La magiedu cinéma – partie 2

L’ouvreuse arrivait, un plateau attaché au cou par une courroie, et d’une voix claire elle lançait son chocolats glacés ! chocolats glacés ! alors que sur l’écran on voyait une publicité où une femme arrondissait une bouche-ventouse de fleur carnivore pour déguster une praline Cara Mio, ce qui nous arrachait un bèèètche joyeux, car nous, nous avions nos pralines Marignan ! Trois ou quatre chacun, que l’on faisait tourner lentement dans nos bouches pour les y laisser fondre, voluptueusement se répandre sur nos langues et à l’intérieur de nos joues.

Sur l’écran défilaient des diapositives vantant les commerces de la ville : les magasins le Printemps, DD Ancion, le Roi du disque, les chaussures Englebert… Une fois le goût de nos pralines estompé, nous en avions assez de Count Basie, Benny Goodman et Duke Ellington, et c’est avec plaisir que nous voyions les fumeurs et amateurs de bière reprendre leur place en s’excusant. Et un bonheur plus grand encore nous figeait à nouveau pour une heure et demie lorsque les lumières faiblissaient, cédant graduellement le passage à l’obscurité.

Les rideaux s’ouvraient avec un petit chuintement pour accueillir les actualités Pathé. Une voix nasillarde et à l’accent pointu accompagnait les images qui ne nous intéressaient pas du tout. Puis suivaient les lancements des films annoncés pour la semaine suivante. Avec, là aussi, une voix nasillarde mais pleine d’enthousiasme quel que soit le sujet Les rats du trottoir ! Un film vicieux que vous ne voulez pas rater ! Vingt mille lieues sous les mers, un film d’aventure en cinémascope et technicolor à ne pas manquer ! On viendra voir, si c’est enfants admis, ça a l’air bien… nous chuchotait ma mère, faisant bondir nos cœurs à l’idée de cet autre mercredi de rêve dans notre futur proche.

Enfin, le grand film commençait. Jamais nous n’avons été déçus. Et ma mère, qui avait aimé le cinéma bien avant nous, nous avait exercé l’œil aux trucages. Nous étions fiers de reconnaître les découpages, décors, mannequins, faux indiens (« des Américains avec des fausses dents » expliquait-elle). On arrivait bien sûr à un nouvel entracte, plus court, et le début du complément de choix, avec le mourant de la fin en bonne santé, le coupable encore nimbé d’innocence. Qu’importait. Nous étions contents de savoir, déjà, à quoi nous en tenir à leur sujet ! Et espérions que ma mère ne se souviendrait plus exactement du moment auquel nous étions entrés. Mais c’était peine perdue, et sa rigueur incorruptible nous rappelait à la réalité : elle remettait ses lunettes dans leur étui qui faisait un petit clac oh combien fatal, et nous nous en allions.

Merci Mammy ! devions nous dire, à peine franchie la lourde porte qui se refermait sur le son adoré des voix des acteurs que nous abandonnions à regret.. Et nous « remontions » chez nous, en commentant sans fin les vies et drames de ce mercredi après-midi baigné de la lumière magique des projecteurs et de l’imaginaire. Nous parlions encore du film et des acteurs tout le long du souper – des œufs à la coque, car ma mère aimait ces journées où la flemme était l’invitée d’honneur – et nous allions nous coucher, mon frère et moi, sans rechigner : nous nous réjouissions de pouvoir nous re-projeter toute l’histoire en pensées, dans l’obscurité splendide d’une nuit d’enfance.

 

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La magie du cinéma – partie 1

Le mercredi après-midi, ma mère nous emmenait au cinéma.

Une affichette à la fenêtre d’une maison plus haut reprenait les programmes de la ville. Il y avait Pour tous, Enfants admis, Enfants non admis, À proscrire. À proscrire, ma mère s’en fichait tout à fait car il s’agissait d’une classification du clergé, et nous étions des proscrits de toute façon, aussi oui, nous en avons vu aussi. Peut-être un western avec un curé qui se faisait scalper, je ne sais plus…Ou un curé qui buvait au saloon, plus vraisemblablement. Nous avons dû voir tous les westerns et films de guerre de notre époque.

Ma mère était disciplinée et méthodique pour certaines choses, comme l’heure des repas, le fait qu’on n’ouvrait pas la porte ni ne répondait au téléphone pendant cette heure sacrée, etc. Mais elle s’abandonnait volontiers à une tranquille anarchie pour d’autres choses. C’est ainsi que le départ pour le cinéma était un moment flottant dans le temps. On partait quand elle était prête. On l’aidait à la vaisselle, elle mettait son rouge à lèvres, son manteau, nous aidait à enfiler les nôtres, et on s’en allait à pieds, sans hâte. Pour tout dire, on se hâtait lâchement si on entendait un « you-hou !» enjoué de la tante Ger ou de la tante Dédelle car ma mère avait alors le don d’avoir deux voix : elle nous marmonnait entre les dents ah non, pas cette vieille folle maintenant, on n’a pas le temps et répondait clairement d’un ton pressé je n’ai pas le temps, tante Ger – ou Dédelle – nous allons chez le docteur ! Et là, c’est vrai que notre pas devenait un petit trot de fuite, renforçant l’impression qu’en effet, nous étions pressés. Une fois hors de vue cependant, on reprenait haleine et contenance, et nous continuions notre chemin d’une allure décidée certes, mais plus celle du lapin blanc d’Alice.

Nous quittions les hauteurs de notre quartier et allions « en ville », cette ville dont les contours suivaient ceux de la Vesdre. Une marche d’une demi-heure à peine. D’ailleurs, suivant le temps – celui du ciel et non pas de l’horloge – , on raccourcissait le trajet par les escaliers, ou on décidait de suivre les zig-zags de l’itinéraire, car nous aimions marcher.

Une fois dans le centre, nous allions place verte au Sarma pour acheter un petit ballotin de pralines Marignan qui, disait ma mère, était meilleures que ces crasses de choco-glacés, et bien moins chères. Là, l’excitation commençait à nous gagner. On approchait de la salle de cinéma, et pendant que ma mère achetait les billets, nous regardions les photos du film pour nous mettre en appétit – comme si nous avions besoin d’apéritif ! Nous aimions tant le cinéma que nous avons revu plusieurs fois les mêmes films ! Il nous est arrivé de choisir un spectacle en fonction du complément de choix que nous voulions tous revoir… Comme je l’ai dit, l’heure de notre départ de la maison n’avait rien à voir avec le début de la séance, aussi nous arrivions toujours en plein pendant le complément de choix, qui ne nous avait pas attendus pour commencer, et c’est dans un noir qui sentait la moquette et le revêtement des strapontins que nous suivions l’ouvreuse silencieuse et sa lampe de poche, et que nous forcions à se lever une demi-rangée de bons élèves arrivés à temps. Car ma mère avait deux exigences : pas le nez sur l’écran, et pas sur le côté. Nous nous excusions et une fois assis, ne bougions plus d’un millimètre, immédiatement captivés par l’écran, la bouche béante d’attention. On voyait le dernier tiers ou la seconde moitié du film, ce qui nous révélait tous les mystères de l’histoire : qui mourait, qui était le traître, qui épousait qui.

À l’entracte, on se réjouissait de voir le début, puisque la fin était si belle ! Des gens se levaient pour aller fumer une cigarette ou boire une bière au bar, tandis que des airs de Count Basie ou Benny Goodman descendaient des haut-parleurs, se répandant, invisibles, sur les rideaux de velours sombres et les angelots et guirlandes en ronde-bosse ornant les balcons.

À suivre …

 

 

Le charme des vices d’antan…

Ah, les vieux films en noir et blanc! Emplis des « vices » élégants d’alors, grands tabous d’aujourd’hui.

Des femmes aux cheveux souples fumaient, affirmant avec grâce une modernité sensuelle. Car la fumée créait un halo marbré, mouvant et diaphane, comme si l’émanation de leur nature voluptueuse s’échappait d’entre leurs lèvres peintes. Leurs longs cils courbés déposaient une ombre amoureuse sur leurs joues pâles et poudrées, nimbées d’une flagrance florale. Elles buvaient gaiement du champagne, riant avec insouciance, parfois adorablement « tipsy ». Ou, femmes fatales aux pupilles transparentes, elles se versaient un bourbon dans un gros verre ouvragé, y entrechoquant les glaçons d’une main ferme.

Elles étaient, déjà, soit de dangereuses partenaires oscillant entre la panthère et la chatte, redoutables mais irrésistibles. Ou, selon l’image d’alors, fantasques et naïves, toute prêtes à aimer un homme sans conditions. Les premières se distinguaient parfois par une gifle sonore appliquée sur la joue d’un homme impertinent, ou répondaient avec des yeux pleins de fureur et un mouvement soyeux de la chevelure à celle que leur impertinence leur avait value. On n’y voyait pas les prémices d’une relation violente mais la preuve d’une passion intense. Le second type d’héroïne avait des enthousiasmes enfantins et une confiance illimitée, avec pourtant une ruse tendre et subtile qui ferait d’elle l’heureuse mariée du Happy Ending.

Elles étaient oisives et minces. Toujours élégantes, avec à disposition une denrée qui cependant n’existait déjà plus: le temps. Un coup de brosse dans des boucles parfaites au réveil, un passage de la peau de chamois sur des ongles ovales, une touche de rouge à lèvres, et elles étaient miraculeusement prêtes pour une nouvelle journée dont les couleurs radieuses leur parvenaient par la fenêtre, au-delà de la coiffeuse où se côtoyaient des flacons de parfums de tailles et formes différentes. Elles resserraient sur leurs hanches étroites une robe de chambre soyeuse, et leur démarche en faisait danser les plis dans un lent mouvement aquatique.

Les hommes étaient toujours polis, buvaient et fumaient, volaient des baisers à des femmes d’abord farouchement combattives mais qui s’abandonnaient mollement à ce sortilège et les étreignaient alors de leurs mains baguées. Jamais décoiffés, jamais pris de court. Les coups de poings eux-mêmes semblaient polis, et on en effaçait le souvenir en s’essuyant la lèvre avec un mouchoir repassé de frais, et remettant le revers du costume en place. Ils offraient des robes du soir à la bonne taille, et des bracelets de diamants.

La magie du noir et blanc allongeait les ombres, divinisait les contrastes. La moindre cage d’escalier avait des clair-obscurs de cathédrale.

Le cinéma d’alors, c’était le rêve. On savait qu’on ne ressemblerait jamais à ces êtres idéaux, on était juste heureux qu’ils existent. Sur l’écran, enfermés pour nous dans ces salles pompeuses à balcons à moulures, rideaux cramoisis et fauteuils de velours. Dissimulés derrière des noms: le Sélect, le Pathé, le Coliseum, le Parc, l’Eldorado, le Mirano… Avec ces ouvreuses en uniforme, armées d’une lampe de poche et d’un programme.

Que mon frère les enviait, ces ouvreuses, qui pouvaient, depuis leur petit strapontin, voir tous les films pour rien! La nostalgie du cinéma d’autrefois le suivra toujours et partout, comme en témoigne son livre Version originale pour un doubleur.

Jamais, au sortir d’un film, ne nous demandions-nous si nous aussi nous serions un jour glamoureusement en train de boire whisky ou champagne et d’échanger des baisers de fauves, les joues encore brûlantes de la dernière gifle. Nous savions que ce n’était qu’un rêve. Parfait comme un pur esprit, inaltérable, jamais terni par la réalité.

 

 
Ta description, Edmée, du pur bonheur ! Les mots m’en tombent … Cela dit, je me suis toujours demandée comment les acteurs et actrices faisaient pour ne pas se casser une dent en s’embrassant, tant le choc a l’air rude, l’homme écrasant tout bonnement sa bouche sur celle de sa partenaire … Personnellement, je préfère nos baisers modernes et mouillés, bien plus sensuels non ? Et sans baffe de préférence 😉
Commentaire n°1 posté par Cathy le 19/05/2008 à 21h47
Et la belle qui faisait un oumpf soumis, pantelante! Ils avaient peut-être des protège-dents comme les boxeurs?
Réponse de Edmée De Xhavée le 20/05/2008 à 00h15
Je rejoins Cathy (comme d’hab). Tu es la meilleure, question style. De quoi crever de jalousie. Me demande si je vais pas faire des recherches sur le net pour vérifier si tu ne copies pas en secret des morceaux de textes d’Anatole France ou autre écrivain délicieusement dépassés, mais qui savaient écrire ! On pense bien sur aux films noir et blanc de la belle époque. Moi, ce qui m’amusait, c’était le son nasillard avec lequel elles parlaient. Comme si on leur avait mis une pince à linge sur le nez. Dernière remarque. Quand une femme cache tout, elle est en fin de compte aussi désirable qu’en string. Sinon plus. Je t’en veux un peu. Mais rien qu’un petit peu.
Commentaire n°2 posté par Bob le 23/05/2008 à 07h42
C’est drôle en effet, ce son nasillard, qui ne faisait pas « glamour » du tout! C’était peut-être un souci du détail dans le doublage, car aux USA, hélàs, cette voix coin-coin est assez courrante!

Faut pas m’en vouloir, hein, peut-être que je suis possédée par l’esprit de George Sand qui se manifeste à travers ma petite main innocente….
Réponse de Edmée De Xhavée le 23/05/2008 à 12h40
Rencontrer Edmée est déjà exceptionnel, la voir, l’entendre parler est encore mieux. Et quand elle décidé de lire un de ses textes, alors là, c’est la paradis. Merci de tout coeur et bon retour chez les visages pâles !
Commentaire n°3 posté par Micheline et Louis le 06/06/2008 à 08h02
Merci merci, Micheline et Louis! Désolée de n’avoir pu attendre le texte lu de Micheline, celui de Louis – et ses innombrables interventions pleines d’humour – m’a bien amusée, et dès que j’aurai repris un horaire normal, je compte bien plonger dans vos sites et y faire un crawl, et, pourquoi pas, tout un ballet à la Esther Williams!
Réponse de Edmée De Xhavée le 10/06/2008 à 23h02
Tu permets que j’use du bravo de ton texte pour poser une question: pourquoi coloriser le noir et blanc. Manque d’imagination? J’allais oublier: c’est un texte.Inventé?
Commentaire n°4 posté par Maurice Stencel le 05/04/2012 à 13h19

Oui Maurice, c’est un texte inventé … j’ai parfois la nostalgie de la beauté plastique des films d’alors… C’était une réalité irréelle
Réponse de Edmée De Xhavée le 06/04/2012 à 08h45
j’adore les vieux films!
Commentaire n°5 posté par micha le 06/04/2012 à 01h20

Le chic et le charme, hein!
Réponse de Edmée De Xhavée le 06/04/2012 à 08h45