Mon bodyguard en robe rose

Une des premières choses que j’ai apprise en classe, c’était que j’avais un ange gardien. Rien que pour moi. On m’a même montré à quoi ressemblait un ange gardien, ce bodyguard invisible mais dévoué. Il avait une longue robe, toujours propre et au plissé lourd et régulier. Des pieds nus un peu roses (le froid sans doute) ; des cheveux coiffés sans artifice mais bien en ordre avec une raie sur le côté et quelques ondulations de bon goût ; des ailes de condor des Andes mais aux plumes presque éthéréennes, d’une blancheur délicieuse ; un visage aux joues roses (encore le froid…) et au regard sereinement attentif.

J’y ai cru avec toute ma confiance, et pendant tout un temps je me suis assise, lorsque nous étions à table, sur le bord de ma chaise pour qu’il puisse, lui aussi, s’asseoir et non pas rester debout sur ses pauvres pieds nus et refroidis. Lovely Brunette avait beau me dire « tu crois qu’il a besoin d’autant de place ? » je me dévouais et ne posais qu’une fesse.

Elle m’avait expliqué qu’il ne mangeait pas, sans quoi j’aurais pris soin de lui refiler en douce ce que j’aimais le moins, espérant que c’était le fin du fin pour lui. Mais non… j’ai dû vider mes assiettes comme une fillette bien élevée d’antan, sous peine de ne pas avoir de dessert. Tu n’as plus faim pour la purée de vieilles pommes de terre (beurk), donc on va te laisser passer sous le nez la semoule de blé avec le demi abricot en boite, hein

Maintenant… je dois dire qu’il a fait son travail avec patience et efficacité. Il m’a sortie de situations abracadabrantesques, m’a sauvée parfois, accompagnée et soutenue. Si je repense à certains épisodes de ma vie, je ne peux expliquer que par sa vigilance le fait que ça n’ait pas tragiquement tourné. Il me soufflait les mots magiques pour faire baisser la garde au geôlier, il me demandait de rester calme pour ne pas perdre la tête, il faisait de vrais tours de magie pour que ce qui était sur ma trajectoire s’en éloigne ; il a armé mes bras d’une force surhumaine par deux fois. Il a même hurlé très fort à mon oreille (et pour qui se demande son sexe, je ne l’ai pas vu mais sa voix est masculine) pour que je n’aille pas me précipiter dans un danger dont malgré toute son attention je ne serais pas sortie au complet : je me souviens par exemple de cette impression de grand danger imminent lors d’une promenade pourtant bien agréable autour d’un lac dans la Ramapo Reservation (New Jersey). Le pauvre s’égosillait, quelque chose de terrible allait arriver, il fallait partir tout de suite. Or ce n’est pas le genre de réaction que j’ai, la panique montant de rien du tout. Et là j’ai eu tellement peur que mon mari et moi avons rebroussé chemin au petit trot. On n’a jamais su si quelque chose était arrivé là, mais je reste certaine qu’un sale truc était aux abois.

Il a aussi parlé à un de mes amis qui, excellent conducteur n’ayant jamais eu un seul accident en 50 ans de conduite, a eu l’impulsion de ne pas s’arrêter au rouge, mais plutôt de foncer. S’il ne l’avait pas fait, une voiture venant de la droite à toute vitesse et en zigzaguant se serait précipitée sur lui.

D’autres fois, il a perdu toute contenance et s’est métamorphosé en danseuse de samba au carnaval de Rio, agitant plumes et tout le reste d’une façon frôlant l’inconvenance : c’est quand il m’envoie des « prémonitions ». Il est fou de joie et me dit ça va marcher, c’est in the pocket !

Et puis, plus banalement, j’ai dit bien souvent « il y a vraiment un dieu pour les inconscients » en évoquant l’une ou l’autre mésaventure cocasse qui aurait pu être la dernière de ma vie si…

Alors ce petit billet est pour lui et tous ses semblables, nos amis au truc en plumes, discrets mais décidés à remplir leur mission qui parfois frôle l’impossible…

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