Et si je vous présentais Mr Jekyll (Mr Hyde est caché derrière) …

Car il existe aussi, cet aimable docteur qui pourtant nourrit l’autre dans les recoins de son vilain moi secret, dans une autre vie, celle qu’il vit en solitaire à l’insu de tous…

C’est celui (on va le mettre au masculin, mais sa consoeur existe, évidemment…) sur qui on apprend un jour une horrible vérité. Il a étranglé son vieux père qui ne mourait pas assez vite, trafiqué un testament, vidé le compte en banque de sa mère, volé des sommes folles dans les caisses de la société qu’il co-dirigeait – après avoir patiemment alimenté les soupçons sur un autre choisi par lui, celui qui semblait avoir compris quelque chose et paye son intuition d’une monstrueuse cabale -, réduit sa femme en chair à saucisse le soir du nouvel-an, violé des femmes en vacances pendant des années… Ou encore,  et ou encore…

Il ne s’agit pas des eaux dormantes, ces rancuniers faibles et obscurs qui se disent soumis mais minent patiemment par le fond, convaincus qu’on les y contraint, que ce n’est que justice avec tout ce qu’ils endurent.

Non, ici Jekyll sait, dès le début du tout début, qu’il doit absolument cacher qui il est vraiment : un jaloux, un colérique, un vénal, un envieux pathologique, un obsédé sexuel. Merveilleux acteur, il montre à tous un séduisant visage qui n’est pas le sien. Mais que l’on a tant de plaisir à voir que finalement… on est des spectateurs complices.

Et à la révélation consternante de son méfait ou ses méfaits, tous de dire Enfin… il était toujours tellement gentil ! Ça n’est pas possible qu’il ait autant changé.

Mais non, il n’a  pas changé, il a toujours joué – parfaitement – le rôle de Monsieur Parfaitement-Parfait.

 

Man is not truly one, but truly two - Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10.

Man is not truly one, but truly two – Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10

Car jeune homme il faisait danser les moches, les laissant sur un nuage après quelques compliments délicieux à l’oreille. Il aidait les vieilles dames dans la rue ou l’escalier, ou à charger leur caddy dans l’ascenseur. Il ne se rendait jamais nulle part sans un bouquet de fleurs, quitte à les prendre dans les parterres familiaux ou du voisinage. Quand il s’est fiancé, il a toujours eu un clin d’œil discret où errait un « et ça aurait pu être toi, tu sais… » adressé à la petite belle-sœur qu’il voyait rougir, entretenant ainsi et à jamais sa loyauté indéfectible. Et la méfiance haineuse du Monsieur simplement Pas-mal qui plus tard épousa la jeune fille nostalgique d’une histoire jamais arrivée. Il sera d’ailleurs, avec le collègue trop intuitif du bureau, le seul à sentir que sous le gentilhomme un ogre sommeillait. Cependant ses remarques seront balayées d’un mais qu’est-ce que tu vas imaginer là ? Serais-tu jaloux ?

Des amis, il s’en est fait. Peu mais du genre à jamais. Il les a repérés très tôt. Fanfarons, mal dans leur peau, attentifs à donner la bonne image et jouant les on est bien au-dessus des autres, ces petits minables contents de leur minablerie. Comme lui. Leur connivence s’est faite autour de nombreux très très mauvais coups dont bien entendu personne ne parlera jamais, le secret de l’un entortillé autour du secret de l’autre. Et ensemble ils rient avec des aboiements cruels de ces moches qu’ils ont fait danser et rêver, de ces filles qu’ils ont utilisées, de ces belles-mères ridiculement admiratives, des petites vieilles et de leurs caddies pleins de nourriture pour chats, de ces stagiaires mal fagotés qui sont devenus leurs larbins à leur insu.

Face à leurs épouses respectives, ils usent de gloussements muets et de « ah non mon vieux, ne m’y fais plus penser ha ha ha » destinés à faire comprendre aux moitiés attendries qu’il y a des complicités qu’on ne pénètre pas. Elles les connaissent, va, leurs charmants Jekylls. Elles ignorent tout des Hydes, et ont choisi d’imaginer que les secrets top-secrets reposent sur des amourettes d’avant elles, ça ne vaut pas un fifrelin.

Il entretient la légende de Monsieur Parfaitement-Parfait avec une subtilité remarquable. Il a des élans de générosité bien orchestrés : offrant au mess le lunch à un collègue dévasté à qui on vient de donner son préavis, lui tapant affectueusement sur l’épaule alors qu’ils sont debout et le public assis. Arrivant en retard à une réunion de famille en plaidant l’indulgence : il a dû raccompagner à son domicile un pauvre vieux qui a eu un malaise dans le métro. Le pauvre vieux n’existe pas, mais tous de roucouler de concert : son grand coeur aura raison de lui ; des comme lui, on n’en fait plus. Il mentionne parfois son attachement à la cause des aveugles, la seule œuvre à laquelle il participe chaque année.

Dit-il, car il ne l’a jamais fait. Ou une fois, histoire d’avoir un reçu qu’il laissera bien en vue.

Si parfois un soupçon affleure à la surface du lac enchanté de la relation, on le repousse, vite que le déni revienne. Car oui, il y a des signes ça et là, mais si éphémères, si légers, qu’ils ne font pas le poids devant cette évidence : il est toujours tellement gentil.

Et c’est ce qu’il n’est pas. C’est l’enchantement funeste dont il use pour endormir ses proies et mieux les tromper mon enfant, mieux les manger mon enfant, mieux les voler mon enfant. Il y mettra des années, mais c’est un acteur infatigable.

Et c’est souvent le « crime parfait » car finalement, l’impression principale est que non, c’est impossible, Monsieur Parfaitement-Parfait ne peut tout simplement pas avoir dupé son monde pendant vingt ou trente ans, on aurait vu quelque chose…

Eh bien non.

On n’y voit que du feu…

De la poudre aux yeux.

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Les vrais bons et mauvais

Chien qui aboie ne mord pas. Méfiez-vous des eaux dormantes. Trop poli pour être honnête…

On nous le dit, pourtant. On nous l’a dit sur tous les tons.

Mais voilà, souvent quand on les a sous le nez, on ne voit plus que le show qu’on agite sous ce fameux nez qui d’ailleurs nous empêche de voir plus loin que son bout, et l’essentiel y disparaît.

Prenons cette dame. Maman. Maman se met en pétard pour rien, c’est presque devenu une légende dans la famille. Papa, qui est toujours calme en revanche, se contente de lui dire, d’un ton patient comme celui qu’emploie le docteur, que si c’est pour à nouveau se mettre à crier ou pleurer, c’est aussi bien qu’elle aille se coucher tout de suite. Maman a alors des yeux comme des révolvers, tremble, serre les poings, semble chercher ses mots et puis se décide à se lever de table, renversant la chaise, des larmes fumantes de rage égarée lui striant les joues, et elle sort en claquant la porte. Il arrive même qu’une assiette murale se détache. Papa se tourne vers les enfants, secouant la tête d’un air perplexe et soupire un moment, puis il explique calmement à l’aîné que les femmes sont vraiment des bombes à retardement et qu’il faut veiller à ne rien leur passer, sans quoi ce serait encore pire. Ensuite il se tourne vers la petite sœur, lui assure qu’elle ne sera pas comme ça, elle, et que bon… maman ne supporte aucune remarque, c’était quand même vrai que la purée était trop sèche, et il l’avait déjà dit gentiment pas plus tard qu’hier… Et que c’est quand même malheureux que la précieuse assiette de Delft qui avait traversé plus de cent années fasse les frais des fantaisies caractérielles de maman. Bonne maman allait être si triste !

Devant les invités, papa a toujours le mot pour rire, fait des clins d’yeux quand maman a oublié le sel, ou renverse un peu de sauce sur la nappe, ou trébuche en débarrassant. Maman finit bien des soirées en pétard. C’est qu’elle n’a pas un caractère facile, maman. Mais comme papa le dit, ce sont toujours les bons types qui se retrouvent avec des furies, c’est une loi de la nature …

Mais dans une autre maison, pas bien loin, on a un papa toujours furieux. Il pique des colères stupéfiantes, dont on n’a plus peur depuis longtemps car on connait la chanson : il crie, menace de châtiments éternels, s’isole, et se fait tout penaud par la suite. Maman, elle, est pourtant douce et sans aspérités. Jamais elle n’élève la voix, par exemple. Tout au plus dit-elle des petites choses tranquilles et rassurantes comme Les enfants, ne fatiguez pas votre père, vous savez qu’il a une une looooooooooooooongue journée de plus. Ou bien, quand il est parti sur un de ses « dadas » comme elle dit et commence une conversation sur le nouveau plan d’urbanisme, elle sourit et dit ah non ah non ah non, pas de nouveau ton urbanisme et tes espaces verts, les enfants n’y comprennent rien. Papa en vient même à dire qu’ils ne comprendront jamais rien à rien si on ne leur parle que des pokémons, insiste que c’est pour leur bien s’il engage des conversations qui amènent la réflexion, qu’il aimerait que l’on développe des idées, et pas juste qu’on parle la bouche pleine, et déjà à ce stade il s’agite, alors que maman dit avec un petit sourire qu’à propos de bouche pleine, il est en train de postillonner de la soupe aux tomates et ressemble – pas vrai, les enfants ? – à un gros champignon vénéneux et couvert de taches rouges. Et comme les enfants s’esclaffent, papa se lève, furieux, tend le doigt vers maman et bégaye ah toi… toi… alors qu’elle, en revanche, ne perd pas contenance et fait juste un chuuuuuuuuut les enfants, on se calme, n’énervons pas papa un peu plus en continuant de découper sa côtelette.

 

Ces couples, nous en avons vus. Parfois nous avons été dupes, trop prompts à voir une mise en scène grossière, à accepter sans esprit critique d’appeler ces bourreaux discrets des victimes, et de nous émerveiller qu’ils tiennent le coup