Pow wow Highway

Même dans le New Jersey, avec les beaux jours les hirondelles n’apportent pas seulement le printemps mais aussi les Indiens. Pas assez pour mon goût, mais j’en ai vus quelques-uns quand même… Pow Wow Highway. Nomades splendides qui vont se déplacer d’État en État, souvent avec une pointe jusqu’au Canada, passant parfois de nombreux mois sur les routes, gagnant ça et là une compétition de danse, de tambour, ou de costume. Au gré des caprices du ciel, ils s’exhiberont à couvert dans des salles de sports d’écoles, ou au dehors. Des vols de faucons, immanquablement, tournoieront dans le ciel au-dessus de la fête, mus par une mémoire qui n’est pas la leur mais qui leur parle de campements, de chants, de tambours, de restes de carcasses à nettoyer.

Rien ne peut expliquer l’ambiance d’un pow wow – prononcer pauw wauw – si on n’en a pas vu. On est surpris par le calme et la douceur de ces Indiens. Les enfants ne crient pas, ne courent pas partout, ne font pas de terrifiantes colères. On ne rit pas fort. Un respect naturel est de rigueur, respect auquel même les spectateurs blancs se soumettent, intimidés.

Ceux qui bénéficient d’un temps clément sont les mieux réussis, parce que le son des tambours n’y rebondit pas sur des murs nus, mais s’élance au contraire dans la beauté du monde, sans que rien ne le retienne. Les odeurs de pain indien frit (fried bread), ragoût d’élan, tacos, riz sauvage avec bison se rencontrent avec bonheur. Certains spectateurs apportent leur chaise pliante, mais il y a toujours, autour du cercle de danse, des bottes de pailles, principalement réservées aux Indiens. Rien que d’être là, en général dans une immense prairie prêtée par un fermier, c’est toute la volupté d’une belle journée au soleil, à la campagne, destinée au simple plaisir des sens.

Le maître des cérémonies fait appliquer le protocole, assez strict.

Le cercle de danse est sacré, et on ne peut y entrer que si convié (en général à la fin de la journée, tout le monde est convié à danser en cercle. Et bien que peu de blancs arrivent à reproduire le pas des Indiens, ceux-ci ne regardent pas leurs pieds en gloussant mais les accueillent avec dignité ). Si une plume s’enfuit d’un des costumes, il est  interdit de la ramasser : elle représente l’esprit d’un guerrier tombé en guerre quelque part dans le monde, et seul le maître de cérémonie peut la récupérer avec les prières nécessaires. Par guerrier mort en guerre, on parle maintenant ceux qui sont morts en Irak, Afghanistan ou autre champ de bataille moderne!  Il est aussi interdit de toucher les somptueux costumes des Indiens : certains éléments en sont anciens, transmis par héritage, et chaque partie a une signification bien précise. Et, sauf pendant les danses, il est poli de demander la permission avant de prendre une photo.

Si un Indien vous offre de la nourriture, il est poli de l’accepter, c’est considéré comme un grand honneur.

Pas d’alcool, pas de drogues d’aucune sorte.

Les danseurs portent des numéros : pendant qu’ils dansent, des juges les observent. Le costume, les pas, la grâce… Il ne s’agit pas de sauter n’importe comment, les pas sont en fait tout le contraire de sauter et surtout, il faut suivre le tambour et la voix du leader. Démarrer à leur signal. Et cesser de danser exactement en même temps que le tambour s’arrête, sans trébucher ni rebondir. Pour nos oreilles profanes, c’est un mystère. Pour les leurs, le rythme du tambour s’accélère un peu avant la fin, c’est le signal qu’il ne faut pas rater. Le tambour a deux rythmes: le simple représente le battement du coeur de la Mère Terre. Le double, celui des humains. Et oui, quand on est là… on les sent battre ensemble, ces deux coeurs, et le nôtre suit celui de la Mère Terre: boum-boum –  boum ! – boum-boum – boum !

 

Toute la beauté de traditions qui ne meurent pas s’offre à nous, avec une symbolique qui souvent nous échappe mais nous séduit. Les hommes s’exhibent surtout dans trois types de danses: la danse traditionnelle, pour laquelle ils ont le visage peint – une splendeur! – des plumes d’aigle dans la chevelure, des grelots aux chevilles, des mocassins perlés, un bouclier, un bâton de danse et – ou – une arme. Leur danse mime une traque de gibier ou d’ennemi. C’est une exhibition majestueuse, sans aucune sauvagerie ou violence, mais pleine de force.

 

Fancy dancer

La fancy dance, qui vient d’Oklahoma, est moderne. Le costume en est très coloré, compliqué et encombrant, avec une coiffe de plumes d’aigle ou de poils de cerf, un tablier, les chevilles enroulées dans de la peau de mouton, des brassards, et deux “bustles”, sortes de queues de dindon déployées à l’arrière, avec des plumes et de longs rubans. Ils portent deux bâtons de danse ornés de plumes. Lorsqu’ils dansent, l’effet est flamboyant, à cause de ces longs rubans qui strillent l’air autour d’eux.

 

Et puis il y a le grass dancer. Une danse qui vient des Indiens des plaines, ces plaines aux grandes herbes qu’il fallait jadis applatir pour préparer un nouveau camp. Les grass dancers alors tournaient pour plier l’herbe, sans chercher à la casser. Leur esprit se fondait avec celui de la prairie, et ils devenaient l’herbe qui se courbe, qui se soumet. Leur danse est presque mystique, emplie de tendresse et d’union avec les brins sauvages avec lesquels ils s’identifient. Leur costume est en général vert ou orange – la couleur de la prairie -, avec de longues franges et rubans rappelant les hautes herbes et graminées à coucher au sol, et ils ont aussi la coiffe en plumes d’aigle, les grelots aux chevilles, et les mocassins perlés.

Buckskin lady

 

Les femmes ont également leurs chants et danses. La danse traditionnelle la plus ancienne est celle dite des buckskin ladies. Elles portent de splendides robes de cerf brodées de perles ou de dents de cerfs, à longues franges, des jambières et mocasins brodés de perles – souvent très anciens – et une plume d’aigle dans les cheveux.

 

Mais des robes de tissu sont acceptées aussi, elles sont alors brodées de fleurs dans le style du travail des Nez-Percés, ou même des tenues Navajo, avec les belle jupes de velours qui ondulent comme le vent dans les mesas, le collier de turquoise et argent dit à motif fleur de courge. Elles circulent en cercle d’un pas lent et bien défini, la plante du pied se posant à plat et marquant un temps d’arrêt pendant que le genou se plie avec souplesse, avant de soulever l’autre pied. Sur un bras replié elles portent un châle à longues franges, et un éventail dans l’autre main. C’est délicat et élégant, et témoigne aussi d’une discipline innée.

Danse du châle

 

Et puis il y a la rapide danse du châle, belle comme le vol d’un colibri. Elle vient des tribus du nord, et est souvent associée à des rituels de guérison. Les pas sont compliqués et rapides, se croissant et rebondissant haut, pour s’arrêter pile en même temps que le battement du tambour. Parfois leur robe comporte plusieurs rangs de cônes métalliques brodés, qui produisent un plaisant écho de hochet, et elles déploient leur châle comme des ailes. Elles ont une ceinture, une plume dans les cheveux et l’éventail, ainsi que les jambières et mocassins perlés. Et que j’ai mal pour elles quand une pluie sournoise a laissé de la boue sour leurs petits pieds agiles et nerveux, en pensant à ces splendides reliques qu’il leur faudra recoudre, re-nettoyer avec amour pour la prochaine journée!

 

Bien souvent, des enfants participent à leur leur premier pow wow avec un grand sérieux – ils savent que c’est sacré, ce qu’ils font… ce n’est pas du folklore! . Ils reçoivent aussi des prix.

 

Hoop dancer

 

On voit aussi l’apparition, depuis quelques années, des hoop dancers, hommes ou femmes. La danse est acrobatique, et se fait avec des grands cerceaux.

Mais il y a encore les conteurs, les joueurs de flûte, les montreurs d’aigles, hiboux ou faucons. On raconte aux enfants des legendes indiennes, et ils découvrent pourquoi le bob cat n’a pas de queue, ou pourquoi la moufette a une ligne blanche sur le dos. Ou, comme en 2002, alors que Rick Bird Chopper, un Cherokee souriant et herculéen – il était lutteur professionnel il y a plusieurs années – était le maître de cérémonie au pow wow donné sur les terres des fermes Matarazzo. Il nous a raconté l’histoire de son petit chien, un chiot qui avait le crâne ouvert et qu’il couvait comme son âme. Ce chiot n’était qu’un chiot comme les autres jusqu’au jour où il avait voulu traverser la route, et s’était fait écraser dans un hurlement d’angoisse. Rick avait bondi, pour le trouver mort, ce trop petit animal qui n’avait pas encore vécu, pas grandi… Ce petit imprudent qui n’avait eu qu’une audace dans sa vie, la dernière, et qui gisait la tête ouverte. Alors Rick avait demandé au Créateur de le sauver, de lui donner une autre chance. Et le petit chien avait bougé. C’était le cadeau que le Créateur faisait à Rick: un petit roquet sans race et imprudent, mais qui avait mérité ce miracle, tout simplement parce que quelqu’un lui donnait de l’importance. Et il était là, dans les bras du gigantesque Rick, la tête pas encore resoudée, mais bien vivant, et vénéré comme un trésor.

 

Pour moi, un spectacle enchanteur. Pour eux, la joie de se sentir beaux, unis, forts, et de se plonger dans leurs traditions en grandes pompes. Un concours aussi, une occasion de gagner $100, $200 ou $500, ou d’avoir bien vendu leurs objets artisanaux ou repas indiens, leur permettant de rester sur le Pow Wow Highway.

 

 

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L’automne des Lenni-Lenapes

Il y a bien des choses que je n’aime pas sur cette partie du continent américain, mais après tout, ce qui m’a fait y venir, c’était l’envie de toucher du doigt la réalité de ce que je savais des Indiens, ou croyais en savoir. Et jamais je n’avais entendu parler des Lenni-Lenapes. Mais voilà que, partant pour le Nouveau-Mexique et la découverte des Pueblos, le destin m’a détournée vers le New Jersey et les Lenni-Lenapes. Oui, il est difficile de rencontrer un charmant mari potentiel dans le New Jersey et de continuer son périple dans le Nouveau Mexique! Et c’est ainsi que je vis sur ce qui fut le territoire des Lenni-Lenapes, et les arbres centenaires qui me font de l’ombre leur en ont sans doute parfois fait aussi. Et la faune qui me ravit la vue est la descendante de celle qui a échappé à leurs flèches et pièges….

La beauté de ce « pays » me transperce. Comment ne pas sentir un chant muet s’élever du plus profond de nous devant le fameux « Arizona sky »? Un ciel sans rien pour l’arrêter. Et la terre rouge de l’Oklahoma, celle-là même vue cent fois dans les westerns? Et la paisible majesté des bisons sauvages, des vaches à longues cornes… les collines émeraudes du New Hampshire ou le mont Washington aussi pelé et venteux que le mont ventoux, parcouru par de gigantesques élans, maîtres des lieux. Et même mon petit New Jersey surpeuplé, surnommé « The Garden State ». Nous qui, en Europe, nous languissons après les « espaces verts », ici ils abondent. La Nouvelle Angleterre n’est qu’à un jet de pierre, et les splendeurs de son automne s’étendent jusqu’à nous. L’automne des Lenni-Lenapes. Les feuillages s’embrasent contre le ciel d’un bleu pur et frais, traversés par les rayons d’un soleil bas qui joue déjà à étirer les ombres au sol comme des rubans informes.

Sans habiter dans ce qu’on pourrait appeler la campagne – West Orange se targue d’abriter 70.000 âmes sur près de 20 kms carrés, et se trouve à seulement 31 Kms de Manhattan -, le coin où je vis est très aéré, sur une chaîne de collines boisées et giboyeuses. Les chutes d’arbres ou de branches sont hélàs une chose fréquente, tout comme les accidents avec les biches (white tail deer). Il y a de beaux et grands parcs avec des étangs aux berges ourlées de fleurs sauvages. Du chardon, des verges d’or, des roseaux, quelques ombellifères, des petites plantes d’eau. Les teintes or, pourpre, cuivre et roses d’un automne qui éclate s’y reflètent avec netteté, multipliant le plaisir des yeux. Il y a aussi les réserves. Nous aimons nous promener sur les pistes qui serpentent dans les bois aux multiples essences et couleurs: le majestueux chêne rouge – l’arbre-emblême du New Jersey -, le chêne blanc à la belle couronne symétrique, qui a parfois juqu’à 300 ans et presque 6 mètres de circonférence. Des noyers, des bouleaux, des mélèzes (avec lesquels les Lenni-Lenapes faisaient leurs canoés), des érables sycamores et rouges, des hêtres pourpres, des frênes d’Austin, des cornouillers… C’est un foisonnement des formes, un camaïeu de teintes et, en ces journées d’automne, une pyrotechnie intense et éphémère.

C’est naturellement un cadeau sans prix.

J’ai aussi parlé déjà des nombreux animaux des bois qui partagent, bien malgré eux, leur espace avec nous. Les écureuils gris sont aussi banals que les moineaux ne le sont en Belgique. Il y en a un nid dans le chêne blanc devant chez nous. La bande de dindons sauvages s’agrandit et s’enhardit. A ma grande surprise j’ai réalisé qu’ils me reconnaissent: si je reviens du travail ou d’une promenade avec le chien et qu’ils sont plus loin dans la rue (une rue où les arbres forment une voûte végétale), ils arrivent à toutes jambes en émettant leurs kluc kluc kluuuuc! Bien que mon seul contact avec eux jusqu’à présent soit de les avoir entendus japper, il y a aussi des coyotes. L’un d’eux a d’ailleurs été  photographié sur un deck la semaine dernière dans la ville qui jouxte West Orange, Verona. Ils s’en prennent parfois aux chats ou chiens de petite taille. Jusqu’au couple de faucons à queue rouge qui a fait un piqué pour tenter d’enlever mon Zouzou dans les airs pour en faire un succulent repas. Heureusement, Zouzou a hérissé les poils et s’est fait aussi laid qu’il le pouvait, et a eu la vie sauve!

Mais quel bonheur, quel bonheur!

 

Apples, Injuns et Wannabes

Ce qui m’a fait partir aux USA, c’est ma curiosité pour les Indiens. Déjà ma mère, enfant, avait reçu de son grand-père un livre français sur les « Peaux-rouges ». C’était imprégné d’idées romantiques, de sympathie inconditionnelle et d’exemples bouleversants où de nobles sauvages, sages et beaux parleurs, étaient exterminés par la machine sans coeur de l’avancée des colons et des soldats sur leurs terres. Et ma mère, avec élan, nous avait communiqué, à mon frère et moi, cette indignation muette devant ces pages de l’histoire que nous n’aimions pas.

Lorsque nous allions voir des westerns avec elle – westerns qui à l’époque nous offraient l’image d’un Indien sauvage, violeur, cruel, menteur et où seule la squaw charmante et emplumée avait une teinte plus humaine – nous les regardions avec un tout autre regard que celui qui était prévu. Je me souviens très bien d’un Geronimo tout à fait effrayant, le couteau entre les dents, aussi souple et rapide qu’un lion de montagne, que je défendais avec passion: après tout, on avait tué sa chère femme Alope, ses trois enfants et sa mère! Les seules victimes qui nous arrachaient des larmes étaient les chiens, car nous les aimions beaucoup, les chiens! Mais dans l’ensemble, notre commentaire le plus charitable dans le cas des victimes humaines (le gentil soldat blond serrant dans sa main un médaillon où souriait une fiancée tristounette, la vieille matriarche restée seule au ranch tandis que ses fils chassaient l’Indien ou le grizzly, le trappeur faisant sa dernière trappe avant d’épouser Cindy-Lou, la belle défraichie du saloon…) c’était que c’était dommage, mais qu’ils n’avaient pas besoin d’aller là!

Et puis il y a eu la création de l’AIM (American Indian Mouvement), l’occupation du rocher d’Alcatraz en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973, et les Indiens sont entrés dans le XXème siècle, avec tresses, bérets, bandanas, jeans, lunettes noires, colère, revendications, leaders, acteurs, auteurs, artistes. Et enfin une identité réelle. Ni noble, ni sauvage. Juste les vrais Américains faisant entendre leur voix.

Et j’ai voulu venir sur « leur terre », pour toucher cette image du doigt.

Parce que leur bouche souvent large et aux lignes tombantes nous fait croire qu’ils sont austères, leur humour est une surprise, ainsi que leur facilité à rire. Il paraît que bien des noms si poétiques qui sont arrivés jusqu’à nous sont en fait des traductions censurées (puritanisme oblige!) par le gouvernement. Et les Jésuites, une fois qu’ils eurent décodé les mystères de la langue algonquine (on leur doit d’ailleurs des lexiques parfaits!), furent horrifiés de leur grossièreté entre eux. Alors que je parlais de la chanson « le duc de Bordeaux » à un ami Pueblo, il s’est mis à rire et m’a dit « c’est tout à fait le genre de choses qu’on chante entre hommes au village! » Le film « Cheyenne Autumn » de John Ford a été tourné en 1964 en Arizona, sans Cheyennes mais avec des figurants Navajos. Par conséquent, quand ils parlent « en indien » dans le film, ce n’est pas dans la langue cheyenne, faisant part du groupe algonquin, mais en navajo, du groupe athapascan. Ce film continue de remporter un grand succès à Flagstaff, Arizona (terre Navajo) chaque année, et la raison en est que ces farceurs de figurants se sont amusés à l’époque à dire les choses les plus incongrues sous leurs coiffes cheyennes, la mine sombre et guerrière. Et ce n’est qu’un éclat de rire année après année.

Ils sont de merveilleux artistes. J’adore en particulier la poésie poignante et belle de Luci Tapahonso, ou les oeuvres bouleversantes de James Welch, Louise Erdrich (Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse) et bien d’autres. Les sculptures d’Allan Houser (de son vrai nom Haozous, nom de son grand-père qui fut un des derniers compagnons de guerre de Geronimo – dont bien sûr j’ai été saluer la tombe!) sont d’une beauté lisse et sereine, parfaites. Et pour qui a pu voir le magnifique film « Smoke Signals » de Chris Eyre, c’était une occasion de découvrir des talents amérindiens dans plusieurs disciplines: un scénariste-romancier, Sherman Alexie, un metteur en scène, acteurs, musique, tout était indien, sauf quelques figurants blancs! Et la courte mais surprenante chanson sur les dents de John Wayne confirme bien ce que j’ai dit plus haut: de l’humour, ils en ont beaucoup!

Maintenant… ils ne sont par parfaits. Ils sont réels, ils ont des défauts, comme nous. Parfois les mêmes. Et d’autres aussi. Ils n’aiment pas trop les blancs, ce qui peut se comprendre mais est parfois difficile à supporter. On entend souvent des remarques telles que « Ah, les blancs, toujours occupés à mettre des clotures partout! » , « Je ne veux pas que mon fils soit élevé comme un blanc » ou « Les blancs sont si mal élevés, ils marchent sur le centre de la plaza sans égard pour le sol sacré! » (mais qu’en savent-ils, ces pauvres touristes blancs?) On critique beaucoup les Indiens d’autres villages ou d’autres tribus qui se laissent corrompre par les blancs en acceptant leurs coutumes d’une part, et en perdant la leur surtout. Des « apples », rouges dehors et blancs dedans. Je me suis retrouvée dans un village pueblo, face à parfois des gens qui me fermaient leur visage et leur regard rien que parce que j’étais blanche. Mais d’autres m’ont bien accueillie: j’ai pu passer une nuit chez la soeur d’un ami de ce village, en-dehors de l’enceinte sacrée où je n’aurais pu rester après le coucher du soleil (et mieux vaut ne pas essayer…) Le matin, la neige sur le four rond au dehors, et le soleil rosé sur les maisons d’adobe m’ont donné, pour un instant éclair, la joie de vivre au pied des montagnes Sangre del Cristo, dans l’air pur au bord du Rio Grande, et les tortillas de mon hôtesse, un peu amères, m’ont parlé de maïs, de rituels qui ne me seraient jamais révélés, de sérénité sans âge. Le lendemain, à la Mine Shaft Tavern de Madrid où je logeais, j’ai passé une soirée comme on en passerait chez nous à la campagne, avec un viel homme Pueblo aux longs cheveux incroyablement beau, les lobes percés de deux lourds anneaux d’argent, et ses deux nièces. C’était un artisan très renommé pour son travail de l’argent, et il avait commencé tout simplement en faisant des fers à cheval! Son nom était Santiago Leo Coriz et il est mort deux ans plus tard dans un accident de voiture à la sortie de son village. J’ai aussi été reçue, toujours dans ce village, par une certaine Josefina qui fêtait la communion de son fils, et avait invité une centaine de personnes dans sa minuscule maison d’adobe (que je devais quitter avant le coucher du soleil!): on arrivait, se mettait à table, mangeait tout ce qu’on voulait, et puis on allait s’asseoir plus loin et cédait la place à quelqu’un d’autre. Tout le monde parlait dans un keresan qui claquait en petits bruits secs dans la gorge, certains ne parlaient pas d’anglais du tout, mais le comprenaient. Mon hôte avait, pendu au rétroviseur de sa toyota, une sainte vierge emmêlée dans un attrapeur de rêves, et son cousin avait une dent de cerf à une oreille, une cartouche de carabine à l’autre. Chez la grand-mère de mon hôte, Cecelia – toujours vêtue et coiffée traditionnellement -, deux têtes de cerfs au mur étaient décorées de coûteux colliers et boucles d’oreille en turquoise et heishis. Mais on regardait Rambo à la télévision, en version neigeuse à cause des montagnes et d’un mauvais câble.

Ed et son fils Ka-Le-Be à Halloween

Au New Jersey, mon ami Ed (aujourd’hui décédé) m’a laissé sentir le medecine bag de son grand-père. Personne ne peut le toucher sauf les mâles de la famille, et personne ne sait ce qu’il contient. Mais Dieu que ça sent bon! Une odeur acide et tenace, organique, et si pleine de force après toutes ces années. Au mur, une photo qui fend le coeur. Un groupe d’Indiens, assis. Les yeux morts, la tristesse dans les épaules. Un petit groupe de Poncas qui vient de « se rendre ». A droite, une femme a un bébé sur les genoux. Le bébé est la grand-mère d’Ed.

Mais attention aux wannabes! Ils sont là, sous plusieurs aspects. Ca peut juste être des blancs rêvant de ne pas l’être et qui, de cérémonies d’inipi à fumettes de peyotl, s’imaginent récupérer un peu de la pureté que leur sang maudit leur a enlevée. Ils finissent par se prendre pour des Indiens, achètent des noms indiens (avec certificat!), se font passer pour des Indiens, et sont souvent aussi la proie crédule d’un autre genre de wannabes: faux shamans, faux chefs, qui les droguent, les volent, les ridiculisent et en rient. Ces faux Indiens sont vus avec colère par les vrais, et dénoncés. On leur a volé leur terre, on ne peut pas, en plus, leur voler leur identité et leur passé…