Vacances et finances…

Lovely Brunette adorait voyager. Mon papounet lui en avait donné le goût pendant leurs années de mariage. Voyage de noces sur les lacs italiens. Et même si elle a passé sa nuit de noces dans un hôtel mal-nommé “Hôtel de la cloche”, elle a aimé l’Italie et puis surtout, pouvoir raconter et raconter encore, au retour, la luxuriante beauté des palmiers et pins bordant les rives d’un lac, ouvragées de balustrades de pierre accompagnant escaliers ou sentiers s’élevant de l’embarcadère vers les secrets des villas aux volets fermés sur la fraicheur.

Ils y sont retournés après ma naissance, et elle aimait aussi, éperdument, les séjours dans la villa de Nismes, en famille.

Mammy Nismes 1949

Nismes en 1949

Il y avait aussi la mer, et la Suisse – qui représenta mon premier voyage en avion – , Nyon, Montreux, Genève.

Quand leur mariage a pris fin, elle a dû renoncer à bien des choses mais jamais n’a abandonné son goût du voyage. Elle est allée au Portugal, retrouver Vladimir, le chimiste de la tannerie, ce Russe né en Mandchourie qui avait trouvé son chemin jusque dans notre vie familiale, et s’était installé à Porto avec sa femme Olga et leurs enfants. Elle voyageait en dame, par la célèbre Agence Cook. L’Agence Cook la conduisit aussi en Grèce.

Grèce 1955

Grèce, 1955

Elle retourna en Italie avec une amie. Et puis, mon frère et moi avons grandi comme des plants de pois de senteur. Et puis il y avait désormais des agences moins prestigieuses que Cook qui se chargeaient de concocter des voyages pour tous. Moins chères.

C’est ainsi que nous sommes partis en Italie avec Hôtel Plan. Elle était très hésitante, car elle aimait se déplacer en “dame”, gâtée par l’habitude de longues années. Les prix Hôtel Plan la ravissaient, mais si elle l’avait pu, elle aurait demandé qu’on lui soumette le nom et le CV de tous les gens qui feraient le même voyage pour se préparer.

Un taxi très malodorant nous a embarqués sur la place Vieuxtemps au petit jour, mon frère et moi hébétés, ma mère lançant des regards suspects sur les deux autres personnes qui attendaient au même endroit. Nous sommes allés à la gare de Trois-Ponts, et de là avons pris un train pour Milan où nous changerions pour Rimini, où elle était allée un an ou deux plus tôt avec son amie.

Et elle a compris qu’Hôtel Plan ne serait jamais Cook…

Dans notre compartiment se trouvait une aimable dame horriblement bavarde qui voulait nous étouffer de caramels et se nettoyait la nuque avec un tampon d’ouate imbibé d’eau de Cologne, qu’elle montrait ensuite fièrement alentour pour que l’on admire à quel point elle était sale la minute d’avant… Lovely Brunette n’était pas vraiment intéressée par ce point, et au contraire, aurait apprécié ne pas être informée. Et elle aurait désiré lire en paix. Mais la dame nous annonçait le nom de toutes les gares, détaillait le contenu de sa valise, espérait qu’on ne nous “bourrerait pas de macaroni”, se re-nettoyait la nuque, se massait les chevilles qui gonflaient, nous offrait des caramels que nous refusions, nous faisait un interrogatoire digne du KGB sur nos “succès” scolaires, se demandait ce qu’on mangerait le soir… Bref, jamais Lovely Brunette n’avait autant attendu la nuit pour qu’enfin la conférencière se taise.

Une fois arrivés, l’hôtel n’avait rien des palaces victoriens dans lesquels elle descendait habituellement, mais tout d’un bloc de ciment avec des fenêtres. Il était toutefois très confortable et il nous suffisait de traverser la route pour être sur une plage où nous allions nous aligner parallèlement aux autres. Des hauts parleurs hurlaient de la musique – une dizaine de succès en boucle que nous aurions pu chanter par coeur après trois jours -, les enfants braillaient, ça sentait l’huile solaire, on entendait claquer les pages des magazines et toutes les heures les dames en bikini changeaient la face à rôtir. Nous, mon frère et moi, nous sommes transformés en lépreux et avons laissé s’envoler des couches de peau au vent joli…

Bien entendu… ce n’était pas la plage réservée d’un ancien palace à laquelle elle était habituée. Mais elle savait, avec adresse, obtenir des privilèges d‘exception, toujours. On nous avait mis à une moche petite table près des toilettes, qu’elle refusa avec superbe. Et on se retrouva devant la baie vitrée. Elle fit remarquer au maître d’hôtel – cérémonieux dans un pimpant uniforme, avec une moustache en lacet et une chevelure gominée luisant de tous les feux du plafonnier – que nous n’avions pas assez de beurre au petit déjeuner, ce qui nous amusa beaucoup pendant tout le séjour car il arrivait chaque matin en lui demandant “Vouzavézassé dé bourré?”. On en avait trop, du coup. Et il lui fit “gagner” – en le lui faisant comprendre grâce à une multitude de clins d’yeux empressés – une bouteille de Moscato lors d’un quizz vintage.

Ce furent nos premières vacances Hôtel Plan, qu’elle surnomma gaiement Hôtel Crasse. Bon, les moyens n’étaient plus ce qu’ils avaient été, et comme elle avait de l’humour et de la gentillesse, et l’art de se faire choyer un peu plus que les autres membres du groupe… eh bien nous avons fait bien d’autres vacances avec cette agence, et nous sommes toujours amusés.

Et la dame qui voulait changer de chambre pour ne pas être près de l’ascenseur, qui refusait la table du groupe mais aurait aimé une table personnelle, qui demandait plus de beurre ou de pain, faisait réchauffer un plat refroidi, qui renvoyait un vin bouchonné… c’était elle, vérifiant qu’elle était toujours bien celle qui, autrefois… voyageait en dame avec l’Agence Cook.

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