Un monde de brutes… vraiment?

On lit ça tout le temps « un peu de douceur dans un monde de brutes »…

C’est tellement négatif de sortir cette vieille rengaine… alors que s’il y a bien des brutes, il y a tous les autres, et qui même souvent sont proches de nous. Les parents, des amis, des professeurs, des épiciers du coin, des madames qui promènent leur petit chien en leur parlant, des dentistes, des amoureux ou conjoints. Ils ne seraient que des brutes ? Pourquoi ne pas leur donner de poids et ternir l’idée de l’humanité par la notions de ces brutes inconnues dont il est difficile de dire s’ils sont des brutes ou des victimes, des gens délibérément ignobles ou qui sont passés au lavage plus blanc que le blanc bonux du cerveau, des gens qui sont du mauvais côté d’un combat (et comment, nous, pouvons-nous savoir s’il y a un bon ou un mauvais côté ? ).

L’humanité regorge de gens merveilleux, de purs, de fournaises pleines d’amour et d’enthousiasme pour l’autre et les autres. Même si peut-être eux aussi se trompent de combat, ils y investissent leur amour et leur foi.

Sans pour autant devenir des brutes, oublions les fanatisés…

Le fouillis du web nous offre de petits films délicieux où des gens sauvent des animaux qui ne leur sont rien, si ce n’est une vie en détresse, et ils le font parfois au péril de leur vie ou en tout cas au risque de se prendre un coup de dent ou de sabot, voire de cornes. Ou de tomber eux-mêmes dans l’eau gelée, le précipice, la gueule du loup. Et puis partout il y a ces défenseurs isolés du plus faible, qui donnent des cours gratuitement à qui rame et n’a pas les moyens de s’offrir un répétiteur ; il y a ces gens qui font le petit extra pour autrui, un voisin dans la solitude morale, un sdf dont le sourire quotidien est devenu part de la journée, une personne âgée perdue dans des paperasseries. Il y a ces kinés, ces aides familiales, ces assistants de vie qui parfois, tout en faisant leur travail, ont le cœur touché, et sentent le désir sincère d’apporter un petit mieux.

Il y a tous ces gens, innombrables, qui font des gestes anodins d’héroïsme non calculé, je pense par exemple souvent à ces gendarmes liégeois qui, pendant la guerre, ont dissimulé mon père derrière leurs vélos et leurs grandes capes parce que le couvre-feu était passé et que la patrouille allemande… patrouillait. Ce n’était rien et pourtant, ils risquaient leur vie. Et ils ont sauvé la sienne car il était estafette pour l’Armée secrète, et bien jeune encore.

Les histoires de ce genre sont celles à partager aussi, au lieu de faire des commentaires banals et répétitifs sur l’humanité qui fait honte, le monde de brutes, les animaux qui sont meilleurs. C’est à croire que les gens qui publient ces perles en se prenant pour de nouveaux Sénèques sinistres ne fréquentent que la lie. Bien triste pour eux, mais s’il est vrai qu’il y a le côté noir de l’humanité, il faut aussi se souvenir que de l’autre côté, il y a la lumière…

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Mais où sont les hommes d’antan?

J’ai grandi à la fin d’une époque. L’avant-féminisme. L’avant milliers de questions. Le cinéma et les romans que j’aimais lire m’avaient expliqué que l’homme était sûr de lui, protecteur et toujours dans le vrai.Les histoires étaient plus simples qu’aujourd’hui.

Peu « d’autres femmes » ou alors c’était une gouvernante folle et criminelle ou une sœur vieille fille rancie. On n’oubliera pas non plus la mère de Norman Bates. Mais il y avait cette simple évidence : un homme rencontrait une femme et hop, tout se déroulait entre eux deux sur fond de guerre, d’espionnage, de business. Il n’y avait pas le retour des ex, ou un(e) autre attendant son heure en haletant au moindre signe de désaccord. L’homme aimait avec élégance, certain de ses sentiments qu’il cachait au mieux, la femme restait une faible créature un peu tête de linotte, en proie aux crises de nerfs et de larmes, pompette à l’occasion – juste de quoi rire un peu sottement et avouer sa passion – et persuadée qu’un tel homme ne pouvait vraiment l’aimer elle, humble chose, ce qui permettait de faire tenir le suspens jusqu’au happy end qui couronnait le long baiser effaçant tous les doutes !

Ou bien c’était une femme fatale en apparence, le jeu de paupière menaçant comme la danse d’un papillon vénéneux et la lèvre aux courbes écarlates, et elle finissait par se prendre quelques claques qu’elle savait avoir méritées et qui avaient le mérite de faire d’elle un chat dont les yeux envoient des étincelles d’adoration. Trophée inestimable pour le dompteur qui épouserait sa mégère apprivoisée qui ne se soumettrait qu’à lui.

L’amour était celui d’une vie. S’il y avait une ex, elle était morte.

Il m’est arrivé aussi de voir notamment un film que je crois être « le fils de Robin des Bois » où le fils en question était un magicien de la lame et du saut dans les branches sans déchirer ses collants, mais l’amour de la gente dame le rendait si perplexe que c’était elle qui, lasse de panser ses bobos et de changer de poulaines tous les jours pour le séduire sans qu’il le remarque finissait par lui déclarer « Vous m’aimez, Robert ». Et il se rendait à l’évidence, régalant le public du long baiser final tant attendu. Mon frère et moi étions très choqués de cet aplomb et avons joué cette scène plus d’une fois en riant devant son étrangeté.

Moi j’ai grandi dans un monde que l’on dira macho peut-être mais où l’homme « normal » était gentil et ferme, faisait des cadeaux, protégeait – soutenait le coude pour traverser, retenait les portes, ouvrait la portière de sa voiture, mettait à l’abri du vent et de la pluie, portait les objets lourds. Il trouvait toujours les mots et promesses pour calmer les chagrins. Tout ça avec une tranquillité rassurante.

Maintenant… Le cinéma nous montre un homme névrosé en face d’une femme blessée par son passé. Ou le contraire. Pendant la durée du film ils se tournent autour comme deux fauves en chaleur et affamés… quel instinct l’emportera-t-il sur l’autre ? Fini la femme qu’il fallait aider et préserver, car dans le cinéma d’aujourd’hui bien souvent elle grimpe aux échelles et barricades, attache son homme aux montants du lit pour en faire sa chose, rentre en nage le matin de son jogging forcené, tandis que l’homme mijote des petits plats, va chez le psy, donne la bouillie aux gosses et attrape des boutons quand il entend la formule « pour toujours ». Et il jure comme aucun muletier n’aurait jamais osé jurer autrefois, car ses mules l’auraient éventré à coups de sabots.

Le doute et l’hésitation colorent tous les films… L’homme pleurniche et déprime, la femme a parfois les biceps de Rosie the Riveter (Norman Rockwell). Il faut résister aux tentations des autres… ceux et celles dont les rencontres sont devenues si faciles. Il faut accepter d’être en sueur, échevelé(e) et hurlant(e) lors des ébats conjugaux et ne pas avoir de tabous frustrants qu’un(e) rival(e) n’aura pas. Et tout comme autrefois la souriante épouse était fière de sa table bien dressée, nappée de frais d’un tissu immaculé qui avait claqué contre l’air du salon, fleurie d’un bouquet du jardin, il faut avoir le cœur à rapidement allumer trente-six chandelles dans la chambre à coucher – ça aide certainement pour la température en hiver – et choisir judicieusement l’arôme de l’huile de massage. Il faut savoir se remettre de joutes verbales effroyables au cours desquelles on vide son sac jusqu’à ne plus avoir de sac d’ailleurs, pour aller courir sous la pluie en larmes en appelant Dieu ou notre mère la terre à la rescousse.

Oh… où donc êtes-vous passés, Gregory Peck, Cary Grant, Rosanno Brazzi et les autres ? Et Audrey et Katharine Hepburn, Grace Kelly, Loretta Young, Danielle Darieux, Alida Valli?

Une gentille belle-mère pour une douce belle-fille

Ma mère – Lovely Brunette – a épousé un fils unique, orphelin. Un jeune homme encore en phase d’évolution, bousculé par trop de changements. Quitter l’Uruguay ensoleillé de sa naissance et venir vivre à huit ans « pour toujours » en Belgique, où il devrait faire sa place parmi cousins et cousines méconnus dans l’enfance ; le choix définitif d’une nationalité – belge ou uruguayenne – qui lui valut de faire la guerre ; le décès de sa mère adorée et puis, un an plus tard, celui de son père. Et la perte d’un œil qui fit planer au-dessus de lui, pour la seconde fois de sa vie encore bien courte, le nuage anthracite de la mort. Beaucoup de drames pour un jeune homme qui se mit alors à la recherche du bonheur perdu. Ma mère, timide, un peu délaissée dans une famille trop fantasque pour lui prêter l‘attention qu’elle aurait dû recevoir, désireuse d’aventure et d’amour, avait le parfum de ce Shangri-la. Et ils vinrent habiter la maison de ses parents à lui. Celle où leur odeur et leurs vêtements jaillissaient des penderies d’acajou du grenier, clamant encore leur indéniable possession des lieux.

La maison de mes beaux-parents, disait ma mère, qui ne les avait pas connus mais les vénérait, ayant absorbé le souvenir que son mari en avait comme une terre merveilleuse absorbe la pluie. Mais ce fut avec sa belle-mère que s’établit la relation la plus intime. Celle après laquelle elle se languissait. Une belle-maman qui lui aurait chuchoté ses astuces pour bien tenir son ménage, l’aurait fait rire avec des anecdotes sur son époux bébé, lui aurait fait des cadeaux suivis d’un baiser chaleureux. Une belle-maman qui l’aurait complimentée sur la lourdeur de sa chevelure sombre, sur son délicat menton ovale, et aurait écouté les récits de son enfance.

Elle changea bien peu de choses aux lieux, et ce ne fut que timidement, des années après le divorce, qu’elle s’y résigna peu à peu, selon les nécessités. La salle de bain a eu un nouveau lavabo parce que j’ai cassé l’ancien, ce large et magnifique lavabo de star du muet en marbre de Carrare, en me hissant dessus pour me regarder dans le miroir. On me l’avait bien dit pourtant que la vanité était punie. J’ai eu une fessée mémorable. Mais la baignoire est toujours restée la même, ainsi que le bidet et la toilette, la balance, et la manne à linge en osier. Le vieux linoléum vert sombre veiné de blanc.

Et puis ses meubles à elle ont peu à peu pris la place de ceux que mon père avait repris, ces meubles de famille qu’elle avait toujours vus et qui furent accueillis par les autres sur les tapis orientaux usés se chevauchant sur le tapis plain du salon. Les cors de chasse dans l’entrée, le saint bonhomme sur le bahut du vestibule, sa bassinoire ancienne en cuivre, la chaise de Joseph au palier du premier… Sa collection de poupées sur la cheminée de sa chambre.

Elle a aimé cette demeure paisible qu’elle appelait soit la maison de mes beaux parents, soit ma maison, car oui, si la maison appartenait à mon père, c’est bien ma mère qu’elle aimait de tous ses murs, ainsi que le jardin. Et la belle-mère bienveillante a plus d’une fois posé sa main sur le front de cette belle-fille en pleurs ou en chagrin. Ou a souri par-dessus son épaule quand elle faisait sa confiture de cerises.

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat "Mouton" - 1918

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat « Mouton » – 1918

À quelqu’un qui critiquait, disant moi j’aurais fait installer ceci, je n’aurais pas mis le salon ici, j’aurais …elle répondit sèchement c’est ma maison et mes beaux-parents l’aimaient ainsi, et moi aussi. La maison vieillissait … ce n’était pas une raison pour ne plus l’aimer. Mon grand-père y avait fait faire des aménagements, un grand garage pour deux voitures, une annexe avec vestiaire et cabinet de toilette et sur le toit de laquelle on prenait le thé « dehors » car on y avait accès par l’escalier intérieur. Le grand piano demi-queue de sa femme a toujours pris toute la place du « grand salon », comme attendant qu’elle y fasse encore glisser les doigts. Ma mère n’a jamais su jouer mais le grand objet noir avait procuré trop de bonheur à sa belle-mère bien aimée pour qu’elle demande à en être débarrassée.

Elle ne changea jamais rien à la cuisine, sauf une pose de linoléum gris lorsque le carrelage rouge et blanc a joué les filles de l’air. Une cuisine avec des meubles qui allaient du sol au plafond, peints en gris clair, et un évier de porcelaine flanqué d’une pompe. On avait quand même ajouté des robinets dépareillés, un pour l’eau froide et un pour l’eau chaude, mais pendant des années, on continua de pomper l’eau pour le grand plaisir d’entendre enfin l’eau qui arrivait du puits en soupirant alors que les muscles commençaient à lâcher. La cuisinière à charbon, dont on faisait reluire la surface avec du Zébracier tous les soirs, est restée avec nous jusqu’à mon adolescence, tout comme le frigo, qui a dû résister 30 ans avant de refuser de donner sa fraîcheur. La cuisine, c’était le temple de cette femme dont elle envia à jamais la beauté, l’amour des chats, le chant joyeux fusant des lèvres, l’élan romantique qu’elle inspirait à son mari. Ma mère se mit à faire ses recettes de cuisine, ses plats favoris, ses économies. Ma belle-mère l’a toujours fait, donnait-elle en explication.

Dans un des tiroirs du meuble de la cuisine, elle a pieusement gardé – et utilisé – deux livres de cuisine : Les économies de Popote et Les secrets de Popote, annotés par ma grand-mère, et je les ai repris. Simplement parce que ces objets sans aucune valeur ont fait le bonheur de deux cuisinières qui ne se sont jamais rencontrées mais se sont aimées dans un lieu de lumière. L’amour.

Voici l’introduction de l’un d’eux, aussi savoureuse que les recettes qui suivent :

« Pour les maîtresses de maison qui, s’occupant elles-mêmes de la cuisine (je parle ici des bourgeoises d’après-guerre qui, en général, n’ont plus de servante, ou bien une servante pleine de bon vouloir, mais pas toujours un très grand cordon bleu) c’est une jouissance de remporter de petits succès culinaires, et une satisfaction d’amour-propre de retourner à la cuisine les plats vides bien ratissés… et de voir autour de la table les hôtes souriants et satisfaits. Et la servante qui aura aidé à ce succès pourra, elle aussi, se montrer fière, n’est-il pas vrai ? »

Ces livres étaient publiés par Liebig, et donc il y a du Liebig ou du Liebox partout. Et de petits conseils : Si les choux-fleurs ne sont pas très blancs lorsque vous les achetez ou coupez au jardin, lavez-les, puis mettez à bouillir avec un demi-citron. Si vous avez des noix de l’année précédente, mettez-les pendant trois ou quatre jours dans un récipient plein d’eau, les noix gonfleront doucement et seront aussi bonnes que des fraîches.

 Et puis cette recette que j’ai essayée l’autre jour :

Potage flamand :

Faites cuire à l’eau salée des croûtes de pain, sèches (j’ai utilisé … de la chapelure, pardon Popote !), ainsi que des navets, des pommes de terre coupées en morceaux et par égale quantité.

Quand le tout est tendre, écrasez et passez à la passoire fine. Remettez sur le feu, et laissez bouillir dix minutes sur feu vif. Hachez finement une poignée de cerfeuil (pardon encore Popote, on ne vendait pas de cerfeuil aux USA et j’ai mis du persil…), mélangez le avec un petit morceau de beurre et un peu de Libox dans la soupière. Ajoutez-y, en remuant, le potage bouillant et salez selon le goût.

Je continue de faire beaucoup des plats favoris de ma grand-mère et dont la tradition m’a été passée par ma mère, la belle-fille respectueuse. Les épinards avec un œuf sur le plat et un croûton planté verticalement, ou les chicons au gratin.

Trois générations de femmes autour de ces petits livres et de leurs secrets. Je ressemble à deux d’entre elles. Je chante comme la première, et ris comme la seconde. Nous mangeons les mêmes choses, et les aimons, d’une vie à l’autre.

J’ai rendu son éclat à la maison, sur plusieurs générations, dans mon livre Silencieux Tumultes (dont les personnages sont imaginaires…)

 

On le lui avait dit, pourtant….

Ce billet m’était sorti des doigts en 2009. J’étais encore aux USA et une amie perplexe m’avait téléphoné pour me parler d’un drame dans son quartier, une femme tuée par son mari après des années de coups. Elle ne comprenait pas, me disait que tout le monde l’incitait à quitter ce mari qui n’était autre qu’un bourreau sans cagoule, lui expliquant que la mort seule mettrait fin à l’histoire si elle ne s’en chargeait pas. C’est à croire que ça lui plaisait, concluait mon amie, effarée

En parle-t-on, de ces femmes battues… Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d’une certaine couche sociale, celle dont on pense pouvoir dire que… rien à faire avec nous. On ne peut plus dire que non, nous n’en connaissons pas, ne risquons pas d’en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous stupéfaits quand le drame est consommé. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait

Femme battue avec une canne - Goya

Femme battue avec une canne – Goya

Et pourtant… cette routine, ce scénario immuable, c’était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu’il l’eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu’elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l’avait fait. Le temps qu’elle passait avec eux s’était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu’elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c’était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence.

Jusqu’au jour où, une fois de plus… elle l’énervait.

Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d’elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s’opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu’elle devait attendre, c’était que les coups cessent vite. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n’allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu’elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l’homme qui disait l’aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu’elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L’amour s’échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l’éternel je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avoue que tu as le don de m’énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie… Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c’est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s’amourachent d’un bon à rien ou d’un saoulard, une amourette de série B dont l’amour n’a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu’il l’aimait comme personne d’autre ne l’aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d’effroi à l’idée qu’elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d’une enfance difficile, d’un malheureux verre de trop, ou d’un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu’elle savait qu’elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l’avenir.

Il le lui affirmait d’ailleurs : il ne serait rien sans elle et se tuerait, il le jurait, il se tuerait si elle le quittait. Pourrait-elle vivre ensuite, avec sa mort sur la conscience?

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu’il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l’avait aidée, une idée de voyage qu’il projetait pour eux deux. Elle voulait qu’on l’envie, que l’on s’émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c’était son reflet dans un miroir. Elle s’était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l’aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s’était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l’avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu’on éprouvait pour lui et l’incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu’elle était : une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n’avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l’anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés !

Mais une fois de plus, une fois de trop, elle n’avait pas résisté au cri d’amour qu’il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l’inquiétude et la déception qu’elle avait vues dans le regard de qui l’avait aidée pour la perdre à nouveau. C’est à croire que tu aimes ça… Elle voulait croire qu’à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l’occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu’elle avait le don de l’énerver, l’avait poussé à bout, qu’il l’avait toujours traitée comme une reine, mais qu’on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C’était sa faute, elle avait le don de l’énerver…

Le coeur dur et noir comme de l’onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l’aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu’elle aurait pu avoir si seulement….

La splendeur du premier amour… Splendor in the Grass

Splendor in the Grass, c’est un film dont je n’ai pas compris grand-chose lorsqu’il est sorti – en 1961 – et que j’ai revu aux USA il n’y a pas très longtemps. Et il m’a bouleversée.

En deux mots, dans les années ’20 Deanie, une jeune fille de milieu modeste et le fils d’un des magnats de la ville sont amoureux. Et la passion qui s’éveille dans leurs corps envahis par la sève de la jeunesse et de l’amour les porte aux limites de ce qui était permis alors. La mère de la jeune fille l’a traditionnellement élevée selon le principe qu’une fois que les garçons ont eu ce qu’ils voulaient ils prennent la poudre d’escampette, et donc … elle tient bon. Le garçon – Bud – finit alors par se tourner vers une fille plus libre tout en n’aimant que Deanie, Deanie qui se refuse à lui malgré son propre désir… Et quand Deanie l’apprend, elle entre dans une mélancolie si profonde qu’on doit la mettre en soins psychiatriques. Survient la grande dépression de 1929, la famille de Bud se retrouve sans un sou.

A sa sortie de la clinique trois ans plus tard, Deanie retrouve la trace de Bud, qui vit modestement à la campagne. Et s’est marié. Sur le seuil, sa femme, enceinte, suit des yeux la rencontre des deux anciens amoureux. Leur vie est faite, ils se sont perdus, et l’amour est là entre eux sur le chemin de terre, aussi visible qu’un graffiti de lumière. Tout comme la tristesse qui descend sans un bruit pour s’installer, comme une hyène repue, dans un coin de leur cœur dont elle ne sortira plus…

« On n’oublie jamais son premier amour » a dit, à 90 ans, mon père à quelqu’un. Je lui ai apporté, à cette époque, une photo de son premier amour en robe du soir, et j’ai bien vu que c’était vrai. En avons-nous lues, de ces histoires de retrouvailles qui illuminent le visage de ceux qui, des années  plus tard, des kilomètres plus loin, une vie dans le dos, retrouvent leur premier amour…. Celui dont le baiser contenait l’élixir d’amour… Cet élixir dont on n’oublie jamais le goût…

Mais l’âge du premier amour est aussi celui de l’obéissance aux parents, des études et des pertes de vue contre lesquelles les projets ne peuvent rien. On n’oublie pas mais la vie étourdit… on croit que le passé est passé, faisant place à la réalité. Et au détour du hasard, la vérité aveugle : on n’a jamais oublié son premier amour ni le goût de l’élixir… C’est aussi la réalité.

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.

Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.