La cuiller, le rond de serviette, le gobelet…

Les bébés de famille « bien nanties » recevaient ces hommages à leur naissance, avec leurs initiales ou leur nom. Il y avait aussi des « pousse-manger », des écuelles…  J’en ai reçus plusieurs, ainsi qu’un joli gobelet que je ne trouve plus mais sur le bord duquel j’avais fait mes dents, aussi il n’avait plus fière allure. Même sort pour une cuiller que j’avais pliée et cabossée.

Maintenant, j’ai encore ces ronds de serviette, ainsi que certains que ma mère m’a donnés ou qui gisaient dans des fonds de tiroir, rongés par l’oxydation et l’oubli. Je ne sais pas qui sont ces E.D., ces M.L…. qui ont eu de superbes ronds très ouvragés pour y enserrer des serviettes damassées et tout aussi décorées dont je possède une vingtaine.

J’ai aussi une magnifique petite tasse dont j’ignore la provenance (côté paternel ou maternel ? Côté grands-parents paternel en remontant la ligne des hommes ou des femmes ?), et qui n’a plus – ou n’aurait jamais eu ? – de sous-tasse. Mes ronds de serviette sont plus sobres, et il y en a même un dont la couche d’argent a pris un aspect fantomatique et doré assez louche. J’ai les ronds (pentagones, à vrai dire…) de mes parents, simplement gravés de « Monsieur » et « Madame ». Du prêt à porter et polir.

Celui de mon grand-père maternel est charmant, décoré dans le style art nouveau, avec des fleurs en relief, et c’est plutôt féminin, malgré le « Jules » qui y court avec grâce.

Argenterie et mug Jules

C’est tombé en désuétude, tout comme les beaux meubles, abat-jours, et guéridons. Même en brocante on n’en veut plus. On veut du « qui va dans le lave-vaisselle ». Des meubles fonctionnels qui ne nécessiteront pas un jour de deuil si on les casse ni une fortune pour les recouvrir. On ne les veut plus, ces vieilleries.

Et si je comprends, j’espère pourtant que leur mode ressuscitera  en fanfare, parce que chacun de ces objets « démodés » a une histoire, et souvent même une légende.

J’ai un petit service à crème et à café que ma grand-mère a acheté vers 1930 au Mont-Dore, lorsqu’ elle accompagnait son fils asthmatique et ma mère,  la petite sœur. Outre le fait que j’ai toujours adoré ce service peint à  la main (et très incomplet car ma grand-mère était une casseuse notoire), il y a la légende : ma mère me racontait avec amusement que sa mère, trouvant que le traitement ne faisait pas assez d’effet, avait augmenté la puissance des inhalateurs et son fils avait commencé à faire des bonds en l’air en hurlant et posant les mains sur ses narines. Ce récit nous arrachait toujours des rires, et voilà, chaque fois que j’utilise part du service, je raconte l’histoire qu’il renferme, celle de mon oncle sautant en criant aïe momaaaaaaaaaaan, et ma mère qui pouffait!

Tasse

D’autres objets, ou meubles, ou tableaux, parfois sans grande valeur, ont pourtant aussi leur légende, leur parcours dont on ne connait que la fin, qui est souvent « je l’ai toujours vu chez Bon-Papa » ou « il a toujours été dans la famille »…

Si je devais « repartir à zéro », bien entendu je le pourrais, mais tout ça me manquerait autant que les personnes. Ils ont imprégné mes gènes, mon imagination, et c’est une chose que je transmettrai à mon tour quand je saurai qui aime quoi, qui est attaché/e à quoi, qui emportera l’histoire et la légende avec son support…  et de coup de chiffon à la cire en coup de chiffon avec le « produit pour l’argenterie » la saga familiale luira une fois encore dans une nouvelle génération.

Les belles tables

Rendre la maison pimpante et dresser une belle table pour ses invités, c’est comme dérouler le tapis rouge. Avec une témérité joyeuse on se risque à sortir les beaux verres, ceux qui ne se lavent qu’à la main avec des gestes soyeux, ceux qu’on a connus sur la table de bonne-maman. Parfois il faut rappeler qu’il y a une petite fissure, et de la mettre du côté opposé aux lèvres. La vaisselle des grands jours est vérifiée, il faut nettoyer l’argenterie, trier les couteaux dont le manche en corne ne se déchausse pas trop. Attention au bord du verre, attention au couteau, attention à tout. A la nappe damassée si lourde à repasser, à la délicatesse du pied des verres à chablis, aux assiettes, aux plats. Attention avec les gestes, mais aussi et surtout avec le regard : c’est en l’honneur des invités que le repas bénéficiera de ce faste pour servir de décor à la bonne chère.

Je vois encore notre salle à manger Queen Anne en acajou. La grande salle à manger, celle où on recevait. Petite, je n’y entrais que lorsque la fête était finie – j’adorais vider les verres – et la table débarrassée, mes trottinements et mon impétuosité jugés trop dangereux pour ces reliques. Ou alors je devais promettre de regarder sans bouger. Ma mère sortait une des nappes brodées par ma grand-mère (sa belle-mère) et la faisait flotter d’un geste vif au-dessus de la longue table où attendait le molleton. Elle la lissait du plat de la main, en contrôlait le tombant. Et puis il y avait tous ces petits carrés de miroir qu’elle disposait au centre et qui recevraient, une fois assemblés et le moment venu, la soupière de Limoges et les bougeoirs qui allaient se refléter dans ce lac immobile. A l’époque on mettait encore les porte-couteaux (repris par ma sœur et égayant sa table des grands jours aujourd’hui). En argent, tout comme les couverts à motif coquille où les initiales de mes grands-parents s’enlaçaient dans une élégante étreinte. Sur les assiettes, les belles et grandes serviettes brodées aux mêmes initiales, joliment pliées en éventail.

Et puis bien sûr les coupes de fleurs, et l’odeur de cire fraîche, et les voilages se gonflant voluptueusement à la chaleur des radiateurs, lavés et repassés et rependus au prix d’acrobaties fastidieuses. Les cristaux du lustre nettoyés un par un, chantant dans la lumière.

Que la fête commence !

Les tables ont changé de nos jours. Mais le rituel de sortir ce qu’on a de plus joli – ou parfois simplement de plus précieux – pour les grandes occasions n’a rien perdu de son pouvoir à créer une secrète excitation. Et le partage de certains objets ou accessoires qui ont traversé les temps avec leur petite histoire est un honneur. Moi qui pestais au cours de couture sur les broderies de bavoirs et de monogrammes, avec quelle vénération regardais-je les nappes décorées par ma grand-mère ! Le temps de sa vie qui s’était réfugié là, dans ces petits points soigneux, et combien de rêveries avaient accompagné le va et vient de son aiguille … C’était son trousseau, c’était son bonheur à venir qu’elle imaginait. Et c’est tout ça qui est emprisonné dans les fils de soie et les ajours faisant le décor de la table des grandes occasions…

Voici la jolie table que ma nièce Claudia a dressée pour les 85 ans de mon père. Elle avait alors 14 ans.