Un rêve de sable

Je l’ai déjà dit, lorsque j’ai décidé de partir vivre aux USA, c’était en pensant au Nouveau Mexique, ou peut-être l’Arizona. Du sable, des cactus, des Indiens, des rochers aux formes étranges, dieux ocres à la force inouïe. De l’eau vénérée, une histoire cent fois mal contée par le cinéma; le fameux Arizona Sky, si bleu et parcouru en silence par des chevaux blancs qui parfois s’emballent, faisant trembler le sol sous le foulement de leurs sabots et illuminant le monde de leur fureur brûlante.

J’avais contacté des galeries d’Art, des Bed & Breakfast et hôtels à Santa Fe et Albuquerque. On m’avait parfois répondu. Venez, on verra ce qu’on peut faire. J’avais brièvement vu ces deux villes en mai ’94 avec mon ami Creek, Chester, sa femme et son petit-fils. J’étais sous le charme. Je parle d’un vrai charme de magie, un charme digne de Morgane, de ces charmes qui vous imposent de prendre des décisions, parce que vous pensez que c’est votre destin. Je ne connnaissais personne là-bas, sauf un ami pueblo qui voulait bien m’aider mais sur l’aide duquel je ne voulais pas compter. Mesure à la fois raisonnable et lucide. Les pueblos font partie du décor, mais après tout, ils ne sont considérés “que” comme des Indiens.

Je suis donc partie le premier janvier 1995 pour quelques jours, histoire de me faire une meilleure idée. Le cinq au soir, j’étais invitée à Santo Domingo pueblo – hors de l’enceinte sacrée où les non-Indiens ne peuvent rester après quatre heures – pour loger chez la soeur de cet ami, Angel. Une maison d’adobe avec un living comme un hall de gare où trônait une table de billard ! Un poste de télévision démodé offrait dans une certaine indifférence des images neigeuses et un son étouffé. Marcus, le mari d’Angel, ne cachait pas son hostilité à l’idée de m’avoir dans ses murs, mais la société pueblo est matriarcale et la maison appartenait donc à Angel. Avec sa fille Marchelle il perçait des trous dans des turquoises et coquillages pour faire des colliers, et m’a ensuite pratiquement imposé de lui en acheter un, ce qui a vexé son beau-frère, mon ami. Ils ont d’ailleurs eu un échange de mots qui n’avaient pas une musique très paisible… Et pourtant, son visage sombre sous la coiffure de Prince vaillant savait s’illuminer de gaieté, comme en témoignèrent plus tard les photos qu’Angel et Marchelle sortirent d’une boîte en fer pour me présenter la famille.

Santo Domingo pueblo en hiver

Au matin du six, qui est une fête importante dans le village, Angel m’a autorisée à prendre cette photo de la vue de sa fenêtre. Le soleil caressait la neige tombée avec une implacable détermination la veille, la faisant un peu fondre déjà, laissant un glaçage léger sur le four rond juste en face, typique des pueblos. On avait mangé tous ensemble à l’américaine, des crêpes au sirop, du café, des saucisses avec une certaine animation, surtout quand Marcus avait franchi la porte sans me saluer. Marchelle, sa soeur et moi sommes alors sorties et nous sommes rendues chez la mère de mon ami pour y chercher des chaises pliantes. La terre rouge s’était unie à la neige fondante et aspirait mes chaussures, mouchetait le bas de mes jambes. Nous étions dans l’enceinte sacrée et, je le savais, sous haute surveillance des “guerriers de paix”, ces hommes qui sont choisis pour leurs hautes qualités et appelés d’où qu’ils soient pour revenir offrir un an au village. Un an au cours duquel ils ne dormiront que 4 heures par jour, et passeront le plus clair de leur vie sur les toits du village, surveillant ce qui s’y passe. Qui y arrive, qui en part, qui invite des blancs, qui a l’air d’avoir bu… La mère de mon ami habitait une très vieille maison d’adobe, petite et bien isolée du froid. C’était une femme d’une incroyable beauté dans sa cinquantaine. Une tresse noire et large de 4 cm longeait son dos, et je la regardais chausser des bottes pueblo de mouton à la pointe recourbée. Son vêtement était traditionnel, de laine noire avec des rayures mauves et jaunes, et tout son visage – splendide, le visage d’une divinité inca – refusait ma présence. L’hostilité était palpable, au point qu’après avoir échangé quelques mots en keresan avec ses nièces – ah, cette langue qui fait kr kr kr! – nous sommes parties avec les chaises pour regarder les danses sacrées, du moins celles que nous pouvions voir, puisque certaines danses se font loin de la vue des femmes. Peu de touristes, car les Santo Domingos sont réputés pour ne pas y aller avec le dos de la cuiller quand un comportement les agace. Il est interdit de filmer, de photographier, de traverser la plaza par le milieu, et en fait j’ai eu si peur de faire un impair que j’ai à peine osé regarder en m’abandonnant. “Ne regarde pas les gens dans les yeux; ne fixe pas les maisons; n’aie pas l’air curieuse…”. Tant de choses qui hélàs font partie de notre … tourisme, que je ne savais plus que faire.

Je me souviens pourtant très bien d’une danse Navajo au cours de laquelle une rangée de jeunes filles en robes de velours sombre formaient une douce vague qui s’agitait comme l’herbe sous le vent au son des tambours. Dans cette boue, sous ce soleil froid, c’était comme un parfum, celui des pêchers dont les Navajos étaient si amoureux et fiers. J’ai encore été invitée un autre jour au village, chez la tante Josefina, qui fêtait la communion de son fils. Là, tout le monde me cajolait … en keresan, et je ne comprenais que la musique de leur gentillesse mais pas les mots. Mon ami m’a ensuite conduite voir la personne qui tenait le Bed & Breakfast (gîte du passant, comme disent les Canadiens!) de Santa Fe, et dans un hôtel. Il me semblait évident qu’avec un peu de patience je devrais trouver quelque chose à faire si je me décidais.

Je logeais à Madrid, entre Albuquerque et Santa Fe, non loin de la réserve Santo Domingo, dans un Bed & Breakfast où on faisait un café merveilleux. Madrid, j’en ai déjà parlé, c’est une ancienne ville fantôme qui avait vécu de l’exploitation de la mine de charbon, sur la piste des turquoises des Indiens. Une rue, et des maisons de chaque côté. Rien d’autre. Uniquement touristique, puisque chaque maison est une boutique, sauf la taverne qui attire du monde de Santa Fe et Albuquerque, ainsi que les pueblos qui veulent s’offrir une bière, puisque l’alcool est interdit sur les réserves.

Et, seule pour la plupart du temps, j’avais pris goût à me promener sur cette route déserte, une heure dans un sens, et le retour. Des voitures s’arrêtaient fréquemment, et des conducteurs inquiets me demandaient s’ils pouvaient m’aider, me conduire quelque part. On ne marche pas beaucoup aux USA, c’est vrai, mais en plus … la région est infestée de couguars. Heureusement, je ne le savais pas!

Promenade à pied in the middle of nowhere et des cougars…

Je suis donc rentrée en Europe, pour repartir vers le Nouveau Mexique en avril de la même année. Définitivement, pensais-je. J’ai d’abord logé dans un motel qui regorgeait d’Indiens. Il y en avait partout, parce que le plus grand pow wow de l’année avait lieu, et ils arrivaient de tous les coins, même du Canada. Et on ne les entendait pas! Mais qu’il était curieux de voir ces guerriers d’un autre temps s’engouffrer dans des pick-up trucks avec leurs compagnes et enfants. Robes de daims, mocassins, coiffes de plumes ou queue de cerfs, gilets de porc épic, éventails d’aigle ou de dindon sauvage, un passé extraordinaire et grandiose se mouvait dans le parking de mon motel, tandis que je regardais, émerveillée, depuis ma fenêtre où l’air conditionné gonflait les rideaux.

Ensuite je me suis retrouvée dans un autre motel, d’où j’ai donné quantité de coups de fils un peu partout, notamment dans une école de langue dont le directeur a accepté de me recevoir. Richard. Nous nous sommes vus … 15 minutes. Et nous nous écrivons encore! Richard m’a aidée, m’a donné d’autres contacts. Grâce à lui et le tam-tam arabe (ou Indien?), des francophones m’appelaient dans ma chambre pour bavarder, me donner des idées, me dire d’essayer ceci ou celà.

Je prospectais, prenant le bus sur la route 66 tous les matins, et parfois je me récompensais d’une visite dans Old Town, où mon rêve me retrouvait. James Stewart allait certainement passer sur un cheval, suivi par un troupeau de longues cornes à l’haleine poussiéreuse! Une caravane de colons apeurés et pleins d’espoir allait descendre la vieille piste… Sur la place principale, le chant des oiseaux était si perçant que l’air n’avait pas de poids.

Je mangeais du guacamole ou des burritos à la crème sûre, et me disais, en regardant au loin les montagnes sandia: c’est ici que je vais vivre.

Dans ma solitude sereine, je faisais des photos. Sans savoir que je construisais les souvenirs de mon rêve, puisque ce n’était pas mon destin! J’ai fini par trouver un travail, par une amie de Richard, à l’Alliance française de l’Université d’Albuquerque.

Mais encore une fois … ce n’était pas mon destin! Mon destin était d’y aller, d’y passer ce temps, d’y comprendre ce que mon inconscient comprenait depuis longemps, mais après, il fallait en repartir.

Des regrets? Non. Pourquoi, puisque les souvenirs ne s’usent pas…

 

 

L’automne des Lenni-Lenapes

Il y a bien des choses que je n’aime pas sur cette partie du continent américain, mais après tout, ce qui m’a fait y venir, c’était l’envie de toucher du doigt la réalité de ce que je savais des Indiens, ou croyais en savoir. Et jamais je n’avais entendu parler des Lenni-Lenapes. Mais voilà que, partant pour le Nouveau-Mexique et la découverte des Pueblos, le destin m’a détournée vers le New Jersey et les Lenni-Lenapes. Oui, il est difficile de rencontrer un charmant mari potentiel dans le New Jersey et de continuer son périple dans le Nouveau Mexique! Et c’est ainsi que je vis sur ce qui fut le territoire des Lenni-Lenapes, et les arbres centenaires qui me font de l’ombre leur en ont sans doute parfois fait aussi. Et la faune qui me ravit la vue est la descendante de celle qui a échappé à leurs flèches et pièges….

La beauté de ce « pays » me transperce. Comment ne pas sentir un chant muet s’élever du plus profond de nous devant le fameux « Arizona sky »? Un ciel sans rien pour l’arrêter. Et la terre rouge de l’Oklahoma, celle-là même vue cent fois dans les westerns? Et la paisible majesté des bisons sauvages, des vaches à longues cornes… les collines émeraudes du New Hampshire ou le mont Washington aussi pelé et venteux que le mont ventoux, parcouru par de gigantesques élans, maîtres des lieux. Et même mon petit New Jersey surpeuplé, surnommé « The Garden State ». Nous qui, en Europe, nous languissons après les « espaces verts », ici ils abondent. La Nouvelle Angleterre n’est qu’à un jet de pierre, et les splendeurs de son automne s’étendent jusqu’à nous. L’automne des Lenni-Lenapes. Les feuillages s’embrasent contre le ciel d’un bleu pur et frais, traversés par les rayons d’un soleil bas qui joue déjà à étirer les ombres au sol comme des rubans informes.

Sans habiter dans ce qu’on pourrait appeler la campagne – West Orange se targue d’abriter 70.000 âmes sur près de 20 kms carrés, et se trouve à seulement 31 Kms de Manhattan -, le coin où je vis est très aéré, sur une chaîne de collines boisées et giboyeuses. Les chutes d’arbres ou de branches sont hélàs une chose fréquente, tout comme les accidents avec les biches (white tail deer). Il y a de beaux et grands parcs avec des étangs aux berges ourlées de fleurs sauvages. Du chardon, des verges d’or, des roseaux, quelques ombellifères, des petites plantes d’eau. Les teintes or, pourpre, cuivre et roses d’un automne qui éclate s’y reflètent avec netteté, multipliant le plaisir des yeux. Il y a aussi les réserves. Nous aimons nous promener sur les pistes qui serpentent dans les bois aux multiples essences et couleurs: le majestueux chêne rouge – l’arbre-emblême du New Jersey -, le chêne blanc à la belle couronne symétrique, qui a parfois juqu’à 300 ans et presque 6 mètres de circonférence. Des noyers, des bouleaux, des mélèzes (avec lesquels les Lenni-Lenapes faisaient leurs canoés), des érables sycamores et rouges, des hêtres pourpres, des frênes d’Austin, des cornouillers… C’est un foisonnement des formes, un camaïeu de teintes et, en ces journées d’automne, une pyrotechnie intense et éphémère.

C’est naturellement un cadeau sans prix.

J’ai aussi parlé déjà des nombreux animaux des bois qui partagent, bien malgré eux, leur espace avec nous. Les écureuils gris sont aussi banals que les moineaux ne le sont en Belgique. Il y en a un nid dans le chêne blanc devant chez nous. La bande de dindons sauvages s’agrandit et s’enhardit. A ma grande surprise j’ai réalisé qu’ils me reconnaissent: si je reviens du travail ou d’une promenade avec le chien et qu’ils sont plus loin dans la rue (une rue où les arbres forment une voûte végétale), ils arrivent à toutes jambes en émettant leurs kluc kluc kluuuuc! Bien que mon seul contact avec eux jusqu’à présent soit de les avoir entendus japper, il y a aussi des coyotes. L’un d’eux a d’ailleurs été  photographié sur un deck la semaine dernière dans la ville qui jouxte West Orange, Verona. Ils s’en prennent parfois aux chats ou chiens de petite taille. Jusqu’au couple de faucons à queue rouge qui a fait un piqué pour tenter d’enlever mon Zouzou dans les airs pour en faire un succulent repas. Heureusement, Zouzou a hérissé les poils et s’est fait aussi laid qu’il le pouvait, et a eu la vie sauve!

Mais quel bonheur, quel bonheur!

 

Apples, Injuns et Wannabes

Ce qui m’a fait partir aux USA, c’est ma curiosité pour les Indiens. Déjà ma mère, enfant, avait reçu de son grand-père un livre français sur les « Peaux-rouges ». C’était imprégné d’idées romantiques, de sympathie inconditionnelle et d’exemples bouleversants où de nobles sauvages, sages et beaux parleurs, étaient exterminés par la machine sans coeur de l’avancée des colons et des soldats sur leurs terres. Et ma mère, avec élan, nous avait communiqué, à mon frère et moi, cette indignation muette devant ces pages de l’histoire que nous n’aimions pas.

Lorsque nous allions voir des westerns avec elle – westerns qui à l’époque nous offraient l’image d’un Indien sauvage, violeur, cruel, menteur et où seule la squaw charmante et emplumée avait une teinte plus humaine – nous les regardions avec un tout autre regard que celui qui était prévu. Je me souviens très bien d’un Geronimo tout à fait effrayant, le couteau entre les dents, aussi souple et rapide qu’un lion de montagne, que je défendais avec passion: après tout, on avait tué sa chère femme Alope, ses trois enfants et sa mère! Les seules victimes qui nous arrachaient des larmes étaient les chiens, car nous les aimions beaucoup, les chiens! Mais dans l’ensemble, notre commentaire le plus charitable dans le cas des victimes humaines (le gentil soldat blond serrant dans sa main un médaillon où souriait une fiancée tristounette, la vieille matriarche restée seule au ranch tandis que ses fils chassaient l’Indien ou le grizzly, le trappeur faisant sa dernière trappe avant d’épouser Cindy-Lou, la belle défraichie du saloon…) c’était que c’était dommage, mais qu’ils n’avaient pas besoin d’aller là!

Et puis il y a eu la création de l’AIM (American Indian Mouvement), l’occupation du rocher d’Alcatraz en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973, et les Indiens sont entrés dans le XXème siècle, avec tresses, bérets, bandanas, jeans, lunettes noires, colère, revendications, leaders, acteurs, auteurs, artistes. Et enfin une identité réelle. Ni noble, ni sauvage. Juste les vrais Américains faisant entendre leur voix.

Et j’ai voulu venir sur « leur terre », pour toucher cette image du doigt.

Parce que leur bouche souvent large et aux lignes tombantes nous fait croire qu’ils sont austères, leur humour est une surprise, ainsi que leur facilité à rire. Il paraît que bien des noms si poétiques qui sont arrivés jusqu’à nous sont en fait des traductions censurées (puritanisme oblige!) par le gouvernement. Et les Jésuites, une fois qu’ils eurent décodé les mystères de la langue algonquine (on leur doit d’ailleurs des lexiques parfaits!), furent horrifiés de leur grossièreté entre eux. Alors que je parlais de la chanson « le duc de Bordeaux » à un ami Pueblo, il s’est mis à rire et m’a dit « c’est tout à fait le genre de choses qu’on chante entre hommes au village! » Le film « Cheyenne Autumn » de John Ford a été tourné en 1964 en Arizona, sans Cheyennes mais avec des figurants Navajos. Par conséquent, quand ils parlent « en indien » dans le film, ce n’est pas dans la langue cheyenne, faisant part du groupe algonquin, mais en navajo, du groupe athapascan. Ce film continue de remporter un grand succès à Flagstaff, Arizona (terre Navajo) chaque année, et la raison en est que ces farceurs de figurants se sont amusés à l’époque à dire les choses les plus incongrues sous leurs coiffes cheyennes, la mine sombre et guerrière. Et ce n’est qu’un éclat de rire année après année.

Ils sont de merveilleux artistes. J’adore en particulier la poésie poignante et belle de Luci Tapahonso, ou les oeuvres bouleversantes de James Welch, Louise Erdrich (Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse) et bien d’autres. Les sculptures d’Allan Houser (de son vrai nom Haozous, nom de son grand-père qui fut un des derniers compagnons de guerre de Geronimo – dont bien sûr j’ai été saluer la tombe!) sont d’une beauté lisse et sereine, parfaites. Et pour qui a pu voir le magnifique film « Smoke Signals » de Chris Eyre, c’était une occasion de découvrir des talents amérindiens dans plusieurs disciplines: un scénariste-romancier, Sherman Alexie, un metteur en scène, acteurs, musique, tout était indien, sauf quelques figurants blancs! Et la courte mais surprenante chanson sur les dents de John Wayne confirme bien ce que j’ai dit plus haut: de l’humour, ils en ont beaucoup!

Maintenant… ils ne sont par parfaits. Ils sont réels, ils ont des défauts, comme nous. Parfois les mêmes. Et d’autres aussi. Ils n’aiment pas trop les blancs, ce qui peut se comprendre mais est parfois difficile à supporter. On entend souvent des remarques telles que « Ah, les blancs, toujours occupés à mettre des clotures partout! » , « Je ne veux pas que mon fils soit élevé comme un blanc » ou « Les blancs sont si mal élevés, ils marchent sur le centre de la plaza sans égard pour le sol sacré! » (mais qu’en savent-ils, ces pauvres touristes blancs?) On critique beaucoup les Indiens d’autres villages ou d’autres tribus qui se laissent corrompre par les blancs en acceptant leurs coutumes d’une part, et en perdant la leur surtout. Des « apples », rouges dehors et blancs dedans. Je me suis retrouvée dans un village pueblo, face à parfois des gens qui me fermaient leur visage et leur regard rien que parce que j’étais blanche. Mais d’autres m’ont bien accueillie: j’ai pu passer une nuit chez la soeur d’un ami de ce village, en-dehors de l’enceinte sacrée où je n’aurais pu rester après le coucher du soleil (et mieux vaut ne pas essayer…) Le matin, la neige sur le four rond au dehors, et le soleil rosé sur les maisons d’adobe m’ont donné, pour un instant éclair, la joie de vivre au pied des montagnes Sangre del Cristo, dans l’air pur au bord du Rio Grande, et les tortillas de mon hôtesse, un peu amères, m’ont parlé de maïs, de rituels qui ne me seraient jamais révélés, de sérénité sans âge. Le lendemain, à la Mine Shaft Tavern de Madrid où je logeais, j’ai passé une soirée comme on en passerait chez nous à la campagne, avec un viel homme Pueblo aux longs cheveux incroyablement beau, les lobes percés de deux lourds anneaux d’argent, et ses deux nièces. C’était un artisan très renommé pour son travail de l’argent, et il avait commencé tout simplement en faisant des fers à cheval! Son nom était Santiago Leo Coriz et il est mort deux ans plus tard dans un accident de voiture à la sortie de son village. J’ai aussi été reçue, toujours dans ce village, par une certaine Josefina qui fêtait la communion de son fils, et avait invité une centaine de personnes dans sa minuscule maison d’adobe (que je devais quitter avant le coucher du soleil!): on arrivait, se mettait à table, mangeait tout ce qu’on voulait, et puis on allait s’asseoir plus loin et cédait la place à quelqu’un d’autre. Tout le monde parlait dans un keresan qui claquait en petits bruits secs dans la gorge, certains ne parlaient pas d’anglais du tout, mais le comprenaient. Mon hôte avait, pendu au rétroviseur de sa toyota, une sainte vierge emmêlée dans un attrapeur de rêves, et son cousin avait une dent de cerf à une oreille, une cartouche de carabine à l’autre. Chez la grand-mère de mon hôte, Cecelia – toujours vêtue et coiffée traditionnellement -, deux têtes de cerfs au mur étaient décorées de coûteux colliers et boucles d’oreille en turquoise et heishis. Mais on regardait Rambo à la télévision, en version neigeuse à cause des montagnes et d’un mauvais câble.

Ed et son fils Ka-Le-Be à Halloween

Au New Jersey, mon ami Ed (aujourd’hui décédé) m’a laissé sentir le medecine bag de son grand-père. Personne ne peut le toucher sauf les mâles de la famille, et personne ne sait ce qu’il contient. Mais Dieu que ça sent bon! Une odeur acide et tenace, organique, et si pleine de force après toutes ces années. Au mur, une photo qui fend le coeur. Un groupe d’Indiens, assis. Les yeux morts, la tristesse dans les épaules. Un petit groupe de Poncas qui vient de « se rendre ». A droite, une femme a un bébé sur les genoux. Le bébé est la grand-mère d’Ed.

Mais attention aux wannabes! Ils sont là, sous plusieurs aspects. Ca peut juste être des blancs rêvant de ne pas l’être et qui, de cérémonies d’inipi à fumettes de peyotl, s’imaginent récupérer un peu de la pureté que leur sang maudit leur a enlevée. Ils finissent par se prendre pour des Indiens, achètent des noms indiens (avec certificat!), se font passer pour des Indiens, et sont souvent aussi la proie crédule d’un autre genre de wannabes: faux shamans, faux chefs, qui les droguent, les volent, les ridiculisent et en rient. Ces faux Indiens sont vus avec colère par les vrais, et dénoncés. On leur a volé leur terre, on ne peut pas, en plus, leur voler leur identité et leur passé…