Si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais

« L’amour est simple comme l’amour, il ne pense ni ne réfléchit, et si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais. »

Régis Jauffret (1955- )

Toulouse Lautrec – Le baiser

 

 

Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d’eux,
Y’a quelque chose qui vous éloigne un peu.
Ce sont des choses humaines.- (William Sheller)

L’amour est simple, finalement, s’il est amour. Rien qu’amour. S’il n’y a pas une once de calcul dans ce qui vous « arrive » un jour. Vous tombe dessus. Efface le reste du monde autour de ce nous qui vient d’apparaître soudain. Et cet amour-là, parce qu’il est tout autant que vous êtes, il a une stupéfiante solidité et constance. Ce qui l’a fait exploser n’a rien de raisonnable en effet. Rien de rationnellement explicable. C’est une évidence et c’est tout. C’est de lui et de lui seul qu’on parle quand on dit qu’il fait des miracles. Parce qu’il se rit des statistiques et des exemples et des probabilités, dont il n’a pas besoin.

Il est et vous êtes et aucune justification ne sera demandée à l’univers pour ce simple fait, pas plus qu’il n’y en a pour votre naissance.

Parce que ce qui fait mourir et se faner les amours, c’est la façon dont ils sont nés ou dont on les a « fait naître ». Sont-ils nés de leur propre force jaillissante, ou les a-t-on portés en soi, sans destinataire précis mais juste un plan de vie, jusqu’au moment où on a décidé que le temps était venu, celui des enfants, de se ranger, d’acheter une maison à deux, avec cette personne que, ma foi, on aime plutôt bien ? Ah ces gens de bonne foi qui « tombent amoureux » de ces autres qui s’encadrent si bien dans leur milieu ou qui ont les mêmes ambitions, les relations indispensables, la réputation familiale flatteuse. Ou une fascinante et sulfureuse similitude pour la passion des sens et elle seule.

Je ne parle pas des calculateurs astucieux qui voient le mariage comme une sorte de carrière sociale, et qui épousent froidement de l’argent, des pistons, des monogrammes sur argenterie et serviettes damassées, des reproducteurs aux gènes irréprochables. Ils feront, certainement, ce qui à leurs yeux, est un bon mariage, avec les accommodations nécessaires. Et même souvent une affection de camarades.

Non, je parle des raisonnables, des prudents, des analyseurs de tout. Des tièdes. Qui ne commettront pas la sottise d’écouter leur penchant pour un amour qui ne peut aller nulle part, voyons ! De tous ceux qui ont un homme ou une femme idéal en tête et ne reconnaissent pas celui ou celle fait pour eux quand ils le rencontrent parce qu’il ou elle ne correspond pas au modèle. De ceux qui ne veulent pas risquer de perdre et qui, soumis aux conseils cent fois entendus, optent pour ce qui est contrôlable, mesurable. Raisonnable.

Ou je parle de ceux qui suivront le vertigineux chemin à deux dans un monde purement charnel pour s’y perdre le plus loin possible.

Tout comme ils sont tombés en amour, ils tomberont  souvent hors d’amour et constateront que l’autre n’est pas celui qu’ils pensaient. Ils disent alors qu’il ne l’est plus. L’enchantement sera parti.

La grâce de l’amour, c’est qu’il ne s’use pas et ne se définit pas dans les balises de la raison. Il est.

Publicités

Le coeur à la maison

J’ai publié cet article sur mon premier blog, le 11 septembre 2009…

***

J’ai la nostalgie de ces chansons – souvent très belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique.

Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).

On s’attendait, « dans ce temps-là ». L’absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté.

Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses. Je ne me marierai qu’avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire – par une  femme pas aussi intelligente qu’elle ne le croit, c’est vrai. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là ! Elle avait d’ailleurs sa boîte à outils… rose, du tournevis au marteau)

Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gym clic… Il doit même y avoir des occasions, ayant déjà servi mais en parfait état.

Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour y rester. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.

Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex-appeal.

C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !

L’amour conjugal vrai pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.

Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.

Ces petits riens qui parlent fort

J’avais écris ceci sur mon premier blog à Thanksgiving 2008. Le jour où on remercie. Lovely Brunette était partie depuis plus de deux ans, Papounet était encore là pour 5 ans.

***

Mon papounet a fait faire ces timbres il y a quelques années pour ceux de ses enfants et petits-enfants qui vivaient loin de lui et à qui il écrivait. C’est anodin et pourtant… que de mots affectueux s’y trouvent ! Il a choisi les photos qui lui plaisaient et qui, pensait-il, seraient un jour un heureux souvenir. Et puis il s’est réjoui de l’élément de surprise. Car ils nous sont arrivés, ces timbres, sur des lettres ou des colis (ah les tablettes de chocolat Côte d’Or que nous aimons tous, les blagues du Chat ou de Kroll, les Soir-Illustré…), comptant sur un peu d’attention de notre part, tiens quel drôle de timbre, mais… c’est moi ? C’est nous ? Ça alors !

Lors du coup de fil hebdomadaire on lui a dit un joyeux merci et le fait de nous avoir ainsi réjouis a mis du soleil dans sa voix et dans sa journée, heureux d’avoir eu une bonne idée. A l’âge de la pension, celui où on « met de l’ordre dans ses affaires », classe les souvenirs, assiste à tous les cours et conférences imaginables pour continuer de découvrir l’immensité du savoir humain, va à la gymnastique, aux expositions, s’occupe des comptes bancaires des « enfants » qui vivent à l’étranger etc…, il a trouvé le temps de nous faire un gentil clin d’œil. Et non, ça ne va pas de soi. Ce n’est pas bien normal. C’est de l’amour, et l’amour est un bonus aux attentions normales que les parents doivent avoir pour leurs enfants.

Je t’aime, Papounet joli, merci !

Lorsque petite fille je me suis cassé le poignet, ma mère a réagi en femme angoissée qu’elle était. Elle s’est fâchée parce que j’avais été imprudente, a crié, s’est plainte de ce que ma sottise allait lui coûter de l’argent qu’elle n’avait pas. Pas un mot pour mon poignet déjà bleu et gonflé, m’abrutissant de mal. Il faut dire qu’il y avait un os cassé et trois pliés… J’avais d’ailleurs traîné et continué à jouer aussi longtemps que je le pouvais avant de rentrer, sachant ce qui m’attendait. Elle, elle avait mal à sa vie en permanence et s’abandonnait à son émotion majeure : la panique. Une fois épuisée par sa litanie et sa colère, elle a appelé mon oncle Jean, chirurgien, qui lui a promis de rendre sa forme à mon bras sans aucun frais, ce qui a eu le mérite de la calmer. Il ne restait alors que son souci pour moi, qu’elle n’exprima pas.

A mon réveil à l’hôpital elle était au chevet du lit, tendue et sans doute pleine de remords pour son incapacité à agir comme elle l’aurait dû. Et encore aujourd’hui je me souviens du soulagement que j’ai éprouvé à la voir quand j’ai émergé du sommeil ouateux où on m’avait plongée, inhabituellement patiente et empressée. Car je m’étais endormie encore agitée d’une hostile confusion après notre dispute. Jamais elle ne s’est excusée ou expliquée, et sans doute n’aurais-je pas compris. Que savent les enfants de la douloureuse difficulté d’être adultes ? Cependant, le jour où on m’a enlevé le plâtre elle m’a apporté, avec une joie timide qui voulait dire pardon ma petite Puce, un bracelet d’argent décoré d’un bas-relief égyptien, et l’a mis à mon poignet blafard mais remis à neuf. C’était un mot d’amour, un baiser qu’elle n’osait donner.

Je t’aime, Mammy chérie, merci !

Thanksgiving se fête le dernier jeudi du mois, et est l’occasion de « compter nos bienfaits » : Count your blessings, Name them one by one, See what God hath done dit un chant composé par un pasteur du New Jersey en 1856, le révérend Johnson Oatman Junior. Alors … un, deux, trois !

Mes parents n’ont pas tourné le dos à leurs responsabilités et m’ont, chacun à sa façon, montré comment sourire aux beautés du monde ;

mes amis et amies  ont pris la route avec moi les bons et mauvais jours, et sont toujours intéressé(e)s au voyage ;

j’ai, depuis toute petite, l’affection sans prix d’animaux au cœurs simples mais clairvoyants ;

j’ai aussi la chance d’avoir vécu dans une époque bercée par la voix de Charles Trénet, illuminée par le reflet de ces femmes pâles aux gestes médiévaux des tableaux de Delvaux ;

j’apprécie le bonheur de faire partie de cette petite nation querelleuse qui a vu naître Jacques Brel, Toets Tielemans, Jean Ray, et tant, mais tant d’autres Belges illustres ;

Que de bienfaits à célébrer… Célébrez les vôtres, et je vous souhaite que la liste soit longue!

Les instants de grâce

Une année, mon Papounet chéri m’a offert le voyage en avion pour aller, avec lui, sur l’île de Gotland, où ma sœur passait un mois avec sa famille. Nous avons été ensemble à l’aéroport et comme nous étions tous les deux du type « en avance pour éviter le stress du je suis en retard », il m’a dit : et si on mangeait des huîtres avec un petit verre de vin blanc pour commencer à nous sentir en vacances ? Et nous étions là, en amoureux, en gourmands, en vacanciers insouciants, juchés sur nos hauts tabourets autour du petit comptoir dans l’aéroport. Ces huitres, avec la jolie tranchette triangulaire de pain gris, et le petit verre d’or pâle ont gardé aujourd’hui tout leur enchantement, et jamais je ne passe devant cet endroit de l’aéroport sans nous sentir encore là, ensemble, fêtant le départ dans le confort de l’amour père-fille.

Bien avant ça, ma Lovely Brunette m’a invitée à Vienne avec elle. Trois jours. Nous avons ri et plaisanté tout le temps, faisions plus de photos que tout un autocar de Japonais, faisions travailler nos méninges pour ne pas dépenser trop, et dormions comme des loirs, épuisées de bonne humeur et de distractions. Pourtant, elle était un peu nostalgique : dès le retour je m’en irai vivre en Italie, et nous ne savions quand nous nous reverrions. Pour moi, au seuil d’une nouvelle aventure, convaincue encore que nous vivrions tous éternellement, je ne me posais pas la question. Mais elle avait 62 ans, s’en voyait 10 de plus, et vivait seule. Quand on est seul… on est entouré de pensées. Elle pensait beaucoup, avait toujours beaucoup pensé. Mais si elle était entre deux eaux lors de ces vacances, elle était surtout contente que je sois là, avec elle et n’ouvrait pas la porte à l’éventuelle tristesse qui y frappait.

Quand elle est morte, elle avait laissé à mon intention un petit album de photos prises lors de ce voyage… « Vienne, 1985 ».

Il y a des milliers d’instants de grâce dans une vie. J’en ai eus, j’en ai et en aurai encore. Il s’agit toujours d’amour. D’un – ou pour – un homme, cet homme-là qui fut et est « ce lui ». De mes frères et de ma sœur, mes nièces, avec qui nous partageons un long passé peuplé de gens aimés et que nous cherchons encore à comprendre après qu’ils aient disparu. Mes amies/confidentes, dont certaines m’accompagnent depuis l’adolescence. Mon ex belle-mère, que j’aimais et aime encore, et qui me fait des petits cadeaux, me raconte des choses pour que je puisse les utiliser dans un livre – ah non, elle ne veut pas que sa vie disparaisse trop vite, et m’en cède des bribes. Des fêtes d’adieu que l’on m’a faites par deux fois, dans des lieux de travail où ce n’était pas l’habitude, et qui me disaient avec des sourires heureux qu’on avait eu du plaisir à travailler avec moi, et qu’on ne m’en voulait pas d’aller voir ailleurs la couleur de l’herbe et la beauté de l’aventure.

Ces instants de grâce ne sont qu’à nous, perçus uniquement par nous de cette façon, et leur grâce ne s’en épuise jamais….

Que sont ces chipies devenues?

Je parle de celles, dans les années de ma jeunesse, dont on maudissait la présence aux fêtes ou réunions où nous allions « accompagnées ». Notre seule revanche était de leur donner des surnoms ou de nous conforter l’une l’autre dans l’idée que oui, on avait raison, c’étaient de vraies garces. Et qu’on se demandait ce que les garçons leur trouvaient…

Ha ha…

Je me souviens par exemple d’Occhi di pesce, Yeux de poisson. Je vivais à Turin et mon amie L*** était amoureuse et jalouse à la folie de son « homme » qu’elle avait pourtant détourné d’une autre, et par conséquent elle était bien placée pour savoir qu’il y avait moyen de le détourner d’elle aussi, ce qui ne la rendait que plus vigilante encore. Elle et le malheureux homme motif de tant d’attentions recevaient « alla grande » (en grand style) chez eux (lui), un appartement superbe dans le centre historique de Turin, près de la via Po. Le truc princier avec des parquets de 250 ans, des cheminées ouvragées en marbre, des plafonds regorgeant de frises, des pièces gigantesques (une cuisine pour une armée de servantes…) etc… J’étais régulièrement de la partie, et c’est ainsi que j’ai pu voir les manœuvres d’Occhi di pesce devant l’objet de sa convoitise, l’homme de L*** : en arrivant un soir, dans le grand hall de marbre, elle a mis incidemment la conversation sur la souplesse, qu’elle possédait en abondance, et qu’elle faisait la roue comme personne et tiens, vous voulez voir ? Et hop que je vous fiche ma culotte (très petite) sous le nez.

Mais voyons… c’était innocent, ha ha ha, elle n’avait pas réalisé que sa jupe allait remonter.

Elle avait dû rater quelques leçons de physique et courants d’air…

Que dire de celle qui, en petite croisière à trois couples sur un yacht, n’a rien trouvé de mieux que de sortir de la cabine sans soutien-gorge devant les messieurs, car… elle avait oublié l’avoir enlevé.

Ben oui… il y en a qui ont des problèmes d’attention très jeunes dans leur vie.

La chipie qui, à Aix-en-Provence, a organisé une soirée d’anniversaire pour son compagnon en nous recommandant à tous (et surtout toutes…) de rester simple, jeans et t-shirts étaient parfaits, et puis nous a ouvert la porte, à nous les pauvres filles au look un peu trop « nature sans chichis », divinement coiffée et vêtue d’une charmante petite robe de couturier, des bijoux autour de son cou, de ses doigts et chevilles nous couronnant du mot « mocheté » pour toute la soirée.

Je ne sais pas comment elle a survécu à la dose massive d’ondes agressives ce soir-là !

L’écervelée qui m’a invitée chez elle pour un week-end où je suis allée en traînant des pieds parce que je n’en avais nulle envie, et puis qui m’a dit, souriant idiotement en me raccompagnant à la gare, qu’elle n’invitait jamais de jolies filles chez elle car elle avait peur que son compagnon ne se détourne d’elle. Tiens, ne serait-ce que pour ça, j’espère bien qu’il est tombé fou amoureux d’une très moche et l’a quittée.

Non mais…

Et celle-ci qui est venue faire sa gymnastique matinale dans la chambre que je partageais avec mon compagnon, choisissant ma chambre parce que c’était la plus ensoleillée. Oui, et comme elle était nudiste, on a eu droit à des hop hop hop génuflexions à quatre pattes et tout et tout in the nude… J’ai évidemment pu me libérer d’un peu de fiel en faisant remarquer à mon compagnon qu’elle ressemblait à une vieille esquimaude – ce qui était vrai – , néanmoins la pilule est encore en travers de ma gorge car il y a peu j’ai rencontré celui qui fut alors brièvement son compagnon, à l’esquimaude, et n’ai pu m’empêcher de lui raconter cet épisode. Il a convenu qu’elle était « bizarre »…

Emotions, émulsion, et si et si…

On tombe amoureux, et puis si on le peut – et le veut – on s’embarque pour le toujours.

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Et un toujours après, au bout de trente ou quarante ans, on est encore ensemble, ou on ne l’est plus, ou on s’est quittés et repris, ou on s’est perdus et retrouvés, ou on ne veut plus en parler, ou on s’aime tellement qu’on n’a plus besoin d’en parler…

Et qui sait quelle est la recette qui fera prendre l’émulsion ? Ceux-là sont l’opposé, elle vive et rieuse, lui plus taiseux et discret. Ou bien lui aventureux et elle ne recherchant que le confort de la routine. Oh ça ne peut pas marcher, disent les uns. Les contraires s’attirent, disent les autres.

Ceux-ci aiment les mêmes choses, de l’escalade à la chorale du dimanche à la messe. Ils ont envie d’enfants qui ont déjà leurs prénoms prévus depuis l’adolescence. Ils ont tout pour réussir, affirment ces éternels uns, alors que les mêmes autres que l’on connaît lèvent les yeux au ciel en parlant de mort annoncée.

Et si un soir à la chandelle alors qu’on se souvient qu’un tel nous célébrait du temps qu’on était belle, on se console en se disant qu’au fond avec lui qui rêvait d’une famille nombreuse tandis qu’on ne désirait rien d’autre qu’une vie entre écuries et galopades en forêt… et on n’aurait pas été « si heureuse que ça »… qu’en sait-on ? Même s’il vaut mieux ne pas pleurer sur un passé qui ne peut plus être changé ni revécu, rien ne dit que tous ces enfants attendus à deux dans la joie et la paille du paddock n’auraient pas été le lien le plus vivant et magnifique qu’on aurait senti entre lui et nous ?

Et au fond tout dépend de l’amour, de la qualité de l’amour, aussi importante que celle de l’air. Si aucun n’exploite l’autre ni ne lui manque de respect, et que ce qui leur a plu au départ continue de leur plaire malgré tout ce qu’ils n’ont pas souhaité et vient dans le « tout compris »… pourquoi pas ?

Et si un soir à la chandelle il revient dans une vie réelle au ralenti, ou dans une rêverie langoureuse, plus bien fringant lui non plus, mais étincelant de la lumière d’amour qui leur agrandit le regard à tous les deux, et qu’il demande : aurais-tu aimé avoir tous ces enfants avec moi, ma chérie ? … Si la qualité de l’amour retrouve sa limpidité d’autrefois, elle peut répondre que oui, oui bien sûr, elle aurait eu une autre vie, plus remuante, et en aurait aimé chaque moment et chaque enfant et chaque attente et chaque anniversaire et chaque départ et même le nid vide, car elle l’aurait aimé, lui, et il l’aurait aimée, elle. Et si elle l’interroge, aurais-tu supporté, mon amour, ma passion pour l’équitation et les concours hippiques qui parfois t’auraient mis en charge de tous ces beaux enfants ? … si la qualité de l’amour est celle d’autrefois, il peut sourire et imaginer tous ces pique-nique aux concours hippiques de maman qu’on aurait faits en famille, parce l’amour, c’est bien ça… une belle émulsion.

On peut tellement bien aimer ce qu’on croit ne pas vouloir si on le veut avec celui qu’on aime vraiment… On aurait pu être bien dans tant de vies différentes, être soi de mille manières différentes, pour autant qu’il y ait eu l’amour…

Vie indolore, vie sans toucher…

On le sait – et on le voit j’espère – je vis sur le versant optimiste de la vie.

Parfois j’ai mes incursions sur le versant noir, avec des vents qui soufflent tout va mal, des vagues féroces roulant sous moi qui ricanent rien n’ira plus jamais, et une lune folle qui tournoie sur elle-même. Bien sûr, je connais ce versant-là aussi.

happy-lifeJ’ai souffert, et je souffrirai encore.

Mais ma vie, je la sens, je la vis, et si je ne peux pas dire que j’en aime tous les paysages (non vraiment, la balade dans le vent avec les vagues qui cherchent à me happer, je n’y tiens pas…), j’aime la bande sonore du thème principal, qui a une belle envolée, une clarté pimpante, et est jouée par des instruments de premier ordre ! L’heureux flux sonore d’un air de Vivaldi, sans aucun doute…

Mes romans et nouvelles parlent uniquement de la souffrance et de l’amour. L’amour-phare, et l’amour de la vie. On y souffre, on s’y éventre de douleur. On perd des êtres aimés, on est trahis, manipulés, tourmentés, abandonnés. Punis. On mange avec des ennemis, on dort auprès d’autres. Mais toujours il y a la brèche, toute petite, une simple craquelure, un rai de lumière si humble que c’est à peine s’il se voit dans l’obscurité. Mais c’est là que, au galop, le cœur dans la gorge, la frénésie de vivre déchaînée, on s’engouffre un jour en sachant que oui… oui… c’est là qu’il faut enfoncer le mur, c’est là qu’on va passer et que la chaleur de l’amour tendra la main. Et que l’on vibre des pieds à la tête, car enfin le courant est rétabli.

Il ne faut pas perdre l’espoir de voir la brèche, ni rater l’occasion du grand galop pour s’y engouffrer en respirant bien fort. Penser que les gens heureux ont eu la vie facile est presque insultant… et une parfaite excuse pour rester dans le rôle facile mais mortel de la victime qui n’a jamais de chance.

La vie fait mal, la vie brise, la vie égare. L’amour (l’amour-l’amour ou l’amour de la vie) touche et guérit, répare, pose des lumignons sur le chemin. Il nourrit, berce, fait rire et sourire. Il fait compter ce qu’on a et pas ce qu’on a perdu ou aurait pu avoir si…

L’amour fait aimer ce qui est et pas décider que c’eut été parfait si seulement … L’amour éclaire l’essentiel et aide à faire du lest.

Notre capital, c’est la vie. Et c’est l’amour qui le fait fructifier, qui lui donne… tout son intérêt.