Ces petits riens qui parlent fort

J’avais écris ceci sur mon premier blog à Thanksgiving 2008. Le jour où on remercie. Lovely Brunette était partie depuis plus de deux ans, Papounet était encore là pour 5 ans.

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Mon papounet a fait faire ces timbres il y a quelques années pour ceux de ses enfants et petits-enfants qui vivaient loin de lui et à qui il écrivait. C’est anodin et pourtant… que de mots affectueux s’y trouvent ! Il a choisi les photos qui lui plaisaient et qui, pensait-il, seraient un jour un heureux souvenir. Et puis il s’est réjoui de l’élément de surprise. Car ils nous sont arrivés, ces timbres, sur des lettres ou des colis (ah les tablettes de chocolat Côte d’Or que nous aimons tous, les blagues du Chat ou de Kroll, les Soir-Illustré…), comptant sur un peu d’attention de notre part, tiens quel drôle de timbre, mais… c’est moi ? C’est nous ? Ça alors !

Lors du coup de fil hebdomadaire on lui a dit un joyeux merci et le fait de nous avoir ainsi réjouis a mis du soleil dans sa voix et dans sa journée, heureux d’avoir eu une bonne idée. A l’âge de la pension, celui où on « met de l’ordre dans ses affaires », classe les souvenirs, assiste à tous les cours et conférences imaginables pour continuer de découvrir l’immensité du savoir humain, va à la gymnastique, aux expositions, s’occupe des comptes bancaires des « enfants » qui vivent à l’étranger etc…, il a trouvé le temps de nous faire un gentil clin d’œil. Et non, ça ne va pas de soi. Ce n’est pas bien normal. C’est de l’amour, et l’amour est un bonus aux attentions normales que les parents doivent avoir pour leurs enfants.

Je t’aime, Papounet joli, merci !

Lorsque petite fille je me suis cassé le poignet, ma mère a réagi en femme angoissée qu’elle était. Elle s’est fâchée parce que j’avais été imprudente, a crié, s’est plainte de ce que ma sottise allait lui coûter de l’argent qu’elle n’avait pas. Pas un mot pour mon poignet déjà bleu et gonflé, m’abrutissant de mal. Il faut dire qu’il y avait un os cassé et trois pliés… J’avais d’ailleurs traîné et continué à jouer aussi longtemps que je le pouvais avant de rentrer, sachant ce qui m’attendait. Elle, elle avait mal à sa vie en permanence et s’abandonnait à son émotion majeure : la panique. Une fois épuisée par sa litanie et sa colère, elle a appelé mon oncle Jean, chirurgien, qui lui a promis de rendre sa forme à mon bras sans aucun frais, ce qui a eu le mérite de la calmer. Il ne restait alors que son souci pour moi, qu’elle n’exprima pas.

A mon réveil à l’hôpital elle était au chevet du lit, tendue et sans doute pleine de remords pour son incapacité à agir comme elle l’aurait dû. Et encore aujourd’hui je me souviens du soulagement que j’ai éprouvé à la voir quand j’ai émergé du sommeil ouateux où on m’avait plongée, inhabituellement patiente et empressée. Car je m’étais endormie encore agitée d’une hostile confusion après notre dispute. Jamais elle ne s’est excusée ou expliquée, et sans doute n’aurais-je pas compris. Que savent les enfants de la douloureuse difficulté d’être adultes ? Cependant, le jour où on m’a enlevé le plâtre elle m’a apporté, avec une joie timide qui voulait dire pardon ma petite Puce, un bracelet d’argent décoré d’un bas-relief égyptien, et l’a mis à mon poignet blafard mais remis à neuf. C’était un mot d’amour, un baiser qu’elle n’osait donner.

Je t’aime, Mammy chérie, merci !

Thanksgiving se fête le dernier jeudi du mois, et est l’occasion de « compter nos bienfaits » : Count your blessings, Name them one by one, See what God hath done dit un chant composé par un pasteur du New Jersey en 1856, le révérend Johnson Oatman Junior. Alors … un, deux, trois !

Mes parents n’ont pas tourné le dos à leurs responsabilités et m’ont, chacun à sa façon, montré comment sourire aux beautés du monde ;

mes amis et amies  ont pris la route avec moi les bons et mauvais jours, et sont toujours intéressé(e)s au voyage ;

j’ai, depuis toute petite, l’affection sans prix d’animaux au cœurs simples mais clairvoyants ;

j’ai aussi la chance d’avoir vécu dans une époque bercée par la voix de Charles Trénet, illuminée par le reflet de ces femmes pâles aux gestes médiévaux des tableaux de Delvaux ;

j’apprécie le bonheur de faire partie de cette petite nation querelleuse qui a vu naître Jacques Brel, Toets Tielemans, Jean Ray, et tant, mais tant d’autres Belges illustres ;

Que de bienfaits à célébrer… Célébrez les vôtres, et je vous souhaite que la liste soit longue!

Les instants de grâce

Une année, mon Papounet chéri m’a offert le voyage en avion pour aller, avec lui, sur l’île de Gotland, où ma sœur passait un mois avec sa famille. Nous avons été ensemble à l’aéroport et comme nous étions tous les deux du type « en avance pour éviter le stress du je suis en retard », il m’a dit : et si on mangeait des huîtres avec un petit verre de vin blanc pour commencer à nous sentir en vacances ? Et nous étions là, en amoureux, en gourmands, en vacanciers insouciants, juchés sur nos hauts tabourets autour du petit comptoir dans l’aéroport. Ces huitres, avec la jolie tranchette triangulaire de pain gris, et le petit verre d’or pâle ont gardé aujourd’hui tout leur enchantement, et jamais je ne passe devant cet endroit de l’aéroport sans nous sentir encore là, ensemble, fêtant le départ dans le confort de l’amour père-fille.

Bien avant ça, ma Lovely Brunette m’a invitée à Vienne avec elle. Trois jours. Nous avons ri et plaisanté tout le temps, faisions plus de photos que tout un autocar de Japonais, faisions travailler nos méninges pour ne pas dépenser trop, et dormions comme des loirs, épuisées de bonne humeur et de distractions. Pourtant, elle était un peu nostalgique : dès le retour je m’en irai vivre en Italie, et nous ne savions quand nous nous reverrions. Pour moi, au seuil d’une nouvelle aventure, convaincue encore que nous vivrions tous éternellement, je ne me posais pas la question. Mais elle avait 62 ans, s’en voyait 10 de plus, et vivait seule. Quand on est seul… on est entouré de pensées. Elle pensait beaucoup, avait toujours beaucoup pensé. Mais si elle était entre deux eaux lors de ces vacances, elle était surtout contente que je sois là, avec elle et n’ouvrait pas la porte à l’éventuelle tristesse qui y frappait.

Quand elle est morte, elle avait laissé à mon intention un petit album de photos prises lors de ce voyage… « Vienne, 1985 ».

Il y a des milliers d’instants de grâce dans une vie. J’en ai eus, j’en ai et en aurai encore. Il s’agit toujours d’amour. D’un – ou pour – un homme, cet homme-là qui fut et est « ce lui ». De mes frères et de ma sœur, mes nièces, avec qui nous partageons un long passé peuplé de gens aimés et que nous cherchons encore à comprendre après qu’ils aient disparu. Mes amies/confidentes, dont certaines m’accompagnent depuis l’adolescence. Mon ex belle-mère, que j’aimais et aime encore, et qui me fait des petits cadeaux, me raconte des choses pour que je puisse les utiliser dans un livre – ah non, elle ne veut pas que sa vie disparaisse trop vite, et m’en cède des bribes. Des fêtes d’adieu que l’on m’a faites par deux fois, dans des lieux de travail où ce n’était pas l’habitude, et qui me disaient avec des sourires heureux qu’on avait eu du plaisir à travailler avec moi, et qu’on ne m’en voulait pas d’aller voir ailleurs la couleur de l’herbe et la beauté de l’aventure.

Ces instants de grâce ne sont qu’à nous, perçus uniquement par nous de cette façon, et leur grâce ne s’en épuise jamais….

Que sont ces chipies devenues?

Je parle de celles, dans les années de ma jeunesse, dont on maudissait la présence aux fêtes ou réunions où nous allions « accompagnées ». Notre seule revanche était de leur donner des surnoms ou de nous conforter l’une l’autre dans l’idée que oui, on avait raison, c’étaient de vraies garces. Et qu’on se demandait ce que les garçons leur trouvaient…

Ha ha…

Je me souviens par exemple d’Occhi di pesce, Yeux de poisson. Je vivais à Turin et mon amie L*** était amoureuse et jalouse à la folie de son « homme » qu’elle avait pourtant détourné d’une autre, et par conséquent elle était bien placée pour savoir qu’il y avait moyen de le détourner d’elle aussi, ce qui ne la rendait que plus vigilante encore. Elle et le malheureux homme motif de tant d’attentions recevaient « alla grande » (en grand style) chez eux (lui), un appartement superbe dans le centre historique de Turin, près de la via Po. Le truc princier avec des parquets de 250 ans, des cheminées ouvragées en marbre, des plafonds regorgeant de frises, des pièces gigantesques (une cuisine pour une armée de servantes…) etc… J’étais régulièrement de la partie, et c’est ainsi que j’ai pu voir les manœuvres d’Occhi di pesce devant l’objet de sa convoitise, l’homme de L*** : en arrivant un soir, dans le grand hall de marbre, elle a mis incidemment la conversation sur la souplesse, qu’elle possédait en abondance, et qu’elle faisait la roue comme personne et tiens, vous voulez voir ? Et hop que je vous fiche ma culotte (très petite) sous le nez.

Mais voyons… c’était innocent, ha ha ha, elle n’avait pas réalisé que sa jupe allait remonter.

Elle avait dû rater quelques leçons de physique et courants d’air…

Que dire de celle qui, en petite croisière à trois couples sur un yacht, n’a rien trouvé de mieux que de sortir de la cabine sans soutien-gorge devant les messieurs, car… elle avait oublié l’avoir enlevé.

Ben oui… il y en a qui ont des problèmes d’attention très jeunes dans leur vie.

La chipie qui, à Aix-en-Provence, a organisé une soirée d’anniversaire pour son compagnon en nous recommandant à tous (et surtout toutes…) de rester simple, jeans et t-shirts étaient parfaits, et puis nous a ouvert la porte, à nous les pauvres filles au look un peu trop « nature sans chichis », divinement coiffée et vêtue d’une charmante petite robe de couturier, des bijoux autour de son cou, de ses doigts et chevilles nous couronnant du mot « mocheté » pour toute la soirée.

Je ne sais pas comment elle a survécu à la dose massive d’ondes agressives ce soir-là !

L’écervelée qui m’a invitée chez elle pour un week-end où je suis allée en traînant des pieds parce que je n’en avais nulle envie, et puis qui m’a dit, souriant idiotement en me raccompagnant à la gare, qu’elle n’invitait jamais de jolies filles chez elle car elle avait peur que son compagnon ne se détourne d’elle. Tiens, ne serait-ce que pour ça, j’espère bien qu’il est tombé fou amoureux d’une très moche et l’a quittée.

Non mais…

Et celle-ci qui est venue faire sa gymnastique matinale dans la chambre que je partageais avec mon compagnon, choisissant ma chambre parce que c’était la plus ensoleillée. Oui, et comme elle était nudiste, on a eu droit à des hop hop hop génuflexions à quatre pattes et tout et tout in the nude… J’ai évidemment pu me libérer d’un peu de fiel en faisant remarquer à mon compagnon qu’elle ressemblait à une vieille esquimaude – ce qui était vrai – , néanmoins la pilule est encore en travers de ma gorge car il y a peu j’ai rencontré celui qui fut alors brièvement son compagnon, à l’esquimaude, et n’ai pu m’empêcher de lui raconter cet épisode. Il a convenu qu’elle était « bizarre »…

Emotions, émulsion, et si et si…

On tombe amoureux, et puis si on le peut – et le veut – on s’embarque pour le toujours.

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Et un toujours après, au bout de trente ou quarante ans, on est encore ensemble, ou on ne l’est plus, ou on s’est quittés et repris, ou on s’est perdus et retrouvés, ou on ne veut plus en parler, ou on s’aime tellement qu’on n’a plus besoin d’en parler…

Et qui sait quelle est la recette qui fera prendre l’émulsion ? Ceux-là sont l’opposé, elle vive et rieuse, lui plus taiseux et discret. Ou bien lui aventureux et elle ne recherchant que le confort de la routine. Oh ça ne peut pas marcher, disent les uns. Les contraires s’attirent, disent les autres.

Ceux-ci aiment les mêmes choses, de l’escalade à la chorale du dimanche à la messe. Ils ont envie d’enfants qui ont déjà leurs prénoms prévus depuis l’adolescence. Ils ont tout pour réussir, affirment ces éternels uns, alors que les mêmes autres que l’on connaît lèvent les yeux au ciel en parlant de mort annoncée.

Et si un soir à la chandelle alors qu’on se souvient qu’un tel nous célébrait du temps qu’on était belle, on se console en se disant qu’au fond avec lui qui rêvait d’une famille nombreuse tandis qu’on ne désirait rien d’autre qu’une vie entre écuries et galopades en forêt… et on n’aurait pas été « si heureuse que ça »… qu’en sait-on ? Même s’il vaut mieux ne pas pleurer sur un passé qui ne peut plus être changé ni revécu, rien ne dit que tous ces enfants attendus à deux dans la joie et la paille du paddock n’auraient pas été le lien le plus vivant et magnifique qu’on aurait senti entre lui et nous ?

Et au fond tout dépend de l’amour, de la qualité de l’amour, aussi importante que celle de l’air. Si aucun n’exploite l’autre ni ne lui manque de respect, et que ce qui leur a plu au départ continue de leur plaire malgré tout ce qu’ils n’ont pas souhaité et vient dans le « tout compris »… pourquoi pas ?

Et si un soir à la chandelle il revient dans une vie réelle au ralenti, ou dans une rêverie langoureuse, plus bien fringant lui non plus, mais étincelant de la lumière d’amour qui leur agrandit le regard à tous les deux, et qu’il demande : aurais-tu aimé avoir tous ces enfants avec moi, ma chérie ? … Si la qualité de l’amour retrouve sa limpidité d’autrefois, elle peut répondre que oui, oui bien sûr, elle aurait eu une autre vie, plus remuante, et en aurait aimé chaque moment et chaque enfant et chaque attente et chaque anniversaire et chaque départ et même le nid vide, car elle l’aurait aimé, lui, et il l’aurait aimée, elle. Et si elle l’interroge, aurais-tu supporté, mon amour, ma passion pour l’équitation et les concours hippiques qui parfois t’auraient mis en charge de tous ces beaux enfants ? … si la qualité de l’amour est celle d’autrefois, il peut sourire et imaginer tous ces pique-nique aux concours hippiques de maman qu’on aurait faits en famille, parce l’amour, c’est bien ça… une belle émulsion.

On peut tellement bien aimer ce qu’on croit ne pas vouloir si on le veut avec celui qu’on aime vraiment… On aurait pu être bien dans tant de vies différentes, être soi de mille manières différentes, pour autant qu’il y ait eu l’amour…

Vie indolore, vie sans toucher…

On le sait – et on le voit j’espère – je vis sur le versant optimiste de la vie.

Parfois j’ai mes incursions sur le versant noir, avec des vents qui soufflent tout va mal, des vagues féroces roulant sous moi qui ricanent rien n’ira plus jamais, et une lune folle qui tournoie sur elle-même. Bien sûr, je connais ce versant-là aussi.

happy-lifeJ’ai souffert, et je souffrirai encore.

Mais ma vie, je la sens, je la vis, et si je ne peux pas dire que j’en aime tous les paysages (non vraiment, la balade dans le vent avec les vagues qui cherchent à me happer, je n’y tiens pas…), j’aime la bande sonore du thème principal, qui a une belle envolée, une clarté pimpante, et est jouée par des instruments de premier ordre ! L’heureux flux sonore d’un air de Vivaldi, sans aucun doute…

Mes romans et nouvelles parlent uniquement de la souffrance et de l’amour. L’amour-phare, et l’amour de la vie. On y souffre, on s’y éventre de douleur. On perd des êtres aimés, on est trahis, manipulés, tourmentés, abandonnés. Punis. On mange avec des ennemis, on dort auprès d’autres. Mais toujours il y a la brèche, toute petite, une simple craquelure, un rai de lumière si humble que c’est à peine s’il se voit dans l’obscurité. Mais c’est là que, au galop, le cœur dans la gorge, la frénésie de vivre déchaînée, on s’engouffre un jour en sachant que oui… oui… c’est là qu’il faut enfoncer le mur, c’est là qu’on va passer et que la chaleur de l’amour tendra la main. Et que l’on vibre des pieds à la tête, car enfin le courant est rétabli.

Il ne faut pas perdre l’espoir de voir la brèche, ni rater l’occasion du grand galop pour s’y engouffrer en respirant bien fort. Penser que les gens heureux ont eu la vie facile est presque insultant… et une parfaite excuse pour rester dans le rôle facile mais mortel de la victime qui n’a jamais de chance.

La vie fait mal, la vie brise, la vie égare. L’amour (l’amour-l’amour ou l’amour de la vie) touche et guérit, répare, pose des lumignons sur le chemin. Il nourrit, berce, fait rire et sourire. Il fait compter ce qu’on a et pas ce qu’on a perdu ou aurait pu avoir si…

L’amour fait aimer ce qui est et pas décider que c’eut été parfait si seulement … L’amour éclaire l’essentiel et aide à faire du lest.

Notre capital, c’est la vie. Et c’est l’amour qui le fait fructifier, qui lui donne… tout son intérêt.

Grand défi d’amour…

Les reproches aux parents, ils pleuvent, ils s’abattent comme des hallebardes, striant leur image à tel point qu’on ne voit parfois plus ces milliers et plus d’actes d’amour qu’ils nous ont fait partager.

En ont-ils fait, des choses qu’ils n’auraient pas dû, et en ont-ils négligées, d’autres que nous trouvons qu’ils auraient bien pu faire…

Et puis… aurions-nous fait mieux ?

Pendant que nous étions là, à leur bouffer les ¾ de leur temps, avec le ¼ qui restaient ils essayaient de garder la tête hors de l’eau lors de cette longue et houleuse traversée. Ils étaient amoureux, ou ne l’étaient plus, ou ils l’étaient, oh horreur, d’une tierce personne. Ils avaient leurs challenges quotidiens au bureau, où on les aimait ou pas, avec les choses à faire pour que le ménage remporte le prix de l’excellence. Ils étaient malades, anxieux, buvaient trop, mangeaient mal, se souciaient de leurs parents et fratrie, l’argent et la santé volaient au-dessus d’eux comme de vilains oiseaux impatients, ils se trouvaient moches ou vieux avant l’âge, faisaient face à des choix et décisions, des disputes ou des gourmandises éperdues d’amour rien qu’eux deux pour une fois.

en-voiture

Comme nous.

Ils ont fait de leur mieux. Qui ne nous satisfait jamais parce que nous tenons pour normal ce qu’ils font d’agréable, et très injuste ce qui nous manque. Par leur faute.

Un jour pourtant nous admettons que même les parents ont leurs limites, n’ont pas toutes les réponses, toutes les solutions, la sagesse et la clairvoyance inépuisables. Ils ne sont que des gens, comme nous. Qui font de leur mieux, parfois avec des pointes d’ingratitude, des marées d’impatience, des éruptions d’exaspération et reproches. Le jour où nous les voyons comme ces « gens » courant avec les autres sur les chemins de la vie, nous les accueillons en nous comme des « parents », fièrement. Ces êtres imparfaits nous ont mis au monde et puis nous y ont guidés avec leurs outils, avec leurs moyens, aussi bien qu’ils l’ont pu.

Et nous pouvons être fiers, heureux, que ces deux-là aient été choisis pour cette tâche, nous en réjouir. Ça ne les absout de rien, mais au moins… nous savons que c’était difficile, et que ce fut un travail de longue, longue durée, une tâche qu’ils étaient bien loin de mesurer quand, amoureux, ils ont ri dans le creux d’un lit en aimant leur odeur et les bruits de la chambre…

L’amour part… qui revient?

Partir en claquant la porte sur un amour, ça se voit souvent. Ainsi que revenir à cette même porte…

L’idée un peu simple(tte) qu’on a sur ce sujet inépuisable est que celui qui part n’aime plus, et que celui qui revient « a compris son erreur et revient plein d’amour ». Ou celui qui le « reprend ». Mais là aussi, c’est loin d’être aussi simple !

Rembrandt - étude pour femme pleurant

Rembrandt – étude pour femme pleurant

On peut partir parce que la relation comporte aussi un pacte de souffrance qui devient trop lourd et broie cette légèreté amoureuse indispensable au terreau de l’amour. Il/elle n’est pas libre, Il/elle ne veut pas se lier (tout en étant fidèle mais…), il/elle ne peut pas rompre avec sa maîtresse/son amant, il/elle a des obligations de travail qui le/la retiennent loin et rendent les retrouvailles trop rares. Les absences sont plus nombreuses – ou en tout cas plus remarquées – que les présences…

Il arrive que l’on parte sans cesser d’aimer, mais on échange la souffrance du « c’est fini, fini, fini », contre celle des choses qui n’arriveront jamais… On ne quitte pas, mais on part. On ne rompt pas, mais on part.

On peut aussi partir pour « lui apprendre ». Une sorte de mise au pied du mur désespérée. Le bluff de l’ultimatum. Il/elle va comprendre combien la vie est désertique sans moi. Il/elle va se rendre compte que… va enfin se décider… changera… etc…

Par ailleurs, on peut revenir en comptant, justement, sur le choc causé et le sillage de promesses qui accueilleront en fanfare ce retour inespéré, promesses qu’il faudra mettre à profit. Ce retour qu’on n’attendait plus crée une euphorie, et le soulagement de ne plus souffrir – même si déjà on souffrait moins, et même… se livrait à une chansonnette joyeuse au réveil – , de ne plus être en deuil de sa relation conduit à s’engager à ce qu’on s’interdisait même de penser : oui on aura un enfant, oui on fera plus attention à l’autre, oui on restera plus à la maison, oui on deviendra qui on n’a jamais été et que l’autre veut tellement qu’on soit. On deviendra ce qui nous rendra malheureux ou, tout au moins, nous empêchera d’être heureux, d’être nous…

Ce sont des retours de courte durée, car les promesses ne tiennent que le temps du soulagement et s’effritent vite sur la réalité.

On peut hélas aussi revenir sans véritable amour, parce qu’on a la frousse depuis qu’on a claqué la porte, les années passent, les aventures aussi, on sait ce qu’on a et pas ce qu’on aura (ou pas… pensée encore pire pour certains/certaines).

Dans le chapitre des hélas, c’est pareil pour ceux qui restent, d’ailleurs. Ils ne restent pas forcément parce qu’ils sont bien, mais par peur de l’inconnu, des commérages, de la gestion nouvelle d’une vie sans l’autre. Alors ils serrent les dents et font semblant. Ils expliquent qu’ils ont compris qu’ils ne sauraient vivre sans l’autre, et baptisent du nom d’amour leur abandon d’eux-mêmes. Ils n’ont même pas d’amour pour eux, comment aimeraient-ils autrui ? Leur silhouette trahit la croix invisible qu’ils portent : ils se tassent, se voutent, ont la démarche morose ou la précipitation nerveuse.

On n’est pas un couple parce qu’on vit à deux. Ni parce qu’on a des enfants, des dettes, des amis communs… Non. Deux personnes qui font une vie côte à côte ne seront pas forcément un couple – tout comme deux personnes vivant séparées par la force du destin peuvent être un couple soudé et fort…

Et rien de ça ne serait si grave ou destructeur si seulement on accueillait la vérité sur l’histoire qu’on vit. Mais c’est la comédie qu’on se fait à soi, plus encore que celle qu’on fait aux autres, qui ronge. Car mettre un nom sur ce qui « cloche » serait aussi chercher une solution, un arrangement. Reprendre le choix de ses bonheurs et joies. Y croire.

Se redresser et marcher, l’âme, le visage et le corps heureux.