On le lui avait dit, pourtant….

Ce billet m’était sorti des doigts en 2009. J’étais encore aux USA et une amie perplexe m’avait téléphoné pour me parler d’un drame dans son quartier, une femme tuée par son mari après des années de coups. Elle ne comprenait pas, me disait que tout le monde l’incitait à quitter ce mari qui n’était autre qu’un bourreau sans cagoule, lui expliquant que la mort seule mettrait fin à l’histoire si elle ne s’en chargeait pas. C’est à croire que ça lui plaisait, concluait mon amie, effarée

En parle-t-on, de ces femmes battues… Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d’une certaine couche sociale, celle dont on pense pouvoir dire que… rien à faire avec nous. On ne peut plus dire que non, nous n’en connaissons pas, ne risquons pas d’en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous stupéfaits quand le drame est consommé. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait

Femme battue avec une canne - Goya

Femme battue avec une canne – Goya

Et pourtant… cette routine, ce scénario immuable, c’était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu’il l’eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu’elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l’avait fait. Le temps qu’elle passait avec eux s’était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu’elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c’était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence.

Jusqu’au jour où, une fois de plus… elle l’énervait.

Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d’elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s’opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu’elle devait attendre, c’était que les coups cessent vite. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n’allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu’elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l’homme qui disait l’aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu’elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L’amour s’échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l’éternel je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avoue que tu as le don de m’énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie… Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c’est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s’amourachent d’un bon à rien ou d’un saoulard, une amourette de série B dont l’amour n’a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu’il l’aimait comme personne d’autre ne l’aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d’effroi à l’idée qu’elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d’une enfance difficile, d’un malheureux verre de trop, ou d’un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu’elle savait qu’elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l’avenir.

Il le lui affirmait d’ailleurs : il ne serait rien sans elle et se tuerait, il le jurait, il se tuerait si elle le quittait. Pourrait-elle vivre ensuite, avec sa mort sur la conscience?

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu’il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l’avait aidée, une idée de voyage qu’il projetait pour eux deux. Elle voulait qu’on l’envie, que l’on s’émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c’était son reflet dans un miroir. Elle s’était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l’aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s’était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l’avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu’on éprouvait pour lui et l’incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu’elle était : une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n’avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l’anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés !

Mais une fois de plus, une fois de trop, elle n’avait pas résisté au cri d’amour qu’il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l’inquiétude et la déception qu’elle avait vues dans le regard de qui l’avait aidée pour la perdre à nouveau. C’est à croire que tu aimes ça… Elle voulait croire qu’à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l’occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu’elle avait le don de l’énerver, l’avait poussé à bout, qu’il l’avait toujours traitée comme une reine, mais qu’on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C’était sa faute, elle avait le don de l’énerver…

Le coeur dur et noir comme de l’onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l’aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu’elle aurait pu avoir si seulement….

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La splendeur du premier amour… Splendor in the Grass

Splendor in the Grass, c’est un film dont je n’ai pas compris grand-chose lorsqu’il est sorti – en 1961 – et que j’ai revu aux USA il n’y a pas très longtemps. Et il m’a bouleversée.

En deux mots, dans les années ’20 Deanie, une jeune fille de milieu modeste et le fils d’un des magnats de la ville sont amoureux. Et la passion qui s’éveille dans leurs corps envahis par la sève de la jeunesse et de l’amour les porte aux limites de ce qui était permis alors. La mère de la jeune fille l’a traditionnellement élevée selon le principe qu’une fois que les garçons ont eu ce qu’ils voulaient ils prennent la poudre d’escampette, et donc … elle tient bon. Le garçon – Bud – finit alors par se tourner vers une fille plus libre tout en n’aimant que Deanie, Deanie qui se refuse à lui malgré son propre désir… Et quand Deanie l’apprend, elle entre dans une mélancolie si profonde qu’on doit la mettre en soins psychiatriques. Survient la grande dépression de 1929, la famille de Bud se retrouve sans un sou.

A sa sortie de la clinique trois ans plus tard, Deanie retrouve la trace de Bud, qui vit modestement à la campagne. Et s’est marié. Sur le seuil, sa femme, enceinte, suit des yeux la rencontre des deux anciens amoureux. Leur vie est faite, ils se sont perdus, et l’amour est là entre eux sur le chemin de terre, aussi visible qu’un graffiti de lumière. Tout comme la tristesse qui descend sans un bruit pour s’installer, comme une hyène repue, dans un coin de leur cœur dont elle ne sortira plus…

« On n’oublie jamais son premier amour » a dit, à 90 ans, mon père à quelqu’un. Je lui ai apporté, à cette époque, une photo de son premier amour en robe du soir, et j’ai bien vu que c’était vrai. En avons-nous lues, de ces histoires de retrouvailles qui illuminent le visage de ceux qui, des années  plus tard, des kilomètres plus loin, une vie dans le dos, retrouvent leur premier amour…. Celui dont le baiser contenait l’élixir d’amour… Cet élixir dont on n’oublie jamais le goût…

Mais l’âge du premier amour est aussi celui de l’obéissance aux parents, des études et des pertes de vue contre lesquelles les projets ne peuvent rien. On n’oublie pas mais la vie étourdit… on croit que le passé est passé, faisant place à la réalité. Et au détour du hasard, la vérité aveugle : on n’a jamais oublié son premier amour ni le goût de l’élixir… C’est aussi la réalité.

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.

Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.

 

Ah, toutes ces portes…

Ces portes que l’on referme…

Sur un jeune homme qui nous a raccompagnée une première fois à la maison et va repartir dans la nuit qui vire au petit matin, emportant, on l’espère, ce trop-plein de nous deux qui lui fera trouver le temps long avant demain. On la ferme tout doucement, cette porte, pour qu’aucun bruit ne flétrisse l’enchantement. On en caresse le montant qui a la chaleur d’une joue, d’un cou, imaginant sa silhouette qui réintègre la voiture, que l’on entend démarrer comme un soupir qui s’éloigne, tandis qu’enfin on comprend : il m’aime, je l’ai senti. Il  reviendra demain. Ou il m’appellera. Et c’est en l’attendant déjà que l’on monte les marches qui trahiront ce retour bien tardif à l’oreille d’une mère qui ne dort que d’un œil, et sent passer un peu d’amour sous sa porte….

Sur un enfant qui babille dans le soir de son petit lit, souriant au bonheur de vivre, conscient de ce  lien qui fait que maman surgira au cœur de la nuit, au cœur du silence, au cœur de son moment d’angoisse s’il survient. Que maman maintient toutes les peurs et larmes par la simple force des battements de son coeur…

Sur quelqu’un qui ne reviendra pas, et dont l’image du dos qui s’éloigne, raidi par le besoin de ne rien trahir, nous brise le cœur en une douloureuse marée. On reste appuyé sur le bois qui fait frontière, aussi vide qu’un gant égaré, et un chapitre de vie entière se met à saigner…

Sur la chambre d’une mère mourante dont la bouche lasse a esquissé un baiser ultime, à peine vivant encore, et pourtant sucré de ces mots qui seront le miel du souvenir « je t’aime… et ce sera désormais ailleurs et autrement, mais ce sera ! »…

Sur une maison que l’on a vidée, qui n’est plus à nous, et qui pourtant restera toujours la maison, coffre aux fantômes, souvenirs, secrets, incessants relents du passé…

Sur la chambre qu’un père a quittée pour passer dans cet autre monde dont nous ne savons rien, quelques objets parlant de lui l’habitant encore, inutiles et si précieux soudain, et le téléphone dont on formera, de chez soi, le numéro pour encore entendre résonner la sonnerie chez lui, un jour, une semaine de plus …

Sur l’amour que l’on va isoler avec nous, pour un peu, dans une chambre qui en verra toutes les teintes et en entendra tous les bruits de paupières ou de lèvres. Même ce qui se dira sans bruit claquera comme un envol de colombes. La porte se ferme sur le reste du monde, le reste de la vie, tout s’évanouit de l’autre côté pour n’avoir plus de réel et tangible que nous, du bon côté de la porte…

On prend son essor ou on est essoré

Je suis étonnée des réactions que suscitent, occasionnellement, mes livres ou mes articles.

Je constate alors avoir lancé mes phrases dans une autre direction que celle où elle aboutit chez le lecteur, et je ne cesse de me laisser surprendre parfois par l’impression que j’ai alors laissée.

Il est vrai que je parle principalement des relations, et que le mariage est à l’avant-plan. Les bons et les mauvais, et il me semble qu’on pourrait m’y croire opposée, parce que j’en démonte les rouages et les pièges, sans tendresse ni indulgence.

Dans la réalité, je suis pour le mariage.

Parce que je suis née dans un univers social basé sur la famille, laquelle repose bien entendu sur le mariage, le contrat contraignant par excellence. Et s’il a existé d’autres modèles, s’il en existe d’autres ailleurs, aussi valables, c’est ici que je suis née et dans ce modèle que je suis à l’aise. Avec dans mon passé pré-vie des générations de gens mariés dont je peux remonter le fil. Mon Papounet et Lovely Brunette, leurs parents Albert et Suzanne et Jules et Edmée. Au-dessus, Louise et Servais, Henri et Jeanne, ainsi qu’Emma et Grégoire et Justine et Edmond. Et tous les autres aux étages supérieurs, religieusement et légalement mariés même quand ils étaient agnostiques car ce n’était pas quelque chose qui se criait sur les toits. Les francs-maçons aussi passaient par la messe de mariage…

Que leurs unions aient été idylliques, maussades, déchirantes, agréables, tolérables… ça… ça reste en général leur secret, ainsi que la véritable généalogie car il y eut comme partout les écarts maritaux masculins et féminins, et on n’annonçait pas en place publique qu’en réalité le petit-frère était le fils d’un grand et beau dignitaire à Batavia (ses yeux bridés venaient… on ne sait d’où, un lieu commode qui a servi à bien des familles). Pas plus qu’on ne soulignait la ressemblance d’Henriette avec ce gentil monsieur qui était venu rendre visite l’été de 1852 et avait fait rire tout le monde…

J’espère au moins que ces « écarts » ont apporté leur lot de bonheur et que ces enfants furent des « enfants de l’amour ». Que ce fut un réconfort de les voir, alors qu’ils grandissaient, ressembler à celui qui…

Tout comme j’aime penser qu’il y avait quelque part des maîtresses amoureuses pour partager l’amour, les enthousiasmes et le passage des ans avec les messieurs… parfois aussi pour leur donner des enfants nés de l’amour qui leur ressembleraient à tous les deux.

Lucas Cranach l'ancien - le couple mal assorti

Lucas Cranach l’ancien – le couple mal assorti

Mais pour en revenir au mariage, je suis pour, et je suis même pour le mariage dont la principale raison serait l’intérêt… pour autant que cette vérité satisfasse les deux parties. Car le mariage trouve son origine dans l’intérêt. Des pays se sont formés par des mariages, des alliances et allégeances politiques. Des blasons se sont redorés, des bergères aux joues roses furent couronnées par de vieux barbons édentés. Il y avait le mariage, et la vie amoureuse se situait ailleurs, comme en témoignent les hordes d’enfants illégitimes qui ont assuré des descendances « par la main gauche » comme on disait pudiquement.

Il subsiste des intérêts de toutes tailles, et la vraie trahison est de duper l’autre avec des mensonges.

Mais si tous les deux sont contents de leur arrangement, et raisonnables, pourquoi pas ? Ils s’aimeront bien et auront sans doute ce qu’ils cherchent.

Par contre piéger quelqu’un en jouant l’amour ou la grossesse pour partir de chez soi, échapper au contrôle des parents, ou même de la part de parents, de ruser comme des maquignons pour « caser » leur fille ou leur fils un peu benêt… ou encore jouer la comédie de l’amour fou à une jeune fille (ou vieille fille, allez, c’est pas plus beau !) pour mettre la main sur son argent ou le pied dans son milieu… voilà qui mène à tout ce que je démolis. 60 ans peut-être de vie avec quelqu’un qui a coincé l’autre, sans penser aux conséquences ??? Et qui, l’ayant coincé, n’éprouvera jamais que tiédeur – au mieux – pour le prisonnier… Une horreur !

Quant à se marier pour s’abriter toute la vie derrière « le couple » afin de ne rien décider ou ne pas oser vivre… on en connaît un lot aussi. Le mariage comme déguisement : je serais une femme pirate ou Jim la Jungle si j’étais célibataire mais hélas… mon mari n’aime pas que je, ma femme refuse de… J’aimerais partir sur un bateau pendant quelques mois mais ma femme a trop peur qu’il m’arrive quelque chose alors… J’aurais aimé continuer une carrière théâtrale mais mon mari n’était pas d’accord. Je viendrais volontiers à votre petite fête mais mon mari n’est pas libre pour m’accompagner. Je dois rentrer car ma femme ne s’endort pas tant qu’elle ne me sait pas dans la maison, c’est plus fort qu’elle…

Au secours ! 60 années de frustration auto-imposée, quel triomphe de l’amour !

Et je n’ai pas de compassion pour ceux qui restent sagement dans la cage en enviant les vies qu’ils imaginent être celles des autres. Non pas que je trouve qu’ils n’ont qu’à divorcer, parce que c’est loin d’être la seule issue, mais ils n’ont qu’à oser prendre des arrangements, empoigner leur vie avec passion. Sinon, qu’ils se taisent et fassent briller les barreaux de la cage, pour moi ils peuvent même s’y installer une balançoire, mais qu’ils se taisent !

On prend son essor ou on est essoré, en bref c’est ça.

Il y a des contraintes, c’est vrai, et les fameuses « concessions », on ne peut les éviter complètement, mais celles qu’on entretient, qu’on chérit comme un martyre auquel on se sacrifie, non… c’est abandonner son existence. Ne pas oser vivre. Empêcher deux vies de resplendir dans leur essor…

Et puis, ne l’oublions pas… bien des gens ne désirent pas se marier, ne désirent pas s’engager pour la longue durée et la construction d’une famille. Nous avons tous le souvenir de l’oncle machin, resté célibataire. Ils ne dédaignent pas l’amour et l’attachement, mais refusent à lier par des promesses. Lier et se lier. Qu’on leur fiche donc la paix et les laisse aimer un peu, beaucoup, longtemps ou pas du tout. L’envie de se marier peut d’ailleurs venir quand on ne l’attend plus, assez tard pour que leur union ne soit bénie ni par un ni beaucoup d’enfants. Mais ils seront bénis par un amour spontané, et ma foi, tomber en amour est une chute qui rajeunit.

Le mariage d’amour, un engagement sincère et partagé, voilà l’idéal, non ? Une vraie liberté d’être.

Le mariage reste une belle aventure, si on évite les prémices d’une mésaventure.

Si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais

« L’amour est simple comme l’amour, il ne pense ni ne réfléchit, et si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais. »

Régis Jauffret (1955- )

Toulouse Lautrec – Le baiser

 

 

Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d’eux,
Y’a quelque chose qui vous éloigne un peu.
Ce sont des choses humaines.- (William Sheller)

L’amour est simple, finalement, s’il est amour. Rien qu’amour. S’il n’y a pas une once de calcul dans ce qui vous « arrive » un jour. Vous tombe dessus. Efface le reste du monde autour de ce nous qui vient d’apparaître soudain. Et cet amour-là, parce qu’il est tout autant que vous êtes, il a une stupéfiante solidité et constance. Ce qui l’a fait exploser n’a rien de raisonnable en effet. Rien de rationnellement explicable. C’est une évidence et c’est tout. C’est de lui et de lui seul qu’on parle quand on dit qu’il fait des miracles. Parce qu’il se rit des statistiques et des exemples et des probabilités, dont il n’a pas besoin.

Il est et vous êtes et aucune justification ne sera demandée à l’univers pour ce simple fait, pas plus qu’il n’y en a pour votre naissance.

Parce que ce qui fait mourir et se faner les amours, c’est la façon dont ils sont nés ou dont on les a « fait naître ». Sont-ils nés de leur propre force jaillissante, ou les a-t-on portés en soi, sans destinataire précis mais juste un plan de vie, jusqu’au moment où on a décidé que le temps était venu, celui des enfants, de se ranger, d’acheter une maison à deux, avec cette personne que, ma foi, on aime plutôt bien ? Ah ces gens de bonne foi qui « tombent amoureux » de ces autres qui s’encadrent si bien dans leur milieu ou qui ont les mêmes ambitions, les relations indispensables, la réputation familiale flatteuse. Ou une fascinante et sulfureuse similitude pour la passion des sens et elle seule.

Je ne parle pas des calculateurs astucieux qui voient le mariage comme une sorte de carrière sociale, et qui épousent froidement de l’argent, des pistons, des monogrammes sur argenterie et serviettes damassées, des reproducteurs aux gènes irréprochables. Ils feront, certainement, ce qui à leurs yeux, est un bon mariage, avec les accommodations nécessaires. Et même souvent une affection de camarades.

Non, je parle des raisonnables, des prudents, des analyseurs de tout. Des tièdes. Qui ne commettront pas la sottise d’écouter leur penchant pour un amour qui ne peut aller nulle part, voyons ! De tous ceux qui ont un homme ou une femme idéal en tête et ne reconnaissent pas celui ou celle fait pour eux quand ils le rencontrent parce qu’il ou elle ne correspond pas au modèle. De ceux qui ne veulent pas risquer de perdre et qui, soumis aux conseils cent fois entendus, optent pour ce qui est contrôlable, mesurable. Raisonnable.

Ou je parle de ceux qui suivront le vertigineux chemin à deux dans un monde purement charnel pour s’y perdre le plus loin possible.

Tout comme ils sont tombés en amour, ils tomberont  souvent hors d’amour et constateront que l’autre n’est pas celui qu’ils pensaient. Ils disent alors qu’il ne l’est plus. L’enchantement sera parti.

La grâce de l’amour, c’est qu’il ne s’use pas et ne se définit pas dans les balises de la raison. Il est.