Les « mauvaises lectures »…

forbidden-books-1897-alexander-mark-rossi

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Mes parents étaient d’avides lecteurs, comme les parents de mon père. Mon grand-père faisait relier ses livres en cuir, dorés sur tranche, avec son nom en lettres d’or… Ma tante Françoise elle, cousine de mon père, les faisait relier également, en agneau, avec à l’intérieur du papier aux dessins précieux qu’elle faisait venir de Florence. Dorés sur tranche aussi, naturellement.Qu’on se rassure: cette tante était très riche, mon grand-père l’était moins mais il y avait des plaisirs qu’on choisissait de se faire même s’ils étaient coûteux.

On avait aussi beaucoup de livres de plus modeste apparence, avec les bords incertains et la couverture de papier qui semblait vouloir danser quelque peu. Les pages qu’il avait fallu séparer l’avaient parfois été sans soin… Ah, ces beaux coupe-papiers ! Je me souviens de mon préféré, en ivoire, qui était fendu. (Mais qu’est-il devenu?)

Dès que j’ai su lire, j’ai spontanément suivi les traces familiales du délice vertigineux des pages que l’on tourne. J’ai commencé avec les petits livres d’or et surtout les histoires que ma mère aimait puisque c’est elle qui choisissait en me disant « tu aimeras bien ». J’avais donc les aventures de Hopalong Cassidy et Roy Rogers. Plus tard ma grand-tante Didi m’a offert son propre exemplaire de Mickey et Minnie de la bibliothèque rose, qui me donnait des frayeurs terribles mais que je n’abandonnais pas, tremblant dans la solitude de ma chambre le soir. J’ai eu les contes d’Andersen première édition de ma tante Françoise et là aussi, il y avait de quoi avoir peur bien souvent. Mon grand-père maternel m’a offert Le Sphinx des glaces de Jules Verne, qu’il avait reçu dans son enfance. Bref… j’ai appris à lire dans des reliques.

J’avais libre accès dans la bibliothèque familiale. Il y avait au grenier une armoire baptisée « la grande armoire » qui contenait tout ce qu’on ne lisait plus, et qu’on avait oublié s’y trouver. Et dans le salon il y en avait une autre, remplie d’autres livres souvent également oubliés. Une autre plus petite dans le boudoir et une dernière dans le « petit bureau de papa »… J’attrapais tout, car bien vite je m’étais montrée trop gourmande pour me contenter longtemps des livres avec des images. Bien entendu, j’ai ainsi lu pas mal de livres sans rien en retirer qu’une sensation d’égarement incrédule.

Mais il y eut l’âge où je me suis rendu compte que ces livres remportaient des indications intéressantes sur bien des mystères que je ne pouvais aborder ouvertement. Mystères qui parfois, même en ayant atteint le statut de « jeune-fille » et quitté celui de fillette, restaient un complet brouillard. Il faut dire qu’alors l’éducation sexuelle était résumée par un laconique « ton mari t’expliquera » ou « tu sauras bien assez tôt ». La garçonne de Victor Marguerite me présenta un monde de partouzeurs, avec des fantaisies et des hardiesses qui me stupéfiaient. Je n’osais d’ailleurs pas demander d’explications à ma mère qui m’aurait repris le livre aussitôt ! Mariages de Charles Plisnier me dirigea vers la notion d’échec presque inévitable des mariages et les appétits sexuels exprimés, que je comprenais peu en cette ère de Mademoiselle âge tendre et Salut les copains. Les dieux rouges avait un délicieux goût d’interdit… Parfois je prêtais ces livres à ma voisine qui les dévorait avec sa mère, en cachette du père, ce qui m’assurait leurs sourires heureux lors de mes visites et beaucoup de chuchotements entendus. Nous avions aussi une très belle copie des contes de Boccace illustrée de bien jolies femmes nues et Les chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, également illustrées. J’avoue que je ne comprenais rien du tout…

Au moins… c’était de la bonne littérature ! Et plus attrayante que « le mariage parfait » que l’on m’offrit lors du mien, de mariage – qui ne fut pas parfait ! Ce livre expliquait tout ce que l’épouse devait faire pour le plus grand bonheur de son époux. Devait. Allez, un bon geste, ce sera vite passé…

Je suppose que l’amour était le meilleur guide, de toute façon…

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