Et je décrivais l’amouuuuur au lieu de suivre le cours…

J’avais 15 ans, ou presque 15 ans. Et ma meilleure amie Bernadette aussi. On n’avait pas encore de garçons dans nos vies mais des romances irréalisables plein la tête. On ne songeait d’ailleurs pas à les réaliser un jour, car leur beauté première était de ne pas tenir debout.

Et donc nous écrivions des romans même pas à l’eau de rose, mais carrément à la glycérine, écœurants de sucre et un tantinet explosifs parce que nous glissions un crime par ci, un héritage par là, et bien entendu le fringant détective ou frère cadet du méchant marquis s’éprenant d’une héroïne mi-bêlante (il fallait bien qu’on la sauve et la calme et la réconforte et la prenne dans des bras musclés) mi-amazone (quand aucun prétendant n’était dans les parages, l’héroïne était d’une témérité hallucinante, elle aurait affronté Terminator avec un canif ou gravi l’Anapurna en chaussures de tennis…).

Assises sur nos bancs d’école, en hideux tablier et petites chaussettes, nous profitions de la moindre inattention du prof pour lire nos œuvres mutuelles et nous en complimenter sans retenue. Nous étions des écrivaines, rien de moins !

Et quoi de mieux pour nous distraire des cours ennuyeux qui se succédaient ?

Les recettes de cuisine de Mademoiselle Sheffen (« du thym, du lauuuurier, de la marjolaiiiiine »), l’économie domestique et le calcul des calories ainsi que du budget de Mademoiselle Renard, les problèmes de trains et robinets de Monsieur Deschamps, le cours de je ne sais plus quoi de « Doudou » que nous trouvions moche… tout était bon pour une discrète évasion dans un monde plus merveilleux.

C’est ainsi que j’ai utilisé toutes les pages de gauche de mon cahier de brouillon pour une BD personnelle, dont je ne sais plus si elle avait un titre, mais Bernadette et moi en étions les femmes fatales. Les jeunes filles fatales, plus correctement. Partant quand même d’un élément légèrement véridique (la menace parentale de nous mettre en pension si nous ne réussissions pas cette année – et vous remarquerez qu’entre pension et prison il y a peu), l’aventure commençait alors que Bernadette et moi étions donc envoyées en pension.

Ça devait être prémonitoire car nous avons échoué toute les deux, et en tout cas moi, je suis allée en pension, je pense que Bernadette a bénéficié d’une remise de peine…

Dans mon roman illustré, nous nous retrouvions en pension dans un manoir sinistre, hérissé de tourelles étroites et de gargouilles, au sommet d’une falaise où il y avait de l’orage et de la tempête en permanence.

Un directrice au menton hérissé de poils durs nous y accueillait raidement, et nous envoyait enfiler nos uniformes. Ils étaient hideux, et les pauvres pensionnaires déjà présentes en étaient les porte-hardes. Mais je dois avouer que même en robe de Cendrillon au bal elles n’auraient eu aucune chance : il y avait les plates aux lunettes et boutons, les grosses aux moustaches et jambes velues, les « normales » si on excluait des dents d’âne et des oreilles décollées, et deux yeux de caméléon, un à gauche et l’autre droit devant. Le sein passé sous la ceinture évidemment. Alors avec leur uniforme en prime… c’était une triste vision.

Des haridelles porte-hardes.

Je voulais mettre toute les chances de notre côté, on me comprendra….

Et on ne s’étonnera donc pas qu’en revanche, Bernadette et moi, belles comme des stars, nous éblouissions tellement la galerie que la jalousie rendait le troupeau des moches mesquin et même sournois, en prime. Nous, notre uniforme avait dû être coupé par un grand couturier car il nous flattait, le boutonnage de devant nous offrait un petit décolleté en pointe assez chic et les pinces de poitrine nous transformaient en gracieuses proues de navire, tandis que la ceinture nouée flattait notre taille de guêpe sous laquelle ondulait une croupe que Gina Lollobrigida aurait admirée. Le gris du tissu seyait à notre teint ravissant. Nous étions toujours impeccablement coiffées et avions des bouches en cœur, le mollet pimpant.

On ne s’étonnera donc pas que ce qui devait arriver arriva.

Deux inspecteurs furent envoyés au pensionnat. Jeunes, ça va sans dire ! Un beau blond (Bernadette faisait une fixation sur un garçon blond qui habitait ma rue. J’ai eu l’heur de le revoir il y a 8 ans et elle l’a échappé belle… enfin passons !) et un beau brun (peut-être faisais-je une fixette sur Rock Hudson…). Et à peine nous voyaient-ils que l’amour les rendait fous – de nous. Tout le troupeau des moches rougissait et leur faisait des sourires avec des appareils dentaires et des lunettes à montures comme des étriers, la directrice tentait de leur présenter son meilleur espoir (oh ciel… je ne me souviens plus d’elle, l’espoir, mais j’imagine que j’ai dû y aller avec les mauvais coups du sort sur la pauvre créature…), mais rien à faire, ils ne voyaient que nous.

Ne veut pas s'évanouir ...

Ne veut pas s’évanouir …

Une scène particulièrement touchante nous montrait en train de nous embrasser comme à Hollywood, c à d qu’on ne voyait rien que deux corps féminins presque désarticulés en un renversé renversant, dans de puissants bras d’hommes en costume (oui, le jeans ne faisait pas adulte et je ne nous voyais pas embrassant des cow-boys quand même… ).

Il faut dire que nous n’avions aucune idée de ce qu’était un baiser (qui, en soi, ne nous attirait pas du tout !) et je me fiais à mon « expérience » de cinéphile : dans les films, le fameux baiser arrivait en fin d’histoire (après la demande en mariage), et il valait mieux puisque la victime féminine de ce rituel amoureux semblait alors s’affaler et perdre conscience.

La directrice, surprenant ce spectacle orgiaque dans ses murs, protestait au mieux de sa voix râpeuse mais ça lui coûtait cher : on l’accrochait par le col à une fenêtre ouverte sur la falaise et sous la pluie tombante, et l’y laissait toute la nuit, tandis que nous mangions et trinquions aux chandelles…

Mais je me souviens bien que ce que nous aimions le plus dans cette histoire, ce n’était pas les hommes, dont en fait nous ne savions trop que faire, mais la directrice suspendue au-dessus du vide.

Nous riions de toute notre jeunesse en la regardant…

J’ai bien moins ri quand Monsieur Deschamps m’a surprise mettant la touche finale sur un des dessins, m’a confisqué le cahier de brouillon pendant qu’il donnait un exercice rasoir à toute la classe, a tout lu à son bureau avec un sourire qui m’a fait bien mal, et m’a enfin rendu l’œuvre en concluant froidement « Je crois que vous vous faites des illusions sur les inspecteurs scolaires ».

Bernadette et moi avons littéralement vécu une journée de deuil car nous étions, de concert, aussi amoureuses de Monsieur Deschamps qu’on pouvait l’être à cet âge. Qu’il soit fiancé avec la grande sœur de notre amie Nicole n’avait aucune importance…

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Quand le conjoint est un miroir non déformant

On se marie pour bien des raisons, et les mauvaises peuvent mener à une union bien agréable si on a la souplesse de faire les concessions légendaires, alors que les bonnes … on devine la suite.

Le mariage n’est sans doute pas vraiment une loterie, mais quand même un Kinder Surprise dans bien des cas.

Car beaucoup prennent soin de dissimuler qui ils sont vraiment. Je ne vais pas m’étendre aux violeurs de la pleine lune ou adeptes de l’auto-flagellation en face d’un crucifix… Mais il y a ceux qui se savent un peu (ou beaucoup) plus bêtes que les autres et naturellement ne s’en font pas une publicité. Ceux qui aiment trop ou pas assez les plaisirs ou horreurs du lit conjugal. Ceux qui ne savent pas suivre les conversations animées d’un groupe passionné car ils sont semés par le raisonnement et les opinions. Ceux qui ne comprennent l’humour que quand tout le monde a fini de rire – et encore, ils ont juste saisi que ça devait être drôle mais que, quant à eux…. Ceux que le toucher indispose, qui n’aiment ni faire ni recevoir câlins ou petits gestes chaleureux. Ceux qui sont dénués de générosité, de compassion, d’empathie en dehors d’affirmations tout à fait rhétoriques.

Mais se marier reste une sorte de label de normalité. Souvenez-vous : il n’y a pas si si si longtemps qu’on entendait « elle ne trouvera jamais de mari », « elle n’a pas trouvé de mari », « il est resté vieux garçon, personne n’en voulait ». Aussi ces êtres qui sont programmés pour vivre seuls s’obstinent-ils à démontrer que non, ils ont trouvé un mari ou une épouse, tout va bien chez eux.

Ces malheureux (oui, on peut quand même leur concéder qu’ils le sont souvent) font de leur mieux, pendant le temps béni de la conquête, des fiançailles, de la cour acharnée, des prémices, des œillades, invitations et petits cadeaux, pour se montrer plus conformes aux autres. Tel que l’autre les aimera. Peut-être convaincus qu’ils vont y arriver.

Et comme c’est bien connu.. chassez le naturel et il revient au galop.

Une fois que les bulles des premiers émois se sont calmées comme celles d’un champagne oublié dans une flute, peut-être même devenu le lieu de noyade d’une guêpe poivrote, ce fameux naturel n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se remettre en place.

Et l’autre, celui qui avait marché à fond dans la comédie de ce compagnon ou cette compagne bien agréable et à sa mesure, laisse percevoir stupeur, étonnement et déception, jour après jour.

La jeune fille qui se couchait dans la paille pour se donner et se donner encore a désormais une migraine chronique. Le jeune homme qui riait à gorge déployée aux bonnes blagues des amis laisse l’ennui ternir son visage – et l’ambiance. Celle que l’on appréciait parce qu’elle écoutait les autres au lieu de pérorer s’avère d’ailleurs être incapable de pérorer ou simplement parler, car elle n’oserait jamais avoir une opinion contre laquelle on lèverait les boucliers, aussi le silence est sa présence…

Et ce comédien médiocre et démasqué s’effrite peu à peu, plein de ressentiments envers le conjoint qu’il n’a pu duper longtemps. Il lui reproche de toujours se sentir mis à l’écart à cause de lui, nul, inintéressant, quantité négligeable. Il lui en veut d’être, lui, sympathique, actif, vivant, débrouillard. D’avoir une personnalité. Il essaie d’ailleurs de le déstabiliser s’il le peut : se croit plus malin que les autres, a le monopole de la conversation (surtout avec un conjoint muet, c’est un euphémisme…), est un je-sais-tout, croit amuser ses amis ce qui est loin d’être sûr.

Et, de manière plus ou moins évidente, il le déteste. Secrètement souvent, car il ne peut se permettre, la plupart du temps, d’être fichu dehors : il faudrait tout recommencer !

Mais ce qu’il déteste en vérité… c’est l’image de lui-même qu’il voit dans le regard de cet autre qui désormais le connaît trop bien. Image qu’il s’empresse de « flouter » par de multiples justifications à son mal-être : le mal ici ou là, le manque d’argent, l’absence du conjoint qui travaille tout le temps, l’angoisse des maladies certainement embusquées pas bien loin, et « un certain regard » distant et illusoirement supérieur sur tout ce qui est le monde de l’autre…

Et se dire qu’ils sont, en fin de compte, ceux qui sans doute souffrent le plus n’est pas une panacée…

 

L’enfant-train, ma mère…

« Je regarde mes photos d’enfance et je me dis que cette petite fille savait bien peu qu’elle deviendrait une vieille bobonne pleine de tracas ».

 

Lignes perplexes de ma Lovely Brunette dans une de ses dernières lettres. Et oui, la pauvre vieille dame pleine de tracas semblait aussi éloignée de cette joyeuse fillette qu’un film l’est de la réalité. Et pourtant, c’est la fillette qui lui tint compagnie tout au long de ses derniers mois. Qui, les jambes griffées par les chardons et le visage rouge, la frange de cheveux sombres collée par la sueur, la promenait encore, sans égards pour sa lenteur et son manque d’équilibre, dans ce bonheur inépuisable accumulé au cours de la belle insouciance. Grâce à la petite fille, elle caressait le dos laineux de son âne et appuyait ses tempes sur son front rêche. Elle revoyait Bobby, son poney adoré et respirait sa lèvre frémissante et soyeuse. S’asseyait avec sa boîte à pastels et dessinait l’étang vaseux.

C’est le sourire tourné vers toutes ces autres années d’intenses petits bonheurs qui errait sur son visage ciselé par le temps, fuyant vers le bas, aux teintes diluées. La malice de l’enfant casse-cou étirait ses lèvres tandis qu’elle me racontait j’avais un affreux maillot de laine rouge alors que je ne brunissais jamais et je …

 

Elle était une petite fille riche, pas pauvre ni malheureuse mais aussi consciente de la frontière entre elle et les autres enfants que ces autres enfants l’étaient pour leur part. Car vêtue de son affreux maillot rouge, elle se tenait pensivement à la grille du château pour regarder au loin ces enfants dévaler le chemin en boites à savon, se cassant gaiement la figure et se défiant sans crainte. Et eux devait l’imaginer gavée d’un dessert gigantesque et peut-être même admirer son maillot rouge…

Elle m’a raconté bien des pitreries faites, comme quand elle et le frère aîné entrainaient l’autre à se coucher sur l’étagère du bas de l’armoire, lui promettant croix de bois croix de fer que cette fois, ils ne le canarderaient pas avec les livres de leurs deux étagères. Et commençait le jeu de massacre, dont des années plus tard elle se souvenait avec tant de plaisir que mon frère et moi lui demandions régulièrement « et raconte encore quand oncle Georges et toi jetiez des livres sur oncle Frédo »… Car l’oncle Frédo s’enfuyait régulièrement en hurlant je vais le dire à mômannnnnn.

Maintenant je les regarde, ces photos d’une enfant ravissante et je réalise que pour arriver à la vieille dame bien lasse, il lui a fallu foncer en avant comme un train, tête baissée. Prendre des pelles, renoncer à de candides espoirs, en construire d’autres, aimer, faire mal, se faire mal, pleurer d’amour et de rire, blesser, trahir, guérir, réconforter. Pardonner et demander pardon.

Et que je l’aime, cette petite fille-train. Elle joue avec celle que je fus moi-même. Face à face, les bras tendus et croisés, les mains jointes, elles tournent en riant. Zim-zizim, ma p’tite cousine, ma mère est une chipote ! Elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes ….

Et enfin sur le net j’ai trouvé trace de cette chanson, qui a donc bel et bien existé et fait partie du folklore wallon :

Scenario pour film de série B : le plat volé

Hier et les jours d’avant, j’ai cousu. Cousu main car je n’ai pas de machine. Donc je couds à petits points, et ça me prend des heures. Et ça me dentelle le bout des doigts, d’autant que je ne trouve pas mon dé. Pour avoir l’impression de « faire quelque chose »… je regarde d’un demi-œil toutes les 10 secondes un de ces charmants téléfilms qu’on donne l’après-midi. Il y a toujours le couple parfait mais en difficulté quand le film commence (ils vont se réconcilier après avoir compris qu’ils n’aimeront jamais personne d’autre, et le mari en général est estropié, car une maîtresse bi-polaire lui a tiré dessus, ou a voulu noyer sa femme, égorger sa charmante petite fille…), bref, le scenario est toujours le même et en général la meilleure amie de la femme couche aussi avec son mari.

C’est pour ça que ce n’est pas difficile à comprendre en cousant aux petits points.

Et sur la même journée et la même chaîne deux films se suivant montraient la « folle de service » hurlant de rage dans le secret de sa voiture en tabassant son volant de façon vraiment exagérée pour une dame sexy et roucoulante la minute d’avant… Mais bon…

On se dira que c’est poussé, hein.

Et pourtant j’en ai connu une. Bien qu’elle n’était pas sexy, non. Pas du tout. Mais c’était quand même aux USA. Et ça n’a pas bien fini pour elle, je dirais même que toute l’histoire est plutôt triste mais que je ne suis pas près de l’oublier !

Mon mari et moi habitions un appartement que j’adorais, dans une large rue arborée, entouré de pelouses plantées de superbes magnolias, avec une entrée art déco du plus beau genre – porte métallique à belles découpes et le numéro de rue en couleurs sur le verre -, un hall de marbre et de superbes boîtes aux lettres de cuivre très vintage, de beaux parquets, des appuis de fenêtre en bois gigantesques, des cache-radiateurs à trou-trous, et des couloirs et escaliers très larges recouverts de beau tapis rouge. De grandes caves dans lesquelles on avait quatre machines à laver et quatre séchoirs, et Jack, un chat lécheur et amoureux de tout le monde. Quatre appartements par étage, quatre étages. Pour que ça continue de vous éblouir je passerai sous presque silence le concierge, un Serbe ignoble, avec qui je me suis disputée dès le jour de mon arrivée et qui a fini par devoir quitter l’immeuble menottes aux poignets, suivi par une épouse américaine en larmes et enceinte jusqu’aux sourcils, couverte de bleus et peut-être une dent branlante dans sa bouche tuméfiée.

Un jour, nouvelle voisine en face. Je ne la vois – ou ne la remarque pas – pendant tout un temps mais un soir elle frappe chez moi, haletante et les yeux fixes, me disant qu’un homme l’avait suivie en voiture jusqu’au parking de l’immeuble, et qu’elle avait prévenu la police. Je l’ai donc remerciée.

Puis je la vois de plus en plus souvent sur le palier, et suite à cet incident nous sommes en mode bonjour-bonne soirée, ça va ? Elle me dit que ça sent toujours tellement bon chez moi, qu’elle aime la cuisine du vieux monde, mais qu’elle ne cuisine pas car elle vit seule.

Ce qui fait qu’un jour je fais une grosse bêtise : je la convie avec un trio auquel je devais une invitation, me disant que ça lui fera de la distraction. Je frôle la crise cardiaque quand, à la bénédiction du repas (le trio était du genre Jésus is my Savior Every Minute of my Life, Let’s Pray and Pray even More et ils ont pratiquement imposé cette bénédiction ) elle a cavalièrement demandé à Dieu de trouver un bon travail pour un des trois qui en cherchait un, avec un salaire minimum de $ 30 000 par an, et qu’il rencontre une jolie et gentille compagne. Mais bon…

Par la suite, elle s’est mise à frapper de plus en plus souvent chez moi avec… deux verres de vin remplis dans les mains, ce qui m’obligeait à la faire entrer, s’installer et boire le vin avec elle, lui jurant que ça ne me dérangeait pas du tout. Et elle me parlait de sa vie, tandis que mes cheveux se dressaient sur la tête comme une haie de bambou : une force invisible lui avait suggéré qu’elle devait chercher du travail à New York car c’était là que se trouvait son futur mari, elle le savait. Et, faut-il s’en étonner?, à la première place où elle s’était présentée, elle l’avait vu, lui. Son futur mari. Elle l’avait senti en le voyant et il avait bien dû le sentir aussi puisqu’il l’avait engagée. CQFD.

Les visites imposées se succédaient, soit les verres de vin, ou des crabcakes fraichement cuits, des courgettes panées, des plantains frits etc. En me précisant que la coutume voulait que si on recevait un plat avec de la nourriture, on devait le rendre … avec de la nourriture. Ainsi on n’en finissait pas, sauf si je me décidais à lui offrir un cake au cyanure. Quand mon père est venu pour quelques jours elle a frappé avec une bouteille, les verres et le tire-bouchon, j’ai dû lui dire que nous avons de la visite (ce qu’elle savait) et qu’on voulait rester en famille. Bref, c’est devenu un pot de colle. Et sourd comme ceux qui ne veulent entendre.

Le plat volé

Le plat volé

Mon mari et moi n’osions plus allumer dans l’entrée car elle guettait notre retour et You houh ! On rentrait comme des voleurs à pas de loup, n’allumions plus, mettions le volume de TV au minimum, et j’ai enfin poussé la monstruosité jusqu’à… ne pas lui rendre son dernier plat. Bref… je l’ai volé. C’était ça ou le cake au cyanure.

Finalement elle ne me disait plus bonjour ni bonsoir et me fixait avec de méchants yeux furieux et étrangement fixes. Mais d’autres nouveaux voisins ont emménagé juste à côté d’elle, un jeune couple avec un bébé. Elle s’est empressée de les welcomer en grande pompe et s’offrit à garder le bébé etc.. Et puis ils ont compris, et ne lui ont plus ouvert, comme nous. Un jour je l’ai surprise qui martelait leur porte en hurlant comme une damnée « je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Je ne partirai pas si vous ne me parlez pas !!! ». Ils n’ont pas ouvert malgré le temps assez long qu’elle a consacré à ce délire. Elle a alors eu des ennuis avec sa voisine du dessous car pour expurger sa colère elle faisait du vélo d’appartement comme une folle furieuse au milieu de la nuit, faisant danser le lustre et le plancher comme un mammouth au galop…

Son futur mari l’a licenciée, elle a cessé de payer son loyer, pédalant à toute allure jour et nuit. Et un jour on l’a expulsée, tous ses meubles déposés sur le trottoir.

Tout ce qui me reste d’elle est cette méfiance qui me restera toujours envers les gens trop familiers, et le plat volé…

Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

Snapshots, racontez-nous la vérité

Quelle chance nous avons d’avoir, au moins, des photos, pour deviner quelque peu l’essence de notre arbre généalogique. Bien entendu, la plupart des portraits officiels ne disent pas grand-chose de personnel : on sait qu’on a mis « ses beaux atours », qu’on est soigneusement coiffés et positionnés pour donner l’idée qu’on veut donner, justement :

Jeune fille bien mise et à marier, qu’en pensez-vous jeune homme ?

Famille déjà bien bénie par de nombreux enfants (sages, ça va sans dire), à l’intention d’un grand-père qui vit au loin ;

L’épouse, corsetée, coiffée en bandeaux, la jupe à cerceaux d’un tissu que l’on sait précieux et confié à une couturière irréprochable ;

Le couple cinquantenaire, encore beau ma foi, n’ayant pas de raison pour sourire bêtement sur un portrait destiné à toute la descendance et la parenté en général ;

Vieux monsieur ayant réussi comme nous en assure le monocle, la fière moustache, le port de tête distingué…

Mais il y a parfois ces trésors un peu plus sur le vif, exploits des premiers photographes amateurs qui mitraillaient la famille pour en montrer la vie. Sous les portraits officiels, bien dissimulés, les regards et les rires.

Je proviens d’une famille dont les membres étaient très souvent « au loin » et qui donc avaient le devoir de documenter leur existence pour les autres, ceux à qui ils manquaient – et qui leur manquaient. Et d’une famille qui, finalement, aimait la photo. Edmée, la terrible Edmée, avait toujours deux appareils en bandoulière, ce que Lovely et moi appelions « son cœur croisé » car elle en avait un de chaque côté. Elle avait toujours aimé la photo ainsi que de petits films impromptus. Mon autre grand-mère Suzanne a reçu un bel appareil pour ses 15 ans et a pris des « leçons » de développement avec une de ses tantes… Mon Papounet a eu son premier appareil à 13 ans et clic cliquait sur tout ce qui bougeait. Lovely Brunette ne partait nulle part sans « son troisième œil » comme on le qualifiait – on avait le goût des surnoms, je pense que tout le monde l’a désormais remarqué…

Mais grâce à ce hobby de toute ma famille, j’ai de petits trésors :

La grotte de Thiervaux

La grotte de Thiervaux

Ma mère (la petite à l’avant-plan) et ses deux frères devant « la grotte » à Thiervaux, grotte qui était au bord de l’étang. On y voit les deux petites bonnes, bien jeunes, qui venaient de la partie germanophone du pays. Plus rien de tout ça n’existe, ni gens ni grotte ni étang… juste cette photo. Ils existaient bel et bien, j’imagine qu’un jour les petites bonnes se sont mariées et ont eu une famille, ma mère et un de ses frères ont eu des enfants. L’étang a été asséché, la grotte artificielle démontée. Or, sur la photo… tous ont un avenir.

 

Ici, la cabine de bain le long de l’eau blanche à Nismes, Viroinval aujourd’hui. Mon arrière-grand-père Henri – quel bel homme il était ! – avec ses deux filles Yvonne et Suzanne, et tous ses petits-enfants, dont Papounet est à l’avant-plan, et mon futur parrain un peu derrière, devant sa petite soeur Françoise que, à cause de son goût pour l’économie, nous avions surnommée Franc Suisse. J’ai encore connu cette cabine de bain, ses odeurs, l’emplacement pour la barque, les nénuphars qui abondaient à cet endroit tout comme l’odeur de la menthe quand on courait dans l’herbe, et les sauterelles vertes que j’attrapais – pour les relâcher.

 

Lovely Brunette à 21 ans, à Spa (Creppe), avec son chien Yanni. Cette photo est dédicacée en anglais par elle à un soldat américain dont je ne sais rien, pas plus que je ne sais pourquoi… elle lui est revenue ! Une épouse acariâtre peut-être ? Laissez mon mari tranquille, frenchie, il est à moi et les fers sont solides… C’est l’époque où elle échangeait de courtes lettres avec Jean Marais, au sujet de leurs chiens, Moulouk et Yanni. Ce qui était bien est que Jean Marais, bien entendu, joignait des photos.

 

Edmée-la-terrible, toujours elle, encore ravie de faire quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire. Elle semble sortir d’un puits, les mains répugnantes de je ne sais quoi, mais que diable, on ne fait pas la souillon tous les jours alors en avant Jules (sans doute lui, mon grand-père), c’est un instant Kodak, prends la photo qu’on en rie encore dans 100 ans. En tout cas, elle, elle ne cache pas son bonheur !

 

Et Suzanne – Zanne – en pension à Bonn, sur les toits ou presque. Photo d’amateuresse sans doute, une de ses compagnes de pension, elle a 16 ou 17 ans et un air mutin vraiment charmant (j’aime aussi son chemisier brodé…), tandis qu’une autre mime, dirait-on, un homme – ou une tyrannique gouvernante assez virile.

 

Quant à ces deux joyeux drilles qui galopent comme des mustangs sur des marches parées pour un mariage, je ne sais rien d’eux, j’ai leur photo je ne sais par quel mystère, mais le chapeau et leurs mines ravies vaut certainement le snapshot, et prouve que oui, derrière les portraits posés se trouvaient de gais lurons même en ce temps-là ! Peut-être les ai-je connus dans leur vieil âge, sous le nom d’oncle Machin et tante Chose, ou plutôt Cho-chose car je le rappelle… nous aimions les surnoms!

Tchoupy, comediante-tragediante

Tchoupy était notre chien. Il s’appelait Bari quand il est arrivé chez nous, turbulent trublion qui sentait encore le petit chien de lait. Lovely Brunette était allée à la SPA avec mon frère (pourquoi était-il dispensé d’école, hein ??? Tout ceci est bien louche mais je ne saurai désormais jamais la vérité…) et avait fondu devant ce « zinneke » (bâtard en dialecte de Bruxelles) de quatre mois, noir, fauve et sable, qui était fou de joie d’avoir séduit la-madame-qui-ne-saurait-jamais-rien-lui-refuser, il le sentait dans ses os et son coeur. Il avait brièvement appartenu à un jeune homme qui avait réalisé qu’il ne pourrait s’en occuper.

Je suis rentrée de l’école et je ne sais pourquoi mon frère était là avec ma mère, dans le vestibule, tentant de cacher « Bari » derrière eux pour me faire une surprise, ce qui était difficile car le coquin bougeait comme un plumeau fou. Bari n’attendait que l’occasion de faire une nouvelle conquête et je fus presque renversée, et baptisée d’amour et salive sur le paillasson.

Un petit chien inoubliable. Beau, vif, intelligent(issime) car il est clair que pour qu’il puisse décemment jouer avec nous, mon frère et moi lui avons appris à sauter dans mon cerceau de hoolah-hup, à tenir un sucre sur son museau sans bouger, assis-couché, hop, coucouche-panier etc. Nous l’avons gavé de tout ce qu’on ne peut pas donner à un chien qu’on veut en bonne santé pour une longue vie : sucre, chocolat, os de poulet, tout. Et il a vécu jusqu’à 13 ans, aveugle depuis 3 ou 4 ans déjà et ne s’en étant pas rendu compte car il continuait de s’enfuir, à faire le tour du quartier et traverser les rues comme Super-dog sans la moindre inquiétude. Et il avait sa tournée des maisons où on le gavait de biscuits car il avait su se rendre populaire, la fripouille !

Un jour il est rentré – après une nuit d’angoisse et de veille de notre part – avec une patte cassée. Il avait un don particulier pour s’enfuir du jardin, pourtant grillagé et entouré d’autres jardins grillagés. Il devait faire un bon tour pour arriver sur la rue… et y arrivait. Mais cette fois-là il avait dû rencontrer une voiture. Lovely Brunette lui a mis une attelle, et nous le plaignions tous tendrement, car il fallait le porter pour aller faire ses besoins au jardin, ou manger et boire, et en compensation il dormait sur le lit de Lovely Brunette. On lui disait tout le temps « oooooh il est malâââde » et il remuait la queue, enchanté de ce statut de grand malade noyé dans les privilèges soudains et abondants.

Et il a vite compris.

D’autant que désormais, quand il allait « faire ses besoins au jardin », on le suivait. Il louchait sournoisement derrière lui pour voir s’il avait mis assez de distance pour tenter une évasion, mais nous étions vigilants. Alors il a mis une technique au point : il boitait lamentablement et alors qu’on compatissait, désolés et craignant une rechute en geignant « oooooh, tu es malâââde ! », il prenait un peu d’avance en boitillant et puis zou ! d’un bond il avait filé, comme un impala en pleine forme… Il a fait le coup jusqu’à sa mort, et même aveugle il nous trompait encore.

Que dire du sort qu’il a fait à la boite d’œufs en chocolat que Lovely Brunette avait reçue et déposée sur sa table de nuit, oubliant que le joyeux goinfre était là, sagement endormi sur son couvre-lit ? Elle n’a pas eu un seul œuf, par contre tous les petits papiers d’emballage avaient été épargnés pour que, si elle y tenait vraiment, elle les suce ou les hume. Il n’était pas si vache que ça, allez…

Il avait aussi compris que nous n’aimions pas outre mesure lorsque, en promenade à la laisse, il reniflait avec délectation les traces odorantes et parfois encore fumantes du passage d’un autre chien, mais que par contre nous nous arrêtions avec bienveillance s’il laissait sa propre trace pour les autres. Ce qui fait que le filou faisait semblant soit de s’accroupir soit de lever la patte et s’enivrait sans hâte d’effluves succulentes.

De Bari il est passé à plusieurs noms auxquels il a répondu avec bonne humeur, même quand il s’est agi de « Jolie Madame », qui était une publicité pour le shampoing Dop Tonic. Tchoupy a été son nom le plus longtemps porté. Celui de la fin. Nous avons dû le faire piquer dans son panier – et son sommeil – … et il nous a toujours manqué depuis.