La vengeance sera un texte sans fautes

Le massacre des mots innocents, c’est à dire de l’orthographe, la jubilation des ignares triomphants, l’impardonnable erreur de ceux qui nivellent par le très-bas et seront emportés par le fond, ce qu’on ne regrettera pas…

Car les réformes de l’orthographe ne sont pas seulement l’assassinat de l’héritage culturel, mais aussi une campagne d’abrutissement collectif. L’orthographe et ses arcanes, tout comme les savantes pirouettes des mathématiques et autres sciences, ça ne sert pas « qu’à » être fort en math, en dictée ou toute autre discipline. Ça sert également à obtenir un raisonnement rapide, instinctif, précis, et c’est par l’étude qu’on y arrive, pas en prenant des raccourcis. Verbe-sujet-COD-pronom, hop hop hop ! Les zones du cerveau (quand cerveau il y a, ce qui parfois reste une énigme malgré tout…) qu’on laisse dormir, eh bien elles meurent de sommeil, et il n’y a pas de résurrection.

Et l’orthographe sera le screening discret, indécelable mais omniprésent lors de toute demande d’emploi, à la lecture de tout CV. On saura tout de suite si on a affaire à quelqu’un qui a été formé, même s’il y a des bugs ici et là, ou à quelqu’un qui a béatement applaudi avec les plus bêtes ou inconscients, ceux qui auront ri de ce temps perdu à chercher à bien écrire alors qu’il suffit d’écrire.

Le chef de cuisine qui sera tout fier de clamer que lui, il est arrivé là sans jamais avoir eu la moyenne en dictée (et comme on la baisse de plus en plus, il ferait mieux de faire profil bas voire plat ) et qui affichera aux toilettes « Le pèresonèl est priait de se lavait lai min en sortan du wouécé » sera vite surnommé lavette ou ouécé quand un membre de son staff convoitera son poste.

Bonne chance pour être crédible pour des responsabilités délicates. Car qui ne sait écrire ne sait comprendre, ne sait lire, n’a appris le raisonnement instantané.

Bonne chance aussi pour comprendre les instructions, règlements et les fameux « petits caractères » en fin de contrats, qui déjà exigent le port de loupes mais leur seront aussi clairs qu’un texte en coréen. Les notices médicales. Allergies ce n’est pas à lairgit. Posologie n’est pas pause au logis.

Bonne chance pour les mots épouvantablement inconnus se faufilant ici et là. Avez-vous amené votre curriculum fera hoqueter de surprise. Un curr… ? Euh, j’croyais qu’un CV était tout c’qu’y m’fallait… (Comme l’inoubliable Toto’ qui, alors qu’on lui demandait de montrer son curriculum, très décontenancé répond : Ah… mon curriculum ? Mais…  ici, devant tout le monde ?)

Bien entendu je ne songe pas à ridiculiser les étrangers qui, arrivés dans un nouveau pays à l’âge adulte ont beaucoup de mal et de mérite, ni les situations particulières. D’ailleurs, qui songerait à ridiculiser des gens qui font de leur mieux, en n’importe quel domaine ?

Mais le mépris « crasse » qui est consenti aujourd’hui en ce qui concerne l’orthographe (et tant d’autres secteurs hélas ) sous le prétexte qu’il faut tout simplifier (pour que ceux qui ont un cerveau d’amibe puissent encore suivre et abêtir les autres ) aura un effet boomerang qu’on n’a pas encore annoncé.

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Chance

Count your blessings, comme on dit.

J’adore cette injonction. Car faire l’inventaire de ses malheurs, c’est bien facile, qui n’en a pas ? Et je n’ai pas envie de faire le concours de la plus méritante et vaillante des reines de la résilience. C’est mon histoire, et je suis encore là pour y repenser quand c’est nécessaire, et me dire que ouf, c’est loin derrière et que même… ça me fait parfois rire. Mes propres mésaventures m’aident à comprendre les autres. Pas ceux qui ne sont qu’un long ululement lugubre de drames et souffrances, là je ne cherche surtout pas à comprendre. Mais les autres, les ceux qui encaissent, qui ont des successions d’années noires et se rétablissent dès qu’arrivent les éclaircies, peut-être un peu cabossés mais bien contents de retrouver le soleil ou même la pluie le matin.

Alors moi, ma grande chance (c’est ma chance, c’est ma chance, c’est ma très grande chance, air connu…), c’est d’être née dans une famille hétéroclite, avec un papa né ici, un grand-père né là, des ascendances hollandaises (oui je sais, ce n’est pas vraiment vraiment exotique mais bon… eux-mêmes provenaient de Hollandais partis à Batavia sur un immense voilier au 18è siècle pour « affaires », et c’est pas vraiment banal ! ), et d’autres grands-parents provenant de lignages plus sédentaires mais qu’on pouvait qualifier « d’originaux » pour la branche de ma grand-mère Edmée. Un mélange explosif. Et donc très vite j’ai appris quelques rudiments essentiels : partout où on va, les codes changent, et tout le monde a raison, ou au moins ses raisons !

Chez bon-papa Jules, on était vissés au même sol depuis des générations et on était gentils, bien élevés, on aimait bien boire et bien manger, la belle vaisselle et les élégants couverts, être bien habillés sans se faire remarquer. Chez bonne-mammy Edmée, on était vraiment très très sans façons, un peu trop pour le goût de Lovely Brunette, car entre nous on riait des sandales de moine franciscain de bonne-mammy, ainsi que de ses affreuses jupes rayées en coton. Elle était aussi très bien élevée et polie, mais impertinente et cédait trop vite « pour avoir la paix », ce qui lui a assuré une bien triste fin. Elle riait volontiers, était généreuse et farceuse. De ces deux grands-parents là, je pouvais voir en promenade ou sur des cartes postales et vieilles photos, les habitations qu’ils avaient occupées, eux petits, leurs parents, leurs grands-parents. Ça donnait l’impression que le monde avait été « à nous » avant notre naissance, morceaux par morceaux, l’un et puis l’autre. C’était amusant. Et ça reliait au passé.

Mes autres grands-parents, Albert et Suzanne, étaient morts avant que mes parents ne se rencontrent. Mais leurs deux maisons voisines existaient encore, et nous allions les voir en pélérinage… Elles n’appartenaient plus à la famille depuis « belle lurette » mais ça ne changeait rien. Et surtout, il y avait plein de photos d’eux ailleurs, très loin ailleurs, d’eux et les parents. Suzanne avec un agneau dans les bras, en Uruguay. Suzanne dans un parc public extraordinaire à Rio de Janeiro, ou sur l’ile de Madère, avec un chapeau cloche et tout le chic des années 20. La maison en Argentine, avec l’institutrice familiale sur le balcon, et on ne sait qui dans une belle calèche rutilante. L’oncle Adolphe que je trouve bien beau, et qui a connu une mort si bizarre que personne n’a jamais voulu dire ce qui s’était passé, là, en Argentine, mais le bruit courait, chuuuut chuuut, qu’il y avait une femme là-dessous et une histoire pas très catholique. Du côté de Suzanne, il y avait son grand-père venu de

Punta del Este, Uruguay

Punta del Este, Uruguay

Hollande avec je suppose de l’argent mais en tout cas l’esprit d’entreprise, avait acheté un moulin à tan dans le Namurois, et assuré la fortune de la famille. Mais en bon batave, sa descendance n’avait jamais ressemblé aux Kardashian, on avait certes de belles maisons et des voitures, et un train de vie cossu, mais… on n’était pas dans l’éblouissement des paillettes et diams. Et on avait un côté humain délicieux qui est toujours resté. Les « gens de maison » avaient leur place et importance et ne subissaient ni hauteur ni méchanceté. Mon arrière-grand-père a renvoyé sans hésiter son garde-chasse qui avait délibérément tiré sur le chien de famille, on aimait beaucoup les animaux aussi. Moins les garde-chasses. Et du côté d’Albert, eh bien en tant qu’acheteurs de laine, il leur fallait bien aller la chercher, la laine, et la trier, la choisir. Alors on partait là où se trouvaient les moutons les plus bouclés et généreux, comme tant d’autres, faire sa vie ou un morceau de vie en Argentine, Uruguay, Algérie ou Australie. On mourait parfois bien loin du cimetière familial, et les au-revoir étaient auréolés d’un espérons que ce n’est pas un adieu quand même, car la route était longue. Ainsi on apprenait à profiter des gens présents, les chérir, les regarder. J’ai compris que ceux qui partaient ne revenaient pas toujours. Et puis on écoutait leurs aventures, et on essayait d’imaginer ce qu’ils ne raconteraient pas. Et on avait des objets venus de partout, des disques de cire qui chantaient ay-ay-ay-ay chiquita !, des calebasses à maté, des carapaces de pangolins, des bijoux achetés au Brésil avec des ailes de papillons bleus, des chopes à bière venues d’Argentine, des boites du Kasaï, des cendriers en malachite… des tissus étranges, des recettes encore plus étranges, des tics de langage qui ressemblaient à des codes secrets. Papounet allait « choper » et pas manger. Il donnait un « matabiche » et pas un pourboire. Sa grand-mère avait été Mamita. Son grand-père Corta Viento, surnom qu’on lui avait donné à Buenos Ayres.

Vivre dans un patchwork de cultures et habitudes, c’est un privilège. Car on se débarrasse de ce carcan qu’est le jugement hâtif, le « ça ne se fait pas », « c’est pas comme ça que… ». Le monde est immense et fantastiquement varié. Et vivre dans plusieurs langues vous apprend la pudeur ou l’indécence de certaines expressions, des multiples manières que l’amour, les affaires, les problèmes ont pour s’exprimer. Ou pour se taire et se faire comprendre. Ça vous donne plusieurs chemins pour la pensée. Vous êtes riche à jamais et partout. Et surtout, vous êtes libres !

No Big Deal

La foire du livre, et toutes les foires un peu importantes (du livre). Je vais chaque année – en visiteuse – à celle de Bruxelles, plus pour la sortie que pour la cohue et la marche dans un sauna bruyant, sortie qui suit le repas très amusant que je prends avec mon ami Denis, qui arrive de Besançon. Occasion pour nous de papoter, rire, parler de bouquins, d’auteurs ou éditeurs que nous connaissons de près ou de loin, et puis une bonne marche vers le plus grand bain de vapeur de la ville, la Foire du livre de Bruxelles, où nous ne nous éternisons pas plus qu’il ne le faut pour faire notre tournée de reconnaissance. On en sort liquéfiés et les joues comme des pommes d’amour.

De l’air ! De l’air frais, et du silence, et la promenade retour le long du canal et puis le quai aux briques, on aime bien ça…

Foire du livre Alain Bustin 2015

Foire du livre, visite d’Alain Bustin 2015

Et il faut avouer qu’on est tout content lorsque, auteur inconnu, on a au moins été une fois faire acte de présence, la plume d’oie bien taillée et l’encrier rempli, le sourire sympa mais pas prédateur. J’y suis allée une seule fois en autographeuse, deux petites heures de ma vie bien remplies, pas désagréables du tout. On y donne rendez-vous aux amis qui habitent du côté de Bruxelles et qu’on ne voit jamais, on fait la photo souvenir (ou deux, ou trois) et on sait ce que c’est que d’avoir été en dédicace dans un grand salon. De loin on a vu le chapeau d’Amélie Nothomb, les deux têtes des frères Bogdanov, celle de Michel Drucker et c’est autre chose que de voir les mêmes visages sur Closer, oui oui oui (pas toujours plus flatteur, je dois dire…). Bien sûr, nous on les a vus, et eux n’ont même pas eu conscience qu’on existait, mais on s’en remet très très bien (au cas où on en aurait été démis…).

Maintenant, honnêtement, il n’y a pas de quoi sonner ni le tocsin ni une joyeuse volée. Personne ne viendra vous voir qui ne vous connaissait déjà suite à un autre salon plus petit mais intime, un achat, ou autre moyen. Personne ne vous y « découvrira ». Et les paparazzi ne s’attarderont pas sur vous, tout au plus vous ferez « le nombre » sur un travelling montrant qu’il y a foule à tel ou tel stand. Les figurants bourdonnants.

Et pourtant, pour le lecteur qui ne connaît pas le système, son auteur localement connu, son poulain favori qui a publié un ou deux livres (le fils de la voisine, l’ancienne première en rédaction du cours de Mlle Machin, le petit ami de la belle-sœur de…), est en train de faire son chemin puisqu’il va à la Foire du Livre de Bruxelles (ou toute autre grosse excitation bouquiniste). On croit qu’il a été choisi, élu, cherché, pourchassé, repéré, puis supplié et que c’est donc bon signe. Même ce grand salon le veut. Même ce grand salon renifle son talent.

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

Or la vérité est que tout éditeur qui veut officiellement exister fait de son mieux pour figurer aux salons importants (et pas question de montrer patte blanche mais patte pleine d’écus, florins et ducats ), et convie ses auteurs pour amortir cet investissement prestigieux et ne pas avoir une table jonchée de livres sans petites mains joyeuses pour y écrire de jolies dédicaces.

Mon éditeur ne participe pas (mais il existe oh combien, et la maison d’édition fêtera ses 20 ans la semaine prochaine !), et l’autre éditeur qui m’avait installée sur le trône pendant deux heures ne participe plus. Et donc… moi non plus. Pourtant j’existe, je le jure…

Je vais à peu d’évènements de ce type, privilégiant ma ville d’origine, son libraire dynamique, et parfois un festin de mange-pages si c’est à distance raisonnable, que je suis libre et que je sens l’inspiration. Pour le reste… c’est écrire qui me plaît, et rencontrer ces lectrices (parfois lecteurs, oui oui oui !) avec lesquelles les points communs se sont mis en évidence tous seuls… C’est alors une séance de dédicaces enjouée comme autour d’une tasse de thé, amicale, entrecoupée d’embrassades et de rires. Ça… c’est tout ce que j’aime.

Ceci dit, amis et amis qui dédicacerez jusque dimanche, ne boudez pas votre plaisir et allez-y, hop hop !

Et le pire est que vous vous en fichez complètement !

Cri strident de Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi, issu de sa bouche béante et tordue par l’indignation, du haut de son haut pupitre. C’est de ce mirador qu’elle surveillait une centaine d’élèves, trois ou quatre classes de dessin réunies dans une grande salle dont, armée de son chapelet et trousseau de clés, elle contrôlait le silence, les bonnes manières, la piété affichée, l’esprit studieux illuminé de la bienveillance du Saint Esprit que nous allions prier en début d’année scolaire.

Nous ne pouvions pas parler, pas emprunter, pas prêter, pas glousser, pas chuchoter, pas circuler. Si par malheur nous devions aller à la toilette, nous nous faisions férocement reprocher de ne pas avoir pris nos précautions, et que donc tant pis, il faudrait se retenir. Vrai qu’à 17 ou 18 ans, on n’a pas encore appris à gérer nos visites au WC et qu’on y va par pur plaisir… Et qu’on ne parle pas de garçons avec sa voisine de devant, de derrière, de gauche et de droite, et qu’on ne rit pas, jamais !

Et bien entendu, alors que Courrèges crée des boucles d’oreilles comme des engins spatiaux, on n’en porte pas, pas plus que des mini-jupes. On ne se maquille pas malgré la mode œil au beurre noir.

Nous portions donc nos jupes d’uniforme, dont nous roulions la taille une fois dans la rue, ce qui nous faisait un bourrelet suspect sous le pull bleu marine mais révélait un peu nos genoux. Et nous mettions nos boucles d’oreilles en poche en arrivant dans le couloir de l’école, saluant la gentille Mère Marie-Colomba qui se doutait de tout et gardait le sourire. Celles qui osaient le maquillage risquaient d’être envoyées se laver dans le petit cagibi où nous nettoyions pinceaux et matériel, pour en ressortir méconnaissables et en larmes. Celles qui entraient dans les saints murs de cet Alcatraz estudiantin avec des « billets doux » dans leur sac le voyaient vidé sur un pupitre, et son contenu exposé aux rires narquois, le billet doux lu sur un ton sarcastique (ça, c’était notre prof de néerlandais, la réincarnation d’Helga la louve des SS, qui excellait dans cet exercice…). Bref, on ne plaisantait pas impunément.

Et ce jour-là j’avais usé mon quota de bêtises annuelles autorisées : je suis arrivée en classe avec des boucles d’oreilles aussi grosses que des grappes de raisin, jaunes et dansantes, et un pull jaune sous prétexte que le bleu était sale (à mon avis, c’était vrai…). Et comme tout le monde me regardait en attendant quand le châtiment allait tomber, je souriais aimablement, me retenant de quelques salutations de type princière, car je n’avais pas les gants blancs. Et en prime, une fois installée à ma place, je me suis mise à bavarder, certes en faisant semblant de soupirer entre les dents, mais je parlais bel et bien. Et Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi a hurlé mon nom suivi de Silennnnnnnnce ! J’ai levé les yeux vers elle, avec une expression pieuse et repentante, et ai recommencé à parler aussitôt en mode ventriloque. Et elle, ne pouvant quand même pas me condamner au fouet ni au pilori, a vociféré « Vous, avec vos airs suaves, vous faites toujours exactement ce qui vous voulez ! Et le pire est que vous vous en fichez complètement ! »

Et elle avait raison. Je n’ai jamais su avoir peur du châtiment, ou éprouver de la contrition quand je ne me sentais pas en tort. Il m’est même arrivé d’attraper un fou-rire si on me passait un savon dont je trouvais l’ampleur ridicule. Toute cette énergie pour rien, pour que l’un se sente offensé là où il n’y avait eu que le plaisir de vivre.

Je ne me sentais pas « sur la même planète » et donc… je m’en fichais tout à fait. Et certainement ça m’a évité pas mal de « mauvaise conscience » inutile…

 

Une main maudite et une espionne, le Dr Bond. Paula Bond

Alors qu’elle était prête à accoucher de moi, Lovely Brunette s’est vue conseiller par le personnel de l’hôpital d’aller au cinéma pour se distraire. Mon père l’a donc emmenée (nous a emmenées…) se détendre dans une salle où on projetait un film d’horreur, Les mains d’Orlac (Mad Love en anglais) avec Peter Lorre. Elle a adoré mais bon, je voulais vraiment sortir de là et une fois le film fini, elle est retournée à l’hôpital où je suis née à 2h45 du matin. Il paraît que je ressemblais à Peter Lorre, ce qui n’est pas flatteur comme je l’ai constaté il y a peu.

Peter Lorre

Bien des années ont passé… et  je suis arrivée en 2001 (comme vous tous d’ailleurs.). Mon mari et moi avions une imprimerie, et…

Pauvre petit chat de rue ! Pauvre, mais pauvre petit ! Nous avions le cœur brisé de devoir jeter « Voyou » à la porte chaque soir alors qu’il avait passé la journée sur des boîtes de carton dans l’imprimerie. Il s’y détendait et surtout s’y goinfrait tout le jour, et on le restituait aux tiques, puces, matous couverts de croûtes et ventre creux chaque soir. Puis on a découvert, en y regardant mieux, qu’il s’agissait d’une Voyelle… pauvre, mais pauvre petite chatte vouée à une mort certaine dans la rue … Alors … eh bien, on a décidé d’en faire une heureuse bestiole, et de la capturer pour y arriver.

Elle n’a pas du tout aimé ce plan, et m’a mordue avec la vigueur et la précision d’un douanier qui vous prend pour un terroriste. J’ai tenu bon. Surtout pas lâcher. Aïe-aïe-aïe-aïe pas lâcher ! C’était pour son bien, on penserait au mien après. Nous l’avons conduite chez le vétérinaire pour la faire stériliser, et  sommes rentrés travailler le cœur gros – pauvre petite chose effrayée !

Pendant ce temps-là, ma main – la malédiction de Peter Lorre – faisait si mal que je l’aurais volontiers coupée. En fin d’après-midi elle avait le volume de la main de King-Kong, et j’ai décidé d’aller effrayer notre médecin traitant en la lui agitant sous le nez. Il s’agissait d’une ravissante Asiatique qui aurait eu sa place au concours de Miss Philippines, mais pas dans un cabinet médical. Elle a regardé la chose et a calmement dessiné les contours de la partie gonflée avec un marqueur noir, et m’a dit de levenil le lendemain si ça avait empilé. Et m’a prescrit des anti-douleurs qui auraient permis que l’on me coupe en morceaux sans que je cesse de chanter.

Le lendemain, la main de King-Kong avait changé ( franchement, Peter Lorre, je n’avais rien fait, moi ! C’était ma mère qui voulait voir le film, pas moi ! ) et ressemblait à une pastèque de la couleur d’une pomme au sucre : un vermillon luisant du plus bel effet. Les lignes tracées par Miss Philippines n’étaient plus qu’une bouée dans une mer de lave. « Je vous envoie chez le docteul Bond » me dit-elle avec un sourire éblouissant. Mais le docteur Bond n’a pas de rendez-vous avant le lendemain après-midi.

Sa salle d’attente ravirait Barbie si elle était malade : fleurs artificielles, tableaux romantiques avec des champs plus fleuris que Keukenhof et des rivières si brillantes qu’on dirait une coulée de glycérine. Et arrive le docteur Bond qui est UNE docteur Bond. Une noire hautaine qui s’avance vers moi comme si j’étais enchaînée au mur et elle armée de bistouris trempés dans du venin de serpent. Et en effet, j’ai beau ne pas être enchaînée, elle s’empare de ma main gigantesque et tente d’enfoncer un bâtonnet là où les quenottes de Voyelle – la pauvre petite – ont fait leur entrée dans mes chairs. « Pour voir s’il y a un abcès » dit-elle avec une férocité satisfaite, tandis que je serre les dents, car je ne prenais plus de la potion magique anti-douleur. Elle constate que non, pas d’abcès, et m’informe enfin de ce qu’elle ne peut rien pour moi de toute façon car elle, son rayon, c’est la chirurgie esthétique de la main ! Magnanime quand même elle me conseille d’aller voir le docteur *&^)_%$ (oui, c’est aussi difficile à prononcer que ça !) qui lui, est spécialiste des maladies infectieuses.

Cher docteur *&^)_%$ … en voyant la chose qui termine mon bras (car elle ne me sert même plus de main, à ce stade-là…) il s’écrie : Mais vous devriez être à l’hôpital depuis deux jours ! Vous n’avez plus de sensibilité dans la paume ! Hop ! Hôpital !

Et j’y suis restée trois jours avec un antibiotique en intra-veineuse que l’on changeait toutes les 4 heures, grelottant de froid en plein mois de juillet. Pendant ce temps là, Voyelle prenait possession de ses confortables nouveaux quartiers… où, un an plus tard, sa jumelle Annie la rejoindrait car notre mission de sauveurs de chats ne s’est pas arrêtée là…

Plus tard j’ai reçu par erreur les papiers de l’assurance médicale destinés au Dr Bond. L’espionne au bâtonnet réclamait $250 pour la visite (5 minutes….) et $285 pour avoir nettoyé mon abcès… Armée de l’indignation du JUSTE, j’ai bondi sur le téléphone pour informer la compagnie d’assurance de la fraude commise, pour m’entendre dire … « qu’est-ce que ça peut vous faire ? Ce n’est pas vous mais nous qui payons ! » Non, cruche, c’est moi qui payais une assurance trop cher pour couvrir les fraudes et les galanteries que les médecins se font entre eux : Miss Philippines a envoyé à l’espionne au bâtonnet une cliente qui n’en avait pas besoin mais qui lui rapporte plus de $500. L’espionne lui rendra la pareille ou l’invitera à un dîner de gala quelconque. Et je payais.

Le docteur *&^)_%$ a presque volé mon cœur, car il m’a bel et bien sauvé la main, celle que Peter Lorre voulait me prendre.

Voyelle s’est éteinte à Liège, à l’âge de 14 ans. Elle avait un rapport étrange avec moi, sachant obscurément qu’elle m’avait fait mal. Or je ne lui en ai jamais voulu (contrairement aux ondes très rancunières que j’envoie encore au Dr Bond et Miss Philippines). Elle était « penaude ». Mais nous nous aimions beaucoup et elle me manque…

Une sous-mission : faire ce qu’on veut, na!

Et si on en parlait, des femmes exemplaires ? Celles qui vivent une vie de sacrifice avec ce sourire tremblotant, le cou rentré et une criante invisibilité. Qui ont un mari qui, elles le laissent deviner sans trop de mots, est aussi lourd à porter qu’une croix en béton armé mais se retranchent dans un « loyal » mais non, c’est pas si terrible tu sais… j’ai l’habitude quand on compatit. Car elles sont … soumises, acceptent la dure et injuste loi de l’homme sous laquelle leur mère, déjà, a courbé l’échine. Ces femmes sans révolte que l’on félicite pour leur courage, leur soumission et discrétion, dont on loue les incontestables talents de maîtresse de maison. Des modèles à mettre en vitrine au magasin de l’épouse parfaite.

Je ne parle pas des malheureuses qui ont épousé un vrai monstre. Qui de toute façon devraient partir, mais les liens psychologiques sont souvent bien noués jusque dans les tissus de la chair. Ou un vrai égoïste, et qui devraient partir aussi.

Non, je parle de ces tièdes et indécises qui se sont mariées parce que la vie est comme le Monopoly :  la case mariage est la case obligée. Et elles adorent faire comme tout le monde. Juste un peu mieux, même. Et soumises, elles ne le sont qu’en apparence. Car ce n’est pas l’homme qu’elles épousent, c’est le mariage. Telles le lierre ou le liseron elles s’enroulent en silence avec cet air humble et inoffensif, et serrent la prise toujours d’avantage. Comme les mantes religieuses elles arrachent la tête du géniteur quand elles ont eu leurs enfants. Les migraines et les dures journées ont raison de la complicité des draps, la tendresse déserte le lit et les belles cérémonies de la chair, et se déplace dans la tarte du dimanche et les plats en sauce, les pilules à prendre que l’on dépose près du verre. Me voici infirmière et cuisinière, je ne sers qu’à ça.

Les petits mots d’amour un peu idiots ne sont plus ressortis que machinalement quand on veut obtenir quelque chose plus vite.

Et le mari, que l’on accuse de plus en plus ouvertement de ne penser qu’à ça comme s’il était un gamin qui veut jouer avec son train électrique au lieu de faire ses devoirs s’efforce de ne plus y penser, se dit avec courage que c’est la vie. Il fuit peu à peu, se saoule de travail – ou se saoule tout court – pour ne pas se demander où ont fini les enthousiasmes d’autrefois, et se voit alors reprocher de ne jamais être là, de ne penser qu’à lui. D’année en année c’est consentant qu’il endosse l’habit du mauvais, de l’éternel absent, du rustre égoïste. Et qu’il a honte d’être un aussi piètre père et mari. Lui qui a une femme exemplaire qui en plus … ne va pas même voir ailleurs. Il ignore qu’ailleurs signifie pour elle aussi dans d’autres draps et qu’elle a eu assez de mal à se libérer de ceux-ci pour vouloir tout recommencer.

Tout le monde le lui dit… il ne sait pas la chance qu’il a de manger à la table d’un roi tous les jours dans une maison dont la poussière ne connaît pas le chemin. Oh qu’il se sent mesquin de cet étrange vide dans son coeur qui a durci sa voix et son regard…

Elle a pris les commandes en douceur, nantie d’un instinct infaillible. Il y a toujours le prétexte de la famille qu’il ne faut pas décevoir, de sa santé qui n’est pas brillante pour l’instant, de ce petit plaisir qu’on peut bien lui faire pour une fois. Jusqu’au jour où il n’y a plus rien à céder parce que la femme soumise a tout en main sans que l’époux, cet ingrat dont on la plaint, ait rien vu venir.  On invite les amis qu’elle veut quand elle veut, on fait les vacances qu’elle veut, et le carrousel de ses routines à elle emporte le manège. Les oui chéri ont cédé la place à comme tu voudras, remplacés peu à peu par d’adroits on doit toujours faire comme tu veux et pour une fois, pourrais-tu me faire plaisir ?

Et comme amour et loyauté, elle lègue de lui à ses enfants l’image d’un égoïste, d’un emmerdeur, d’un dominateur, d’un jamais-content-jamais-là qui la laisse seule avec les enfants. On chuchote quand il arrive, on glousse. On le craint et ne le respecte pas.

En silence, elle a tué le bonheur dans leur mariage. Et gardé le mariage.

Ne le disait-on pas assez…: méfiez-vous des eaux dormantes!

Bien entendu, on me dira que maintenant ce n’est plus comme ça, puisqu’on est bien plus libres de se marier ou pas, et que l’autonomie de la femme l’a libérée du « devoir rester ». C’est sans compter sur la nature humaine qui veut que les parasites cherchent des organismes nourriciers, que les créatures peu sociables se servent des capacités charismatiques de qui pourra leur apporter le « cercle d’amis » des gens comme tout le monde. C’est oublier que le piège à la grossesse-surprise est toujours à la mode, et c’est surtout oublier qu’à deux salaires et un loyer on vit mieux qu’à un.

 

 

Les casseroles de Bon-Papa

Quand mon Bon-Papa Jules est mort, Lovely Brunette a été déchirée de voir qu’elle ne pouvait pas tout récupérer de sa vie. La vie de son père. Je ne parle pas des choses importantes et chères qui ont été partagées comme ça se passe souvent lors des successions (nul besoin d’être plus claire je pense…), mais surtout de la « bimbeloterie » souvent très mal en point et non-monnayable comme par exemple son service en Limoges pour 48 personnes entreposé dans un buffet, des lames de couteaux échappées de leurs manches, des manches orphelins d’autres lames, des survivants de verres à vin blanc et rouge, à porto, à cognac, à je ne sais plus quoi… Il les avait gardées, ça venait de son mariage à lui, ou de celui de ses parents, il avait pris soin de tout ça, et voilà qu’elle se lançait dans Save the Private Useless avec passion.

J’ai ainsi hérité, en partie, de ça aussi quand ce fut son tour de disparaître. Enfin, de ce qu’elle a sauvé parce qu’elle avait la place pour les entreposer, mais moi je n’ai ni greniers ni mansardes ni placards ni cave. Et moi, j’utilise, je mets dans le lave-vaisselle, quand ça casse c’est bye-bye, et comme tout est de plus en plus dépareillé, il m’arrive d’offrir deux petites tasses à moka ici et là pour célébrer l’amour de quelqu’un, n’est-il pas bon d’avoir deux jolies tasses au passé presque historique pour apprécier un bon petit café en tête-à-tête, surtout quand elles bourdonnent d’amour, ces têtes ? Bref, je suis moins respectueuse qu’elle, place oblige.

Inutile d’expliquer que le service de Limoges a été vendu à un prix défiant toute concurrence, comme on dit, en grande partie au décès de Bon-Papa Jules, car qui fait encore des réunions de 48 personnes, hein ? À part les pensionnats ou homes, qui peut-être auraient grand plaisir à servir les repas dans du beau pour changer. Ça leur vaudrait des noms changeant la donne : Les enfants de Versailles, et Vieillir à Schonbrünn

Lovely Brunette avait notamment repris… les casseroles de Bon-Papa, de très belles casseroles de fonte émaillées d’une belle couleur vert tendre (petits pois de printemps….), et dont elle n’avait aucun besoin puisqu’elle avait les siennes. Mais je me souviens d’avec quelle dévotion elle suggérait : prends la casserole de Bon-Papa pour les pommes de terre…

Impatiente, je ne comprenais pas. Elles pesaient plus lourd qu’une enclume (avec le marteau et une grosse dame assise sur le tout…), on avait les poignets mutilés et les paumes grillaient sur les poignées, alors qu’on possédait désormais des petites casseroles légères, avec des oreilles de bakélite, et les motifs design de l’époque, ceux qui reviennent à la mode et me font frémir aujourd’hui. Des petites frises à carrés et triangles sur fond crème… comme chez les Femmes de Stepford, et il fallait presque les cheveux laqués et le regard d’une poupée (avec cils pelucheux) pour être assortis aux casseroles « nouvelle vague » que je préférais à celles de Bon Papa. Je réalise que nous n’étions pas du tout assorties et je ferai amende honorable quand je saurai à qui.

Oh ciel, j’allais oublier le fer à repasser de Bon Papa, qui devait déjà avoir dix ans et a vécu vingt ans de plus. Et son horloge à carillon Westminster qu’on avait mise au mur de la cuisine, pour profiter de son appel very british. Oui, c’était le chant de Big Ben…

À présent que ma Lovely Brunette n’est plus, pas plus que mon Papounet, je comprends cet attachement qu’elle avait pour ces vieilleries. Je comprends, disais-je, parce que tout ça, c’était des petites choses quotidiennes qui la reliaient à son père, lui permettaient de l’évoquer mine de rien, de toucher ce qu’il avait touché, de sentir sa trace, son passage, de retrouver une anecdote. Je le comprends puisque moi-même je me suis mise à polir avec amour ce que je lui ai vu cirer si souvent, me disant « ce saint bonhomme était en bas de l’escalier chez Bonne – son arrière-grand-mère – et elle me l’a laissé ». Le saint bonhomme est un moine tenant un crâne dans la main, l’air assez surpris ce qui est sans doute assez normal : une chope de bière aurait mieux sa place dans cette main monacale. Comme à la maison nous l’avions mis sur une commode dans le vestibule, mon oncle Yves s’amusait à enfoncer sa cigarette dans un des orbites oculaires pendant qu’il enlevait son manteau…

Je mange mes œufs à la coque dans de petits coquetiers en argent qu’elle a sauvés de je ne sais où, très abîmés d’ailleurs, ils ont perdu tout ce qui pourrait faire dire « ooooh, tu manges dans de l’argent, quel chic … » car franchement, ils ont piètre mine. « Ça fait pouilleux », aurait-elle d’ailleurs dit, en riant !

Mais voilà… moi aussi j’aime toucher ces petites choses anodines, délaissées qu’ils ont touchées, et ainsi établir un contact matériel entre eux et moi. Eux, mes « chers disparus », pas oubliés mais juste disparus derrière le mur…