Trop tard

Se marier, entrer dans les ordres, devenir homme (ou femme) des bois, scientifique fou (ou folle), ermite aux humeurs redoutées… ce sont des options, et si on choisit la sienne, rien ne dit qu’on en sera heureux mais au moins… les erreurs ne seront venues que de nous et pas de « la société » ou « les autres » qui nous auront mis dans le mauvais casier. On peut très bien ne pas y rester.

Car trop souvent on n’ose pas assumer l’option dont on rêve et… on se range. Et on subit des années d’existence en décalage avec qui on est. On génère une aura maussade de repli, d’inutilité, l’aura de qui regrette la vie qu’il n’a pas empoignée.

Certains se sont laissés piéger, d’ailleurs, dans cette vie qu’on leur a présentée comme la seule solution décente. Se marier parce qu’on est enceinte, entrer au couvent parce qu’il y a toujours eu un curé ou une religieuse par génération. Accepter une promotion boulot qui les angoisse parce que c’est un bel avancement pour la carrière. Pareil pour l’armée où on continue une tradition familiale, ou qui paiera des études qui serviront si on n’est pas mort « en héros ».

Tant de gens n’ont pas envie d’aimer mais d’être aimés (sans que ça les encombre…), tant de gens n’ont pour le sexe qu’un intérêt très distant et qu’importe, s’ils ne forçaient pas quelqu’un à se contenter de leur vague curiosité d’après un verre de trop. Tant de gens font des métiers qu’on leur a suggéré de faire parce que ça représente une belle assise financière et sociale alors qu’ils auraient été « complets » en jouissant d’une activité toute autre mais anodine aux yeux de papa ou maman – ou beau-papa et belle-maman.

Viel homme affligé - Vincent Van Gogh

Viel homme affligé – Vincent Van Gogh

Et les redditions, les abandons de qui on est parce que personne ne doit le savoir, qui on est. Les gays ou lesbiennes qui font une tentative de « normalité » (mais… Dieu ne les a-t-Il pas créés à son image et ressemblance eux aussi ? ), ou tous ceux et celles que fonder une famille n’intéresse pas, ou que la vie à deux indispose, qui n’ont pas l’empathie nécessaire et ne la désirent pas. Ceux qui renoncent à des métiers de bourlingueurs pour s’enchaîner à conjoint et enfants qu’ils ont accepté de lier à leur vie en espérant que ça serait compatible.

Et surtout, ceux qui se sont trahis et ont ainsi trahi tous ceux qui seront ternis par leur ennui, leur désintérêt. Ces hommes ou femmes qui semblent nés pour ne jamais vivre vraiment, toujours à la traîne, cachés derrière leur panneau d’explications : ce n’est jamais eux mais les autres qui, la vie que, leur santé qui… quelle longue déception que leur vie dans le mauvais casier, avec ces gens qui ne les rendent pas heureux.

Si un jour ils connaissent le doute, et surtout le reconnaissent… tout éclate autour d’eux, mais souvent il est tard pour apprécier ce qui reste de vérité possible.

Trop tard… horrible épitaphe !

La vraie beauté qui déchiffonne

Toutes nos pensées et actions guidées par elles sculptent le visage et le corps, dénoncent par leurs traits qui nous sommes vraiment. Pendant que les rides et un peu de poids en trop bousculent les lignes, alors que les ans sèment des ennemis qui ralentissent le pas, brandissent des interdictions de manger ceci ou de boire cela désormais – jusqu’à ce que mort s’ensuive, de cet ennui diététique – le visage de notre âme devient, en revanche, plus clair.

Faut-il vraiment la nommer?

Faut-il vraiment la nommer?

Belles florescences ou essences mortifères, le masque a fondu dans la résille de l’âge.

Le regard franc, posé sur l’autre avec un intérêt paisible, le sourire ou l’expression qui reflète la tendre joie de vivre, de vieillir – ce naufrage de notre jeunesse, mais aussi et surtout cette eau merveilleuse, fontaine de jouvence qui ralentit le temps dans ses éclaboussements. C’est là que l’on sent la chaleur qui sort du verbe aimer, ou l’amertume égocentrique; l’acceptation émerveillée des joies ou le suicide au goutte à goutte du quotidien d’une vie qui “n’a pas offert grand chose”.

Peu importe la vie vécue et les épreuves traversées, il est bon de se dire “ce fut un fameux combat, ces années-là”, ou “heureusement que c’est loin derrière”, ou même encore “que de temps perdu à me lamenter de ça, finalement, alors que ça n’a plus d’importance aujourd’hui”… Et on sourit. Les cicatrices sont là, sensibles encore si on y touche, mais elles n’ont pas eu le coeur.

La vie n’est pas finie et il n’y a pas prescription pour les épreuves qui peuvent encore se présenter. On en a vaincu tellement que l’on sait que l’on vaincra encore celles à venir.

Accepter la lutte, et accueillir l’idée qu’elle ne finira pour nous qu’avec nous, c’est se nourrir des bonheurs et plaisirs qui colorent et parfument la route souvent ardue.

Ne pas l’accepter… ça fait de vilaines vieilles personnes. Pas un sourire pour imposer un mouvement de vague à leurs rides, pas une étincelle de jeunesse dans le regard, pas un rire rebelle qui fait chanter la voix. Une bouche serrée sur le refus, les yeux fuyant les indices d’une joie qui pourrait les contaminer.

Pas d’amour.