Et je décrivais l’amouuuuur au lieu de suivre le cours…

J’avais 15 ans, ou presque 15 ans. Et ma meilleure amie Bernadette aussi. On n’avait pas encore de garçons dans nos vies mais des romances irréalisables plein la tête. On ne songeait d’ailleurs pas à les réaliser un jour, car leur beauté première était de ne pas tenir debout.

Et donc nous écrivions des romans même pas à l’eau de rose, mais carrément à la glycérine, écœurants de sucre et un tantinet explosifs parce que nous glissions un crime par ci, un héritage par là, et bien entendu le fringant détective ou frère cadet du méchant marquis s’éprenant d’une héroïne mi-bêlante (il fallait bien qu’on la sauve et la calme et la réconforte et la prenne dans des bras musclés) mi-amazone (quand aucun prétendant n’était dans les parages, l’héroïne était d’une témérité hallucinante, elle aurait affronté Terminator avec un canif ou gravi l’Anapurna en chaussures de tennis…).

Assises sur nos bancs d’école, en hideux tablier et petites chaussettes, nous profitions de la moindre inattention du prof pour lire nos œuvres mutuelles et nous en complimenter sans retenue. Nous étions des écrivaines, rien de moins !

Et quoi de mieux pour nous distraire des cours ennuyeux qui se succédaient ?

Les recettes de cuisine de Mademoiselle Sheffen (« du thym, du lauuuurier, de la marjolaiiiiine »), l’économie domestique et le calcul des calories ainsi que du budget de Mademoiselle Renard, les problèmes de trains et robinets de Monsieur Deschamps, le cours de je ne sais plus quoi de « Doudou » que nous trouvions moche… tout était bon pour une discrète évasion dans un monde plus merveilleux.

C’est ainsi que j’ai utilisé toutes les pages de gauche de mon cahier de brouillon pour une BD personnelle, dont je ne sais plus si elle avait un titre, mais Bernadette et moi en étions les femmes fatales. Les jeunes filles fatales, plus correctement. Partant quand même d’un élément légèrement véridique (la menace parentale de nous mettre en pension si nous ne réussissions pas cette année – et vous remarquerez qu’entre pension et prison il y a peu), l’aventure commençait alors que Bernadette et moi étions donc envoyées en pension.

Ça devait être prémonitoire car nous avons échoué toute les deux, et en tout cas moi, je suis allée en pension, je pense que Bernadette a bénéficié d’une remise de peine…

Dans mon roman illustré, nous nous retrouvions en pension dans un manoir sinistre, hérissé de tourelles étroites et de gargouilles, au sommet d’une falaise où il y avait de l’orage et de la tempête en permanence.

Un directrice au menton hérissé de poils durs nous y accueillait raidement, et nous envoyait enfiler nos uniformes. Ils étaient hideux, et les pauvres pensionnaires déjà présentes en étaient les porte-hardes. Mais je dois avouer que même en robe de Cendrillon au bal elles n’auraient eu aucune chance : il y avait les plates aux lunettes et boutons, les grosses aux moustaches et jambes velues, les « normales » si on excluait des dents d’âne et des oreilles décollées, et deux yeux de caméléon, un à gauche et l’autre droit devant. Le sein passé sous la ceinture évidemment. Alors avec leur uniforme en prime… c’était une triste vision.

Des haridelles porte-hardes.

Je voulais mettre toute les chances de notre côté, on me comprendra….

Et on ne s’étonnera donc pas qu’en revanche, Bernadette et moi, belles comme des stars, nous éblouissions tellement la galerie que la jalousie rendait le troupeau des moches mesquin et même sournois, en prime. Nous, notre uniforme avait dû être coupé par un grand couturier car il nous flattait, le boutonnage de devant nous offrait un petit décolleté en pointe assez chic et les pinces de poitrine nous transformaient en gracieuses proues de navire, tandis que la ceinture nouée flattait notre taille de guêpe sous laquelle ondulait une croupe que Gina Lollobrigida aurait admirée. Le gris du tissu seyait à notre teint ravissant. Nous étions toujours impeccablement coiffées et avions des bouches en cœur, le mollet pimpant.

On ne s’étonnera donc pas que ce qui devait arriver arriva.

Deux inspecteurs furent envoyés au pensionnat. Jeunes, ça va sans dire ! Un beau blond (Bernadette faisait une fixation sur un garçon blond qui habitait ma rue. J’ai eu l’heur de le revoir il y a 8 ans et elle l’a échappé belle… enfin passons !) et un beau brun (peut-être faisais-je une fixette sur Rock Hudson…). Et à peine nous voyaient-ils que l’amour les rendait fous – de nous. Tout le troupeau des moches rougissait et leur faisait des sourires avec des appareils dentaires et des lunettes à montures comme des étriers, la directrice tentait de leur présenter son meilleur espoir (oh ciel… je ne me souviens plus d’elle, l’espoir, mais j’imagine que j’ai dû y aller avec les mauvais coups du sort sur la pauvre créature…), mais rien à faire, ils ne voyaient que nous.

Ne veut pas s'évanouir ...

Ne veut pas s’évanouir …

Une scène particulièrement touchante nous montrait en train de nous embrasser comme à Hollywood, c à d qu’on ne voyait rien que deux corps féminins presque désarticulés en un renversé renversant, dans de puissants bras d’hommes en costume (oui, le jeans ne faisait pas adulte et je ne nous voyais pas embrassant des cow-boys quand même… ).

Il faut dire que nous n’avions aucune idée de ce qu’était un baiser (qui, en soi, ne nous attirait pas du tout !) et je me fiais à mon « expérience » de cinéphile : dans les films, le fameux baiser arrivait en fin d’histoire (après la demande en mariage), et il valait mieux puisque la victime féminine de ce rituel amoureux semblait alors s’affaler et perdre conscience.

La directrice, surprenant ce spectacle orgiaque dans ses murs, protestait au mieux de sa voix râpeuse mais ça lui coûtait cher : on l’accrochait par le col à une fenêtre ouverte sur la falaise et sous la pluie tombante, et l’y laissait toute la nuit, tandis que nous mangions et trinquions aux chandelles…

Mais je me souviens bien que ce que nous aimions le plus dans cette histoire, ce n’était pas les hommes, dont en fait nous ne savions trop que faire, mais la directrice suspendue au-dessus du vide.

Nous riions de toute notre jeunesse en la regardant…

J’ai bien moins ri quand Monsieur Deschamps m’a surprise mettant la touche finale sur un des dessins, m’a confisqué le cahier de brouillon pendant qu’il donnait un exercice rasoir à toute la classe, a tout lu à son bureau avec un sourire qui m’a fait bien mal, et m’a enfin rendu l’œuvre en concluant froidement « Je crois que vous vous faites des illusions sur les inspecteurs scolaires ».

Bernadette et moi avons littéralement vécu une journée de deuil car nous étions, de concert, aussi amoureuses de Monsieur Deschamps qu’on pouvait l’être à cet âge. Qu’il soit fiancé avec la grande sœur de notre amie Nicole n’avait aucune importance…

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Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.

 

Le bonheur, c’est en nous qu’il naît et grandit

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit. Ou qu’on rejette, comptant sur les autres pour le planter en nous, le faire germer, grandir, et foisonner. L’autre va nous aimer, nous choyer, nous apporter une vie si belle que peut-être on nous l’enviera. Ce sera… le bonheur!

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il ne le pourrait pas, il ne sait pas plus comment on aime que comment on est heureux. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !

Comme on fait son lit, on se couche (avec son homme)

Petite intro : j’ai commencé la grippe le 19 décembre, et elle avait une force épatante je dois dire, un virus de premier ordre, bref je me suis longuement couchée non pas avec un homme mais avec une kyrielle de microbes d’une cruauté sans pareille, et j’émerge tout doucement en chancelant encore… d’où l’abandon salutaire de mon blog pendant tout ce temps !

Mais revenons au lit qu’un homme habite aussi…

Je me souviens d’une délicieuse, jolie et très gentille Espagnole que j’ai connue à Aubagne. Filo. D’une gaieté contagieuse. Elle était veuve, et jeune, et très belle. Et un jour un fringant et beau monsieur est tombé sous le charme. Elle était folle de joie, et nous racontait avec son accent pétaradant combien il était empressé, amoureux, ardent et que c’était parti pour du sérieux. Olé ! Au lendemain d’une première nuit que l’on imagine impressionnante, elle lui a apporté son petit déjeuner au lit, sur un plateau napperonné-brodé où une rose jaillissait d’un soliflore (il y avait aussi des toasts et tout ce qu’il fallait pour le remettre en état, bien sûr, mais la touche finale qui disait te quiero mi amor était le napperon assorti de la rose).

Henri de Toulouse-Lautrec - Le lit

Henri de Toulouse-Lautrec – Le lit

Or, au second lendemain matin d’une seconde telle nuit, elle est arrivée, les yeux cernés et éperdus de bonheur, avec le plateau, les toasts, le jus d’orange, mais… partis le napperon, la rose et le soliflore. Et lui l’a remarqué tout de suite ah, on devient un vieux couple, je n’ai plus droit au napperon et la fleur ! Nous avions ri avec elle, qui avait le rire sonore et gai.

Bon, au moins elle n’a pas fait durer la comédie jusqu’au mariage pour ensuite lui crier « ton jus d’orange t’attend sur la table de la cuisine si tu daignes sortir tes fesses du lit ! ». Et ils se sont mariés malgré ce manque de constance flagrant…

Mais si les hommes ont la réputation d’être ces troufions légendaires qui sèment des chaussettes, inondent la salle de bain, constellent le divan de chips (au choix ou le tout… ou toute autre singularité…) c’est aussi qu’au début de la vie à deux, la jeune compagne ou épouse, toute à son amour, trouve ça « chou ». Ça fait un peu grand chien fou, indomptable qu’elle seule peut dompter (heu…). Elle soupire bien un peu pour la forme, mais sur un ton qui annonce que bon, elle sait que rien ne changera. Aussi… pourquoi changerait-il ? Il est ravi, mettons-nous à sa place. On ne le réprimande qu’avec un sourire,  celui de qui va une fois de plus montrer qu’elle est l’aimante et efficace reine des lieux et de la bête, hybride de madame fix-it et maman.

Ensuite, quand l’enthousiasme s’est usé, les réprimandes se font agressives et négatives, annonçant d’ailleurs qu’il ne changera jamais (alors pourquoi, encore une fois, changerait-il, puisque c’est entendu comme ça ?) qu’elle en a marre d’être devenue sa maman, et qu’il la tue avec ses manières de potache, troufion et chien fou, comme si elle n’avait pas assez de travail.

Piège fréquent, que celui de tout vouloir prendre en charge, et puis d’être écrasée par la charge. Et si on ne sait pas « se parler », c’est-à-dire exprimer, échanger, expliquer et comprendre, on ne peut plus changer les choses, en effet. Rien ne dit que le chien fou n’aurait pas aimé, lui aussi, apprendre deux ou trois tours d’adresse qui lui auraient valu applaudissements et une croquette, comme de ramasser ses chaussettes, abaisser la lunette des wc, débarrasser le lavabo de ses poils de barbe etc… (et il y a aussi celles qui, oh imprudentes téméraires du test sur la durée des sourires dans le mariage, qui ne veulent pas qu’il fasse la vaisselle parce qu’il faut tout refaire après, et ne veulent pas qu’il passe l’aspirateur parce que c’est mal fait…).

Il y a des traquenards dans lesquels on a sauté toute seule, non ? Une sorte de « publicité mensongère » créée dans le tourbillon des illusions. Si on a 18 ans, on a l’excuse d’une certaine naïveté, mais que dire de celles qui refont et refont l’erreur ? On le dit bien, pourtant, que même un âne ne se cogne pas deux fois au même endroit… Mais il est alors très injuste de tout charger sur le dos du chien fou que l’on accuse d’avoir vieilli et de baver partout, et de continuer à semer la panique là où il passe, un Attila du foyer…

On prend son essor ou on est essoré

Je suis étonnée des réactions que suscitent, occasionnellement, mes livres ou mes articles.

Je constate alors avoir lancé mes phrases dans une autre direction que celle où elle aboutit chez le lecteur, et je ne cesse de me laisser surprendre parfois par l’impression que j’ai alors laissée.

Il est vrai que je parle principalement des relations, et que le mariage est à l’avant-plan. Les bons et les mauvais, et il me semble qu’on pourrait m’y croire opposée, parce que j’en démonte les rouages et les pièges, sans tendresse ni indulgence.

Dans la réalité, je suis pour le mariage.

Parce que je suis née dans un univers social basé sur la famille, laquelle repose bien entendu sur le mariage, le contrat contraignant par excellence. Et s’il a existé d’autres modèles, s’il en existe d’autres ailleurs, aussi valables, c’est ici que je suis née et dans ce modèle que je suis à l’aise. Avec dans mon passé pré-vie des générations de gens mariés dont je peux remonter le fil. Mon Papounet et Lovely Brunette, leurs parents Albert et Suzanne et Jules et Edmée. Au-dessus, Louise et Servais, Henri et Jeanne, ainsi qu’Emma et Grégoire et Justine et Edmond. Et tous les autres aux étages supérieurs, religieusement et légalement mariés même quand ils étaient agnostiques car ce n’était pas quelque chose qui se criait sur les toits. Les francs-maçons aussi passaient par la messe de mariage…

Que leurs unions aient été idylliques, maussades, déchirantes, agréables, tolérables… ça… ça reste en général leur secret, ainsi que la véritable généalogie car il y eut comme partout les écarts maritaux masculins et féminins, et on n’annonçait pas en place publique qu’en réalité le petit-frère était le fils d’un grand et beau dignitaire à Batavia (ses yeux bridés venaient… on ne sait d’où, un lieu commode qui a servi à bien des familles). Pas plus qu’on ne soulignait la ressemblance d’Henriette avec ce gentil monsieur qui était venu rendre visite l’été de 1852 et avait fait rire tout le monde…

J’espère au moins que ces « écarts » ont apporté leur lot de bonheur et que ces enfants furent des « enfants de l’amour ». Que ce fut un réconfort de les voir, alors qu’ils grandissaient, ressembler à celui qui…

Tout comme j’aime penser qu’il y avait quelque part des maîtresses amoureuses pour partager l’amour, les enthousiasmes et le passage des ans avec les messieurs… parfois aussi pour leur donner des enfants nés de l’amour qui leur ressembleraient à tous les deux.

Lucas Cranach l'ancien - le couple mal assorti

Lucas Cranach l’ancien – le couple mal assorti

Mais pour en revenir au mariage, je suis pour, et je suis même pour le mariage dont la principale raison serait l’intérêt… pour autant que cette vérité satisfasse les deux parties. Car le mariage trouve son origine dans l’intérêt. Des pays se sont formés par des mariages, des alliances et allégeances politiques. Des blasons se sont redorés, des bergères aux joues roses furent couronnées par de vieux barbons édentés. Il y avait le mariage, et la vie amoureuse se situait ailleurs, comme en témoignent les hordes d’enfants illégitimes qui ont assuré des descendances « par la main gauche » comme on disait pudiquement.

Il subsiste des intérêts de toutes tailles, et la vraie trahison est de duper l’autre avec des mensonges.

Mais si tous les deux sont contents de leur arrangement, et raisonnables, pourquoi pas ? Ils s’aimeront bien et auront sans doute ce qu’ils cherchent.

Par contre piéger quelqu’un en jouant l’amour ou la grossesse pour partir de chez soi, échapper au contrôle des parents, ou même de la part de parents, de ruser comme des maquignons pour « caser » leur fille ou leur fils un peu benêt… ou encore jouer la comédie de l’amour fou à une jeune fille (ou vieille fille, allez, c’est pas plus beau !) pour mettre la main sur son argent ou le pied dans son milieu… voilà qui mène à tout ce que je démolis. 60 ans peut-être de vie avec quelqu’un qui a coincé l’autre, sans penser aux conséquences ??? Et qui, l’ayant coincé, n’éprouvera jamais que tiédeur – au mieux – pour le prisonnier… Une horreur !

Quant à se marier pour s’abriter toute la vie derrière « le couple » afin de ne rien décider ou ne pas oser vivre… on en connaît un lot aussi. Le mariage comme déguisement : je serais une femme pirate ou Jim la Jungle si j’étais célibataire mais hélas… mon mari n’aime pas que je, ma femme refuse de… J’aimerais partir sur un bateau pendant quelques mois mais ma femme a trop peur qu’il m’arrive quelque chose alors… J’aurais aimé continuer une carrière théâtrale mais mon mari n’était pas d’accord. Je viendrais volontiers à votre petite fête mais mon mari n’est pas libre pour m’accompagner. Je dois rentrer car ma femme ne s’endort pas tant qu’elle ne me sait pas dans la maison, c’est plus fort qu’elle…

Au secours ! 60 années de frustration auto-imposée, quel triomphe de l’amour !

Et je n’ai pas de compassion pour ceux qui restent sagement dans la cage en enviant les vies qu’ils imaginent être celles des autres. Non pas que je trouve qu’ils n’ont qu’à divorcer, parce que c’est loin d’être la seule issue, mais ils n’ont qu’à oser prendre des arrangements, empoigner leur vie avec passion. Sinon, qu’ils se taisent et fassent briller les barreaux de la cage, pour moi ils peuvent même s’y installer une balançoire, mais qu’ils se taisent !

On prend son essor ou on est essoré, en bref c’est ça.

Il y a des contraintes, c’est vrai, et les fameuses « concessions », on ne peut les éviter complètement, mais celles qu’on entretient, qu’on chérit comme un martyre auquel on se sacrifie, non… c’est abandonner son existence. Ne pas oser vivre. Empêcher deux vies de resplendir dans leur essor…

Et puis, ne l’oublions pas… bien des gens ne désirent pas se marier, ne désirent pas s’engager pour la longue durée et la construction d’une famille. Nous avons tous le souvenir de l’oncle machin, resté célibataire. Ils ne dédaignent pas l’amour et l’attachement, mais refusent à lier par des promesses. Lier et se lier. Qu’on leur fiche donc la paix et les laisse aimer un peu, beaucoup, longtemps ou pas du tout. L’envie de se marier peut d’ailleurs venir quand on ne l’attend plus, assez tard pour que leur union ne soit bénie ni par un ni beaucoup d’enfants. Mais ils seront bénis par un amour spontané, et ma foi, tomber en amour est une chute qui rajeunit.

Le mariage d’amour, un engagement sincère et partagé, voilà l’idéal, non ? Une vraie liberté d’être.

Le mariage reste une belle aventure, si on évite les prémices d’une mésaventure.

Si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais

« L’amour est simple comme l’amour, il ne pense ni ne réfléchit, et si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais. »

Régis Jauffret (1955- )

Toulouse Lautrec – Le baiser

 

 

Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d’eux,
Y’a quelque chose qui vous éloigne un peu.
Ce sont des choses humaines.- (William Sheller)

L’amour est simple, finalement, s’il est amour. Rien qu’amour. S’il n’y a pas une once de calcul dans ce qui vous « arrive » un jour. Vous tombe dessus. Efface le reste du monde autour de ce nous qui vient d’apparaître soudain. Et cet amour-là, parce qu’il est tout autant que vous êtes, il a une stupéfiante solidité et constance. Ce qui l’a fait exploser n’a rien de raisonnable en effet. Rien de rationnellement explicable. C’est une évidence et c’est tout. C’est de lui et de lui seul qu’on parle quand on dit qu’il fait des miracles. Parce qu’il se rit des statistiques et des exemples et des probabilités, dont il n’a pas besoin.

Il est et vous êtes et aucune justification ne sera demandée à l’univers pour ce simple fait, pas plus qu’il n’y en a pour votre naissance.

Parce que ce qui fait mourir et se faner les amours, c’est la façon dont ils sont nés ou dont on les a « fait naître ». Sont-ils nés de leur propre force jaillissante, ou les a-t-on portés en soi, sans destinataire précis mais juste un plan de vie, jusqu’au moment où on a décidé que le temps était venu, celui des enfants, de se ranger, d’acheter une maison à deux, avec cette personne que, ma foi, on aime plutôt bien ? Ah ces gens de bonne foi qui « tombent amoureux » de ces autres qui s’encadrent si bien dans leur milieu ou qui ont les mêmes ambitions, les relations indispensables, la réputation familiale flatteuse. Ou une fascinante et sulfureuse similitude pour la passion des sens et elle seule.

Je ne parle pas des calculateurs astucieux qui voient le mariage comme une sorte de carrière sociale, et qui épousent froidement de l’argent, des pistons, des monogrammes sur argenterie et serviettes damassées, des reproducteurs aux gènes irréprochables. Ils feront, certainement, ce qui à leurs yeux, est un bon mariage, avec les accommodations nécessaires. Et même souvent une affection de camarades.

Non, je parle des raisonnables, des prudents, des analyseurs de tout. Des tièdes. Qui ne commettront pas la sottise d’écouter leur penchant pour un amour qui ne peut aller nulle part, voyons ! De tous ceux qui ont un homme ou une femme idéal en tête et ne reconnaissent pas celui ou celle fait pour eux quand ils le rencontrent parce qu’il ou elle ne correspond pas au modèle. De ceux qui ne veulent pas risquer de perdre et qui, soumis aux conseils cent fois entendus, optent pour ce qui est contrôlable, mesurable. Raisonnable.

Ou je parle de ceux qui suivront le vertigineux chemin à deux dans un monde purement charnel pour s’y perdre le plus loin possible.

Tout comme ils sont tombés en amour, ils tomberont  souvent hors d’amour et constateront que l’autre n’est pas celui qu’ils pensaient. Ils disent alors qu’il ne l’est plus. L’enchantement sera parti.

La grâce de l’amour, c’est qu’il ne s’use pas et ne se définit pas dans les balises de la raison. Il est.

Le coeur à la maison

J’ai publié cet article sur mon premier blog, le 11 septembre 2009…

***

J’ai la nostalgie de ces chansons – souvent très belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique.

Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).

On s’attendait, « dans ce temps-là ». L’absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté.

Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses. Je ne me marierai qu’avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire – par une  femme pas aussi intelligente qu’elle ne le croit, c’est vrai. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là ! Elle avait d’ailleurs sa boîte à outils… rose, du tournevis au marteau)

Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gym clic… Il doit même y avoir des occasions, ayant déjà servi mais en parfait état.

Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour y rester. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.

Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex-appeal.

C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !

L’amour conjugal vrai pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.

Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.