2 maris contre un fiancé

J’avais 17 ans et de la malice à revendre, et dans ce pensionnat bruxellois, j’ai fait la connaissance de Rosalie, dite Slie. C’était une longue et mince fille couronnée de cheveux couleur lin, qui venait d’un quartier huppé d’Amsterdam, avec de grandes dents qui scintillaient dans son sourire, et des lunettes de potache. Sans le moindre complexe. Arrivées un peu avant la rentrée des classes, nous avions eu quelques jours pour sympathiser et, n’ayons pas peur des mots, devenir de parfaits « partners in crime ».

Après tout, nous étions là, un peu perdues après un été de vacances en famille, attendant chez ces aimables religieuses d’entamer notre année scolaire. Le soir elle me « recevait » dans sa chambre et nous faisions une cure épaississante de chips et coca, je crois même que nous fumions, non pas que nous aimions vraiment ça mais nous voulions vraiment être des jeunes filles à la page que rien n’impressionnait. Elle avait un pick-up et des disques, et nous ronronnions de concert en écoutant Elvis Presley et un chanteur hollandais dont j’ai tout oublié sauf l’air d’une chanson qui parlait d’une jeune beauté blonde en vélo près d’une terrasse d’Amsterdam.

 

Mes héroïnes préférées, Mad et Gloria

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Et puis au bout de quelques jours les chères sœurs souriantes nous ont dit que nous ne serions bientôt plus seules, que « les autres » arriveraient pour la plupart durant le week-end. Et ça ne nous arrangeait pas du tout. Nous ne voulions pas d’intruses dans notre routine, et avons ourdi notre complot.

Nous avons d’abord attendu de sélectionner notre victime, qui serait la fille la plus insupportable du nouvel arrivage. Dès le premier soir, elle a gagné haut la main.

Imaginez un réfectoire carrelage et formica avec vue sur la courette intérieure du couvent, une cinquantaine de filles sagement habillées (on est fin des années 60…), les cheveux lisses traversés d’un serre-tête blanc, bleu ou noir, et une heure de repas fixée à 19 heures. Et voici notre grande gagnante qui arrive à 19h20, en petite robe noire habillée, collier de perles, gros diamant agité sur un doigt tenu en l’air, mise en plissée de frais, et un you hou je suis en retaaaaaaaaaaaard ? couiné sur un timbre gluant de snobisme. N’avaient manqué que le roulement de tambour trente seconde avant son apparition et un spot braqué sur sa personne. Slie et moi avons échangé un regard qui n’avait pas besoin d’un seul mot, et de concert lui avons fait un sourire dont la bonté la séduisit illico.

Personne ne la supportait à table (il faut dire qu’elle avait raté son entrée). Le nez levé et le sourcil à l’angle hautain elle tentait des essais de conversations à sa gauche et sa droite, et finit par dire, avec suffisance, qu’elle était fiancée, elle, tentant sans succès d’obtenir des reflets aveuglants sur le diamant avec l’aide du néon du plafond. Le fiancé n’était, on s’en doute, pas un garçon quelconque comme celui que nous allions trouver, nous, mais un futur baron ou comte ou en tout cas blasonné, financièrement rembourré, un cerveau hors pair, une mère qui la vénérait naturellement, etc, etc, etc.

Pendant deux jours nous lui avons aimablement souri, et peaufinions notre plan le soir en mangeant ces chips délicieux et stimulants. Et puis Slie l’a invitée à boire un coca et manger des chips dans sa chambre. Elle est arrivée, cling clinguant son diam et caressant ses perles du bout de ses ongles vernis, et nous a demandé d’un air mondain si nous étions fiancées, nous.

Ici il faut une parenthèse : Slie avait naturellement un accent, et j’en ai pris un aussi, car nous avions convenu de dire que nous étions cousines. Mon accent était discret malgré tout car bien qu’elle se trouvait loin de nous à table, je ne voulais pas devoir le conserver face aux autres.

Fiancées, nous ? Non, nous sommes mariées ! Elle a presque avalé ses perles. « Mais ne le dis pas, car les sœurs ne le savent pas et nous renverraient ! ». Toute excitée malgré tout, bien qu’humiliée avec ses simples fiançailles alors qu’en face d’elle elle avait deux femmes mariées qui connaissaient la vie et tous ses mystères, elle nous promit le silence. Je ne sais plus très bien comment nous avions arrangé notre histoire, mais en gros, nous étions mariées en secret : nos parents le savaient mais pas notre grand-mère car… le mari de Slie était un milliardaire Américain et notre grand-mère, très influente, était Russe (on comprend que c’était un amour impossible). Mon mari, je pense qu’il était Italien et je ne sais plus pourquoi notre grand-mère n’aimait pas les Italiens non plus. Bref, comme nous étions mineures, nos parents respectifs trouvaient qu’il ne fallait pas ébruiter nos mariages avant de l’y avoir préparée et nous avaient donc mises en pension pour nous permettre de continuer nos études. Nous allions toujours en pension ensemble, dans des pays différents (oui, on n’y allait pas avec le dos de la cuiller) et parlions donc couramment le néerlandais, l’anglais, l’allemand, le russe… et je ne sais plus quoi encore. Nous avions poussé la perfection jusqu’à, comme par inadvertance, nous échanger quelques mots ça et là en « russe » ou autre idiome déroutant puis nous excusions, très femmes du monde, et reprenions le fil avec nos accents impétueux.

Elle nous a quand même demandé, très intéressée et haletante, si nous avions « couché avec nos maris » et nous avons un peu cafouillé, puis modestement déclaré que c’était privé. On aurait eu du mal à l’éclairer.

Elle a tout gobé ! Slie avait un petit ami en Amérique, et ne se privait pas d’agiter discrètement les lettres qu’elle recevait à table avec un clin d’œil à notre gardienne du secret, et je faisais de même avec les lettres que je recevais d’Italie.

Elle a tenu le coup pendant une ou deux semaines, puis n’a pu s’empêcher de révéler notre savoureuse histoire à une autre qui s’est mise à rire. Et je me vois encore un jour, descendant avec ma valise par l’escalier car l’ascenseur était en panne, pour passer le week-end chez moi, et la croisant qui montait. L’œil noir et le ton méprisant elle m’a sifflé « Tu pars pour le week-end avec ton mari ? »