Une ardoise toute neuve…

Une année toute vierge, forte de ses espoirs, gonflée de l’enthousiasme que nous insuffle le passage du solstice… Nous voici en route pour douze mois dont les seules marques sont à présent les anniversaires et les projets arrêtés. Douze mois qui sont cette fameuse « année prochaine » mythique que l’on a parée de toutes les bonnes résolutions à prendre…

ardoise

Et surtout c’est calmement qu’il faudrait l’amorcer, sans hâte, sans déjà se voir aux vacances d’été et survoler l’hiver en cours et le glorieux printemps qu’on tend à ne voir que comme l’annonce faite aux braves gens selon laquelle l’été arrive…  ailé, ensoleillé, porteur de bonheur garanti. L’être contents, c’est aujourd’hui, aujourd’hui ! Dans la neige, et puis tout au long des mutations de la nature qui seront aujourd’hui. La joie de s’abriter de la pluie ou de la neige, de haleter dans l’air froid et de faire des halos de buée, de savoir qu’un chocolat chaud nous réchauffera à l’arrivée. La joie d’ouvrir un paquet postal défoncé qui semble contenir une surprise. Celle d’allumer une bougie. Celle de manger un met plein de saveur, de boire un bon vin qui parle d’amour. De s’endormir au son de la respiration de l’autre et de savoir que si on veut, oui, on peut même le toucher pendant la nuit… sentir sa vie et sa tranquillité.

Et suivront les aujourd’hui printaniers, pluvieux aux couleurs de pâle soleil encore humide, aux tendres pousses déterminées, aux rumeurs de vie. Et ceux de l’été, moite, chaud, engourdissant, aux parfums plus secs déjà, et sucrés, et aux sons clairs, ardents… Arrivera l’automne et le piquettement de la pluie creusant la terre dont s’élèveront vapeurs et senteurs riches… Et si alors on n’aura pas pris les dons généreux de tous ces aujourd’hui, ce lent écoulement de jours dont se gorger, on n’aura fait que … faire passer une année de plus, au lieu d’avoir vécu 365 jours qui chacun avaient au moins un humble plaisir à offrir…

Les gens heureux ont une longue histoire

Une longue histoire avec beaucoup de passages sombres, de fin de chapitres qui font pleurer et craindre que le héros ou l’héroïne, cette fois, ne soit vraiment cuit(e) et bien cuit(e). Il y a des drames du cœur, de la chair, de la famille, de la patrie parfois même. Des injustices, des trahisons, des manipulations, des déceptions profondes comme des failles telluriques.

Etre heureux ne veut pas dire être miraculeusement épargné de tout ce qui fait mal. D’ailleurs comment embrasserions-nous la vie avec une passion grandissante si nous n’y avancions pas aussi à coups de larmes et de sueur, attendant avec une confiance de plus en plus ferme le retour du soulagement ?

Etre heureux ne veut pas dire avoir eu « de la chance »… On peut avoir eu de la chance sans l’avoir reconnue comme telle, préférant bouder pour ce qu’on n’a pas eu. « Etre né le derrière dans le beurre » dans une famille unie et aimante, nanti de la beauté et de l’intelligence en prime n’a rien d’un passeport pour le bien-vivre.

Etre heureux ne veut pas non plus dire promener un sourire béat de marionnette et réciter des mantras simplets pour conjurer une réalité qui a parfois un goût amer. C’est l’amour du nuage rose et pas celui de la vie. Car pour être heureux, il faut être lucide. Si lucide qu’on sait que les turbulences se traversent, qu’il faut leur donner leur nom et leur annoncer que cette fois encore on l’emportera sur elles.

Finalement, il faut être courageux pour être heureux. Les mous et indécis ne le sont pas, prisonniers volontaires de la vie des autres faute d’oser pénétrer dans la leur et de la revendiquer. Alors… courage : soyons heureux et acceptons les histoires de notre histoire…

 

Coucher de soleil à Bornéo - Photo John Lonhienne

Coucher de soleil à Bornéo – Photo John Lonhienne

Dis-moi comment tu souriais…

Et je te dirai qui tu es devenu.
Toute vie comporte, dès son début, ses drames, même si d’autres yeux ne les voient pas ainsi. Sans aller chercher les drames visibles et sonores (guerres, violences, accidents…) l’univers mouvant de la vie d’un enfant rend son monde imprécis et il lui faut sans cesse s’adapter à de petites révélations. On déménage, on part en pension, des gens meurent et naissent, les parents éprouvent des joies et peines que l’on ne comprend pas, votre animal favori disparaît ou vous mord, on sent que la tante machin nous déteste sans savoir pourquoi, on  est malade et au lit et la souffrance, si elle nous vaut des câlineries en plus, nous laisse un souvenir de douleur et d’impuissance (Je me souviens encore très bien de mes otites effroyables)…

 
Mais… quel est notre sourire lorsqu’on nous le demande ou qu’il s’impose ? Que ce soit pour une photo ou pour accueillir des amis des parents, ou en recevant un cadeau. Fermé-forcé-contraint-maussade ou ouvert, qui monte au regard, rebondit les joues, entre dans le cœur pour s’y répandre comme un boum  tiède ?

 
Cette capacité à saisir la joie nous reste à jamais, quoi qu’il arrive. Tout comme l’incapacité est une fermeture à l’élan de vie, de partage, de communication. Sourire est communiquer, pour autant qu’il s’agisse d’un vrai sourire, sans quoi il envoie un refus à l’autre, et est une façon de dire « poliment » : non merci beaucoup mais je ne suis pas vraiment ici, moi. Et n’y viendrai pas.

 
Je ne parle pas du « sourire » Pan american, cette grossière imitation commerciale de la cordialité heureuse qui ne trompe personne.

 
PapaMon papa avait un sourire merveilleux, qu’il a toujours gardé. Sa vie peut sembler à certains semblable à une promenade dans l’Eden parce qu’il n’a jamais  vraiment manqué d’argent, sans être riche. Il a pourtant connu la guerre jeune homme, y a perdu un œil, s’est retrouvé orphelin à 25 ans, a vu des horreurs en Afrique et a eu son lot de détresses personnelles et espoirs déçus aussi. Mais jusqu’à la fin de sa vie il a été prêt à la plaisanterie, généreux de ses sourires et complicités joyeuses, et tout le monde l’aimait. Il mettait de l’animation aux repas, et n’était jamais indifférent aux soucis des autres s’il s’en rendait compte. Car ce sourire spontané est aussi une des expressions de la générosité.

 
Voir la vie du bon côté est l’aimer. Echanger ses bonheurs avec les autres, c’est aussi l’aimer. Les aimer.

Le bonheur ne se donne pas

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit ou qu’on rejette, incapable que l’on s’estime d’y accèder.

Alors on en charge les autres.

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !

 

L’enfance, l’oeuf du bonheur

Agatha Christie a un jour écrit que l’enfant n’est lui-même que jusqu’à environ ses huit ans. Après quoi, il s’adapte, se plie, se conforme ou s’oppose à son décor de vie : sa famille, son environnement, son milieu. Il ne disparaît pas complètement mais est caché, déguisé, rangé, prêt à ressortir des années plus tard quand enfin, l’âge de l’accomplissement lui permettra de redevenir lui-même sans craindre de conséquences. De revenir vers son enfance. Vers  lui-même.

D’où ces vieilles dames au franc parler, qui savent si bien appeler un chat un chat ou ne pas tarir d’éloges car elles savent la valeur des choses.

Bien sûr, Agatha parlait des enfants de son univers, de sa société. La nôtre. Et je ne veux pas vous emmener dans le monde des enfants sans enfance, manipulés par les guerres et l’argent, non. Je veux rester dans l’univers des petits corps aux grands éclats de rire, aux imaginations si riches qu’ils créent les sortilèges, aux chagrins dévastateurs qui se calment sur un cornet de glace.

Et je le sais, il y a des enfants venus d’autres cultures qui ont sans doute moins besoin de dompter leur moi intime. Là-bas, il reste bon de rire et de ne pas cacher son plaisir. On ne passe pas l’âge. La vie se comble peu à peu de responsabilités, mais le pétillement du regard entretient des cascades de joie ne demandant qu’à jaillir.

Il y a des enfances qui se prolongent comme une soirée d’été lorsque les ombres s’étirent au sol gorgé de soleil. Des enfances nourries de caresses et d’attentions, de jeux, de quotidiens confortables. Quelle que soit la notion de confort. De sécurité.

Ces enfants dont l’âme s’épanouit sans incertitudes inutiles seront des adultes généreux. Leur regard sera bel et bien le miroir de cette âme à ciel ouvert.

Et ces photos d’enfants sortent du regard de mon neveu, l’heureux John-Philippe Lonhienne. Nono pour moi.

 

2004 Bali Ubud – John Lonhienne

 

2008 Cambodia – John Lonhienne

 

2006 Népal – John Lonhienne

 

Sulawezi – John Lonhienne

 

 

Enfant souriant…

C’est une mélodie grecque que j’aime tant, to yelasto paidi  – l’enfant rieur. Alors j’ai trouvé que ce titre de chanson était parfait pour cette petite réflexion.

J’ai lu il y a peu que les adultes dont les photos d’enfance montraient des bambins au sourire spontanément gai étaient devenus des adultes heureux. Si on a la capacité d’exprimer et montrer la joie avant l’âge de 5 ou 6 ans il me semble, ce serait le signe qu’on a le secret du bonheur.

 

Qu’il est amusant de s’entendre dire c’est tout à fait toi, je te reconnais, lorsqu’on montre à un ami une photo surgie de l’enfance, alors que les ans ont recouvert la photo de patine et le corps d’un nouveau volume. Et pourtant, oui, le sourire et la paisible confiance en soi errent encore, l’essence même de ce qu’on était déjà.

Quant aux enfants anxieux, ces enfants dont on voit trop tôt hélàs le visage et le caractère qu’ils auront plus tard … bien vite en eux l’enfant disparaît et livre toute la place à un individu auréolé de tristesse qui s’use sur les vicissitudes et se retourne pour les regarder quand elles sont passées, vivant avec parcimonie les grands bonheurs de la vie pour être mieux préparé aux drames à venir. Garder un cœur d’enfant, comme on le dit, prend des aspects différents pour tous, et certains ne peuvent garder ce qu’ils n’ont jamais eu. Mais le goût des fous-rires, des sottises dites pour le plaisir unique de rire et d’entendre une amie surenchérir avec une autre idée encore plus sotte, c’est ouvrir la cour de récréation à cet enfant de jadis qui eut le même rire que nous, et dont l’expression espiègle flotte devant la nôtre.

Ça n’enlève rien au sérieux que la vie exige de nous le reste du temps, ni à l’indispensable maturité qui permet que la joie d’enfant apporte un sain détachement des choses sans en enlever la conscience. Céder à l’appel d’un vieil air de Bo Didley et danser toute seule en repassant, téléphoner à une amie pour une demi-heure de pure bêtise rajeunissante, ne pas penser à ses vêtements et se coucher dans l’herbe pour regarder courir les nuages – et y reconnaître formes et visages éphémères -, manger une tartine de pain gris au saindoux et sel, abomination de la diététique mais pure extase qui rappelle l’enfance, c’est ne jamais vieillir tout à fait, même si le corps a des ratés et des pièces que l’on aimerait remplacer si on le pouvait.

Agatha Christie disait que ce que nous sommes avant d’avoir huit ans est ce que nous sommes vraiment. Après, l’éducation, la pression pour être conforme et plaire altère la personnalité de base.

Allons donc, les enfants, emplissez-vous des joies qui jalonnent la route, préparez aujourd’hui votre jeunesse de demain.

 

 

C’est pas cher, le bonheur

Aux USA, je travaillais dans un secteur aussi artificiel que nécessaire : la finance.

Heureusement, je me limitais à assister un patron. J’en ai eu six et aucun ne ressemblait au précédent, ce qui prouve que l’intérêt à l’argent et ses mystères ne donne pas la même patine à tout le monde. Ou peut-être que l’argent ne fait pas le moine… J’ai eu le broker fringuant sorti tout droit d’un film de Hollywood, au sourire trop grand pour être honnête et que la dépression a presque terrassé parce qu’en trois mois il n’était pas devenu immensément riche. Le fait qu’obsédé par son poids il était persuadé qu’il allait survivre en ne grignotant que des noisettes n’a sans doute pas aidé. J’ai eu celui qui venait d’un milieu modeste et envoyait à ses clients des cartes de vœux achetées en vrac pour $1.00 les 50 cartes. Et il insistait en riant grassement : je suis radin ! Ensuite le bon et consciencieux, un Jamaïquain qui fut mon patron le plus merveilleux, trop honnête sans doute, qui s’obligeait à « faire une petite danse d’idiot » dans son bureau quand il avait oublié de demander à un client s’il y avait autre chose qu’il pouvait faire pour lui. Enfin, une mutante issue des amours de Barbie et Picsou (Barbie pour le look, Picsou pour le regard égayé de $), qui ne voulait que des attaches-trombones roses et parfumait le bureau avec un spray à la barbe à papa, la bouche en cœur. Leurs seuls points communs, c’était moi et leur choix de carrière. Le rouge au front je me dois d’ajouter une orthographe allant du médiocre à l’apocalyptique.

En Italie, on dit en ironisant moi je n’ai pas de problèmes d’argent, je n’ai pas d’argent. Et ça a du vrai. Un client, à mon travail, médecin plutôt bien nanti, a dit un jour à Barbie que ses meilleures années étaient celles où il n’avait pas d’argent mais de vrais amis et l’insouciance. L’argent n’est la maudite galette que si on lui en donne la force, et oui, il en faut, de la galette, maudite ou pas. Mais on ne devrait jamais perdre la notion de ce qui nous est vraiment nécessaire pour vivre heureux, du prix exact du bonheur. Et savoir que le reste est superflu. Un superflu agréable, certes. Mais pas indispensable.

A 23 ans j’ai quitté la maison familiale, une grande maison avec un grand jardin, pour vivre ma vie. Je n’ai plus eu de jardin jusqu’à l’âge de 56 ans, sans en faire une crise de frustration. J’ai habité peu après un minuscule studio à Aix-en-Provence, affreusement mal conçu : d’une part il n’y avait pas de fenêtre proprement dite mais une grande baie vitrée avec porte donnant sur le balcon. Soit on ouvrait la porte, soit on étouffait. Et par temps de mistral ou en hiver, le choix était de ceux qu’on qualifie de cornéliens. Mais aussi, et surtout, il y avait la façon dont on avait combiné la salle de bain et la cuisine : une seule porte fermait soit l’alcôve de la toilette, soit tout le bloc lavabo-réchaut-douche-toilette ! Et c’était si compact que je me suis brûlé la fesse sur la bouilloire en faisant mes ablutions au lavabo ! Un des deux gonds de la porte d’entrée était cassé et ladite porte ne tenait que grâce au second et un peu de fil de fer. La vue ? Une usine allumettière désaffectée, au milieu de ce qui était devenu un terrain vague, monde d’aventures pour une tribu de chats, avec une grande cheminée comme horizon. Sur ciel bleu, c’est vrai !

Avec mon chat Salomé et le portrait de Tah-Zay

Fleurs et jeunesse

L’immeuble lui-même était une « cage à lapins », un grand lego de ciment aux longs couloirs anonymes. Et pourtant, une fois ma porte poussée, c’était la joie du paradis qui gazouillait à ma rencontre. Des bouquets de fenouil, germandrée dorée et armoise séchaient la tête en bas un peu partout. Le balcon était le jardin de mes chats et le glorieux terrain de mes plantes en pot : menthe, basilic, romarin, thym. A l’intérieur, un petit pick-up massacrait des 33 tours de Louis Armstrong et Michel Polnareff. Ça chantait et ça riait beaucoup. Ça se bagarrait un peu aussi, comme il se doit. Pas d’argent. Assez cependant pour s’offrir le bonheur. Je gagnais peu, et avais demandé, en plus, de ne faire qu’un trois-quart temps, pour mieux profiter de ces années bénies.

Un portrait de Tah-Zay, le fils de Cochise, voisinait au mur avec celui d’une de mes ancêtres, une jolie jeune femme du directoire, échevelée, au décolleté impudique, le regard intense tourné de côté. Le lit était aussi le divan.

Un pot de grès regorgeait de germandrée dorée, dont l’odeur orientale s’amusait de tant de bonheur. Le clochard qui passait parfois la nuit sous l’escalier 4 étages plus bas ronflait si fort que personne d’autre que lui ne fermait l’œil. Les voisins riaient de mes chats funambules sur la rambarde du balcon. Certains demandaient à leurs amis de sonner chez moi en leur absence et d’enjamber le balcon pour entrer chez eux. Je m’habillais au Monoprix ou aux Trois Suisses, mon « restaurant » favori avait des tables en formica et de la vaisselle dépareillée. Pas de frigo : une garantie pour ne pas trop acheter et manger frais. Pas de télévision, mais j’allais trois fois par semaine au cinéma, et je lisais. Passionnément. De tout. Julius Evola, Simenon, Gurdjieff, Jane Goodall, des contes persans, Bob et Bobette…

Et il y avait les amis ! On s’invitait les uns chez les autres – en se trompant parfois de date – et on partageait de modestes repas et de la bière bon marché. On s’éternisait aux terrasses des Deux G ou de La rotonde jusqu’à transformer les garçons en zombies aux idées noires, surtout celui que nous avions surnommé Furonculose. Et, à dix minutes de marche, il y avait la nature, immense et gratuite. Les promenades sur le Cengle, sur le plateau de Bibémus, dans le domaine des Roques-Hautes où on trouvait des débris d’œufs de dinosaures. Le chant métallique et hypnotique des cigales, la lente ascension des petits gris sur le fenouil le long des chemins, le tapage nocturne d’un hérisson près de Solitude, le petit pavillon de Cézanne, les barbecues à la grotte de Bibémus, le chocolat Van Houten qu’on y buvait dans des pots à résine, le regard voyageant sans hâte au-dessus de la cime des pins vers le lac Zola, céruléen et immobile. Tout l’été, il y avait des spectacles gratuits en ville : Joan Baez, George Zamfir, des groupes andins, des concerts de Giuseppe Tartini, des orchestres jazz, des cracheurs de feu et mimes… La secte des enfants de Dieu de Moïse David, qui sévissait alors, était aussi une sorte de distraction car des volées d’épithètes colorés les accueillaient partout. On partait en vacances en auto-stop : les Pyrénées orientales, Paris, Bruxelles…

Ma situation financière s’est améliorée avec le temps, comme c’est souvent le cas. Mon bonheur est-il plus intense pour ça ? Certainement pas. D’ailleurs, avec l’âge, le plaisir de chiot fou qu’on éprouve dans les jeunes années devient le ronronnement sonore d’un chat repu au sommet du monde.

Une toute autre texture. Chaque âge a ses plaisirs, annonçait ma mère, et toutes les autres mères avant elle. Mais une chose reste certaine : c’est pas cher, le bonheur ! Et c’est inépuisable, même dans les souvenirs.