Remède de cheval et biscuits pour chiens

Quand j’étais petite, j’avais fréquemment des inflammations aux ganglions du cou. J’acceptais ça comme une fatalité car Lovely Brunette en avait aussi souffert dans son enfance, au point qu’on avait même dû lui en enlever un, ce qui avait nécessité la pose d’un drain. Elle me montrait la cicatrice et je devais avoir du sang sioux ou cheyenne car cette cicatrice (je n’en avais qu’une minuscule sur le sourcil, provenant des forceps, rien de glorieux) m’inspirait le respect d’une blessure de guerre héroïquement gagnée après avoir hurlé Hoka hey ! (Pour ceux qui ont perdu leur lexique sioux-français, Hoka hey se traduit par « c’est un bon jour pour mourir », fameux cri de guerre dont j’aimais le son aboyeur dans les westerns)

Bref, mon cou douloureux sous la poussée régulière de ces ganglions capricieux était une de mes particularités et je l’avais accepté ainsi.

Tout comme le traitement, d’ailleurs.

Car Lovely Brunette me soignait avec l’embrocation qu’elle utilisait pour les entorses du cheval. Ne le dis pas en classe, insistait-elle. Ne le dis pas au docteur non plus. C’était un pot malodorant rempli d’une sorte de goudron épais, qu’elle me tartinait sur le cou et qu’il fallait ensuite recouvrir d’une écharpe sacrifiée qu’on gardait pour la prochaine fois. Ça chauffait mieux qu’une bouillotte… Pour aller à l’école, j’avais droit au col roulé et l’écharpe et le fumet qui provoquait quelques froncements de nez inquiets. Mais je guérissais. Comme quoi les remèdes de chevaux…

Ma première monture, Coralie

                                       Ma première monture, Coralie

Il faut que je vous avoue quand même que je me délectais aussi des biscuits du chien, en forme de petits os, et de couleurs variées : jaunes, rouges, nature, et noirs. J’appréciais surtout ces derniers après lesquels je trouvais charmeur de faire un sourire en noir et blanc à ma mère, qui expliquait que ça ne pouvait pas me faire de tort si je n’en mangeais pas trop. Mais ne le dis pas à l’école. Car elle ne me cachait rien : c’était fait avec des carcasses, des morceaux de charbon, et il valait mieux que je ne sache pas tout. Pouh ! Peu importe, c’était succulent.

Ils sont bons, tes biscuits!

                                            Ils sont bons, tes biscuits!

Par contre, lorsque nous appelions le docteur, il avait sa place d’honneur chez nous : il s’asseyait sur le cabinet de toilette, rebaptisé « la place-docteur ». Parce c’était là, dans la salle de bain, près de la fenêtre au verre martelé, qu’il voyait le mieux le fond de nos gorges rouges (« dis aaaaaaaaaaaa »), la nature de nos boutons et qu’il lisait le mieux le thermomètre. Nous l’aimions beaucoup. Mais jamais il n’a su que ma mère le court-circuitait avec l’embrocation du cheval et me récompensait aux biscuits pour chiens….

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Au trot dans sa bulle

Lovely Brunette (c’est-à-dire ma maman…) avait grandi dans l’amour – que dis-je… la passion – des chevaux. Leur odeur, leur toucher, la soie de leur museau, leurs cils gracieux, leurs regards qui peuvent être caressants ou, soulignés d’un blanc furieux, menaçants. Elle connaissait leurs trucs, leur folie, leur vantardise, leur affection, leur complicité. Il y avait toujours eu des chevaux chez elle, et c’était aussi nécessaire pour exprimer qui elle était que ne l’étaient ses bijoux ou son nom de famille.

Concours hippique à Spa... elle a la veste claire et a gagné le second prix

Concours hippique à Spa… elle a la veste claire et a gagné le second prix

Nismes, 1949

Jeune fille elle participait à tous les concours hippiques de la région, petite centaure en veste cintrée et toque de velours. Jeune mariée, elle aimait centaurer sur les lieux de l’enfance paradisiaque de mon père, Nismes.

Et une fois divorcée, elle se sentit sans doute bien abattue à l’idée que désormais, selles et étriers pouvaient se remiser au grenier.

C’était compter sans l’insistance de la destinée. Après tout, si on l’avait faite centaure, ce n’était pas pour la priver de ses quatre jambes. Il y eut un jour des grèves providentielles en Belgique, et un ami maquignon (qui nous en a donnés, des trucs de maquignons… mais je ne les dirai pas !) s’est retrouvé avec un petit cheval de boucherie qu’il faudrait nourrir jusqu’au moment où le personnel de l’abattoir ne serait plus en grève. Oooooh le joli petit cheval gris, nous en sommes tous tombés fatalement amoureux, et Lovely Brunette n’a pas voulu rendre sa pensionnaire mais l’a achetée… au prix de la viande ! La pensionnaire s’est appelée Faline, devenue Falinette car elle était petite et ma mère se plaignait un peu de l’allure que ça lui donnait à elle, quand elle la montait avec ses longues jambes, mais bon… La gloriette où mes grands-parents avaient autrefois pris le thé fut agrandie et devint l’écurie, et dans notre garage une ravissante calèche jaune et noire sommeillait entre les promenades. Alors, la campagne étendait encore ses herbes folles presque sur le seuil et notre village en était encore un… en quelques minutes on était dans les chemins de terre, cailloux et bordés de bosquets et haies, en direction des bois. Où le loup n’était pas. Les prairies sentaient les champignons en saison, et un semis de renoncules et de trèfle donnait au beurre d’Alfred Legrand un goût incomparable.

Falinette et ma mère, 1956. On voit la petite calèche

Assis dans la calèche, les genoux protégés d’un plaid, un petit poste à transistor qu’il fallait réorienter à chaque tournant contre nous, nous prenions l’air au son de Tino Rossi et du joyeux clip clop des sabots luisants de Faline, que ma mère encourageait de petits bruits de gorge.

Je ne sais plus quelle fin Faline a faite, peut-être nous l’a-t-on cachée, à nous les enfants. Mais quelques années plus tard, même scenario : grève, pensionnaire équine pour quelques jours, achetée au prix de son nombre de côtelettes et filets et baptisée Chipie, ce qu’elle était. Chipie devint une chipie de selle, et fut suivie de Katia, El Conquistador (dont je me souviens surtout parce qu’il pétait très fort en toussant, cause de bien des fous-rires quand on recevait ma tante BCBG au jardin), Pepito et je ne sais plus trop qui.

Au fil des années, la campagne avait singulièrement reculé. En face de chez nous, un supermarché rempli de néons et de rayonnages métalliques avait remplacé la jolie villa et son parc de notre voisine. Un gros parking bétonné, des voitures envahissant jusqu’à notre trottoir, des charrettes coincée contre les soupiraux, le bus, le trafic. Et, imperturbable, Lovely Brunette (dont la chevelure avait brusquement blanchi depuis ses 32 ans…) continuait sa vie d’écuyère sans se soucier de rien de tout ça. Elle était chez elle, elle était née à Heusy, et avait vécu dans cette avenue depuis son mariage. Ça lui donnait des droits incontestables, à la fin ! Elle bloquait les voitures impatientes, décontenançait les clients du supermarché, pestait contre ceux qui erraient en zigzag comme des ivrognes avec leur charrette, et s’en allait vers les chemins de terre et de cailloux qui désormais commençaient bien plus loin à cause des travaux de l’autoroute. Les bois eux aussi avaient perdu du terrain, mais si son monde avait perdu en taille, il restait le sien, elle ne rencontrait aucun regard, ne suivant des yeux que ce qui restait de ses anciennes promenades.

Des changements du monde autour d’elle, elle ne prenait que ce qu’elle aimait, et ignorait le reste. Moi j’adore me souvenir que tant qu’elle a pu chevaucher et entretenir un cheval, elle l’a fait… en face d’un supermarché, avec une écurie au fond du jardin.

Et lors d’un voyage aux USA en 1970… elle a participé à une parade dans la ville de Snyder…

1970 - Elle prend part à une parade au Texas

J’ai eu de la chance d’avoir cette mère qui savait, gentiment, qui elle était…

Un écho de sabots sur la drève

Ma mère jeune fille et son cheval

Ma mère adorait les chevaux. Elle avait grandi avec eux, et en avait toujours eus. Et un jour mon père lui a acheté Faline, une petite jument grise que ma grand-mère qualifia ironiquement de petit cheval de boucherie, car Faline n’était pas un canon de beauté équine! Mais qu’on l’aimait, notre Falinette! Elle fut accompagnée d’une ravissante calèche noire avec de fins traits jaunes qui en soulignaient les lignes, et une capote noire.

Chaque week-end, si le temps le permettait, nous allions faire une promenade « en Falinette ». S’il faisait froid, un grand plaid orange à lignes noires et blanches nous couvrait les jambes, mais si en revanche il faisait chaud, nous faisions une halte dans le bas de la rue Jean Gome, à la boulangerie-pâtisserie Majérus pour y acheter un cornet de glace. Mon frère, plus jeune que moi de deux ans, insistait toujours pour avoir une boule trop grosse qu’il tentait de manger assez vite avant qu’elle ne fonde, et se plaignait de maux de têtes après. On avait beau le lui rappeler, la fois suivante il recommençait! Ma mère remettait Faline en route d’un frôlement de son fouet et d’un claquement de gorge. L’odeur de la petite jument se mêlait à celles de la glace, de la campagne, des fermes que nous dépassions. A chaque tournant nous devions changer l’orientation du petit poste à transistors vert.

On passait devant une carrière que nous surnommions « le petit désert » car à nos  yeux d’enfants intoxiqués de westerns, ça ressemblait à un mini-paysage sorti d’un film de John Ford, et des Indiens ne nous y auraient pas vraiment surpris!

C’est là que, maintenant, ma mère repose en paix et que résonne encore pour elle le bruit des sabots heureux de Faline, j’en suis sûre.

Ferme de Maison-Bois

Sur la drève de Maison-Bois, un petit trot faisait se dresser les oreilles de la jument et nous grisait le visage.On traversait de part en part, par les deux portes de l’enceinte, la magnifique cour de ferme au pas, les roues cahotant sur les gros pavés. C’était comme l’entrée miraculeuse dans un autre monde au milieu de cette longue drève macadamisée et battue du vent qui semblait rester au-delà des murs, ne faisant que taquiner les brins de pailles et plumes de poules.

Un jour mon père, de retour d’Afrique ou d’Amérique du sud, nous a accompagnés. Comme toujours c’était ma mère qui tenait les rênes, mais la promenade a eu, cette fois-là, une saveur exceptionnelle car nous étions tous ensemble, un peu serrés. Mais quel plaisir! Sur un petit chemin de terre qui serpentait dans le bois de Sohan, une roue s’est entêtée contre une pierre, et mon père est descendu de la calèche pour enlever du poids et aider Faline. J’avais, à 6 ans au plus, trouvé ce geste très élégant… La journée était parfaite, le soleil traversait le feuillage et les fougères, très abondantes à Sohan, tapissaient le sol au pied des arbres d’un plumetis de vert teinté d’un brun timide.

Il nous est arrivé aussi d’être surpris par une averse, et la capote ne pouvait pas grand chose contre la pluie dont le vent nous envoyait la morsure de plein front. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme où on nous a donné du lait chaud. Je détestais, et déteste encore, le lait chaud et son odeur, et surtout la peau qui s’y formait comme la cicatrice nacrée et étrange que provoque une brûlure. Mais j’ai bu et dit merci! Une fois l’ondée au loin, nous avons repris notre route alors que les fermiers nous saluaient sur le seuil luisant de pluie, aimables et, j’aime à le croire, contents de la distraction que nous leur avions apportée.

Avoir Faline signifiait aussi aider aux corvées qu’elle avait ajoutées dans notre vie. Lavage de l’écurie à la créosote, chasse aux crottins, huches d’avoine ou de sucre à paille, seaux d’eau, bouchonnage. On accompagnait aussi ma mère chez le maréchal ferrant qui limait et nettoyait les sabots, remettait de nouveaux fers. Seule horreur lors de ces visites, il faisait de la tenderie, et ses murs était constellés de minuscules cages où ses petits captifs à plumes pleuraient leur liberté perdue. Nous mettions du goudron sur les sabots pour les protéger et les faire briller. Nous coiffions ses crins.

Faline était douce et patiente, et ma mère avait été fière que son article Faline, ou mon petit cheval de boucherie soit publié dans « L’ami des bêtes », avec une photo que j’avais prise où Faline lui prenait, aussi délicate qu’une colombe, un morceau de sucre qu’elle tenait entre les lèvres.

Après Faline, ma mère a encore eu des chevaux, de monte cette fois. Plus de calèche. Chipie, Katia, et  un cheval qui avait un nom espagnol que j’ai oublié. Elle adorait les chevaux et en a eu aussi longtemps qu’elle l’a pu, aussi longtemps qu’il y a encore eu des promenades presque au seuil de notre porte. Elles se reculaient de plus en plus, travaux d’autoroute et d’urbanisation obligent. Et ma mère devenait plus âgée aussi. Mon frère et moi nous moquions d’elle car elle avait acheté un livre intitulé Cheval, mon cher souci. Et nous lui disions qu’elle n’aurait jamais acheté Enfant, mon cher tourment!

Et bien qu’elle m’ait toujours suppliée de ne pas le dire, je pense qu’il y a prescription: elle me soignait de mes ganglions enflammés dans le cou avec l’embrocation du cheval. Et ça marchait très bien!