Trocs et croqueuses

Petite, je donnais trop facilement mes « affaires ». Si des amies venaient jouer à la maison, et qu’elles poussaient de joyeux cris d’admiration devant poupées ou services de dînettes etc… j’insistais « prends-le ! ». Sauf que Lovely Brunette, qui veillait au grain et à mes faiblesses, attendait les petiotes en bas de l’escalier quand il était temps pour elles de partir. « Qu’est-ce que tu as reçu ? » demandait-elle, et les gentilles petites un peu décoiffées de nos jeux, les joues rouges, exhibaient fièrement leur butin. Lovely Brunette leur expliquait ensuite, bien calmement, que certaines de ces choses avaient une valeur que je ne connaissais pas, et elle troquait – oh l’habile femme ! – l’objet contre un bonbon, tellement plus agréable en fin de compte.

Mais il y eut cette maman arnaqueuse, oui. J’ai échangé, à l’école, une corde à sauter en plastique contre trois petits bracelets d’ivoire que mon papounet m’avait envoyés. Naturellement, la mignonne fillette qui avait fait cet échange avantageux avec moi n’avait aucune idée de la valeur des objets, ni moi. Nous étions ravies de notre bonne affaire. Mais quand Lovely Brunette a téléphoné pour demander de refaire l’échange dans le sens contraire « car ce sont des petites filles, et elles ne savent pas ce que ça vaut »… la maman a refusé avec fermeté, affirmant que donné, c’est donné. Inutile de dire que la papeterie de la maman est devenue pour nous symbole de la Géhenne authentique, et qu’on aurait préféré mourir que d’y pénétrer. Et que la maman nous regardait comme si nous étions les malpropres et pas elle. Nous, les petites filles, nous ne nous sommes pas immiscées dans les démêlés maternels, mais on sentait bien que quelque chose de pas trop catholique était arrivé et que nos mamans ressemblaient à des pitbulls quand elles se voyaient.

Ou cette femme de ménage à laquelle nous donnions les jouets boudés et mis aux arrêts dans les tiroirs pour amuser ses petits-enfants : au passage elle en prenait d’autres, prétendant qu’elle avait cru que, et quand Lovely Brunette lui demandait de les rapporter, elle avait droit à une réplique indignée « mais enfin, la petite est si contente, vous n’allez quand même pas le lui reprendre !!! ».

Bien plus tard, en vacances en Yougoslavie, j’ai cédé sous les assauts amicaux d’une jeune fille du coin qui affirmait être la fille du directeur de l’hôtel tout en étant réceptionniste. Le mensonge ne l’a jamais étouffée. Sur le temps de midi elle arrivait à se faufiler parmi notre petit groupe d’amis, avec son tailleur et ses escarpins à talons, et me demandait alors de lui prêter des vêtements (en fait, elle disait donne-moi ! En français dans le texte et assez répétitivement ). Ainsi elle était en tenue balnéaire pendant sa pause de quelques heures, et est ainsi arrivée à rendre ma valise bien plus légère au retour car elle s’attachait tant aux vêtements de son amie préférée de la quinzaine qu’elle n’a pas rendu grand-chose…

L’avventura à la grecque en Italie

En ces temps de crise et d’économie forcée, je me suis souvenue de ma semaine d’aventures sans le sou avec Thalys et Lykourgos.

J’habitais alors Turin, dans la petite pensione San Marco tenue par mon amie Laura. J’ai déjà parlé de cette petite pensione non loin de la gare de Porta Nuova, à deux pas du Corso Vittorio (Emmanuele, pour être complète, mais il y a aussi la « via Venti » qui est en fait la via venti settembre, et d’autres raccourcis qui épargnent la langue et activent les méninges). Deux jeunes Grecs, beaux comme les Grecs savent l’être, venaient d’y arriver aussi. Jeunes, j’ai dit. Moi je venais de passer le cap des 35 ans, et n’ai jamais rien eu d’une cougar.

Bref, ils étaient grands, bien bâtis, la musculature naturelle et souple, entraient et sortaient toujours ensemble, et j’aimais entendre le débit mitraillant de leur belle langue. Takataka parapolly pou pàs i pou pame mazi? Un jour j’ai réagi à ce qu’ils disaient … Je ne sais plus ce que c’était, rien de grossier en tout cas sinon j’aurais mal réagi, ça va de soi, et nous nous sommes mis à parler. En italien, qu’on se rassure, car de mon grec il ne me restait déjà plus que des ombres, des mots détachés ou des phrases toutes faites. Par contre, comme j’avais une écriture de gente dame – ou de Pénélope, ou de yinaika, comme on veut – en grec, tout le contraire de ma cacographie habituelle, ils m’avaient testée pour savoir si vraiment je saurais écrire leurs noms, qu’ils m’ont alors révélé. Et je savais. C’était si joli, Thalys, Lykourgos…

Non ?

Ils terminaient leurs examens avant de retourner en Grèce pour l’été. Fauchés, principalement Thalys, car Lykourgos venait d’une famille plus riche, mais plutôt que de jouer les fils à papa devant son ami, il acceptait de mettre un frein – et quel frein – dans le style de vie de ces derniers jours d’études. Moi, j’étais fauchée depuis des mois, et nous nous sommes tout d’abord échangés des adresses de restaurants ou tavole calde abordables. Et puis nous avons décidé de vivre des journées … d’avventura ! C’était Thalys qui avait présenté cette idée, et nous y avions adhéré. Chaque matin nous décidions de combien nous pouvions dépenser pour toute la journée à trois. Et c’était presque rien, croyez-moi. Mais les Grecs ne manquent jamais de ressources, et finalement, cette gageure quotidienne se déroulait dans la plus grande joie, commençant au moment-même où, sortant dans la rue Goito noyée de soleil, Thalys disait avec bonne humeur : avventura !

J’avais donc 38 ans, eux 23. Nous allions partout à pied, infatigablement. Si nous savions que le capuccino était moins cher à 20 minutes, en avant les chaussures, c’est là qu’on irait !  Nous passions l’après-midi au parc du Valentino au soleil, à bavarder et traîner. À bronzer aussi, sur les pelouse en pente, une crème solaire pour trois. À la tavola calda, nous partagions deux repas pour trois. Lykourgos était le beau ténébreux, et brisait les cœurs sans le vouloir, non sans les utiliser un peu au passage. Une de ses soupirantes – et il était d’autant plus convoité qu’il était fidèle à Vasso, sa petite amie athénienne – nous a un jour nourris tous les trois chez elle pour lui être agréable. Thalys et moi ricanions un peu, mais Lykourgos s’offrait le luxe d’une compassion nostalgique devant l’amour impossible de cette jeune fille qui ne pouvait rivaliser avec Vasso… Un homosexuel assez agaçant qui marchait en agitant les mains et parlait d’un ton aigu nous avait fait inviter chez un de ses amis, un autre homosexuel surnommé la macellaia di Nichelino, la bouchère de Nichelino. Ce(tte) dernièr(e) était riche, possédait une méga boucherie, et recevait comme un prince de la Rome antique, sans compter, sans même regarder qui était là, et nous avons fait bombance grâce à l’amour ardent de l’amoureux de Lykourgos – qui se montrait désolé mais, il y avait  Vasso, et on s’en souvient, il avait donné sa parole à Vasso, ce que l’autre acceptait en soupirant comme Blanche-Neige. La larme à l’oeil. Cette Vasso était, finalement, une armure invisible…

Thalis et Likourgos, rameurs sur le Po

Un jour nous avons quand même fait une folie, une extravagance, et dépensé avec une prodigalité stupéfiante : nous avons loué une barque pour aller sur le Po. Et ils ont ramé, ramé, ramé avec la fougue d’un vol de colibri, car l’embarcadère n’était pas loin des chutes au lieu dit Murazzi et le courant semblait vouloir nous en faire apprécier la force cristalline. L’aventure était bien présente ce jour-là car ce n’est qu’en montant dans la barque qu’ils m’ont avoué n’avoir jamais ramé…

Nous sortions le soir pour nous promener dans la rue, regardions les vitrines et l’animation des lumières, les promeneurs paresseux sur la Via Roma ou Via Po, et Thalys nous faisait rire, car lui, c’était le boute en train. Je nous vois encore rentrer un soir en nous tenant le ventre de rire, essayant de ne pas réveiller les autres pensionnaires de notre petite pensione. Peine perdue car Thalys a renversé un grand lampadaire dans un fracas nocturne épouvantable, ce qui nous a encore fait plus rire, on en perdait le souffle, on avait le visage grimaçant et heureux… C’était dû à une voiture Renault que nous avions dépassée dans la rue, une splendide voiture de standing, noire et racée qui proclamait en silence je coûte cher ! , avec une vitre cassée et une voix de robot qui s’en échappait, scandant sans cesse : « aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi sta… » (à l’aide, on me vole !). La foule passait à côté sans se troubler, sans cesser de bavarder ou lécher un cornet de stracciatela. Le vol avait eu lieu de toute façon, et la pauvre victime d’acier n’avait pas été aidée par son leitmotiv à la voix synthétique.

Heureux sans argent, amis pour une semaine de parenthèse dans nos vies. Puis ils sont partis, et on s’est écrit, surtout Thalys, qui me disait « l’année prochaine, on doit aller à la montagne ensemble pour un week-end d’avventura ». Mais parfois il n’y a pas d’année prochaine, j’ai quitté Turin pour Trieste, et j’ai mis ces souvenirs de gamineries dans un coin d’où ils dépassent encore souvent, que je pense à la Grèce, à Demis Roussos et Papathanassiou dont Lykourgos était le neveu, au Po, et je me dis : quelle chance, quelle semaine d’amitié et de gentillesse, quels gentils garçons que Thalys et Lykourgos.

Thalys et moi

Un vivifiant cocktail

Une des merveilles de notre époque, c’est le cocktail de rencontres qu’elle nous permet de faire. Fini le temps des notaires fils de notaires qui ne fréquentaient que des avocats fils d’avocats ou des médecins fils de médecins… Qui mariaient leurs enfants sans aller plus loin que les limites de la ville par des mariages que l’on disait sournoisement d’inclination mais qui avaient été soigneusement canalisés jusqu’à la capitulation faute d’options. Qui considéraient tout qui n’avait pas leurs habitudes vestimentaires, éducatives et autres comme faisant partie « des autres »… Les autres étaient une multitude, et les gens comme il faut n’étaient qu’une poignée…

Ma cousine Françoise et moi avons parfois passé des heures à rire de soulagement au souvenir des jeunes gens boutonneux aux mains moites, le verbe faussement assuré et pâles comme des pierres de lune que nos mères et tantes cherchaient à capturer pour nous. On nous vantait leur bonne éducation et un avenir d’une certitude effrayante.

Heureusement, elles ne furent pas trop déterminées avec nous, mais nous avons des connaissances qui n’ont pas échappé à leur sort. Dans beaucoup de cas heureusement, à part un ennui mortel dont on peut espérer qu’elles ne furent pas trop conscientes, ces malheureuses étaient formatées pour ce parcours et se sont « faites » à leur sort.

La serveuse de bocks - Edouard Manet

La serveuse de bocks – Edouard Manet

Par ailleurs, quel bonheur que de travailler avec des gens que l’on n’aurait jamais approchés autrement, et de se laisser surprendre par la richesse des différences, la gentillesse bondissant de tant de mille manières, le courage dans la vie quotidienne, les histoires d’exodes, de guerres, de vies de fatigues, de grandes décisions, de coutumes qui nous surprennent et nous apprennent que le monde est vaste et que les gens comme il faut revêtent bien des aspects.

Et que partout il y a de grands appétits de découvrir  et échanger.

J’ai des amis et amies de tous les milieux, de bien des pays et opinions. Fidèle par nature, ces amis le sont depuis parfois la vie entière, et nous nous sommes accompagné/es dans toutes les débâcles et conquêtes de nos vies. Nous avons bien et mal agi, et souvent nos qualités n’ont pu avoir le dessus sur des aspects de nous que nous aurions aimé garder secrets.

Mais la constante, c’est que nous nous sommes tous et toutes enrichis à notre contact mutuel, que le monde est devenu moins étriqué et solennel, que le rire y a retenti, que nos chagrins ont été soulevés et nos joies partagées. Par tous ces gens comme il faut que je connais et qui viennent de partout, de bien des classes sociales, de passés multiples, de diverses manières de table et d’innombrables goûts vestimentaires, opinions et certitudes.

C’est un fameux cocktail !

Lunettes de crapaud

Il y a de cela bien longtemps… Vacances avec mon amie Francine, en Grèce, dans un club du genre club med. Pour nous c’était pratique, on entrait avec le troupeau dans l’avion, on suivait le troupeau dans le bus, et à l’arrivée à l’hôtel une bande assez ridicule de « gentils organisateurs » nous accueillait avec une chanson, des colliers de fleurs, et des regards d’ayant droit au cuissage sur les filles. On riait sous cape, toute les deux.

Ce qu’on voulait était deux semaines de vacances bêtes, à bronzer, manger, et faire quelques excursions avec le troupeau.

Bien entendu, à peine avions nous posé les valises que nos Gentils Organisateurs ont commencé leur œuvre de grand rassemblement. On nous proposait de l’aérobic sur la plage, des cours de sirtaki, du yoga, des concours « amusants », chanter Big Bisous en chorale de fadas et autres jeux pour enfants à la maternelle, et nous, nous ne voulions rien faire avec eux.

AerobicCar nous, nous faisions l’aérobic sur notre balcon, jouissions de zones de farniente en riant : dehors les autres sautaient en rang sur la musique de Zorba.

Les Gentils Organisateurs n’étaient pas contents… Il leur était difficile de nous draguer et de nous ajouter à leur tableau de chasse si nous ne faisions rien « comme les autres ».

Les jours passaient, leurs statistiques étaient faussées. Ils tentèrent l’intimidation : les Bruxelloises se croyaient toujours trop bien et ne voulaient pas jouer avec les autres, c’était un grand classique.

L’un d’eux, Barry était anglais, m’arrivait aux épaules en se mettant sur les pointes, avait des tatouages sur les mains, et faisait mine de se consumer d’amour pour Francine. Il est allé jusqu’à m’assurer qu’il se noierait si elle ne voulait pas de lui. Nous avons composé une petite chanson sur lui sur l’air de Davy Crockett où il était devenu Barry Gorret. Enzo (que j’ai surnommé Enzovoort, ce qui signifie etcétéra en flamand) ne le dépassait pas d’un centimètre, et avait une chevelure afro qui le faisait ressembler à un coton tige très sale et effiloché. Lui avait conclu, sans ambages, que nous ne pouvions être que lesbiennes si nous n’étions pas intéressées par deux spécimens uniques comme eux.

Mais ce n’est pas tout. On avait dû dire aux serveurs de l’hôtel que les touristes femelles arrivaient par hordes pour découvrir, enfin, ce qu’était un homme, un vrai de vrai, et on était harcelées de leurs attentions bourdonnantes.

Cependant ma mésaventure n’aurait pas été complète sans Lunettes de crapaud.

C’était un des serveurs, un sombre grec trapu et rustre, plutôt moche au visage décoré de lunettes aux verres épais comme des fonds de bouteille, aux montures noires et rondes. Il nous fixait toujours d’un regard qu’il croyait sans doute hypnotique. Et nous avions des fous-rires chaque fois qu’il tournait le dos, le malheureux… Jusqu’au soir où, dans le dancing de l’hôtel, il est venu vers moi et m’a apporté une bouteille de Schweppes. Que je n’avais pas demandée, et donc dans le langage des signes avec quelques mots d’anglais je lui ai expliqué qu’il y avait erreur. Il a fait comprendre que non, c’était un cadeau ! J’ai remercié, très étonnée, puis ai blêmi quand il a éructé, très terre à terre : You ! And me ! Tonight ! Le temps de comprendre et il était parti, assuré du succès de son entreprise. Méfiez-vous des cadeaux des Grecs, on ne le dira jamais assez…

J’ai eu tellement peur que je suis montée me coucher à 22 heures… Et heureusement, il fut horriblement offensé et m’a boudée pendant le reste de mon séjour…

C’était, en plus, assez vexant de voir ma valeur associée au prix d’une bouteille de Schweppes ! Même pas un six-pack !

Fripetta et Créponetta « in Bruges »

Et les voilà, du haut de leurs trois fois vingts joyeuses années, partant à Bruges. Faisant gémir les roulettes de leurs petites valises bondées (oui, on ne sait jamais… faut penser au soleil, à la pluie, au vent, à un coup de gel estival, les tricostérils, le bouquin, trucs au cas où, la trousse de toilette…) sur les pavés (sous lesquels il y a, on le sait, la plage) en direction de l’hôtel elles riaient déjà. Et elles ont ri tout du long, et à chaque repas, et en ayant mal aux pieds, et en faisant des photos, et en évoquant les vacheries du bon vieux temps, et en abusant des surnoms et sobriquets, et en soupirant j’ai mal au dos, je suis fourbue….

Bref… tout fut parfait, jusqu’au dernier jour, où elles ont décidé de faire la traditionnelle promenade sur les canaux. Ben oui… In Bruges, on fait ça, et année après année ça reste un délice. Sauf les “capitaines commentateurs” qui se prennent pour Surcouf Baedeker. Mais on les écoute à peine… si on les écoute.

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Fripetta et Créponetta s’installent sagement, et Créponetta mitraille cygnes, ponts et vieux murs avec sa camera. Parfois oui, elle lance une impertinence et Fripetta rit, mais il y a quelque chose d’un peu coincé dans son rire. Pour tout dire… parfois elle rit jaune.

Surcouf Baedeker annonce qu’on arrive au bout de notre intrépide traversée et rappelle que si nous avons apprécié ses commentaires rien ne nous empêche de l’en récompenser avec munificence. Créponetta n’hésite pas à suggérer à Fripetta de se faire passer pour des Italiennes, puisque les explications n’ont pas été données dans cette langue, qu’elles sortiront d’un air affairé de la barque en disant “spaghetti, ravioli, buongiorno, signorina, dolce vita” etc… Une conversation soutenue, quoi. Et elles rient avec la complicité de complotteuses de longue date.

Mais soudain, Créponetta croise le regard de l’élément masculin d’un jeune couple assis en face d’elles. Un regard menaçant, désapprobateur, méprisant, froid. Elle n’en rit que de plus belle, à la vue de ce jeune homme qui, si tôt dans la vie, a un sens de l’humour censuré. S’il en a…

« Il me fixe ainsi depuis le début de la promenade » murmure Fripetta…

Elles quittent la barque en se faisant muettement traiter de vieilles biques par Surcouf Baedeker, le jeune couple – tous les deux affichant un visage de pierre, deux gisants debout… – sur leurs talons. Mais bon, In Bruges, c’est pas si grand et les probabilités d’avoir quelqu’un qui respire dans votre cou sont élevées.

Mais… attendez un peu : elles tournent à gauche, les gisants tournent à gauche. Elles s’arrêtent, les gisants s’arrêtent. Elles repartent, ils repartent. Ils tentent même de faire connaissance par un bonjour à l’accent bizarre, qu’elles ignorent. Ils se séparent, un semble avoir disparu, puis ils resurgissent, un à gauche et l’autre à droite, sans jamais se parler. Pire… le gisant mâle se met à siffler, inlassablement, l’air du Parrain.

Fripetta et Créponetta tentent tous les stratagèmes… elles marchent vite, frôlant le galop, ou ont le pas d’une procession funéraire. Zigzaguent. S’arrêtent pile en bêlant “oh que c’est joliiiiiiiii” devant des montagnes de pralines ou bijoux, peu importe. Prennent des virages en épingle à cheveux. Décident même d’aller perdre du temps aux toilettes. Mais quand elles en sortent… les gisants sont là, et ils ne rient pas, et lui, il siffle.

Bon… au début, elles riaient bien un peu, parfois même beaucoup. Mais au bout de 20 minutes (et non, pas un seul policier en vue…) le rire est devenu un peu nerveux. Palsambleu, c’est leur dernier jour de vacances, et elles n’entendent pas que ce soit leur dernier jour tout court. Ce sifflotement sinistre a le souffle de la démence. Non, on ne les aura pas, même si on les chasse en couple, gisant mâle et femelle alpha trottinant à distance.

Créponetta empoigne le petit bras de Fripetta sans avertissement, la forçant à faire un splendide demi-tour et en avant toutes au pas de course In Bruges. Elle ne peut s’empêcher de sentir le potentiel comique de la scène et arrive à dire presque en riant : C’est ici qu’on lève nos sacs au-dessus de nos têtes en hurlant au secouuuuuuuuuuuuurs!!! Pataclop pataclop, lâchées comme deux juments de nuit (oui, on pouvait s’attendre à quelques nightmares par la suite!) elles s’engouffrent dans un magasin bondé de décorations de Noël. Fripetta, déjà petit format, se sent une taille de géante et s’accroupit craintivement en gémissant “pourvu qu’ils ne nous aient pas vues!” tandis que Créponetta surveille la rue dehors et… voit passer les gisants. La femelle alpha la repère, la pointe du doigt, éclate de rire, et… ils passent leur chemin.

Repérés trop ouvertement, ou lassés du “jeu”? Partis à la recherché d’autres victimes courant moins vite?

Comme quoi, In Bruges, l’aventure est aux aguets.

L’envol d’un faisan

Jeune soldat, mon père découvrit d’autres sociétés que la sienne dans un contexte d’intimité inattendue. Fils de bourgeois, il n’avait pas eu jusqu’alors de vrais échanges avec tous ces jeunes gens venus d’autres couches sociales. Pour lui, comme pour tous sans doute, ce fut une magnifique occasion de savourer ce qu’il y avait de commun entre eux, et de s’émerveiller des compétences spécifiques à chacune de ces classes. Au fond, tous n’étaient que des jeunes gens immergés dans une urgence : la guerre, et comment s’y préparer.

Il fallait, aussi, obéir à une autre autorité que celle d’un père, et souvent ne pas discuter les ordres quels qu’ils soient, ce qu’à la maison la plupart avaient le droit et l’audace de faire.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Il y avait dans le régiment un brave fils de fermier, rêveur, peu disert, attentif à la nature, le genre de garçon rose et lourd qui suçait son doigt pour savoir d’où soufflait le vent, et savait annoncer la pluie en agitant le nez d’un air soupçonneux. Un de ces bienheureux gars qui emportent assez de leur monde à eux dans la tourmente pour avoir toujours ce petit coin secret où se retrouver tout entier dès que possible.

Et un jour que le petit groupe répétait ses mouvements robotiques dans la cour de la caserne – fusil à l’épaule, au talon, quart de tour à gauche, garde à vous – sous les ordres scandés d’un supérieur moustachu et brave homme, on entendit un clac clac clac insolite qui fendait l’air et la grisaille, et notre bon campagnard, magiquement arraché de son quart de tour à droite qui resta inachevé, s’immobilisa et, la voix chargée d’émerveillement et teintée de son accent local, pointa du doigt : « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiiiisan ! ».

Et tout le monde de s’esclaffer, supérieur moustachu compris.

Comme tous les hommes de sa génération, et malgré de nombreuses images tragiques attachées à cette époque, mon père a gardé de ces années de guerre et du besoin impérieux de compter les uns sur les autres, d’appliquer une discipline de groupe tout en restant soi, de s’ouvrir à ces multiples personnalités, sourires, grises mines, accents, bonnes et mauvaises manières, une sorte de temple secret, intouchable et inaltérable, où il revint souvent pour y rire, pour côtoyer Roudoudou et lui faire des tours pendables, pour paniquer devant ces soldats Russes rencontrés dans un bois – qui feront mine de ne pas le voir – pour en retrouver un emprisonné dans un camp deux jours plus tard – et lui glisser en douce une tablette de chocolat. Avoir très peur lors d’une mission et être surpris que son cousin, des années plus tard, le décrive, lors de cette même mission, comme sûr de lui et intrépide. Non, me dira-t-il, il était mort de frousse.

Les jeunes hommes prennent leurs formes selon leur temps et leurs circonstances : années de paix et d’étude, de camaraderies et lendemains de veille au ralenti. Années sans travail, qui semblent parfois sans avenir ou en retardent les plans, de débrouillardise ou défaitisme. Années d’aventures, sac au dos et vie sans attaches, dures, voire cruelles, mais nourrissantes en amertume et grands moments. Années de guerre… Aucune jeunesse ne se construit comme celle des pères et grands-pères… et la longue lignée familiale est donc, aussi, faite d’apports en couleur qui en illustrent la saga.

Loosen up and laugh

Il y a des gens qui ne connaissent pas les fous-rires, cette joyeuse éruption qui nous sort de l’apnée. Souvent ils pensent qu’à partir d’un âge de grande raison, ça ne se fait plus. Il faut admettre que la plupart de ces fous-rires sont par la suite irracontables tant ils reposent sur l’absurde. A froid, raconter ce qui a déclenché cette bruyante cascade, que parfois on a dû essayer de maîtriser, rencontre une attention polie et un peu perplexe. C’est que souvent, il faut être entrés dans une sorte de collectivité de pensée momentanée pour percevoir l’humour ou l’ironie d’une situation, qui n’accroche le regard de personne d’autre.

Je viens de passer 4 jours chez une amie de longue date (ça s’appelle une vieille amie, mais nous préférons désormais éviter ce disgracieux qualificatif…). Nous venons de la même ville, y avons brièvement travaillé ensemble – c’est elle qui jouait à Tarzan – avons vécu dans une autre ville au même moment, et puis avons fait un long bout de chemin chacune de notre côté. Nous nous écrivions, restions silencieuses longtemps, reprenions la correspondance, y allions d’un coup de fil ça et là quand nous étions sous un tarif acceptable, et maintenant, ne vivant pas dans le même pays, nous faisons sauter le compteur de Skype. Et pas une seule communication sans fou-rire.

Mais ici, ensemble tout le jour, nous nous sommes immédiatement retrouvées dans les mêmes enchaînements d’idées, et si une avait loupé une occasion de rire, l’autre pas. Nous avons fait des abdos et acquis des muscles remarquables. Le déclic pouvait être un mot que nous prononcions délibérément avec l’accent de notre ville natale, ou l’emploi d’une expression locale, la plus idiote possible. Un sens du gag qui jaillissait naturellement de temps à autre et qui nous faisait imaginer – et imager – des situations délirantes et donc d’autant plus hilarantes. L’évocation de quelqu’un de connu – dont les oreilles ont dû tintinnabuler maintes fois – que l’on imaginait dans des mises en scènes cocasses. C’étaient les lapsus involontaires qui nous faisaient ravaler notre rire au mieux parce que nous n’étions pas seules, comme ce moment délicieux où, alors que je venais de mentionner qu’un bandit aixois s’était fait assassiner alors que nous arrivions dans la ville, distraite elle a pris un ton distingué pour demander à son invitée : un peu de crime dans votre café ?

Ou lorsque, visitant le château de Falaise et entrant dans la salle d’exposition de cottes de maille, nous sommes restées interdites – pas pour longtemps – à la vue d’un mannequin ridicule puis avons commencé à rire sous cape (autant qu’on le pouvait car rapidement la cape n’a plus rien dissimulé du tout et les autres visiteurs s’éloignèrent prudemment, après avoir vainement cherché ce qui était drôle). On dirait Tintin ! m’a-t-elle dit d’une voix qui montait et descendait, et c’était si vrai qu’on a perdu la notion du temps – et du lieu – en essuyant nos yeux humides de bonne humeur.

Falaise Tintin en cotte de mailles

Falaise Tintin en cotte de mailles  

Je pense que nous avons gagné quelques mois de vie de cette manière. Rire ainsi est une détente immédiate, un abandon complet, même si momentané, de toute contrainte et de tout « sérieux ». L’exubérance bienfaisante prend le pas, pour un moment, sur les soucis grands ou petits et soulage les épaules de fardeaux que le fou-rire ont allégé.

On l’a bien dit : heureux les simples d’esprit car le royaume des cieux est à eux. Je pense que nous y avons nos entrées….

Elle s’appelait Shahnaz…

J’avais 17 ans, et étais en pension (en « péda » plus exactement, c à d que nous allions toutes, gentilles étudiantes loin de nos maisons, à nos écoles respectives durant le jour et revenions au pigeonnier le soir…) rue de la charité à Bruxelles. J’aimais beaucoup cette maison gérée par des « chères sœurs » souriantes. Sœur Sophie nous servait l’eau d’une grande carafe en chantonnant des cantiques religieux, bouche close et auréolée de joie. Sœur Odile rouspétait avec son accent alssacien quand on était en retard – c’était la « sœur portière ». Sœur Pietepeut (un surnom) avait de grosses lèvres figées dans la courbe du smiley, et faisait régner l’ordre à notre étage sans aucune arrogance. On aimait lui désobéir parce que c’était délicieux, mais on aimait aussi lui obéir et « reprendre notre calme » car elle était gentille.

 

Un matin, en début de rentrée, je vis entrer dans le réfectoire une apparition extraordinaire qui tenait d’Audrey Hepburn dans Breakfast à Tiffany,  et de Shéhérazade. Une jeune fille prudemment distante, à la peau cuivrée, aux lèvres couleur prune rebondies et bien dessinées. Elle avait un chignon haut, une frange de cheveux noirs, et une tenue qui me coupa le souffle : un manteau cloche anthracite à gros boutons noirs et manches larges de mi-longueur d’où sortaient ses bras… gantés jusqu’aux coudes de cuir souple rouge sombre. Jupe droite au-dessus du genou et jolies jambes, pieds chaussés avec élégance. La classe, le mystère et l’exotisme…

 

Sœur Sophie nous présenta, et me demanda si je pourrais accompagner Shahnaz en tram puisque… nous allions à la même école ! Oooooh ! L’excitation me saisit quand elle ajouta : Shanaz est Iranienne. Moi qui étais folle de Farah Diba, qui avais tricoté une brassière pour Ali Reza, son premier né, frémissant de bonheur à la pensée qu’elle ne serait pas répudiée comme la pauvre Soraya dont le visage triste libérait toute la nostalgie romantique de ma mère. Elle et moi étions de ferventes supporters de Farah et du Shah, qui avait dû renoncer à son premier amour pour la nation.

 

J’étais donc très empressée auprès de la très jolie Shahnaz – « caresse du Shah » – , issue du pays des Mille et une nuits et d’un lien presque familial : mon grand-père avait été en pension au Rosey en Suisse avec le Shah de Perse, le père de l’homme à l’amour sacrifié. Je me sentais donc très concernée…

 

Le problème cependant était que Shahnaz, à ce stade de sa vie en Belgique, ne parlait pas le français,  mais un anglais sans doute assez rudimentaire (et très accentué, ce qui en facilitait la compréhension malgré tout, et m’a permis d’apprendre à le parler avec des « r » magnifiquement roulés) et moi je devais en connaître dix mots. Qu’importait. Rien ne m’arrêterait. Lorsqu’en classe (car elle fut aussi dans ma classe pendant quelques jours…) on demanda qui parlait l’anglais pour aider Shahnaz, j’ai menti avec une effronterie qui aurait dû me faire honte. Et nous fûmes donc côte à côte. Je pouvais admirer ses bijoux d’or et turquoise, ses tempes entourées de cheveux rebelles et frisés, son long cou gracile, et ses gestes qui m’apparaissaient comme des mouvements de princesse. Au moins.

 

Elle venait de Téhéran. Son père était mort, et sa mère condamnée à la chaise roulante. Bien que provenant d’une famille très aisée, il n’aurait pas été acceptable de prendre des étrangers à la famille pour prendre soin de la mère, et cette tâche lui incombait, seule fille de la maison n’ayant que des frères. Or elle devait absolument subir une opération du dos, qui avait cédé après un an de soins à la dame. Il avait donc fallu l’éloigner physiquement pour d’une part la faire opérer (et elle a porté un corset de plâtre pendant des mois un peu plus tard) et lui permettre de se remettre à fond sans offenser la coutume. Elle avait deux oncles à Bruxelles, riches importateurs de tapis. Et pour qu’elle passe son temps, on l’avait inscrite dans cette école d’Art dont le diplôme n’avait aucune importance, car il n’était pas question qu’elle travaille jamais.

 

Elle avait une garde-robe très sophistiquée et chic, des gants et bottes de toutes les teintes, des foulards de soie, des bijoux en trop grand nombre pour aller à l’école mais on lui en fit vite la remarque. Elle recevait des colis de loukoums, de pistaches et autres folies parfumées et savoureuses qu’elle partageait généreusement avec nous.

 

Nous sommes devenues amies. J’ai entrevu un monde que je ne connaissais qu’en imagination, donc pas du tout. Je fus sidérée d’apprendre que le Shah avait un harem. Quoi ? La jolie Farah ne lui suffisait pas ? Des images d’opulentes concubines alanguies, se goinfrant de dates et complotant le meurtre de la nouvelle odalisque se bousculaient devant moi. Quant à Shahnaz, elle fut écoeurée de voir des gens s’embrasser avec la langue lors d’une soirée donnée chez son oncle. Elle n’avait jamais vu ça. Et ne souhaitait pas revoir.

 

Son visage était décoré d’un grain de beauté parfait, idéalement posé sur la joue, là où les belles d’autrefois déposaient une mouche de velours. Mais elle la fit enlever car personne ne l’aurait épousée avec cette monstruosité… Lorsqu’elle éternuait elle nous affirmait que c’était un mauvais esprit qui sortait de son corps. La pauvre ayant eu un bon rhume, elle a ainsi évacué un bataillon de démons de toutes tailles.

 

A Téhéran elle avait laissé un cœur brisé, un jeune homme qui dirigeait la maison des jeunes qu’elle fréquentait. Il lui envoyait lettres et bijoux, et elle l’avait embrassé dans sa voiture, moment particulièrement torride qu’elle nous racontait avec les lèvres tremblantes et les yeux embués de passion. Car tout ce que serait jamais leur amour y avait été enclos. Non, elle ne pourrait pas l’épouser, sa famille lui cherchait un mari, comme sa famille à lui cherchait une épouse. Elle le savait, c’était ainsi, un peu triste mais le sort de toutes les jeunes filles – et jeunes gens. L’amour n’était pas une option, l’amour était une sottise de courte durée alors que le mariage, lui, durait.

 

Elle était bien plus coquine que nous, habituée aux gloussements et secrets de gynécée, et nous apprit, à une autre amie et moi, tout le vocabulaire à ne pas savoir en farsi. Nous étions ravies de nommer les innommables sans coup férir, en échangeant des sourires complices au réfectoire. Sœur Sophie nous regardait avec affection : les petites s’entendent bien ! Nous parlions de la virginité des filles, passeport encore souvent indispensable pour le mariage chez nous et encore plus sous ses cieux légendaires et étoilés. Mais elle en était moins soucieuse que nous : en Iran, disait-elle, les filles savaient très bien faire disparaître la trace d’un faux pas, on greffait une vessie de poisson et le tour était joué. Les femmes étaient complices dans ce matriarcat aux apparences de soumission.

 

Choquée du comportement bécoteur de la jeunesse bruxelloise, elle avait pourtant dessiné, dans mon « carnet de poésies », un couple d’amoureux orientaux dont l’homme avait la main témérairement plantée sur un sein que l’on cachait bien peu, et l’avait agrémenté du quatrain numéro 9 du Robaiyat d’Omar Khayyâm :

 

Ce vase, ainsi que moi, fut autrefois un douloureux amant ;

Avidement il s’est penché vers quelque cher visage.

Cette anse que tu vois à son col,

C’est un bras qui jadis enlaçait un cou bien-aimé.

Hossein Behzâd (1894-1968)

Hossein Behzâd (1894-1968)

 

Pus vint le jour où sa mère lui a écrit qu’on avait contacté un bon mari pour elle, que les accords étaient pris, et qu’elle pouvait rentrer. Elle a renvoyé, en larmes, lettres et bijoux au jeune homme amoureux, et nous nous désolions encore plus bruyamment qu’elle. Elle est partie vers sa nouvelle vie. Durant les vacances d’été, son mari et elle, en voyage de noce, sont venus voir les chères sœurs. A la rentrée, une Sœur Sophie rayonnante nous a narré cette visite, affirmant que le mari était très timide, Shahnaz sûre d’elle et qu’à la question ingénue des religieuses au sujet de son bonheur dans cette aventure conjugale, elle avait répondu « très bon mari, très obéissant ». Et la bonne sœur Sophie de s’esclaffer.

 

J’ai souvent repensé à elle lorsque l’Iran a éclaté. Elle n’avait pas répondu à mes lettres peu après son départ… habituée à tourner des pages de sa vie. Elle se méfiait de qui en savait un peu trop sur elle. Même si c’était bien innocent. Mais elle reste un joli souvenir…

Un elfe en loden…

Un jour, j’avais 16 ans environ, mes parents prirent des décisions pour moi. Ils m’ont inscrite dans une école à Bruxelles, ainsi que dans une « pédagogie », sorte de pensionnat tenu par de terrifiantes carmélites qui nous logeaient et nous nourrissaient. Chichement dans mon cas ! Dès le matin, les pensionnaires s’égaillaient dans la ville vers leurs diverses écoles, les parents rassurés sur les vertus de leurs chères filles à marier, qui ne courraient aucun danger car nous avions les minutes calculées et contrôlées, entre la fin des cours et notre retour pour le goûter.

 

Ma mère m’y a conduite un matin, et j’avais le cœur lourd comme si je partais au bout du monde, et ne pourrais en revenir qu’au prix d’une longue traversée d’océans et remontée de fleuves meurtriers. Après m’avoir présentée à Sœur « Zeke » (surnommée ainsi dès mon premier week-end à la maison car la douce créature de Dieu ressemblait à Zeke le loup en robe brune avec bavette), et m’avoir abandonnée à son accueil d’une froideur de cimetière, elle est repartie. Sans doute était-elle aussi perdue que moi, ma pauvre mammy, car soudain nos vies changeaient de cours.

 

Ma chambre me sembla à peine plus riante que l’orphelinat de Jane Eyre – et j’avais vu juste. Je pense que même Jane Eyre ne l’aurait pas aimée. Elle était glaciale, moche, peu confortable, la fenêtre n’était pas étanche, le radiateur chauffait à peine, le linoléum était troué et gondolait, le couvre-lit était mité et la couverture avait l’épaisseur d’un papier de toilette. Et j’y accédais par un dédale horrible de couloirs et escaliers à monter puis redescendre, car le couvent s’étendait sur deux maisons qui avaient été réunies.

 

Après une première nuit lugubre dans ce qui devait être ma chambre pour 4 ans – mais heureusement… je me suis fait renvoyer,  merci mon Dieu, et ai pu aller ailleurs ! – je suis descendue (et remontée, et redescendue) au réfectoire pour le petit déjeuner. Une seule autre jeune fille s’y trouvait déjà, un elfe blond et pâle aux longs cheveux, portant le même uniforme que moi, signe que nous nous rendions dans la même école. D’un bond elle s’est levée, ravie, en couinant un clair petit : « Olenka ! Tu es ici aussi ? »… Elle m’avait prise pour Olenka de Pl…i, que je n’ai jamais connue mais qui, paraît-il, était mon sosie. Mais c’en fut assez pour faire de nous des amies.

 

Tamara de Lempicka - Jeunes filles - 1927

Tamara de Lempicka – Jeunes filles – 1927

Elle fut ma première amie de l’âge tendre. Nous étions très différentes et nous en amusions. Je la trouvais extrêmement jolie avec ses cheveux presque blancs, les yeux myosotis, le teint rose, un visage triangulaire et un sourire sans contrainte. On la sentait aimée et protégée chez elle, « bien élevée », petite sœur de deux jeunes femmes déjà mariées, habituée aux réceptions un peu pompeuses de province.

 

Inlassablement, nous écoutions des chansons romantiques d’Alain Barrière, dont nous aimions la sensibilité. Pensez-donc : cet homme n’osait aimer une fille trop jolie pour son vilain nez. Moi, déjà très aspirée par le monde italien, je lui faisais apprécier des chansons désespérées de garçons suppliant leur bien-aimée de les pardonner de les avoir trompées (ça commençait bien) et affirmant – les goujats ! – que l’autre n’était rien.

 

Elle parlait inlassablement des garçons, ceux rencontrés à des soirées, ceux qui lui semblaient intéressants, ceux qui conduisaient déjà la belle voiture de papa, qui faisaient de belles études. Ou étaient les précurseurs de ces jobs de vacance, comme un certain Baudoin qui se dévouait dans les wagons-lits de la SNCB en juillet et août au lieu d’aller au Zoute.

 

Elle était parfaitement préparée à la course au mariage que-la-meilleure-gagne. Me mettait en garde très sérieusement : il nous fallait absolument être fiancées à 20 ans au plus tard, sans quoi les places seraient prises par celles qui auraient couru plus vite. Si nous sortions en ville le mercredi après-midi, vêtues de nos lodens, repoussoirs certains contre le malin et ses artifices, elle s’irritait si je toussais ou éternuais : on pourrait en conclure que j’étais irrémédiablement malade et ne jamais m’épouser !

 

Le soir dans sa chambre –  ayant un père « à la maison » et donc des revenus certains, elle jouissait d’une jolie chambre spacieuse au premier étage, et naturellement la mienne l’angoissait… – elle imaginait à perdre haleine tout ce qu’elle mettrait dans sa valise de voyage de noce. Le fiancé n’existait pas encore, mais les toilettes étaient choisies. Moi, décidément peu romantique, j’avais un gros souci : pouvais-je décemment laver mes bas le soir de mon mariage et les faire sécher dans la salle de bain de l’hôtel ? Pouvais-je, oh… pouvais-je ? fermer la porte à clé pendant que je ferais ma toilette ? Mais certainement pas, me disait-elle, c’est ton mari, tu dois avoir confiance ! Je n’aimais pas du tout cette idée-là ! Elle me décrivait inlassablement son premier baiser – et le seul, à cette époque -, moment d’une extase miraculeuse qui me laissait interdite.

 

Nous avions des fous-rires inextinguibles, l’enfance n’étant pas encore loin. Nous nous aidions à étudier et je ne peux oublier la fois où, lui faisant répéter son examen d’histoire de l’art, elle était si lasse que le Scribe accroupi est devenu le Scroube accripi, et que nous en avons ri pendant des jours, si bien que par la suite elle n’a plus jamais su parler de ce malheureux scribe sans s’esclaffer.

 

Puis j’ai été renvoyée, pour mon salut, et nous avons perdu contact. On se voyait encore ça et là dans les couloirs de l’école mais nous n’étions pas dans la même classe ni section, et ce n’est qu’un an plus tard que je l’ai rencontrée dans un tram. Elle était rayonnante : enfin fiancée. Elle se marierait l’année prochaine. Elle a conclu… « ouf ! Je suis casée »… J’ai compris que nous étions vraiment différentes…

C’est sans doute vrai quand même…

Ce petit message est un jour apparu sur internet. Il rebondissait partout et nous revient de temps à autre… « Une conférence du patron du département Psychiatrie à Stanford traitait du rapport entre le corps et l’esprit, du lien entre le stress et la maladie.

 

L’orateur a, entre autre, affirmé que l’une des meilleures choses que l’homme puisse faire pour sa santé est d’avoir une épouse alors que pour la femme, la meilleure des choses à faire pour être en bonne santé est d’entretenir ses relations avec ses amies. »

 

Comme toutes les affirmations de ce type, où on ne mentionne ni le nom de « l’orateur », ni la date de la conférence, ni rien de vraiment sérieux, il faut… se méfier. Les apprentis psys et gourous s’en donnent à cœur joie grâce à l’anonymat du net. Une importance et des suiveurs aisément gagnés.
Ceci dit… c’est si vrai malgré tout !

 

En relisant de vieilles lettres de tantes ou grands-mères par exemple, je remarque qu’on soulignait, parmi les charmes d’une jeune fille, le fait qu’elle avait beaucoup d’amies. Ne pas en avoir était mauvais signe : esprit renfermé, mentalité immuable, personnalité qui ne se développerait pas au fil des années. Ne resteraient que le vieillissement et les enfants mis au monde, élevés avec savoir-faire mais sans élan, et un mari dont on prendrait soin selon le manuel mais qui se sentirait inexplicablement seul – et irait « se consoler ailleurs » ce qui ajouterait une couronne d’épines lumineuse dans la chevelure de la Mademoiselle Maussade qui n’avait pas d’amies.

 

C’est vrai qu’un homme qui perd l’écoute et le regard complices d’une épouse est, tout simplement, « quitté » en secret. Ce sont les rires et la possibilité de parler de ce qui l’encombre qui le feront se sentir part d’un nous où il a sa place. Il doit être important pour sa femme comme il le fut pour ses parents. Il peut alors grandir et donner, se sentir entier. On ne transmet pas que des enfants de chair au monde, on transmet aussi ce qu’on leur a donné d’intime, et c’est à deux que ça se diffuse.

 

Tandis que la femme, elle, elle a ses amies. Oh, les amies ne sont pas immunes de défauts, et bien souvent il en faut plusieurs – justement – pour nous accompagner sous toutes nos facettes. Chacun de leurs points forts et faibles trouve écho dans nos points faibles et forts. Les amies consolent, soutiennent, encouragent, remettent en selle, font rire, aident à pleurer, soulignent le ridicule des situations, distraient, comprennent, partagent leurs expériences, relativisent. Nous mettent parfois en colère pour savoir nous faire une critique un peu trop percutante. Déminent les relations piégées. Imposent la dignité.

 

Je passe parfois quelques jours « entre amies ». Eh bien on a beau dire que « ce soir il faut être raisonnables, on ira au lit tôt » on n’y arrive pas vraiment : on rit trop. On rit à se muscler l’abdomen d’une façon qu’une salle de fitness nous envierait. Bécassine serait jalouse de nos joues rouges. Freud serait  frustré tant nous abandonnons de soucis sur la table de cuisine ou du jardin, en mangeant des cuberdons et savourant une vodka…