L’âge d’avoir raison

J’y suis, j’y reste. C’est bon d’avoir raison parce qu’on sait : on l’a vécu, on l’a vu, on le comprend, on le ressent, et aucun psy, diététicien, conseiller en ci ou ça, scientifique, professeur, gourou, coach ne peut nous dire que non, c’est pas ça du tout….

Et comment donc, c’est pas ça ? Voici 70 ans que je monte mon échelle, vous croyez que je ne suis pas capable moi-même de comprendre ma propre vie ?

Je ne circulerai pas, non, jamais, avec une bouteille d’eau comme si elle était une extension de mon bras, pour éviter la déshydratation lors d’une promenade de deux heures, alors que je ne l’ai jamais fait, que je supporte la soif, et en jouis même en sachant que j’ai la chance de ne jamais être dangereusement loin d’un lieu où coulera l’eau ou la bière (ben oui, la bière aussi… même si on la re-transpire tout de suite, après tout elle fait un bon flush dans le système).

Le gluten ne m’empoisonne pas, pas plus que le lait, ou alors c’est une mort douce qui ressemble à une mise en forme et je continuerai donc à m’en intoxiquer parce que j’aime ça.

Je ne suis pas un monstre parce que je mange de la viande, je suis née carnivore tout comme tous mes aïeux avant moi, j’en mange de toute façon très très peu, mais ce n’est pas moi qui ai mis en place la surproduction et le massacre d’animaux-esclaves pour un monstrueux profit. Je m’y oppose comme presque tout le monde, mais j’aime la viande – la bonne et saine – et en mange sans états d’âme.

Le yoga et la méditation, c’est pas pour moi, rien que penser à méditer m’agite et m’agace.

Comme mise en forme je fais du vélo … les jambes en l’air sur mon lit le matin, et ça me suffit bien. Je marche comme un bolide, je monte et descends les escaliers chargée comme un baudet, et ne le paie que par le fameux mal au dos dont tout le monde se plaint en chœur avec moi (comme quoi je ressemble à tout le monde sous certains aspects…).

Je n’ai pas eu besoin qu’on m’explique comment et où découvrir mon moi profond pour le trouver tout doucement avec le coach naturel qui s’appelle le vécu. J’ai tâtonné, endossé des bribes de plusieurs personnages que je pensais être, pour finalement arracher les lambeaux de ce qui n’était pas moi, et hop.

Et oui, je connais maintenant la valeur de mes impressions, et mes réactions intimes face aux gens ne me trompent plus. Car bien sûr j’ai dû, à chaque échelon de cette fameuse échelle, me débarrasser des encombrants tels que la mauvaise jalousie (il y a la bonne, la normale, celle qu’on apaise en la traitant de folle inutile), la mauvaise foi, le parti-pris, le jugement hâtif. Et j’ai raison, oui oui, j’ai raison, de fermer la porte, les yeux ou les oreilles à certaines situations.

Bien sûr, je finirai par mourir de quelque chose, tout comme ceux qui auront consacré leur vie à essayer de ne pas en mourir, évitant ceci et se gavant de cela, potions magiques qui leur auront peut-être gâché bien des bons repas pour rien, parce qu’ils mourront aussi, d’autre chose, mais dans ce cas… « mort, où est ta victoire ? ».

Il faut bien mourir de quelque chose, disait Lovely Brunette qui m’a transmis son détachement face à ce qui échappe à notre contrôle.

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Mais ma pauvre fille, ça ne va pas ensemble

Depuis que je suis la fée de mon propre logis – et ça remonte à 1972! – mes coups de baguette magique s’abattent sans uniformité sur le décor. Je mélange tout. Je recycle beaucoup. Des rideaux ont été autrefois promus en recouvrement de sofa et chemise d’homme ; une étagère métallique a, pendant des années, séparé mon lit du reste d’un studio, sauvagement envahie de des plantes qui exprimaient leur joie de vivre au demi-mètre de foisonnement ; de vieilles gravures anglaises au chic ancien ont flirté avec des batiks indiens ; le tabouret de bobonne aux pieds de lion a fait face à deux fauteuils indonésiens en rotin sur lesquels je veillais à ce qu’un copain un peu trop replet ne s’asseye jamais sous faute de les réduire en allumettes. Il avait droit au futon au ras du sol qui lui donnait trois têtes de moins que tout le monde. Et mal au dos sans doute.

Aux Etats-Unis, je n’ai jamais trouvé de mobilier qui me plaise, sauf le divan et le fauteuil italiens, massacrés par le chien qui les aimait beaucoup aussi. Alors je ne me suis pas occupée de style mais d’avoir des choses qui me ressemblaient autant que possible (avec French accent, pas intéressé au bingo du samedi soir, mangeant des abats et regardant des Foreign movies comme les intellos New Yorkais), et le vieux et moche bureau oublié par les anciens propriétaires s’est vu corrigé en on ne sait trop quoi de coloré et déconcertant que tout le monde m’admirait.

Parce que voilà… j’habite toujours dans un chez moi qui ne ressemble au chez moi de personne d’autre. Je ne le fais pas exprès, pourtant. Et je ne « décore » pas,  je regarde et garde les objets que j’aime. Qu’ils soient de décennies ou continents différents ou pas. Précieux – en ce qui concerne la valeur – ou pas.

Et je comprends maintenant la réflexion de ma mère la désormais célèbre Lovely Brunette, devant ma chambre de jeune fille qui déjà – avec la table de nuit japonaise, les photos de Brigitte Bardot au plafond, le crucifix au-dessus du lit, un dessin aux teintes vives que j’avais fait de l’arrière de la maison, le tapis rongé par les mites affamées, et un vieux voile de dentelle noire sur l’abat-jour parce que j’avais lu que c’était très mode – était un prélude, me disait « mais quel bazar ! ».

2016-03-30 09.12.19Bref,  ce n’est pas la maison de Marie-Claire mais celle de Shéhérazade.

Mon logis n’est pas là pour prouver au monde que j’ai bon goût, mais en revanche je dois y bien vivre, y voir les objets que j’aime et qui me parlent de ceux que j’aime ou ai aimés (et aime encore), me confirment que c’est chez moi, pas impersonnel, rien à voir avec cette ennuyeuse maison de Marie-Claire, laquelle doit piquer une crise si on veut changer une potiche de place ou si on a tout fichu en l’air dans son équilibre parfait entre tableaux, espaces et objets (en fait Marie-Claire trouve qu’on devrait tout acheter parce que c’est preuve de style et de classe mais ensuite on doit tout ranger dans les soupentes pour ne pas surcharger…).

Mon logis n’est pas un musée mais, oui, mon bazar de vie. Et non, on ne s’y ennuie pas et Marie-Claire n’a rien à dire. Chez elle je n’oserais pas m’asseoir de peur de faire une bosse dans le coussin, et je m’en voudrais de l’avoir fait s’évanouir en émiettant – accidentellement – un chips sur son tapis rarissime.

Et puis… trop de prudence est un manque de goût. Marie-Claire calcule tout, et fait en sorte « de ne pas se tromper »… ce n’est pas du goût, ça!