29 décembre 1890…

Ils sont près de deux cent, par un matin venteux aux reflets de nacre. Deux cent villageois terrorisés, dissimulés dans le bois. Une trentaine de vieillards, des hommes et des femmes, des enfants. Celui qui les guide ne fuit pas sa mort mais les emporte vers ce qu’il espère être la survie. Ses 64 ans lui pèsent comme ces nombreux espoirs fous qui le suivent en dépit de tout, car des années de lutte contre l’occupant ont donné à leurs rêves, justement, une teinte de folie. Depuis hier il a une pneumonie et ne verra pas la fin de ce jour, quoi qu’il arrive, et il le sait. La neige tombe et fond sur leurs yeux, leurs lèvres, les sillons de leurs visages, dans un silence de pure frayeur, de fin de vie.

Pour ne pas laisser de traces, ils marchent en file dans le petit ru, crevant la fine couche de glace, leurs pieds insensibles après que le froid les ait vidés de leur sang. Il gèle à – 30. Peut-être plus encore, on parle de – 40.

Et puis le bruit se rapproche, les assourdit de son message. Celui des soldats, des chevaux dont les sabots foulent le sol avec une douceur trompeuse. On crie sur eux, on les bouscule, on les force à revenir en arrière, à coups de cravaches, de taloches sur la tête, de cris dans cette langue qu’ils ne comprennent pas. Les vieillards ont le visage gris et éteint. Ils savent. On les regroupe pour mieux les encercler. Ils sont si faibles. Une femme et sa vieille mère s’échangent un regard, adieu, adieu, adieu … La jeune serre son manteau contre elle, claquant des dents. Adieu, adieu, adieu … Les soldats sont nerveux, cette soumission les inquiète. Ils le savent bien va, que cette racaille est bien plus dangereuse qu’elle ne paraît. Qu’il leur reste des armes, on le leur a dit. Le doigt sur la gâchette, ils chevauchent nerveusement autour du groupe secoué de frissons. Le givre s’accroche à leurs moustaches. La vapeur s’élève du flanc et des naseaux des chevaux, rendus agités par le gel et l’inquiétude des hommes.

Un coup de feu éclate, on ne sait d’où, et les soldats se mettent à tirer à l’affolée sur les villageois dont certains cherchent à courir. Les deux femmes en font partie, mais la mère s’écroule aussitôt. Sa fille trébuche et s’effondre à son tour, son manteau serré contre elle, sans un cri. Un peu de sang sort de son cou en fumant. Un vieillard se redresse avec la rage de son dédain et lève une main noueuse et bleue. Sa poitrine explose et se déchire, et il retombe, déjà loin de sa souffrance. Un à un ils s’affalent presque tous pendant que la neige continue de voleter avec sa morne élégance. Les plus jeunes et agiles s’élancent en zigzag sur la pente de la prairie, se laissent glisser, tournent autour des arbres nus, ne gagnant que quelques minutes. Une heure plus tard, tout est fini. La neige a déjà cessé de fondre sur les corps désormais aussi froids qu’elle, et les saupoudre de sa blanche indifférence. Un peu de sang, quelques gargouillements, un pleur quelque part. La fouille des cadavres, que l’on peut encore dépouiller avant que le gel ne rende la prise du butin impossible.

Hébétés, soudain orphelins de toutes leurs traditions et culture, les quelques cinquante survivants sont emmenés dans une chapelle au sommet de la colline, dans laquelle pend encore une banderole de Noël. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Heureusement ! Il était temps qu’on nous débarrasse de cette vermine, diront les dames aux cœurs injustes dans les salons là-bas, au loin, commentant cette nouvelle. Certaines ont reçu de leur valeureux époux quelques-uns des maigres trésors volés sur les dépouilles, si pittoresques n’est-ce pas ?

Aujourd’hui bien sûr, on ne mentionne plus leur origine, on s’affirme incapable de dire comment ils sont arrivés dans la famille….

Une fois les soldats partis, d’autres villageois s’aventurent pour retrouver les leurs, aider les survivants. Il neige encore, le froid mord leurs âmes, l’horreur cisaille leurs cœurs. Le blizzard se lève et soufflera pendant deux jours, agitant une longue silhouette, sa faux caressée par le vent, ses voiles se mêlant aux rafales de neige.

Trois jours plus tard, des civils sont recrutés pour creuser une fosse commune et rassembler les cadavres. Ils seront payés à la pièce. L’argent est rare, l’hiver est dur, autant que la terre qu’il faut éventrer pour la tâche. Autour d’eux, cent cinquante dangereux fomenteurs de troubles enfin éliminés, grotesquement raidis dans une mort qui les a surpris au sortir du lit, peu habillés, au lever d’un matin qui aurait du être un matin comme les autres. Trois femmes enceintes, le ventre en charpie. Le responsable du petit groupe, que la pneumonie n’a pas eu le temps d’emporter, la tête enveloppée dans une écharpe, figé dans une position courbée. Un enfant coupé en deux. Certains des civils pleurent, atterrés par une réalité d’abattoir, de déshumanisation. Ils n’oublieront jamais.

Puis, l’incroyable. Un pleur de bébé s’élève de l’amas de corps. Serrée dans le manteau de la jeune femme, une petite fille de quatre mois a survécu. A la faim, au blizzard, aux balles…

La nouvelle du miracle fait son chemin. Le général Colby dont la femme est farouchement active pour les droits des femmes – elle est d’ailleurs l’éditrice d’un magazine bi-mensuel féministe – sent son cœur arriviste se dilater de joie. Adopter cette fille de l’ennemi, lui offrir la rédemption dans sa famille, l’éduquer comme une des leurs … voilà qui fera parler de lui dans les salons des dames aux cœurs injustes, et il faut bien le dire, leur influence n’est pas à négliger. Voilà aussi qui sera un beau symbole de leur désir d’aider les vaincus à s’assimiler. Et, conscient de l’image si chrétienne que cette occasion lui donnera, toute dorée à l’or fin, il pose en fier jeune papa auprès de la malheureuse petite…

Quel mari exceptionnellement humain vous avez, Clara ! Et dites-moi, cette petite, comment s’y fait-elle – encore un verre de Xerès ? – comment s’y fait-elle, disais-je, à cette vie de patachon ? Au fond, pour elle, cette bataille perdue est sans doute la chance de sa vie…

Elle s’y fait bien mal en fait, et beaucoup d’années plus tard, Clara regrettera d’avoir fait plus de mal que de bien avec cette adoption forcée.

Ce massacre a bien eu lieu. C’était le 29 Décembre 1890, à Wounded Knee. Que l’on qualifia alors de « bataille ». Le vieux chef Big Foot, malgré sa pneumonie, tentait de sauver l’avenir de sa petite bande. Et le bébé a été nommé Zintkala Nuni, « petit oiseau perdu » en lakota.

Toute sa vie elle a couru après son identité. Elevée comme une blanche, elle n’avait aucun contact avec des gens qui lui ressemblaient, et aucune ressemblance avec ceux avec qui elle avait des contacts. Jamais elle ne s’est séparée du petit bracelet qu’elle avait au poignet lorsqu’on l’avait trouvée, ainsi que des minuscules mocassins et du bonnet de peau brodé … d’un drapeau américain. On la renverra de toutes les écoles, sa férocité devant les moqueries des enfants blancs faisant peur. Le général s’en détourna d’ailleurs bien vite, laissant Clara se désoler toute seule. Indocile, folle du mal de non-identité, sa courte vie n’a été qu’un cri strident. S’étant enfuie à 16 ans de chez le général Colby, elle s’exhiba un peu dans les shows de Buffalo Bill, puis retourna dans la réserve. Mais là, ses manières blanches mettaient mal à l’aise : elle répondait, regardait les hommes dans les yeux, riait fort, parlait pendant les repas… Une tristesse infinie s’installa en elle, rongeant sa jeunesse et ses espoirs. Un an plus tard, elle était enceinte, et accoucha d’un enfant mort-né. Son désespoir fut alors si profond qu’elle s’est jetée en hurlant sur la fosse commune de Wounded Knee où gisait sa mère, les bras déployés. Et pourtant, qui pouvait l’entendre, ce petit oiseau perdu ?

Elle se mit à errer ça et là, eut trois maris – dont un lui donna une maladie vénérienne -, joua dans des westerns muets, à nouveau dans le Buffalo Bill Wild West Show, et retourna maintes fois dans les réserves, sans succès. Elle ne s’y sentait pas plus chez elle que dans le monde des Colby ou des cirques.

Pauvre Zintkala Nuni, quel long cri d’agonie que sa vie.

Dans la misère la plus sordide, perdant la vue et la peau vérolée à cause de la maladie vénérienne que son second mari lui avait donnée en sus de volées de coups, c’est le jour de la Saint Valentin en 1920 qu’elle est enfin morte.

Mais son identité devait, finalement, l’envelopper et lui rendre sa dignité. En 1991 son pauvre petit cercueil fut récupéré par des membres de la nation Lakota qui lui firent un nouvel enterrement, auquel beaucoup d’Indiens assistèrent, parfois venus de loin à pied, à cheval, en camion ou en voiture. On la plaça enfin dans la fosse commune, avec ses parents et les siens.

Au Dakota, dans la réserve de Pine Ridge, la fosse de Wounded Knee protège ses enfants. Bien des Indiens vous jureront entendre des pleurs d’enfants s’en élever, et comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Chaque année des hommes à cheval commémorent la longue marche de la petite bande de Big Foot quelle que soit la température.

A tous ceux qui commencent l’année avec un cœur qui souffre et des montagnes à franchir loin devant à l’horizon, je souhaite que le découragement n’ait jamais plus de force que la confiance en des jours meilleurs, et qu’ils puissent accepter les changements qui s’imposent et apporteront, eux aussi, leurs joies.

A Pine Ridge, dans la misère et les carcasses de voiture, le soleil se lève encore chaque matin, et souffle sur la flamme de l’espoir. Ceux qui ont échappé au piège de la boisson-qui-fait-tout-oublier-mais-ne-cesse-de-rappeler-ce-qu’on-veut-oublier bouillonnent de la fierté d’être Indiens, même si on n’oubliera jamais Wounded Knee, là où le cœur de Crazy Horse, enterré à sa demande par sa famille dans un endroit secret, entretient le feu du peuple Indien. (La chanson Bury my Heart at Wounded Knee est chantée par la splendide Buffy Sainte-Marie, Indienne Cri)

Mitakuye Oyazin *.

* Nous sommes tous reliés, parents.

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Il aurait suffi d’être curieux….

Par hasard (enfin, l’a-t-on assez dit qu’il n’existe pas, mais bon… il est confortable à user dans une phrase si on ne veut pas avoir l’air dingo malgré tout) j’ai découvert une coïncidence incroyable.

Que l’on juge plutôt : en 1915 mon grand-oncle Toussaint R s’engage dans les ACM (auto-canons-mitrailleurs) sur le front russe. Il n’est pas tout seul, hein. L’épopée des ACM est digne du meilleur scenario d’aventures, et a sans doute animé bien des conversations du soir alors que la télévision n’existait pas encore. Car il est rentré chez lui entier, s’est marié avec Mariette, la sœur de mon grand-père paternel, ce qui fait de lui mon grand-oncle par alliance. Je l’ai connu, il ne racontait pas grand-chose d’ailleurs, et était plutôt taciturne. On savait que pour la visite de l’an chez Oncle T et tante Mariette, il fallait ne pas interrompre, ne rien toucher, rester poliment assis et ne pas courir dans le vestibule. Jamais il ne nous a parlé de cette incroyable épopée, que nous ignorions, nous les petits. Je n’en ai eu « vent » que parce qu’il avait laissé ses carnets et plein de photos, qui ont littéralement subjugué mon Papounet et nous ont ainsi révélé que l’oncle au visage sombre avait vécu une odyssée remarquable…

D’autre part, mon grand-père – le beau-frère de Toussaint, pour que vous suiviez bien ça de près… – épouse une jolie et primesautière jeune fille, Suzanne – l’amie intime de Mariette ! -, dont la famille a une tannerie. Cette tannerie a, pour chimiste, Vladimir P, que j’adore avec toute l’adoration d’une petite fille : il était grand, gentil, rrrrrroulait les rrrrrrr, était ami de la famille, et marié à Olga. Ils ont des enfants, notamment Alexis, un peu plus âgé que moi et dont je n’ai pas de souvenir précis mais avec qui je suis en contact…

Vladimir P. est un Russe arrivé de Mandchourie pour faire ses études à l’Université de Liège, juste avant la première guerre.

Vieille gare de Kharbin

Vieille gare de Kharbin

Le grand Oncle Toussaint a été, lui aussi, en Mandchourie, et en est revenu avec des photos ( pas celles des soldats au sourire épanoui entourés de jolies geishas, non, ça Mariette n’a jamais vu !), ils sont notamment restés, lors de son équipée ACM, longtemps à la gare de Kharbin.

C’est à l’époque un point stratégique important : c’est de là que par le Transmandchourien, on peut arriver à Vladivostok d’une seule traite alors qu’autrefois il fallait huit jours de bateau et deux de train pour y parvenir. Le quai de la gare était surélevé et longé d’un bâtiment de bois dont les différents bureaux étaient séparés par des cloisons minces. La salle d’attente était surchauffée et un grand samovar y était mis à la disposition des voyageurs. Le tout sous la bienveillante surveillance d’une icône de St Nicolas qui y accomplirait bientôt un miracle : la fameuse icône était vénérée aussi bien des Chinois non-chrétiens que des Russes orthodoxes. Et un jour un Chinois, trempé comme une soupe (wonton) se rua dans la gare pour s’agenouiller devant l’icône, très étonnée… Peu avant il avait voulu faire vite et ignoré les dangers, traversant la rivière gelée Sungari à pieds, sautant d’un bloc de glace à l’autre, pour finir par glisser et se retrouver sous la glace. C’est alors qu’il s’adressa à notre bon saint qu’il avait vu sourire bien des fois derrière les cierges tremblants de la gare de Kharbin : « Vieil homme de la gare, aide-moi ! ». Il perdit conscience et sans savoir comment se réveilla trempé comme une wonton sur la rive, et reconnaissant comme il se doit, se rua à la gare. J’imagine que le Samovar lui semblait aussi salvateur que le saint…

Bref, pour revenir à ma coïncidence…

Voici deux personnes (on oublie le Chinois et St Nicolas), dans un cercle restreint, qui peut-être ne se rencontrent pas à titre personnel mais sont intimes avec les membres des deux groupes très unis, et qui jamais ne se font la remarque que c’est une fameuse coïncidence que « dans un trou comme à Verviers » (clin d’œil à notre Barcarolle de Verviers : En on trô come à Vervî !) on trouve deux personnes ayant vu la Mandchourie. Et faisant, même indirectement, partie du même petit clan…

Mais le plus surprenant – attendez, vous ne savez pas encore tout ! – c’est qu’en recontactant Alexis, j’ai appris que le père de Vladimir n’était autre que… le chef de garde de Kharbin !!!! Il s’agissait alors de postes de confiance, très bien rémunérés et respectés, et ce monsieur avait terres et troupeaux… Il avait donc désiré que son Vladimir de fils étudie à Liège, l’y avait envoyé, et bientôt la guerre avait éclaté, il avait alors prié son fils de ne pas revenir, la situation étant désormais trop changée, et c’est ainsi que Vladimir a cherché et trouvé un emploi dans la famille de ma grand-mère.

Et que jamais personne n’a fait le rapprochement !

Ce qui me consterne, c’est l’idée que ces gens n’étaient vraiment pas, mais vraiment pas bavards… Avec moi on aurait tout découvert lors d’une conversation trépidante, je n’en aurais pas dormi pendant des jours, j’aurais déployé le plan de la gare sur la table de la salle à manger et harcelé Toussaint pour savoir où était son baraquement et l’aurais obligé à montrer les photos des geishas ! On aurait toussoté et dévié l’intérêt vers le barbier chinois, ou les beautés architecturales de la gare, ses toilettes ou le nombre de trains quotidiens, que sais-je. Mais il y aurait eu, tôt ou tard, l’instant « Saperlipopette ! Vladimir ??? Vladimir serait donc le fameux fils aîné du chef de gare, envoyé en Belgique pour ses études ??? Mais sacrebleu… que le monde est petit, hein ! ».

Mais voilà, en ces temps-là et en tout cas dans la famille de mon grand-père paternel, on continuait de prêcher que la curiosité était un vilain défaut, et on passait à côté de mines d’échanges comme ça, parce que ça ne nous regarde pas

Kharbin aujourd’hui

Je super like, tu hyper likes, il extra-méga like…

Quand je suis arrivée aux USA, j’étais très déconcertée par l’avalanche de compliments qui s’abattaient sur moi ou d’autres à la moindre occasion : Oh Naaaaaaancy, you look goooorgious ! Honey, you are just faaaaa-bulous ! A la télévision, lorsqu’il y avait un jeu télévisé juste avant les nouvelles, le candidat ne manquait jamais de profiter de l’occasion pour présenter sa lovely wife, d’où travelling de la caméra vers l’assemblée pour s’arrêter sur un sourire plein de rouge perdu dans les bourrelets de graisse, eux-mêmes emballés au mieux dans une toge destinée à amincir la silhouette. Bien sûr je conçois très bien qu’il aimait sans doute sa femme, mais cette exagération outrancière était-elle vraiment valorisante pour lovely wife qui savait très bien ce que les téléspectateurs en pensait ? Est-il possible qu’elle se sentait plus jolie parce qu’il avait déclaré qu’elle l’était à la télévision ?

Mais de retour ici, j’ai constaté que nous sommes contaminés sans doute via les téléfilms et la mentalité toute américaine du réseau social qui porte le nom de l’arrière-train d’un caprin. Ceci pour ne pas être trop précise, hein… Goat’s Buttocks en effet nous rappelle de souhaiter les anniversaires de nos amis, nous demanderait de faire une party pour nos amiversaires, ajoute des envolées de cœurs à nos messages, et surtout, peu à peu, est arrivé à nous faire baver des flatteries éhontées sous les photos. Que diable, nous devons donner confiance, n’est-ce pas. A chaque changement de photo de profil, on a droit à l’équivalent de trois mois de cure chez un thérapeute de la personnalité : on est tous et toutes incroyablement beaux, superbes, ravissants, sublimes (si, si !), et me voici à court de vocabulaire. Là où un « like » complice et approbateur suffirait, avec éventuellement une appréciation mesurée de temps à autre (cette couleur te va bien – quel beau sourire – on voit que tu es en forme… voire même si on le sent quelque chose de plus appréciateur encore), on a une litanie de compliments…

Bien triste ceux et celles qui ont besoin de ses « amis » Goat’s Buttocks pour se sentir bien et suffisamment agréables à voir. Nous ne sommes pas tous sublimes-magnifiques-éblouissants. Et ceux qui sont tout ça ne sont pas forcément les grands gagnants d’ailleurs car les malheureux font partie des trophées : c’est le mec qui sort avec la super nana qui a fait la page centrale de Lui, ou bien Elle est sortie trois mois avec cet Apollon qui venait de rompre avec Pamela Anderson.

Et bien triste ceux qui mesurent leur popularité au nombre de Likes qu’ils récoltent. Je connais quelqu’un qui, tout fier comme s’il venait de remporter un concours très élitiste et difficile, a dit à un autre « moi j’ai plus de 3000 amis sur Goat’s Buttocks, et même des princes et des princesses ! »… Nous en sommes ravis, sur le réseau il ne se sent pas seul et se dit que s’il n’est pas invité au château ou au palais, c’est simplement parce qu’on sait qu’il est trop occupé, mais dans la vraie vie, il a tout le temps de rester connecté à son réseau, car les amis en chair et en os ne se bousculent pas. Pas même des manants…

Je comprends tout à fait que les réseaux soient une belle alternative à la solitude, la maladie, un isolement géographique. C’est magnifique de pouvoir suivre ce qui se passe ailleurs et de retrouver des noms amis, même si ces amis ne sont que virtuels. Et de vraies amitiés d’ailleurs peuvent naître ainsi, mais devons-nous vraiment nous abreuver de flatteries souvent tellement exagérées qu’elles en deviennent gênantes ? Et on est dans la surenchère, en plus… Car quand quelqu’un s’est créé « sa cour de courtisans », bien entendu les courtisans rivalisent de louanges pour être remarqués, et on a des successions de commentaires ornés de fleurs, de chats, de smileys adorants etc… Un peu, ça va, mais c’est amical et sympathique, pas trop sérieux, un zeste d’enfantillages qui ne fait pas de mal, mais de là à ensevelir les gens sous fleurs et couronnes de débordements sirupeux… on tombe dans la débilité…

Le trop nuit en tout, comme dit un vieux dicton.

On ne peut pas croire à la sincérité de qui en fait trop. Qui en fait trop attend trop de nous. Et si on emploie des mots exagérés pour tout, comment ensuite se contenter d’un « Tu es très bien sur cette photo – Ton texte est vraiment bon – Les photos que tu fais sont réussies » ? Et comment, aussi, y aller plus fort encore ? Il va nous falloir un smiley qui a fait péter le compteur ?

Et le paradoxe : on craint à grands cris certains « envahissements » comme les boucheries halals ou autres choses qu’on n’avait pas avant, mais on a offert, le genou au sol et la main sur le coeur, les clés de « notre culture » sur un coussin rouge à l’envahisseur américain, que l’on aime tant qu’on devient obèse avec lui (il nous a donné la recette, il faut dire, et ça marche, ça marche !!!), qu’on fête Hallowe’en comme aucun de nos parents ne l’avaient jamais vu, qu’on se rue sur un Black Friday dont on ne connaît pas le sens (alors on l’invente et on en fait une histoire de racisme, c’est dans l’air du temps…), qu’on copie son orgie de décorations de Noël en accrochant des kilomètres de loupiottes à la maison sans oublier le traineau du père Noël dans le jardin et tout le reste, et qu’on parle et like comme lui. Tout est wonderful, goooorgious, amazing, adorable… Les choses que l’on peut voir ou pas sur le réseau envahissant sont mesurées à l’aune du puritanisme et du sens de la courtoisie américaine : pas de nudités, mais la violence est la bienvenue, et l’honneur est sauf puisqu’on sucre de commentaires au superlatif, destinés à montrer combien on est bien élevés et encourageants. Sans oublier le déferlement de likes….

 

Sang bleu, sang rouge… C’est aussi l’Amérique!

Etre un indien – Injun, redskin, big chief – est une étrange destinée. L’identité d’un Indien est devenue un puzzle. Il y a l’indien du tourisme qui, docilement, danse et chante des extraits de son « sacré » pour des spectateurs – qu’il dupe quand même un peu car le sacré-sacré, il ne le laisse pas entrevoir. Pour de l’argent. Pour la survie dans un monde où il n’a plus sa place que comme une curiosité, un souvenir. Dont la silencieuse fierté est sottisée en statues de bois pour les marchands de tabac et en publicité télévisée pour un monde sans pollution.

Il y a l’Indien des documentaires sur les réserves, alcoolique, courant à la mort dans toutes les directions et toutes les bouteilles, gaspillant sa sève et tuant jusqu’à son passé. Celui-là ne veut pas survivre, ni être une curiosité.

Il y a aussi l’Indien qui s’en est sorti, c’est à dire qui n’a pas cessé d’être et a pu avancer dans l’après grande ère des tribus et bisons, l’artiste qu’alors on salue comme si sa parole, sa plume, burin ou pinceau se nourrissait directement dans la chevelure de Ptesan Win, Femme Bison Blanc.  Allan Houser, Sherman Alexie, Graham Greene, Chris Eyre …

 

Allan Houser – Musée de Montclair, New Jersey

Mais surtout, être un Indien c’est être méconnu, avalé par les stéréotypes. L’Indien scalpeur aux avant-bras ensanglantés, l’Indien noble aux joues peintes et de peu de mots – vous savez, celui auquel on attribue des citations absurdes sur les réseaux sociaux, accompagnées d’une photo ou vidéo sirupeuse et romantique -, l’Indien qui vend, accroupi à l’ombre, ses bijoux, pointes de flèches ou poteries, l’Indien-filou qui vous vend un nom indien et un peu de son passé dans une cérémonie d’Inipi pour attrape-nigauds, l’Indien pauvre loque guettant la mort et les visions au fond d’un verre, l’Indien qui ne veut pas couper ses cheveux et ne trouve pas de travail, l’Indien des prisons qui se muscle et se tatoue, propulsant sa détresse dans ses biceps où se croisent Sitting Bull et un entrelacs de barbelés.

Indiens blanchis, Indiens noircis, apples et wannabes…

Hommes de résilience, hommes de grand silence…

Mais jamais un Américain n’est plus fier que lorsqu’il peut se vanter d’avoir un peu de ce sang Indien-là, de ce sang qui vient des dieux anciens, des hommes qui aimaient leur mère la terre, qui vivaient beaux et libres, les cheveux fouettant l’air dans une galopade infinie. Cette goutte de sang, ils la vénèrent. Elle fait d’eux des autochtones. Des vrais Américains. Les premiers habitants du continent. Des enfants du bison, de la prairie, des chants des Cris qui vous glacent et vous comblent de vie, de la danse de l’herbe, des mystères des kivas… Cette goutte-là change l’image qu’ils ont d’eux. Une goutte de vérité, d’intégrité. Une goutte qui n’aurait rien de blanc, d’avide, de menteur, d’impur, de sourd à la nature. Johnny Depp, Rita Coolidge, Shania Twain, Robbie Robertson, Louise Erdrich et tant d’autres. Et quant aux noirs qui ont un peu de ce sang non-noir, de ce sang libre, indigène, ils ne se lassent pas de la mentionner. Tina Turner, Buffy Sainte-Marie, James Brown, Oprah Winfrey, Lena Horne … et d’autres. Ils ont même leurs associations ! (https://www.blackindians.com/)

Etre Indien, c’est toute une histoire !

 

Bienvenue! Vous allez voir… c’est comme une grande famille

Eh oui, ça l’est. Ces familles dont on a souvent du mal à prendre des distances dans la vie « de famille », voilà qu’elles nous encerclent aussi au travail, ou dans tout groupe dans lequel nous entrons.

Il y a les patrons. Le père ou la mère, le patriarche tyrannique « pour le bien de toute la famille » naturellement.

J’ai travaillé un jour dans une famille où le patron et son épouse étaient surnommés « Tonton et Tatie » par le personnel, c’est tout dire… Tonton et Tatie avaient leurs enfants préférés – leurs chouchous – et aussi leur papa bien à eux, Monsieur M*** (non, ce n’était pas un bordel, je le jure …), qui possédait plusieurs magasins dont un seul était géré par Tonton et Tatie. Qui épiaient soigneusement les bourdes que ceux qui géraient les autres magasins pouvaient faire. Quand la petite dernière de notre famille a subi les avances de Monsieur M***, et s’en est ouverte, en larmes, à son cher Tonton, il lui a conseillé de ne pas ébruiter inutilement ce moment d’égarement, qu’il parlerait lui-même à Mr M***. Lequel s’en fichait, il partagerait son héritage avec qui était le plus gentil avec lui, pas vrai ? Une des employées, un jour qu’elle rêvassait devant la pluie qui tombait, a vu Tonton s’avancer vers elle et a voulu lui poser une question, qu’elle a commencée par « dis, papa… » suivi d’un fou-rire évidemment. C’est pour vous dire… une grande famille ! Il y avait la jolie paresseuse, à qui on ne demandait rien puisqu’elle se ferait une joie de le faire mal pour qu’on la laisse en paix la fois suivante. Il y avait la vieille bique – qui s’appelait, je vous le donne en mille : Moïse ! – genre Javotte, qui, moustache au vent et pieds enflés, dénonçait tout ce qu’elle découvrait à Tonton et Tatie, et aurait bien fait des croche-pieds à toutes ses sœurs quand le prince apparaissait.

Dans un autre lieu de travail, il y avait HPL notre patron, plutôt vu comme le grand-père un peu ramolli, lui-même sous la coupe de deux niveaux de tyrans dont il avait peur et léchait les bottes avec le sourire et bien des remerciements serviles. Il était secondé (enfin, il se croyait secondé mais était aussi sous la coupe de son « second ») par sa secrétaire, dite « Le croco ». Notre « mère » était la réincarnation d’Helga la louve des SS ou sa sœur, dont la seule explication à son sadisme était que son père avait désiré un fils et avait eu ce machin-là, une fille. Plus virile dans sa tyrannie abjecte qu’un de ces patriarches sournois dans les séries américaines, mais dotée du physique d’un délicat magnolia. Elle aussi avait ses adoratrices flagornant à mort (je me souviens d’A*** qui lui laissait des petits mots sur son bureau « Bonjour et bonne journée ! » « Bonne soirée chez toi, chère I*** »), les trouillardes qui la détestaient mais souriaient comme des chiens que l’on menace, babines retroussées et queue battant le sol.

J’ai aussi eu un « papa » abominable, qui tenait tout le service uni par la confrérie secrète de La dive bouteille. Douze hommes et deux femmes. (Je peux donc vous dire que les hommes sont aussi concierges que les femmes dans leurs cancans de bureau, sauf qu’eux, je ne vous ferai pas l’injure de vous préciser quel était leur sujet préféré, bien au chaud dans leurs braies…. ). Et Papa, d’une simplicité charmante avec ses petits, leur demandait fidèlement chaque soir qui venait prendre un verre après le travail. Et parfois… avant, ce qui était pire ! Il était clair que plus qu’une suggestion amicale ça avait la force d’un ordre. Toute la famille allait donc s’abreuver jusqu’à plus soif, et vivait dans le brouillard total et la dépendance de si tu le dis je le dis aussi… car le travail se faisait en zigzagant et bafouillant par la suite. Il m’est arrivé de les accompagner après, mais j’ai vite abandonné, parce que cet après s’éternisait longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu… J’ai été très mal vue suite à cette rébellion scandaleuse et l’ai payé assez cher…

Capture of the Galleon par Howard Pyle - 1887

Capture of the Galleon par Howard Pyle – 1887

Que dire de ce papa gérant d’un restaurant, qui avait peur de son propre papa, Papa V***,  qui n’hésiterait pas à faire rouler sa tête si le restaurant ne marchait pas. Papa S*** lui avait juré qu’il fallait être un imbécile pour ne pas pouvoir en faire le temple de la gastronomie, du chic et du charme. Mais voilà, Papa S*** n’aurait pas su unifier une troupe de scouts ou d’enfants de chœur, qui aurait viré aussitôt à la bande de gangsters car il pensait que seuls les aboiements et le mépris fonctionnaient. Notre petite famille fourmillait donc de complots, de rébellions, d’alliances louches. Le chouchou était surnommé Petty, et papa S*** lui avait promis la place enviable de bras droit, avec une main baguée (il devait aussi imaginer qu’on embrasserait sa bague, agenouillés, chaque matin…). Petty était bête et méchant comme il se doit, et dès qu’on a compris qu’il nous arrachait des confidences pour aller tout rapporter à son papa S*** chéri, on lui a fait de fausses confidences. Ce fut la chute de la maison Usher, ni plus ni moins. Dans la cuisine on s’entretuait (vraiment), on jetait les casseroles au mur, qui jouxtait l’entrée par laquelle les clients pénétraient sur un glorieux tapis rouge, accueillis par une musique d’orchestre (sur le Titanic aussi, il y avait un orchestre qui joua bravement jusqu’à la fin…), et le bruit de hurlements de pirates provenant de la cuisine. Petty risquait sa vie rien qu’en passant dans les salles, et se faisait insulter de plus en plus ouvertement. Papa Sal* songeait au suicide et filait par la porte arrière quand son papa V*** venait constater l’ampleur du drame. Les clients partaient sans payer à la faveur d’une prise de bec entre les uns et les autres… Un matin, sans avertissement, tout le monde trouva porte de bois. Papa S*** doit encore courir, ainsi que Petty et Papa V*** est, je suppose, encore en train de piquer des poupées vaudoues…

Des toutes ces grandes familles dont j’ai partagé au départ, avec prudence, les claques dans le dos et entendu les bienvenue, tu verras, c’est une vraie grande famille !, j’ai constaté que toujours, celle ou celui qui m’avait accueillie avec le plus de chaleur au début, moi la nouvelle arrivée, était aussi celle ou celui qui m’attendait au tournant : la raison de son empressement était la peur : qui c’est, celle-là ? Elle pensera quoi de telle ou telle chose que nous sommes habitués à faire en toute paix ? Elle a qui, comme alliés ? Peut-être se liguera-t-elle aussi contre Tonton, Tatie, Maman, ou la dauphine… Et ça n’étonnera personne de savoir qu’à l’heure des sabres au clair, ça geignait ferme « et dire que je lui ai tout expliqué, tout montré, que j’ai été sa première amie »… Des larmes de fureur déguisées en pathétique et sincère chagrin liquide…

Mais la différence entre ces « familles » ainsi baptisées pour mieux nous ficeler et la vraie famille, c’est que si on trouve les manipulateurs, les préférences, les intérêts, les coalitions peu nobles dans les deux, dans la vraie famille il y a, qu’on le veuille ou non, tout le bon côté, réel et spontané, qui habite certains des membres, et fait de la famille une tribu inégale mais avec son coin de chaleur. Les liens sont « pour toujours » et pas juste le temps que je monte en grade, que je devienne favori, mignon, dauphine, que j’aie écarté les autres candidats. La vraie famille, c’est mille fois mieux quand c’est bon, et mille fois pire sans doute quand ça ne l’est pas, puisque c’est « pour toujours »…

Anima-Animal

Notre âme, qui garde ce reste-zeste d’animal, ce reste que parfois nous appelons héroïsme, impulsion, courage, audace. Ce reste – zeste d’animalité que pourtant nous nions, ou cherchons à ignorer. Parce que ça échappe à ce que nous considérons « humain », policé, digne. Nous en arrivons même à dire, comme suprême horreur, que certains se conduisent comme des bêtes, ont un comportement bestial.

Et où trouve-t-on des bêtes aussi bestiales que nous, humains, nous pouvons l’être ? Qui tourmentent d’autres des années durant, sans autre but qu’éliminer par l’humiliation, en s’en délectant ? La cruauté du chat, par exemple, n’est cruelle que par notre traduction de son comportement : il s’amuse et exerce son adresse. Mais les harceleurs, les manipulatrices, les psychopathes, les menteurs compulsifs, les voleurs passionnés… ils sont « humains ». Et aucun animal n’accède aux pouvoirs que donnent la parole et l’écriture. Qui semblent être de terribles outils.

Et puis peu à peu la religion s’en est mêlée, encore qu’elle ne soit pas une mauvaise chose en soi, cette vénération d’un chef invisible et tout puissant et partout à la fois, l’évolution naturelle des codes claniques, de plus en plus complexes au fur et à mesure que les clans devenaient tribus, les tribus confédérations ou groupements, etc etc…

Plus on est et plus hautes seront les enceintes pour nous tenir ensemble, plus sévères seront les punitions pour oser penser autrement que la masse et le penseur suprême surtout. Et plus monstrueux deviendront les yeux et les oreilles du penseur suprême, ces abrutis qui ne sont que les cellules d’un magma à cerveau unique, dont la cruauté dit s’appeler justice, dont les punitions infligées avec parfois une joie abominable sont méritées, et dont toute l’existence se résume à être bien vus du penseur suprême ou ses proches pour une récompense imaginaire et souvent éphémère, le temps que la roue tourne à nouveau.

La religion, la politique, le courant de pensée, la caste, le « comme chez nous », le « c’est ainsi que ça se fait et pas autrement »…

L’animal en nous, cet être pur et bien préparé à la vie si on ne le fait pas taire, est celui qui anime l’incontrôlable. Le libre. La pulsion spontanée. Celle de s’éloigner de certains, que l’on sent nuisibles. Refuser le corral. Le licol. Le groupe qui devient toxique. Le proche qui devient un danger. Le danger déguisé en ami. Celui qui nous envoie cette petite onde discrète et pourtant claire : je ne peux pas le sentir.

C’est lui, le loup, le tigre, l’oiseau, l’agneau, le dauphin qui sommeille dans notre âme, et non pas notre éducation ou notre raisonnement, qui nous fait nous jeter à l’eau ou dans le feu sans réfléchir, pour sauver quelqu’un (et nous nous demanderons comment cet acte s’est imposé à nous, et nous dirons que non, il ne faut pas nous féliciter, nous ne savons pas ce qui nous a pris…) ; c’est lui qui nous fait un jour prendre le risque et la parole pour un petit groupe oppressé dont nous faisons partie et qui jusque-là, a subi : ce jour-là… la coupe est pleine, et les conséquences ne nous importent plus, ce qui compte est notre colère du juste, qui jaillit et l’emporte. C’est lui qui nous fait détaler soudainement avant tout le monde devant une menace que nous n’expliquons pas mais qui crie en silence, plus fort que la raison.

J’aime l’animal qui se repose dans mon âme. Mais ne dort pas.

Une gentille belle-mère pour une douce belle-fille

Ma mère – Lovely Brunette – a épousé un fils unique, orphelin. Un jeune homme encore en phase d’évolution, bousculé par trop de changements. Quitter l’Uruguay ensoleillé de sa naissance et venir vivre à huit ans « pour toujours » en Belgique, où il devrait faire sa place parmi cousins et cousines méconnus dans l’enfance ; le choix définitif d’une nationalité – belge ou uruguayenne – qui lui valut de faire la guerre ; le décès de sa mère adorée et puis, un an plus tard, celui de son père. Et la perte d’un œil qui fit planer au-dessus de lui, pour la seconde fois de sa vie encore bien courte, le nuage anthracite de la mort. Beaucoup de drames pour un jeune homme qui se mit alors à la recherche du bonheur perdu. Ma mère, timide, un peu délaissée dans une famille trop fantasque pour lui prêter l‘attention qu’elle aurait dû recevoir, désireuse d’aventure et d’amour, avait le parfum de ce Shangri-la. Et ils vinrent habiter la maison de ses parents à lui. Celle où leur odeur et leurs vêtements jaillissaient des penderies d’acajou du grenier, clamant encore leur indéniable possession des lieux.

La maison de mes beaux-parents, disait ma mère, qui ne les avait pas connus mais les vénérait, ayant absorbé le souvenir que son mari en avait comme une terre merveilleuse absorbe la pluie. Mais ce fut avec sa belle-mère que s’établit la relation la plus intime. Celle après laquelle elle se languissait. Une belle-maman qui lui aurait chuchoté ses astuces pour bien tenir son ménage, l’aurait fait rire avec des anecdotes sur son époux bébé, lui aurait fait des cadeaux suivis d’un baiser chaleureux. Une belle-maman qui l’aurait complimentée sur la lourdeur de sa chevelure sombre, sur son délicat menton ovale, et aurait écouté les récits de son enfance.

Elle changea bien peu de choses aux lieux, et ce ne fut que timidement, des années après le divorce, qu’elle s’y résigna peu à peu, selon les nécessités. La salle de bain a eu un nouveau lavabo parce que j’ai cassé l’ancien, ce large et magnifique lavabo de star du muet en marbre de Carrare, en me hissant dessus pour me regarder dans le miroir. On me l’avait bien dit pourtant que la vanité était punie. J’ai eu une fessée mémorable. Mais la baignoire est toujours restée la même, ainsi que le bidet et la toilette, la balance, et la manne à linge en osier. Le vieux linoléum vert sombre veiné de blanc.

Et puis ses meubles à elle ont peu à peu pris la place de ceux que mon père avait repris, ces meubles de famille qu’elle avait toujours vus et qui furent accueillis par les autres sur les tapis orientaux usés se chevauchant sur le tapis plain du salon. Les cors de chasse dans l’entrée, le saint bonhomme sur le bahut du vestibule, sa bassinoire ancienne en cuivre, la chaise de Joseph au palier du premier… Sa collection de poupées sur la cheminée de sa chambre.

Elle a aimé cette demeure paisible qu’elle appelait soit la maison de mes beaux parents, soit ma maison, car oui, si la maison appartenait à mon père, c’est bien ma mère qu’elle aimait de tous ses murs, ainsi que le jardin. Et la belle-mère bienveillante a plus d’une fois posé sa main sur le front de cette belle-fille en pleurs ou en chagrin. Ou a souri par-dessus son épaule quand elle faisait sa confiture de cerises.

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat "Mouton" - 1918

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat « Mouton » – 1918

À quelqu’un qui critiquait, disant moi j’aurais fait installer ceci, je n’aurais pas mis le salon ici, j’aurais …elle répondit sèchement c’est ma maison et mes beaux-parents l’aimaient ainsi, et moi aussi. La maison vieillissait … ce n’était pas une raison pour ne plus l’aimer. Mon grand-père y avait fait faire des aménagements, un grand garage pour deux voitures, une annexe avec vestiaire et cabinet de toilette et sur le toit de laquelle on prenait le thé « dehors » car on y avait accès par l’escalier intérieur. Le grand piano demi-queue de sa femme a toujours pris toute la place du « grand salon », comme attendant qu’elle y fasse encore glisser les doigts. Ma mère n’a jamais su jouer mais le grand objet noir avait procuré trop de bonheur à sa belle-mère bien aimée pour qu’elle demande à en être débarrassée.

Elle ne changea jamais rien à la cuisine, sauf une pose de linoléum gris lorsque le carrelage rouge et blanc a joué les filles de l’air. Une cuisine avec des meubles qui allaient du sol au plafond, peints en gris clair, et un évier de porcelaine flanqué d’une pompe. On avait quand même ajouté des robinets dépareillés, un pour l’eau froide et un pour l’eau chaude, mais pendant des années, on continua de pomper l’eau pour le grand plaisir d’entendre enfin l’eau qui arrivait du puits en soupirant alors que les muscles commençaient à lâcher. La cuisinière à charbon, dont on faisait reluire la surface avec du Zébracier tous les soirs, est restée avec nous jusqu’à mon adolescence, tout comme le frigo, qui a dû résister 30 ans avant de refuser de donner sa fraîcheur. La cuisine, c’était le temple de cette femme dont elle envia à jamais la beauté, l’amour des chats, le chant joyeux fusant des lèvres, l’élan romantique qu’elle inspirait à son mari. Ma mère se mit à faire ses recettes de cuisine, ses plats favoris, ses économies. Ma belle-mère l’a toujours fait, donnait-elle en explication.

Dans un des tiroirs du meuble de la cuisine, elle a pieusement gardé – et utilisé – deux livres de cuisine : Les économies de Popote et Les secrets de Popote, annotés par ma grand-mère, et je les ai repris. Simplement parce que ces objets sans aucune valeur ont fait le bonheur de deux cuisinières qui ne se sont jamais rencontrées mais se sont aimées dans un lieu de lumière. L’amour.

Voici l’introduction de l’un d’eux, aussi savoureuse que les recettes qui suivent :

« Pour les maîtresses de maison qui, s’occupant elles-mêmes de la cuisine (je parle ici des bourgeoises d’après-guerre qui, en général, n’ont plus de servante, ou bien une servante pleine de bon vouloir, mais pas toujours un très grand cordon bleu) c’est une jouissance de remporter de petits succès culinaires, et une satisfaction d’amour-propre de retourner à la cuisine les plats vides bien ratissés… et de voir autour de la table les hôtes souriants et satisfaits. Et la servante qui aura aidé à ce succès pourra, elle aussi, se montrer fière, n’est-il pas vrai ? »

Ces livres étaient publiés par Liebig, et donc il y a du Liebig ou du Liebox partout. Et de petits conseils : Si les choux-fleurs ne sont pas très blancs lorsque vous les achetez ou coupez au jardin, lavez-les, puis mettez à bouillir avec un demi-citron. Si vous avez des noix de l’année précédente, mettez-les pendant trois ou quatre jours dans un récipient plein d’eau, les noix gonfleront doucement et seront aussi bonnes que des fraîches.

 Et puis cette recette que j’ai essayée l’autre jour :

Potage flamand :

Faites cuire à l’eau salée des croûtes de pain, sèches (j’ai utilisé … de la chapelure, pardon Popote !), ainsi que des navets, des pommes de terre coupées en morceaux et par égale quantité.

Quand le tout est tendre, écrasez et passez à la passoire fine. Remettez sur le feu, et laissez bouillir dix minutes sur feu vif. Hachez finement une poignée de cerfeuil (pardon encore Popote, on ne vendait pas de cerfeuil aux USA et j’ai mis du persil…), mélangez le avec un petit morceau de beurre et un peu de Libox dans la soupière. Ajoutez-y, en remuant, le potage bouillant et salez selon le goût.

Je continue de faire beaucoup des plats favoris de ma grand-mère et dont la tradition m’a été passée par ma mère, la belle-fille respectueuse. Les épinards avec un œuf sur le plat et un croûton planté verticalement, ou les chicons au gratin.

Trois générations de femmes autour de ces petits livres et de leurs secrets. Je ressemble à deux d’entre elles. Je chante comme la première, et ris comme la seconde. Nous mangeons les mêmes choses, et les aimons, d’une vie à l’autre.

J’ai rendu son éclat à la maison, sur plusieurs générations, dans mon livre Silencieux Tumultes (dont les personnages sont imaginaires…)