions des romans même pas à l’eau de rose, mais carrément à la glycérine, écœurants de sucre et un tantinet explosifs parce que nous glissions un crime par ci, un héritage par là, et bien entendu le fringant détective ou frère cadet du méchant marquis s’éprenant d’une héroïne mi-bêlante (il fallait bien qu’on la sauve et la calme et la réconforte et la prenne dans des bras musclés) mi-amazone (quand aucun prétendant n’était dans les parages, l’héroïne était d’une témérité hallucinante, elle aurait affronté Terminator avec un canif ou gravi l’Anapurna en chaussures de tennis…).

Assises sur nos bancs d’école, en hideux tablier et petites chaussettes, nous profitions de la moindre inattention du prof pour lire nos œuvres mutuelles et nous en complimenter sans retenue. Nous étions des écrivaines, rien de moins !

Et quoi de mieux pour nous distraire des cours ennuyeux qui se succédaient ?

Les recettes de cuisine de Mademoiselle Sheffen (« du thym, du lauuuurier, de la marjolaiiiiine »), l’économie domestique et le calcul des calories ainsi que du budget de Mademoiselle Renard, les problèmes de trains et robinets de Monsieur Deschamps, le cours de je ne sais plus quoi de « Doudou » que nous trouvions moche… tout était bon pour une discrète évasion dans un monde plus merveilleux.

C’est ainsi que j’ai utilisé toutes les pages de gauche de mon cahier de brouillon pour une BD personnelle, dont je ne sais plus si elle avait un titre, mais Bernadette et moi en étions les femmes fatales. Les jeunes filles fatales, plus correctement. Partant quand même d’un élément légèrement véridique (la menace parentale de nous mettre en pension si nous ne réussissions pas cette année – et vous remarquerez qu’entre pension et prison il y a peu), l’aventure commençait alors que Bernadette et moi étions donc envoyées en pension.

Ça devait être prémonitoire car nous avons échoué toute les deux, et en tout cas moi, je suis allée en pension, je pense que Bernadette a bénéficié d’une remise de peine…

Dans mon roman illustré, nous nous retrouvions en pension dans un manoir sinistre, hérissé de tourelles étroites et de gargouilles, au sommet d’une falaise où il y avait de l’orage et de la tempête en permanence.

Un directrice au menton hérissé de poils durs nous y accueillait raidement, et nous envoyait enfiler nos uniformes. Ils étaient hideux, et les pauvres pensionnaires déjà présentes en étaient les porte-hardes. Mais je dois avouer que même en robe de Cendrillon au bal elles n’auraient eu aucune chance : il y avait les plates aux lunettes et boutons, les grosses aux moustaches et jambes velues, les « normales » si on excluait des dents d’âne et des oreilles décollées, et deux yeux de caméléon, un à gauche et l’autre droit devant. Le sein passé sous la ceinture évidemment. Alors avec leur uniforme en prime… c’était une triste vision.

Des haridelles porte-hardes.

Je voulais mettre toute les chances de notre côté, on me comprendra….

Et on ne s’étonnera donc pas qu’en revanche, Bernadette et moi, belles comme des stars, nous éblouissions tellement la galerie que la jalousie rendait le troupeau des moches mesquin et même sournois, en prime. Nous, notre uniforme avait dû être coupé par un grand couturier car il nous flattait, le boutonnage de devant nous offrait un petit décolleté en pointe assez chic et les pinces de poitrine nous transformaient en gracieuses proues de navire, tandis que la ceinture nouée flattait notre taille de guêpe sous laquelle ondulait une croupe que Gina Lollobrigida aurait admirée. Le gris du tissu seyait à notre teint ravissant. Nous étions toujours impeccablement coiffées et avions des bouches en cœur, le mollet pimpant.

On ne s’étonnera donc pas que ce qui devait arriver arriva.

Deux inspecteurs furent envoyés au pensionnat. Jeunes, ça va sans dire ! Un beau blond (Bernadette faisait une fixation sur un garçon blond qui habitait ma rue. J’ai eu l’heur de le revoir il y a 8 ans et elle l’a échappé belle… enfin passons !) et un beau brun (peut-être faisais-je une fixette sur Rock Hudson…). Et à peine nous voyaient-ils que l’amour les rendait fous – de nous. Tout le troupeau des moches rougissait et leur faisait des sourires avec des appareils dentaires et des lunettes à montures comme des étriers, la directrice tentait de leur présenter son meilleur espoir (oh ciel… je ne me souviens plus d’elle, l’espoir, mais j’imagine que j’ai dû y aller avec les mauvais coups du sort sur la pauvre créature…), mais rien à faire, ils ne voyaient que nous.

Ne veut pas s'évanouir ...

Ne veut pas s’évanouir …

Une scène particulièrement touchante nous montrait en train de nous embrasser comme à Hollywood, c à d qu’on ne voyait rien que deux corps féminins presque désarticulés en un renversé renversant, dans de puissants bras d’hommes en costume (oui, le jeans ne faisait pas adulte et je ne nous voyais pas embrassant des cow-boys quand même… ).

Il faut dire que nous n’avions aucune idée de ce qu’était un baiser (qui, en soi, ne nous attirait pas du tout !) et je me fiais à mon « expérience » de cinéphile : dans les films, le fameux baiser arrivait en fin d’histoire (après la demande en mariage), et il valait mieux puisque la victime féminine de ce rituel amoureux semblait alors s’affaler et perdre conscience.

La directrice, surprenant ce spectacle orgiaque dans ses murs, protestait au mieux de sa voix râpeuse mais ça lui coûtait cher : on l’accrochait par le col à une fenêtre ouverte sur la falaise et sous la pluie tombante, et l’y laissait toute la nuit, tandis que nous mangions et trinquions aux chandelles…

Mais je me souviens bien que ce que nous aimions le plus dans cette histoire, ce n’était pas les hommes, dont en fait nous ne savions trop que faire, mais la directrice suspendue au-dessus du vide.

Nous riions de toute notre jeunesse en la regardant…

J’ai bien moins ri quand Monsieur Deschamps m’a surprise mettant la touche finale sur un des dessins, m’a confisqué le cahier de brouillon pendant qu’il donnait un exercice rasoir à toute la classe, a tout lu à son bureau avec un sourire qui m’a fait bien mal, et m’a enfin rendu l’œuvre en concluant froidement « Je crois que vous vous faites des illusions sur les inspecteurs scolaires ».

Bernadette et moi avons littéralement vécu une journée de deuil car nous étions, de concert, aussi amoureuses de Monsieur Deschamps qu’on pouvait l’être à cet âge. Qu’il soit fiancé avec la grande sœur de notre amie Nicole n’avait aucune importance…

Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.

 

Le bonheur, c’est en nous qu’il naît et grandit

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit. Ou qu’on rejette, comptant sur les autres pour le planter en nous, le faire germer, grandir, et foisonner. L’autre va nous aimer, nous choyer, nous apporter une vie si belle que peut-être on nous l’enviera. Ce sera… le bonheur!

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il ne le pourrait pas, il ne sait pas plus comment on aime que comment on est heureux. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !

Comme on fait son lit, on se couche (avec son homme)

Petite intro : j’ai commencé la grippe le 19 décembre, et elle avait une force épatante je dois dire, un virus de premier ordre, bref je me suis longuement couchée non pas avec un homme mais avec une kyrielle de microbes d’une cruauté sans pareille, et j’émerge tout doucement en chancelant encore… d’où l’abandon salutaire de mon blog pendant tout ce temps !

Mais revenons au lit qu’un homme habite aussi…

Je me souviens d’une délicieuse, jolie et très gentille Espagnole que j’ai connue à Aubagne. Filo. D’une gaieté contagieuse. Elle était veuve, et jeune, et très belle. Et un jour un fringant et beau monsieur est tombé sous le charme. Elle était folle de joie, et nous racontait avec son accent pétaradant combien il était empressé, amoureux, ardent et que c’était parti pour du sérieux. Olé ! Au lendemain d’une première nuit que l’on imagine impressionnante, elle lui a apporté son petit déjeuner au lit, sur un plateau napperonné-brodé où une rose jaillissait d’un soliflore (il y avait aussi des toasts et tout ce qu’il fallait pour le remettre en état, bien sûr, mais la touche finale qui disait te quiero mi amor était le napperon assorti de la rose).

Henri de Toulouse-Lautrec - Le lit

Henri de Toulouse-Lautrec – Le lit

Or, au second lendemain matin d’une seconde telle nuit, elle est arrivée, les yeux cernés et éperdus de bonheur, avec le plateau, les toasts, le jus d’orange, mais… partis le napperon, la rose et le soliflore. Et lui l’a remarqué tout de suite ah, on devient un vieux couple, je n’ai plus droit au napperon et la fleur ! Nous avions ri avec elle, qui avait le rire sonore et gai.

Bon, au moins elle n’a pas fait durer la comédie jusqu’au mariage pour ensuite lui crier « ton jus d’orange t’attend sur la table de la cuisine si tu daignes sortir tes fesses du lit ! ». Et ils se sont mariés malgré ce manque de constance flagrant…

Mais si les hommes ont la réputation d’être ces troufions légendaires qui sèment des chaussettes, inondent la salle de bain, constellent le divan de chips (au choix ou le tout… ou toute autre singularité…) c’est aussi qu’au début de la vie à deux, la jeune compagne ou épouse, toute à son amour, trouve ça « chou ». Ça fait un peu grand chien fou, indomptable qu’elle seule peut dompter (heu…). Elle soupire bien un peu pour la forme, mais sur un ton qui annonce que bon, elle sait que rien ne changera. Aussi… pourquoi changerait-il ? Il est ravi, mettons-nous à sa place. On ne le réprimande qu’avec un sourire,  celui de qui va une fois de plus montrer qu’elle est l’aimante et efficace reine des lieux et de la bête, hybride de madame fix-it et maman.

Ensuite, quand l’enthousiasme s’est usé, les réprimandes se font agressives et négatives, annonçant d’ailleurs qu’il ne changera jamais (alors pourquoi, encore une fois, changerait-il, puisque c’est entendu comme ça ?) qu’elle en a marre d’être devenue sa maman, et qu’il la tue avec ses manières de potache, troufion et chien fou, comme si elle n’avait pas assez de travail.

Piège fréquent, que celui de tout vouloir prendre en charge, et puis d’être écrasée par la charge. Et si on ne sait pas « se parler », c’est-à-dire exprimer, échanger, expliquer et comprendre, on ne peut plus changer les choses, en effet. Rien ne dit que le chien fou n’aurait pas aimé, lui aussi, apprendre deux ou trois tours d’adresse qui lui auraient valu applaudissements et une croquette, comme de ramasser ses chaussettes, abaisser la lunette des wc, débarrasser le lavabo de ses poils de barbe etc… (et il y a aussi celles qui, oh imprudentes téméraires du test sur la durée des sourires dans le mariage, qui ne veulent pas qu’il fasse la vaisselle parce qu’il faut tout refaire après, et ne veulent pas qu’il passe l’aspirateur parce que c’est mal fait…).

Il y a des traquenards dans lesquels on a sauté toute seule, non ? Une sorte de « publicité mensongère » créée dans le tourbillon des illusions. Si on a 18 ans, on a l’excuse d’une certaine naïveté, mais que dire de celles qui refont et refont l’erreur ? On le dit bien, pourtant, que même un âne ne se cogne pas deux fois au même endroit… Mais il est alors très injuste de tout charger sur le dos du chien fou que l’on accuse d’avoir vieilli et de baver partout, et de continuer à semer la panique là où il passe, un Attila du foyer…