Tchoup-lala

J’ai écrit ce billet en mai 2011. Je revenais des USA, redécouvrais une autre vie, la marche à pied, la saveur, et la complicité avec mon Papounet qui m’avait accueillie chez lui, dans sa seigneurie sur les hauteurs de Beaufays. J’étais un peu chez lui et un peu dans mon nouvel appartement dans lequel il n’y avait rien encore que des cartons…

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Et me revoici… Pas encore complètement ici, mais plus du tout là-bas ! Le casse-tête de la réinsertion aurait eu raison de ma bonne humeur si je n’étais aussi heureuse !

Un bonheur qui me rappelle combien manger du vrai pain – celui qui s’émiette, dont la croûte se loge entre les dents – et des choses qui goûtent les choses à quoi elles ressemblent est une grâce quotidienne trop souvent ignorée. Un bonheur qui fait que le jovialité des Liégeois, légendaire,  me surprend et m’enchante. De ma fenêtre, ma nouvelle fenêtre, plus de biches ou dindes sauvages, mais le fleuve et les péniches. Le soleil – car il y en a – joue sur l’eau comme un frémissement de rubans.

Pas d’internet pendant si longtemps que ça ne serait pas pensable aux USA. Personne ne tiendrait tout ce temps sans grimper sur un toit avec un fusil mitrailleur. Preuve que l’on s’adapte finalement au pays d’accueil, j’y ai presque songé. J’admets que les cyber-cafés aux claviers regorgeant de tous les exemplaires de germes répertoriés ne m’ont pas séduite, même si au fond l‘expérience ne fut pas tout à fait sans aspects cocasses. C’est que la privacy n’y est pas présente et que malgré moi j’ai été le témoin involontaire de « romances » par téléphone ou skype dont je devinais déjà la fin rien qu’aux indices du présent…

Au risque de vous faire croire que j’habitais dans la jungle – Tarzanne chevauchant sa biche comme Arduina, poussant des glouglouglou de dinde pour ameuter ma troupe – j’avais oublié aussi ce que c’était que de regarder les magasins sans devoir m’enterrer dans un centre commercial nauséabond de trop de fast foods aux orientations contrastantes. L’odeur du Tex-Mex me stimule, mais mariée à celle de la tarte aux pommes … elle est plutôt infâme.

Et puis… les vieilles pierres, les vieilles rues aux noms de contes de fées, les immeubles aux façades travaillées avec la fierté de l’artisan… ça n’a pas de prix.

Je n’ai eu aucun regret envers ce que je laissais derrière moi. Ils viendront plus tard, mais ne seront pas ceux du quotidien. Ils seront les moments d’exception. La vue des animaux sauvages, même ce bison solitaire vu en pays comanche. L’orchestre de red necks de Madrid au Nouveau-Mexique. Les pivoines d’un voisin. L’horreur inoubliable de la toilette de Cochiti Lake. Un jeune cerf qui nous menaçait en promenade.

Ici, chez mon père, c’est le domaine des corneilles et pies. Une corneille a une patte cassée mais s’est ainsi méritée le surnom de Tchoup-lala. Nous parlons d’elle chaque jour et observons ses progrès. Mais oui, elle vole de nouveau après une semaine au sol. Et les autres acceptent de lui reparler, malgré sa démarche chaloupée et son nom étrange…

 

Et je vous remercie tous et toutes,  pour vos visites dont je me rendais compte au gré de mes visites dans un des idylliques cyber-cafés locaux, mais je n’avais pas le temps de répondre à vos commentaires. J’espère arriver à rattraper le temps perdu au plus vite, même si je ne suis pas encore au bout de mes tribulations. Le retour au pays est une occupation à temps-plein, et un test d’endurance et parfois même d’intelligence. Je passe, pas toujours haut la main, et je ne trouve pas d’excuses donc je n’en donnerai pas.

Les habitudes…

sont faites pour en changer, disait ma mère Lovely Brunette, qui certainement tenait cette sage sentence de quelqu’un d’autre. Et que c’est sage en effet !

On les aime, les habitudes, parce qu’elles sont familières. Elles contiennent un rythme, un confort, une constance dans ce que nous sommes au moment où nous les laissons organiser notre vie. Elles sont parfois mauvaises aussi, guidées par ces sirènes pernicieuses qui chantent au loin, chevelure de miel au vent, et que nous entendons : elles nous charment vers la paresse, vers un petit verre de plus pour ne pas sentir la solitude ou la peine, vers un feuilleton abrutissant d’ignominies pour lequel on finit par se passionner plus que pour sa propre vie. D’autres routines sont belles, disciplinées, étirant nos pas dans une promenade quotidienne quel que soit le temps, à la messe du dimanche, aux cartes de Noël sur du vrai papier et écrites avec un vrai stylo pour les vénérables amis et parents qui n’ont pas été avalés par la fièvre du net.

Bonnes ou mauvaises, on répugne à quitter leurs balises. On en devient, parfois, prisonniers. On peut croire que sans ces habitudes-là on va s’effondrer, devenir méconnaissable, entrer pour se perdre à jamais dans un monde sans repaires.

Temps modernes

Or… quel lifting de l’esprit ! Changer de ritournelles, rafraichir le décor, s’élancer (souvent plus de force que de gré…) vers de nouvelles perceptions. La vie, cette polissonne que l’on accuse fréquemment de nous donner une carte du trésor – et du tendre – incomplète, fait s’élever des montagnes devant nous, érige des murs surprises sur le chemin, guide nos pas vers un pont de bois pourri par le temps, nous précipitant dans les rapides, ou d’un bond en arrière, ou d’un autre bond en avant, haletants de peur. Et là… nous voici, oui, dans l’obligation de changer nos habitudes. On apprend à manger autrement, à fréquenter des gens jamais encore approchés, à s’adapter à de nouveaux horaires, moyens de vie, langues, pays ou villes. Et on découvre à quel point on s’adapte bien, même si en même temps on regrette des aspects du passé, ou soupire sur ceux de ce présent.

On vit. On vient de grandir. On vient d’élargir son monde.

Je me souviens de mes premières semaines à Turin, partie « à l’aventure » et encore en train de chercher comment mettre le pied – et le bon – dans le train administratif (en un long mot, pour m’inscrire comme demandeuse d’emploi je devais être inscrite à la commune mais je ne pouvais m’inscrire à la commune sans emploi… situation très absurde que j’avais fini par prendre avec un plan : j’insisterai jusqu’à trouver un employé qui ne saurait pas que… et j’ai fait de même pour l’inscription aux registres de la police, ce qui a fonctionné). J’étais donc là, dans la fin d’un mois de décembre resplendissant, et prenais mon capuccino tous les matins sur une balancelle du Corso Vittorio. C’était mon luxe, mon moment, celui où je ne me tracassais de rien, et que je  vivais dans toute sa grâce.

Et en Italie, moi qui avais toujours été une « couche-tôt » j’ai fini par sortir manger à 22 heures, et moi qui aimais le cinéma je me suis retrouvée à aller à la montagne en week-ends…

Oui, les habitudes sont faites pour en changer !