« Chimie », ou j’ai la mémoire qui flanche…

Rentrée des classes 1962. J’ai 14 ans. Je ne sais pas ce que je suis : mes tantes et amies de ma mère proclament que je deviens une vraie jeune fille (et par là elles veulent dire que dans un claquement de doigts j’aurai vraiment quitté l’enfance) mais je ne suis encore ni coquette ni intéressée par les garçons.

 
Et voilà qu’un jour, sur la plate-forme du tram, nous sommes trois ou quatre filles à glousser ridiculement devant trois ou quatre garçons dont la voix a des ratés et dont les commissures des lèvres s’ornent d’un duvet qui les rend très fiers. L’un d’entre eux demande aux autres ce qu’ils pensent du cours de chimie. Il chuinte. Son ch est très chuintant, et je l’imite aussitôt. Ce qui est vache car moi aussi je chuinte depuis que notre dentiste tortionnaire local a mis de l’or en trop grande quantité dans une de mes dents.

 
Il est moche, pas de doute. De grosses lunettes fumées et une frange de beaux (quand même !) cheveux noirs qui, cinq ans plus tard, ne seront plus qu’un souvenir : il aura une moumoute qu’il posera un jour sur le rebord de la fenêtre et que le vent emportera joyeusement dans son sillage capricieux, la posant sur le trottoir où un chien en mal de baballe en fera un petit tas pelé et gluant de salive, forçant ainsi son ancien propriétaire à s’en aller au bureau … chauve ce matin-là !

 
auto-portraitJe suis tout aussi moche sans les mêmes soucis capillaires. Mais j’envoie à mon père des dessins-portraits de « moi » assez optimistes : mes hideuses lunettes ont un look d’enfer et j’ai une silhouette splendide bien secondée par une démarche assurée. Le cheveu parfaitement laqué qui, en réalité, avait le style nid de poule à l’abandon et récupéré par des souris.

 
Bref, nous voici intéressés sur le registre agressif/curieux. Je le surnomme Chimie. Nous ferons semblant de nous éviter tout en cherchant à prendre le même tram, je saurai son vrai nom et il saura le mien, son copain me donnera une photomaton d’identité qu’il viendra en personne me reprendre furieusement dans la rue – humiliation qui m’a laissée tremblante ! Jamais nous ne nous parlerons vraiment pour autant qu’il m’en souvienne, et il n’y aura que ce jeu de cache-cache. Tout au moins, c’est ce que ma mémoire me rend.

 
Or je viens de retrouver des lettres adressées à mon père en 62 et 63, et je parle de cette… « idylle » dans des termes tout différents. J’insiste sur le fait qu’il est laid ainsi que son chien Tom. (Ca, c’est méchant pour le chien !). Je dis que lorsqu’il me voir il rit et rougit… Je n’ai aucun souvenir de ça et pourtant ça devait me charmer à l’époque ! Et plusieurs années plus tard, une amie qui le connaissait a recueilli ses confidences : il avait alors cru qu’il m’épouserait !

 

Naturellement, nous étions des enfants et alors on pensait que s’aimer allait de soi, il suffisait de se rencontrer. Et dans notre cas, le plus dur était fait !

 
Et dans ces vieilles lettres à mon père je me retrouve telle que je fus, énumérant mes goûts musicaux (Pétula Clark et les chansons sud-américaines), et je dis que je casserais la figure à celui ou celle qui oserait m’offrir un disque de Johnny Halliday ou Vince Taylor. Je suis restée fidèle à mes goûts mais suis moins violente dans leur expression… Je lui explique ce que j’ai fait de l’argent qu’il m’a envoyé pour les fêtes et apprends donc qu’il s’agissait de laque pour les cheveux, de deux savons à la violette et un parfum à la lavande ainsi que des « carabistouilles destinées à me transformer en sac de graisse en moins de cinq ans ». Et je projette d’acheter le prochain disque de Brigitte Bardot dès qu’il paraîtra… si je vis toujours !

 
Si mon papa n’avait pas pieusement gardé ces petites lettres d’adolescente, je n’aurais pas pu y voir plus clair dans ma troublante idylle de plate-forme de tram !

Chères soeurs…

Photo Alison Gibb

Photo Alison Gibb

Ah oui, les nonnettes n’ont pas été mes meilleures amies en général, mais il y eut les belles surprises. L’école (le pénitencier) où j’ai fait mes primaires et une classe de latin a été un paradis pour certaines de mes congénères et l’antre de la géhenne pour les autres. Je pourrais ouvrir un club avec toutes celles qui m’ont dit en avoir gardé un souvenir cauchemardesque, mais il y a aussi celles qui y ont grandi paisiblement. Je suis d’humeur charitable aujourd’hui et ne ferai pas mon analyse des pourquoi et comment de cette discordance entre les perceptions.

 
Mais en ce qui me concerne, je n’y ai pas été bien traitée, aussi objective que je sois. De sœurs assez chères pour que je les mentionne il y en eut  deux : « Sister », une religieuse Anglaise ou Irlandaise qui n’était là que pour un court moment, et nous étions, nous les petites filles, toutes, absolument toutes, amoureuses d’elle. Elle avait un accent ! Elle venait d’ailleurs ! Était arrivée en avion ! Elle souriait ! Elle nous apprenait un poème en anglais (ba ba black sheep) et j’ai bêlé pendant des semaines en anglais devant ma mère ravie car elle adorait cette langue. Et puis  Sœur Eve-Marie, que j’aimais beaucoup mais qui savait, paraît-il, être odieuse avec une de mes amies qui m’a avoué l’avoir giflée et donc été renvoyée pour cet acte de barbarie, ce qui lui fait encore plaisir de nos jours. Et la gifle, et le renvoi. Mais en sept ans dans les lieux, en ce qui me concerne… voilà… c’est comme à Sodome et Gomorrhe, on trouve trop peu de justes pour sauver les lieux. D’ailleurs Sister était repartie dans son pays (nous avons même cru voir son avion passer au-dessus de la cour de récréation) et sœur Eve-Marie était morte.

 
Mais comme j’ai doublé – ce qui, il me semble, était le but recherché car quand j’ai demandé quand je devais venir pour les examens de passage, une chère soeur au regard fielleux m’a dit : pas d’examens de passage pour toi! – , bref comme j’ai honteusement doublé on m’a mise à Sainte-Claire. C’était une école plus « populaire », dans le bas de la ville. Mais quelle différence! J’ai retrouvé une lettre datée du 9 septembre 1961 et envoyée à mon papa qui l’a conservée, où je dis : « Les sœurs ne sont pas béguines du tout ! Elles sont tout à fait à la mode : quand nous sommes arrivées à l’école, une des sœurs nous a dit mes enfants, vous pouvez glisser dans les corridors, nous les avons faits en carrelage pour ça, mais n’en abusez pas ! Pour la gym nous n’avons pas besoin de ces affreuses culottes bleu foncé qui nous serraient de partout mais nous pouvons mettre des shorts ! ». Plus tard,  le 12 octobre, je continue avec le même enthousiasme : « J’aime beaucoup mon école où les sœurs sont moins béguines qu’aux Saints-Anges ! Ce que l’on pense de moi ? Je n’en sais rien mais apparemment on ne me déteste en tout cas pas et ne m’assaille pas de « doubleuse » de tous les côtés comme ça aurait été le cas aux Saints-Anges ! »

 
Et puis à Bruxelles, une fois que j’ai été, à ma grande chance, renvoyée d’une « péda » austère et classiste (gérée par des carmélites) pour être placée dans une autre, ce fut le bonheur. Les sœurs chantonnaient tout le temps, souriaient, étaient tolérantes devant les extravagances qu’une horde de jeunes filles pouvait amener entre les murs de leur paisible couvent. Qui gagnait ainsi un peu de couleurs et de bruit. Je me souviens avoir dansé déguisée dans les couloirs pour être surprise par une sœur alarmée par les gloussements à plusieurs voix que ça suscitait et n’avoir été punie que d’un « ça ne m’étonne pas du tout de vous ». Quand les caricatures peu charitables que j’avais faites d’une malheureuse fille un peu coincée, et collées sur le mur de sa chambre furent découvertes, Sœur Pietepeut m’a reproché le fait qu’il faudrait repeindre le mur à cause de mon exubérance. Pareil quand nous avons – je ne dévoilerai pas le nom de ma complice dans ce crime à quatre mains – détaché le nom de la porte d’une autre qui n’avait pas l’heur de nous plaire pour le coller sur la poubelle de la toilette. Nous avons trouvé la blague très bonne et Sœur Pietepeut nous a juste dit, un peu exaspérée quand même, qu’on avait dû chercher le nom partout…

 
On ne peut donc pas généraliser, et je présume que l’esprit de la supérieure d’un couvent entrait pour beaucoup dans la qualité de l’air qui y circulait, tout comme des chefs de bureau bilieux arrivent tout de suite à rassembler une cour de serviles tous dévoués à pratiquer la délation et les complots…

Le diable au pensionnat

Messes noiresJ’étais au pensionnat ou plutôt, comme nous disions alors, « en péda ». Une cinquantaine de jeunes filles comme moi logeaient, mangeaient et surtout papotaient beaucoup dans un logis tenu par des sœurs. Mais nous allions chacune à notre école, avec notre uniforme. C’était strict. On devait être rentrées de nos cours endéans une heure raisonnable – on arrivait à escamoter une demi-heure pour boire un milk-shake au Sarmalux – , boutonner nos manteaux, ne pas se faire accompagner par des garçons, ne pas rester dans les chambres l’une de l’autre après 21 heures, prier dévotement dans la petite chapelle le mercredi soir avant le repas.

 
J’ai d’abord été chez des carmélites, sorte de camp de concentration snob  où le rang social et l’argent qui l’accompagnait souvent étaient considérés comme la couronne terrestre que Dieu déposait sur la tête de ses élus. Les autres avaient certainement mérité leurs malheurs et leur vie d’économies et ce n’était pas à ces « chères sœurs » de rectifier le tir de l’arc divin. La sœur portière, visiblement, ne venait pas du  « milieu » approprié et était ouvertement méprisée par la supérieure que ma mère et moi appelions Zeke le Loup. Et son bras droit, ses yeux et ses oreilles étaient Marguerite de Bourgogne, un laideron aux lèvres boudeuses et molles qui marchait sur la pointe des pieds dès 21 h 01 et collait ses tempes perfides aux portes des pensionnaires pour être certaine que rien de suspect ne se passait sous sa garde vigilante.

 
Heureusement pour moi j’ai été renvoyée de ce petit paradis sur terre car Zeke le Loup ne m’avait acceptée que sous la promesse si je meurs je vais en enfer que jamais même sous la torture je ne révèlerais aux autres jeunes filles si bien et si pures que mes parents étaient divorcés. Je devais donc mentir par omission. J’avais promis et rompu mon serment dès la première semaine. Comment s’en sortir quand on vous demande ce que fait votre papa et que vous dites qu’il est ingénieur civil et qu’on vous demande où est son bureau et que vous dites qu’il travaille « au Congo » et qu’on s’exclame avec horreur « mais alors pourquoi n’y êtes-vous pas tous aussi ? »… Tiens tiens, mon Parfait petit guide du mensonge en dix leçons n’avait pas prévu ce cas de figure. Donc Zeke a frémi d’indignation car du coup son établissement si bien fréquenté devenait un vrai lupanar avec une fille de divorcés dans les murs, et j’ai été renvoyée.

 

Je pense qu’on a dû aérer et désinfecter ma chambre pendant tout l’été mais je n’exclus aucune contamination par la suite…

 
Alléluyah, ce fut ma chance. Je suis allée dans une autre « péda »  tenue par des religieuses de Jésus-Marie et là, la directrice était « sœur Pietepeut » (je ne sais d’où lui venait ce surnom qu’une pensionnaire hollandaise lui avait donné). Sœur Odile l’Alsacienne était aux commandes de la porterie et sœur Sophie servait à table en chantonnant  « Jésus est mon berger » ou autre balade pieuse et romantique tout en nous versant l’eau de la carafe. C’était un couvent où on souriait. D’ailleurs même les coiffes des sœurs étaient pimpantes, avec des sortes de petits bigoudis amidonnés autour des tempes au lieu de l’habituel pansement pour fracture du crâne ou des ailes imméritées. Les règles étaient aussi strictes que de l’autre côté mais appliquées avec une indulgence pour le péché dont nous avions bien besoin parce que l’adolescence, c’est un zeste de folie quand même.

 
Mon amie proche était, la première année dans cette péda, Monique. Nous nous échangions conseils de beauté – les rondelles de concombre sur les yeux, les baumes à base d’œufs et cognac pour avoir une chevelure de gente dame permettant au Prince de se hisser jusqu’au balcon – , nous aidions à nos devoirs et mémoriser nos leçons, lisions des poèmes en nous pâmant, écrivions des histoires que nous nous faisions lire et critiquer (et nous ne tarissions pas d’éloges, en bonnes amies que nous étions), et allions à la même école, ce qui fait que nous faisions aussi nos trajets à pied ou en tram ensemble, tout comme la pause milk-shake.

 
Et… nous étions dans une phase Belgique occulte et mystérieuse, Les noirs secrets de Bruxelles, Messes noires et belles dentelles, Le bouc dans la bergerie etc… Nous étions insatiables sur le sujet. Le grimoire du grand et du petit Albert – auquel nous ne comprenions rien naturellement ! -, le dictionnaire du diable, des recettes pour « nouer l’aiguillette » (mais il fallait des poils de verge de loup, un ingrédient assez difficile à se procurer et puis… à qui donc nouer l’aiguillette pour voir si ça fonctionnait ?) etc… Une amie de classe, Martine, m’assurait que son cousin participait à des messes noires à Bruxelles, ce que j’avais raconté en haletant à Monique.

 
Mad et GloriaEn face de nos chambres se trouvait un musée. Donc désert la nuit. Nous en voyions l’arrière, qui était une énorme vitre arquée en haut, derrière et contre  laquelle courait, sur deux étages, l’escalier. Quelqu’un nous avait dit qu’on donnait des cérémonies secrètes dans ce musée les nuits de pleine lune. Nous voulions être les Mad et Gloria du monde occulte et donc nous nous sommes installées derrière la fenêtre de ma chambre, sur le lit, à la première nuit de pleine lune. Chips et chocolat pour tromper l’attente. Toutes lumières éteintes pour qu’ « ils » ne voient pas notre astucieuse surveillance. Et puis… nous les avons vus ! Des gens qui montaient l’escalier, six ou sept personnes avec des bougies à la main et de longues robes, des sortes de turbans sur la tête. Nous nous sommes mises à trembler, le nez raplati sur la vitre pour en voir un peu plus et nous chuchotions nerveusement comme s’ils pouvaient nous entendre. Et soudain, la personne de tête, une femme, s’est tournée vers nous – qui étions dans le noir, mais peut-être la lune nous éclairait-elle ? Après tout nous n’étions que des détectives très novices ! -, et, bien qu’on ne pouvait naturellement pas distinguer son regard, nous l’avons imaginé menaçant, jaune et cruel et avons eu si peur que nous avons hurlé et nous sommes ruées sous le lit ! Après quoi nous avons ri pour secouer la terreur, et nous sommes bravement rassurées : nous étions dans le noir, la femme ne nous avait pas vues.

 
Moi, après ça, j’ai dormi comme un loir. Monique a passé une nuit sinistre.

 
Nos chambres donnaient sur un long couloir au bout duquel il y avait non seulement la chapelle mais une cabine téléphonique. Et aux petites heures de ce jour une Sud Américaine a téléphoné chez elle pour dire qu’elle ne se sentait pas bien et a eu un malaise dans la cabine. Monique et moi, pétrifiées de peur, entendions des gémissements lugubres et des sortes d’appels suppliants provenant, pensions-nous, de la chapelle, des cris que nous ne comprenions pas (la pauvre se plaignait, en plus, dans son dialecte indien !) et nos imaginations nous faisaient voir le diable en personne à notre recherche… Vers 7 h 30 Monique, livide, est venue me sortir du lit, bafouillant d’effroi : elle avait entendu « l’être » frôler sa porte et maintenant… il y avait une horrible empreinte de main dessus ! Or dans notre grimoire il était bien dit que le diable venait mettre son empreinte sur la porte de sa prochaine victime…

 
Je ne sais plus comment nous nous sommes calmées. Le fait est que nous nous sommes débarrassées de toute notre panoplie de chasseuses de vampires et démons, et sommes revenues à nos poèmes de Paul Eluard et les marionnettes de Bali ! Nous avons eu une overdose de Elle était si jolie d’Alain Barrière et de Le ciel, le soleil et la mer de François Deguelt, passant d’une carrière à la Harry Dickson au fan club de la suave romance.

 
Et je ne veux pas savoir ce qui se passait dans le musée…

Indépendance, cha cha, ta zui e…

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Mon père s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois ma mère évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec mon père et sa seconde épouse, Suzanne, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Ma mère n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et laissez-moi lui parler! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui lui faisait encore mal, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice. Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, ma mère et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Ma mère, tremblante, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on nous avait appelées. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Ma mère et moi nous échangions des oeillades perplexes. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Ma mère a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni mon père ni ma mère n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu ébranlées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec son entourage. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, dont les magasins étaient vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon père est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Mon père avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient les onusiens. Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été contente, par du cramique.

Et puis de la longue route – un détour – que nous avons prise pour aller en Rhodésie afin de ne pas attendre les convois militaires destinés à protéger les voyageurs contre les bandits. Une route bordée de termitières, de terre rouge,de hautes herbes jaunes. Suzanne me disait « si on est attaqués, cache Thierry dans le fond et couche-toi sur lui ». Ca aussi, ça partait dans le rayon « ne pas y penser ». Au poste frontière avec la Rhodésie, nous avons dû aller chercher le douanier au café du village voisin et le reconduire ensuite à sa bière pour qu’il nous signe les papiers. Ses accolytes ont trouvé dans la voiture une machette, et l’ont agitée, très énervés, sous le nez de mon père, l’accusant d’être armé pour tuer les pauvres Congolais. Pendant ce temps, un autre par deux fois m’a fait signe de sortir de la voiture, et lorsque je posais le pied par terre, il refermait la porte avec vigueur sur ma cheville… J’avais 14 ans, et ne comprenais qu’une chose, il fallait reser coite, et j’ai ensuite tourné la tête de l’autre côté, refusant avec obstination de réagir au tapotement obstiné de ses doigts sur la vitre.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Suzanne et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!