Un elfe en loden…

Un jour, j’avais 16 ans environ, mes parents prirent des décisions pour moi. Ils m’ont inscrite dans une école à Bruxelles, ainsi que dans une « pédagogie », sorte de pensionnat tenu par de terrifiantes carmélites qui nous logeaient et nous nourrissaient. Chichement dans mon cas ! Dès le matin, les pensionnaires s’égaillaient dans la ville vers leurs diverses écoles, les parents rassurés sur les vertus de leurs chères filles à marier, qui ne courraient aucun danger car nous avions les minutes calculées et contrôlées, entre la fin des cours et notre retour pour le goûter.

 

Ma mère m’y a conduite un matin, et j’avais le cœur lourd comme si je partais au bout du monde, et ne pourrais en revenir qu’au prix d’une longue traversée d’océans et remontée de fleuves meurtriers. Après m’avoir présentée à Sœur « Zeke » (surnommée ainsi dès mon premier week-end à la maison car la douce créature de Dieu ressemblait à Zeke le loup en robe brune avec bavette), et m’avoir abandonnée à son accueil d’une froideur de cimetière, elle est repartie. Sans doute était-elle aussi perdue que moi, ma pauvre mammy, car soudain nos vies changeaient de cours.

 

Ma chambre me sembla à peine plus riante que l’orphelinat de Jane Eyre – et j’avais vu juste. Je pense que même Jane Eyre ne l’aurait pas aimée. Elle était glaciale, moche, peu confortable, la fenêtre n’était pas étanche, le radiateur chauffait à peine, le linoléum était troué et gondolait, le couvre-lit était mité et la couverture avait l’épaisseur d’un papier de toilette. Et j’y accédais par un dédale horrible de couloirs et escaliers à monter puis redescendre, car le couvent s’étendait sur deux maisons qui avaient été réunies.

 

Après une première nuit lugubre dans ce qui devait être ma chambre pour 4 ans – mais heureusement… je me suis fait renvoyer,  merci mon Dieu, et ai pu aller ailleurs ! – je suis descendue (et remontée, et redescendue) au réfectoire pour le petit déjeuner. Une seule autre jeune fille s’y trouvait déjà, un elfe blond et pâle aux longs cheveux, portant le même uniforme que moi, signe que nous nous rendions dans la même école. D’un bond elle s’est levée, ravie, en couinant un clair petit : « Olenka ! Tu es ici aussi ? »… Elle m’avait prise pour Olenka de Pl…i, que je n’ai jamais connue mais qui, paraît-il, était mon sosie. Mais c’en fut assez pour faire de nous des amies.

 

Tamara de Lempicka - Jeunes filles - 1927

Tamara de Lempicka – Jeunes filles – 1927

Elle fut ma première amie de l’âge tendre. Nous étions très différentes et nous en amusions. Je la trouvais extrêmement jolie avec ses cheveux presque blancs, les yeux myosotis, le teint rose, un visage triangulaire et un sourire sans contrainte. On la sentait aimée et protégée chez elle, « bien élevée », petite sœur de deux jeunes femmes déjà mariées, habituée aux réceptions un peu pompeuses de province.

 

Inlassablement, nous écoutions des chansons romantiques d’Alain Barrière, dont nous aimions la sensibilité. Pensez-donc : cet homme n’osait aimer une fille trop jolie pour son vilain nez. Moi, déjà très aspirée par le monde italien, je lui faisais apprécier des chansons désespérées de garçons suppliant leur bien-aimée de les pardonner de les avoir trompées (ça commençait bien) et affirmant – les goujats ! – que l’autre n’était rien.

 

Elle parlait inlassablement des garçons, ceux rencontrés à des soirées, ceux qui lui semblaient intéressants, ceux qui conduisaient déjà la belle voiture de papa, qui faisaient de belles études. Ou étaient les précurseurs de ces jobs de vacance, comme un certain Baudoin qui se dévouait dans les wagons-lits de la SNCB en juillet et août au lieu d’aller au Zoute.

 

Elle était parfaitement préparée à la course au mariage que-la-meilleure-gagne. Me mettait en garde très sérieusement : il nous fallait absolument être fiancées à 20 ans au plus tard, sans quoi les places seraient prises par celles qui auraient couru plus vite. Si nous sortions en ville le mercredi après-midi, vêtues de nos lodens, repoussoirs certains contre le malin et ses artifices, elle s’irritait si je toussais ou éternuais : on pourrait en conclure que j’étais irrémédiablement malade et ne jamais m’épouser !

 

Le soir dans sa chambre –  ayant un père « à la maison » et donc des revenus certains, elle jouissait d’une jolie chambre spacieuse au premier étage, et naturellement la mienne l’angoissait… – elle imaginait à perdre haleine tout ce qu’elle mettrait dans sa valise de voyage de noce. Le fiancé n’existait pas encore, mais les toilettes étaient choisies. Moi, décidément peu romantique, j’avais un gros souci : pouvais-je décemment laver mes bas le soir de mon mariage et les faire sécher dans la salle de bain de l’hôtel ? Pouvais-je, oh… pouvais-je ? fermer la porte à clé pendant que je ferais ma toilette ? Mais certainement pas, me disait-elle, c’est ton mari, tu dois avoir confiance ! Je n’aimais pas du tout cette idée-là ! Elle me décrivait inlassablement son premier baiser – et le seul, à cette époque -, moment d’une extase miraculeuse qui me laissait interdite.

 

Nous avions des fous-rires inextinguibles, l’enfance n’étant pas encore loin. Nous nous aidions à étudier et je ne peux oublier la fois où, lui faisant répéter son examen d’histoire de l’art, elle était si lasse que le Scribe accroupi est devenu le Scroube accripi, et que nous en avons ri pendant des jours, si bien que par la suite elle n’a plus jamais su parler de ce malheureux scribe sans s’esclaffer.

 

Puis j’ai été renvoyée, pour mon salut, et nous avons perdu contact. On se voyait encore ça et là dans les couloirs de l’école mais nous n’étions pas dans la même classe ni section, et ce n’est qu’un an plus tard que je l’ai rencontrée dans un tram. Elle était rayonnante : enfin fiancée. Elle se marierait l’année prochaine. Elle a conclu… « ouf ! Je suis casée »… J’ai compris que nous étions vraiment différentes…

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C’est sans doute vrai quand même…

Ce petit message est un jour apparu sur internet. Il rebondissait partout et nous revient de temps à autre… « Une conférence du patron du département Psychiatrie à Stanford traitait du rapport entre le corps et l’esprit, du lien entre le stress et la maladie.

 

L’orateur a, entre autre, affirmé que l’une des meilleures choses que l’homme puisse faire pour sa santé est d’avoir une épouse alors que pour la femme, la meilleure des choses à faire pour être en bonne santé est d’entretenir ses relations avec ses amies. »

 

Comme toutes les affirmations de ce type, où on ne mentionne ni le nom de « l’orateur », ni la date de la conférence, ni rien de vraiment sérieux, il faut… se méfier. Les apprentis psys et gourous s’en donnent à cœur joie grâce à l’anonymat du net. Une importance et des suiveurs aisément gagnés.
Ceci dit… c’est si vrai malgré tout !

 

En relisant de vieilles lettres de tantes ou grands-mères par exemple, je remarque qu’on soulignait, parmi les charmes d’une jeune fille, le fait qu’elle avait beaucoup d’amies. Ne pas en avoir était mauvais signe : esprit renfermé, mentalité immuable, personnalité qui ne se développerait pas au fil des années. Ne resteraient que le vieillissement et les enfants mis au monde, élevés avec savoir-faire mais sans élan, et un mari dont on prendrait soin selon le manuel mais qui se sentirait inexplicablement seul – et irait « se consoler ailleurs » ce qui ajouterait une couronne d’épines lumineuse dans la chevelure de la Mademoiselle Maussade qui n’avait pas d’amies.

 

C’est vrai qu’un homme qui perd l’écoute et le regard complices d’une épouse est, tout simplement, « quitté » en secret. Ce sont les rires et la possibilité de parler de ce qui l’encombre qui le feront se sentir part d’un nous où il a sa place. Il doit être important pour sa femme comme il le fut pour ses parents. Il peut alors grandir et donner, se sentir entier. On ne transmet pas que des enfants de chair au monde, on transmet aussi ce qu’on leur a donné d’intime, et c’est à deux que ça se diffuse.

 

Tandis que la femme, elle, elle a ses amies. Oh, les amies ne sont pas immunes de défauts, et bien souvent il en faut plusieurs – justement – pour nous accompagner sous toutes nos facettes. Chacun de leurs points forts et faibles trouve écho dans nos points faibles et forts. Les amies consolent, soutiennent, encouragent, remettent en selle, font rire, aident à pleurer, soulignent le ridicule des situations, distraient, comprennent, partagent leurs expériences, relativisent. Nous mettent parfois en colère pour savoir nous faire une critique un peu trop percutante. Déminent les relations piégées. Imposent la dignité.

 

Je passe parfois quelques jours « entre amies ». Eh bien on a beau dire que « ce soir il faut être raisonnables, on ira au lit tôt » on n’y arrive pas vraiment : on rit trop. On rit à se muscler l’abdomen d’une façon qu’une salle de fitness nous envierait. Bécassine serait jalouse de nos joues rouges. Freud serait  frustré tant nous abandonnons de soucis sur la table de cuisine ou du jardin, en mangeant des cuberdons et savourant une vodka…

 

Buon di!

Via GoitoQuand je suis arrivée à Turin, c’était seule, avec ma valise, mes économies et deux malles de vêtements. Je ne connaissais personne et n’avais que quelques adresses de contacts pour du travail. Je vivais dans une pensione, dans une rue – la Via Goito – près de la gare, et découvris l’étrange monde des gens sans maison et parfois sans but.

Il y avait « Il cavaliere », un vieux monsieur autrefois nanti d’un charme arrogant comme en témoignait une photo de lui dans sa chambre, qui avait préféré finir ses jours là plutôt que dans un home. Il vivait en toussant et commandant tout qui se laissait dominer entre sa chambre et la salle commune et là, il fallait ruser pour avoir droit à la télécommande car il ne la quittait ni des yeux ni des doigts, même quand il s’endormait bruyamment, condamnant tous les autres à un risque de surdité immédiate et d’ennui mortel.

Il y avait « Il geometro », un monsieur trop poli pour être honnête dont je n’aimais ni l’odeur trop pomponnée,  ni les regards coulissants,  ni la peau cireuse qui logeait là pendant la semaine et rentrait chez lui le week-end.

Il y avait cet étrange bonhomme à l’air poli qui, se congédiant un matin le fit avec un « Dio vi maledica » (Dieu vous maudisse…) ferme et inquiétant.

Il y avait un jeune Autrichien dont j’ai oublié le nom et qui à 18 ans s’était disputé avec ses parents et avait fait son baluchon. Naïf et plein d’idéal, il s’était au début débrouillé, une fois ses économies épuisées, à trouver du travail dans le bâtiment et est tombé amoureux d’une charmante – disait-il – et très innocente – croyait-il – jeune fille sous la coupe d’un oncle tyrannique. Jeune fille naïve qui se retrouva enceinte dès leur première fois et qu’il épousa avec joie, les projets se bousculant dans sa tête. Et l’oncle s’installa avec eux. Et l’oncle n’était pas un oncle, et la jeune et chaste épousée n’était pas enceinte et le pauvre petit venait d’être recruté pour aider les deux autres bandits à vivre dans l’oisiveté. La dernière fois que je l’ai vu il mendiait la tête basse et je n’ai pas osé l’approcher pour ne pas l’humilier.

Il y avait « Il Brindisino », un souteneur de Brindisi que, curieusement, Laura – la propriétaire de la pensione – et moi aimions bien. Il était diaboliquement beau, il faut dire, et très courtois. Nous le surnommions Il brividino, le petit frisson, et gloussions joyeusement à cette facétie secrète. Il est un jour arrivé au triple galop, a engorgé ses valises de ce qu’il avait, a payé sa note, souri et est parti.

Il y eut Glen, un Americano-Iranien très beau, gentil et vaniteux, qui nous arrachait des fous-rires en nous lisant le CV qu’il comptait envoyer à Giuggiaro pour dessiner des carrosseries chez Fiat : un CV à l’américaine où il était premier en tout, indispensable pour l’épanouissement de  l’entreprise, avec un esprit de décision remarquable, un talent sans pareil, un goût illimité pour le travail  d’équipe, un don naturel pour diriger…

Un jeune Allemand avec son berger – allemand aussi – qui « cherchait du travail » avec un grand désir de ne pas en trouver car disait-il il gagnait plus assis par terre Piazza San Carlo avec son chien et son petit papier disant qu’ils n’avaient pas mangé. Il ne se gênait pas pour soupirer que les salopes en manteau de fourrure passaient sans rien lui donner. Ceci dit… ça rapportait car il payait leur chambre, au chien et lui, et mangeait dehors tous les soirs.

Des étudiants grecs, des voyageurs de passage… Un sinistre Maltais qui a dû finir égorgé quelque part…

Mais ce n’était que le lieu où j’entreposais ma vie dans les malles et dormais. Et riais beaucoup avec Laura avec qui je suis restée amie. Le matin, je sortais et m’en allais sur le Corso Vittorio (Emmanuele II) dans une pâtisserie sous les portiques. Une magnifique porte de verre et bois ourlé de découpes gracieuses, le comptoir à l’entrée derrière la vitre duquel s’alignaient biscuits et petits gâteaux, et quelques tables sur la gauche où on pouvait lire La Stampa et prendre un capuccino mousseux et due croissants al cioccolato.

Buon di ! chantonnait la dame de son timbre toujours pareil, heureux et accueillant. C’était mon moment. Je m’installais à une petite table ronde et faisais durer ce délice tout en pensant à mes projets de la journée. Je m’interdisais toute inquiétude, hâte ou défaitisme. Le présent et le présent seul m’habitait, la mousse saupoudrée de cacao amer qui me faisait des moustaches, le croissant qui s’émiettait en fragments luisants de beurre, la table ronde de marbre et le charme désuet du lieu. Et la conscience d’être en vie et de tout savourer.

Nulle part ailleurs je n’ai retrouvé cette sensation de liberté, d’indépendance totale. L’habitude de ce cappuccino matinal au même endroit me donnait une sorte de confort dans la répétition… on me reconnaissait, on savait ce que j’allais prendre avant que je ne le dise. Car une fois repartie, les inconnues m’entouraient à nouveau : trouverais-je un travail, pouvais-je compter sur ces personnes nouvellement rencontrées, cet imbécile de Lorenzo aux dents de requin me donnerait-il un piston même si je me montrais très imperméable à ce qu’il pensait être son charme ?

Buon di, c’était tout l’arôme du moment. 

Femmes contre filles

Comment les filles, ces pestes faux jetons, deviennent-elles les femmes, ces amies qui portent vos fardeaux avec vous et s’empressent d’oublier vos secrets ?

Je me souviens du temps des filles. Prêtes à dire mine de rien qu’une telle avait de la moustache, qu’une autre allait ressembler à sa mère (notoirement moche). Que le fiancé de cette pauvre cruche la trompait à tire-larigot. Que la cousine d’une telle ne savait vraiment pas s’habiller. Et les secrets, jetés en pâture à tout qui en voulait un morceau, agrémentés de suppositions si la vérité ne suffisait pas…

Prêtes à voler les petits amis de quiconque …

Celles qui emmenaient une plus moche qu’elles au magasin pour la conseiller, et lui juraient que la mini robe lui donnait une allure moderne et cool, livrant aux regards des rotules éléphantesques. Les mêmes qui sortaient les mêmes plus moches, les condamnant à être le prix de consolation d’un copain du copain, pas trop débrouillard lui-même…

Sont-ce les mêmes, ces femmes d’aujourd’hui, ces complices généreuses, cachottières par loyauté, conseillères subtiles ? Ces amies dont on ne voudrait se passer parce qu’elles nous font rire à en avoir mal au ventre ou laissent sortir nos larmes de chagrin quand il le faut, nous offrent un verre de vin, un pull ou un repas au restaurant pour nous remettre en piste. Voient nos beautés, qu’elles soient fanées ou achetées chez l’esthéticienne. Nous confient la leur : suis-je trop grosse ou est-ce que ça peut aller ? Comment est ma teinture derrière ?

Oeuvre de Cécile Veilhan

Oeuvre de Cécile Veilhan

Mes amies me sont aussi chères que ma famille. Mais nous avons toutes, plus ou moins, été ces infernales filles d’autrefois. Pas bien venimeuses, sans quoi notre transformation tiendrait du miracle, mais un peu « pestes » quand même…

 

Un tango avec Jeannot

Dans ma voiture j’écoute en boucle, et sans m’en lasser, le CD du Buena Vista Social Club . En pensée, alors que je roule sagement dans les rues de West Orange, Verona, et puis Montclair, je me sens un corps jeune et agile qui s’indiscipline beaucoup à ces rythmes de samba, boléro  et autres douceurs sud-américaines. Je sens toute la sève de jouvence qui sort de la musique et des voix de ces septuagénaires qui célèbrent le mouvement de hanches de Chan Chan sur la plage, ou Tula qui n’a pas éteint sa bougie et a mis le feu au quartier. Ou cette délicatement triste et heureuse évocation de leur loca juventud.

Mais il y a aussi un morceau uniquement musical qui a des accents de tango. Et Dieu que j’ai envie de le danser, ce tango !

Je le dansais autrefois avec mon père, assise dans ses bras, le mien – bien court – tendu avec ma main emprisonnée dans la sienne, certaine de ma grâce et de mon identité. J’étais sa fille, sa fleur et sa chatte, la poupée de ma mère, leur puce et plus tard, bien plus tard disait-il, on donnerait un grand bal pour mes 18 ans qu’il ouvrirait avec moi. Il aurait un smoking blanc et on danserait un tango qui laisserait l’assemblée sans voix. Je le suivais volontiers dans ce rêve de film, convaincue que ce bal aurait lieu sur une majestueuse terrasse quelque part en Uruguay ou Argentine où l’emmenait sa nostalgie.

Je ne connais guère les pas adroits et emmêlés du tango et ne serais probablement pas douée. Je suis souple d’esprit, mais pas de corps. Et pourtant, riez, riez donc, mais j’aimerais beaucoup savoir danser aussi la valse (que j’ai dansée si l’on veut dans les bras de Monsieur La saucisse comme évoqué ici, mais le pauvre a dû se demander ce qui lui avait pris de se lancer dans cet exercice de musculation).

Et ce tango, je ne voudrais pas en faire une parade sexuelle, bien sûr que non ! Je voudrais qu’il soit surtout tendre, avec l’honnête volupté de poser sa tête sur une épaule et de savoir que c’est permis, que c’est sa place pour cet instant, que c’est une communion gentille et pleine d’une longue litanie de souvenirs qui nous unissent, lui et moi.

Alors je voudrais le danser avec Jeannot !

Jeannot, ami de mes parents, l’homme au grand sourire et à la voix qui charme, l’homme qui aime, qui est bon, rieur, discrètement artiste, éternellement jeune. Jeannot que, avec sa femme, nous rencontrions souvent sur les routes à l’étranger (Suisse ou France) avec surprise et amusement. Une décapotable auréolée de joie nous croisait ou nous dépassait, pouêt pouêt, des mains s’agitaient, et …. Mais que donc font les C*** ici aussi ? On riait, on concluait que les C*** étaient décidément partout. Elle avec son foulard à la Brigitte Bardot, et lui qui me faisait penser à Curt Jurgens.

Quand ma mère était sur le point de mourir et qu’elle s’efforçait de contacter tout le monde pour dire son adieu – grande dame qui ne songeait pas à quitter la scène sans saluer les autres acteurs -, Jeannot, à ma demande, l’a appelée. D’Argentine où il vit. Un ami qui remontait cinquante ans de passé pour lui dire adieu mon amie d’alors, je ne t’oublierai pas, c’était beau. Et courageux car ce n’était pas un coup de fil facile…

Alors, Jeannot, on le danse, ce tango ? On rirait pas mal, moi la petite puce devenue bobonne (oh je sais, tu me dirais que je suis jeune et charmante, et finalement, ça me ferait plaisir, j’avoue…) et toi le monsieur devenu monsieur âgé de corps et pas de cœur. Moi pas souple, toi plus souple. Mais on pourrait tricher, et ma tête sur ton épaule je penserais aux jours heureux, tu penserais aux mêmes … on se dirait que tout a passé si vite, mais qu’on a savouré tout ce qu’on a pu, et qu’on compte bien continuer !

J’avais à peine terminé ce billet que mon père m’a appelée pour notre bavardage hebdomadaire. « Jeannot est à Bruxelles, » m’a-t-il dit « et trop occupé pour que l’on se voie, mais il m’a demandé de t’embrasser quand je te parlerai ». La tendresse voyage, émet ses ondes, et la réception est bonne.

 

Histoires d’amour

C’est une façon dont je pourrais présenter Les romanichels. Pas seulement des amours « romantiques », mais aussi des amours parfois discrètes ou fugaces, qui transforment.

L’amour est un sentiment qui sait se déguiser, se cacher. Il m’a fallu parfois des années pour réaliser qu’une « copine » s’était mutée en amie sans que je ne le remarque. Invincibles et immortels, nous rencontrons, au cours de notre jeunesse, d’autres créatures de notre âge. Beaucoup ne font que passer dans notre vie, laissant un souvenir lié à un moment ou évènement bien précis. Ou pas de souvenir du tout! D’autres nous accompagnent plus loin. Deviennent plus proches. Il y a aussi ceux qui vont et reviennent, au gré à la fois du hasard mais aussi d’une certaine curiosité: qu’a donc bien pu devenir untel, unetelle? Et quand des années plus tard on se sent moins invincibles et tout à fait mortels, on réalise que c’est, aussi, une forme d’amour qui a entretenu cet attachement, cette attirance, épisodiques ou constants.

Quant à l’amour tant célébré, celui qui se cherche, se perd, se retrouve… il n’est pas toujours celui qu’on pense. On peut avoir donné « le meilleur de soi » à quelqu’un qui n’est pas resté bien longtemps avec nous dans cet intense mystère, sans regrets. Savoir que, même hors d’atteinte, hors de vue, hors de tout, le lien ne mourra jamais. Ces amours-là, bien des années après que le vent semble les avoir balayés, leur cendre luit encore et s’enflamme d’un simple rappel du passé. Qui a vécu un tel amour en porte le flambeau dont le rougeoiement atteint et contagie tous ceux qui s’en approchent.

On peut aimer plusieurs fois, sincèrement, autrement. Ou décider qu’on n’a  plus envie d’ajouter quoi que ce soit à ce qu’on a eu. Il y a aussi les amours qui n’étaient que du désir. De sexe, de possession, d’argent, de prestige. Et qui, comme le passage d’Attila, laissent la mort comme paysage.

Que dire encore des amours qui font de la vie à deux un enfer et ne trouvent leur survie que dans une séparation entrecoupée de nouvelles tentatives? Ou qui doivent se réfugier dans l’amitié complice des « ex » amants, époux, fiancés, dont les nouveaux partenaires craignent tant la possible levée de masque? Marie-Paule Belle le chantait aussi: « Quand tout ira bien, quand nous serons amis, qu’on se dira tout, que tout sera permis… »

Et ces amours souvent guindées père-fils, mère-fille, amours pratiquement impossibles de par leur nature inégale, presque toujours difficiles, niés ou clamés trop fort? Les parents, en nous quittant, nous font un ultime cadeau: le temps de peut-être comprendre qu’ils nous ont aimés. Selon la façon dont nous acceptons alors de relire notre passé, le remords va nous harceler, ou les souvenirs de preuves d’amour vont remonter en pétillant comme à la surface d’un verre de champagne, nous éclaboussant le sourire. Parents médiocres nous-mêmes ou adultes à multiples facettes, nous acceptons enfin leur imperfection et accueillons ces milliers de petits sacrifices qu’ils ont, bon gré, mal gré, accomplis pour nous.

Que dire encore des amitiés, qui deviennent des soleils indispensables? Ces soeurs et frères que nous nous choisissons, famille d’élection? Ces amitiés instantanées, comme celle qui m’a unie à ma cousine Françoise dès la première minute. Nous avions environ 12 ans, et ne nous connaissions pas. Nous étions très timides et méfiantes, d’autant qu’on nous avait bien dit d’être gentille avec notre cousine qui allait nous accompagner en vacances en Bretagne. Ciel! Et si elle est pimbêche? Brutale? Menteuse? Racusette? Affreuse? Gâtée-pourrie? Mais dès le premier instant nous sommes devenues complices. Et rien ne nous a jamais séparées – sauf une dispute assez spectaculaire et sans paroles quelques années plus tard pour une soirée tralala que de toute façon nous détestions autant l’une que l’autre!

L’amour, c’est ce miracle immatériel qui fait que nous touchons ou sommes touchés par les autres. D’invisibles rais, brûlant d’affection, de reconnaissance, d’amitié, de fidélité nous unissent alors, formant une merveilleuse toile d’Arachné.

Et ça mérite sa place dans les romans, non?