Therapon, mon Japon

Alors que j’avais onze ou douze ans, mon Papounet est allé en vacances en Grèce. Et à Athènes il a acheté des cartes postales à un adolescent dans la rue qui parlait le français ! Et voilà donc que mon Papounet, le trouvant si méritant et déluré, prend son adresse et me propose d’entamer une correspondance avec lui – j’adorais la  correspondance, passe-temps d’autrefois que Lovely Brunette avait pratiqué avec ferveur -, ce qui lui permettrait de pratiquer son français. Pourquoi pas ?

ParthénonNous nous mettons donc à échanger des lettres de loin en loin. Avec Lovely Brunette nous chantions « elle vendait des cartes postââââ-les – et aussi des crayons ! » de Bourvil en remplaçant elle par il. Ce n’était pas une moquerie, quoi qu’on puisse en penser, mais il était rare d’avoir un correspondant via son échoppe ambulante de cartes postales, avouons-le. Et comme nous aimions beaucoup chanter, eh bien le Madeleine de Brel (Madeleine, c’est mon Noël, c’est mon Amérique à moi) est devenu Therapon, c’est mon Japon, c’est mon Amérique à moi

C’est bien plus tard que j’ai réalisé que Therapon était son nom de famille, et j’avais toujours commencé mes belles missives par Cher Therapon … il devait se demander pourquoi… Peut-être se le demande-t-il encore.

De quoi parlions-nous ? Je ne sais plus. Je devais lui raconter que je n’aimais pas la géographie – ni les fractions -, que j’avais été voir un film de Zorro, que nous partions à la mer, que le chien avait été malade. Que nous avions un cheval et que je nettoyais l’écurie… Et lui ? Sans doute aussi, ses matières préférées, son souhait de voir Paris un jour…

Vint le jour où il m’a envoyé une photo (on ne voyait pas grand chose, il était dans l’ombre d’un arbre et il aurait aussi bien pu être le sosie de Michel Simon que de George Clooney) et m’en a demandé une. Ma mère a fait – spécialement ! – une photo de moi en train d’étendre de la pâte sur la table de cuisine, en tablier, avec mon serre-tête blanc et mes lunettes. Super concentrée sur l’épaisseur de ma pâte et à ne pas bouger car c’était encore  l’époque où avoir l’air naturel sur les photos tenait du miracle.

Et vlan !

Cette photo déchaine  la passion la plus inattendue chez Therapon. Imaginez-donc : une petite ménagère, « riche », qui n’aime pas la géographie, fait de la pâtisserie… Il m’écrit qu’il aimerait tant se promener au Pirée avec moi le long de l’eau, la main dans la main, et m’emmener sur la plage… Je présume qu’il aimait Claude Nougaro et chantonnait rêveusement « rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la cuisine »….

Lovely Brunette et moi n’en revenions pas de l’effet foudroyant de ce cliché. Je ne m’intéressais pas du tout aux garçons, pas plus lui qu’un autre, je devais avoir treize ans, et encore ! Je réponds en évitant toute allusion au Pirée, les mains unies et le son imaginaire des violons (ou bouzoukia…). Je reprends mon monologue littéraire de petite fille : j’aime beaucoup Cary Grant, je suis en plein examens, mon frère est tombé, je joue dans une pièce à l’école, notre chien est mort.

Imperturbable, Therapon me traite en fiancée désormais, rassuré sans doute par le vieil adage que qui ne dit mot consent. Il a montré, dit-il, ma photo à ses parents qui sont conquis, il aimerait que je vienne à Athènes cet été, il réussit super bien à l’école et va devoir choisir une orientation, il compte aller à l’université.

Les mois passent. Je continue mon petit bavardage insipide. Lovely Brunette s’amuse un peu, après tout où est le danger, il est loin, Therapon ! Nous imaginons que bientôt il rencontrera une Soula, Vasso ou Demetria qui distraira son esprit et lui fera des kadaïfis qui lui feront oublier ma pâte sablée.

Et puis les écailles tombent de nos yeux. Il se jette à l’eau, non pas depuis le Pirée, mais il ne peut plus attendre que je lise entre les lignes ou que je grandisse pour tomber follement amoureuse de lui : mon père ne pourrait-il lui offrir ses études d’aviateur ? Il veut devenir aviateur, na. Et comme mon père est riche d’une part et qu’il veut, quant à lui, me prendre par la main en bord de mer, c’est quand même évident, non ? Jointe à cette lettre, une photo « de lui » genre studio de Hollywood. Lovely Brunette, indignée d’ailleurs, diagnostique tout de suite que ça ne peut être lui.

Mon papounet, qui vivait en Afrique à ce moment et dont les écailles venaient aussi de tomber des yeux, a fait rédiger par un ami grec un contrat selon lequel Therapon s’engageait à rembourser le montant de ses études lorsqu’il travaillerait et sillonnerait le ciel dans son bel avion tout brillant.

Et plus personne n’a jamais entendu parler de Therapon, mon Japon…

Barcarolle à deux voix

Deux rameuses sur une barque. La rivière brille sur la coque, et tremble en reflets mouchetés sur la voûte des ponts moussus. “Oh regarde, ces nénuphars roses! Allons plus près…” et un doux splash prolongé unit dans seul soupir l’effort de leurs rames tandis qu’elles sourient aux anges, l’une à l’autre, et aux nymphéas langoureuses qui se rapprochent. Même harmonie pour entrevoir, au-delà de la rangée de peupliers, quelques vaches, nonchalantes comme des beautés de harem qui mâcheraient des loukoums en respirant des pétales de roses et de fleurs de trèfle.

Leurs voix s’unissent dans une barcarolle paisible, ou rieuse, ou parfois si drôle qu’elle se répand en éclats joyeux.

Lovely Brunette aux avirons Nismes 1949

Lovely Brunette aux avirons Nismes 1949

Mais il arrive que l’une veuille s’approcher des chutes, dont le saut grondant est hérissé de pierres luisantes et de souches emprisonnées. Tandis que l’autre s’indigne “Mais tu es folle! On va se noyer. Tu ne sais même pas nager correctement! Allons plutôt vers ce joli petit embarcadère et allons manger notre pique nique à la table de bois…” “Je l’aurais parié! Il faut encore que tu m’empêches de faire ce qui me plaît! La prochaine fois on prendra chacune sa barque…” Et splash! Elle donne de furieux coups d’avirons tandis que l’autre se démène pour que l’esquif retrouve un peu de stabilité, en protestant “Et voilà! Tu le prends encore de travers… c’est pour ton bien pourtant que je le dis” “Pour mon bien! Mais c’est bien sûr! Mon bien étant ce que toi tu aimes, pas vrai? “. Et splash splash splash.

C’est ainsi que s’opéra ma croisière de 58 ans avec Lovely Brunette. Nous nous sommes souvent disputées. Je dis disputées mais jamais je ne l’ai insultée ou ne lui ai parlé grossièrement. Nous avions des disputes volubiles, sonores, et puis de longues périodes fusionnelles. Nous étions fusionnelles sans avoir besoin – ni envie – d’être collées l’une à l’autre. La colle qui nous avait unies lors de ma petite enfance était un ciment invisible : alors nous jouions à la maman et sa petite fille mais elle était la petite fille et montait l’escalier presque accroupie en affirmant qu’elle avait peur tandis que je lui donnais la main et lui rappelais que j’étais sa maman et qu’elle ne risquait rien. Que je lui lirai Les aventures de Plumet dès qu’elle serait couchée.

J’étais très indépendante et elle aimait ça. Pas rebelle mais indépendante et obstinée. Comme elle. Elle savait que ça venait d’elle, comme le sourire et la peau pale. J’avais hérité de certains de ses traits et ai avidement absorbé les effets de son esprit facétieux et son humour. Que de chansons composées, d’histoires absurdes imaginées, de comptes-rendus fidèles et épicés d’auto-dérision de tout ce qui nous arriva au cours de ces années. Tout au long de la traversée. Des centaines de lettres, des films vus ensemble et puis discutés, des livres dévorés côte à côte dans le jardin. Des repas et des vaisselles. Des vacances. De l’auto-stop – oui, Lovely Brunette a fait du stop à Aix-en-Provence avec sa folle de fille, à 52 ans! Des robes que nous cousions ensemble dans la cuisine sur la petite Singer électrique, après avoir acheté le tissu de concert à l’Australien en ville. Les promenades que nous adorions et les photos que nous nous échangions lors de nos périodes “trop loin pour se voir”. Des missives agrémentées de petits dessins “pour que tu comprennes mieux”.

Des choses que nous n’avons pas comprises l’une de l’autre. Des accidents de parcours, d’appréciation. Et puis, trois ans avant son décès, une thrombose qui a surgi de la rivière comme le monstre du lagon vert, puant la vase et tendant vers elle, ma Lovely Brunette, des mains griffues.

J’ai alors pensé avec horreur que si elle mourait là, je n’avais plus une seule de ses lettres. Et dès lors je les ai toutes gardées dans une jolie boite à lettres précieuses, fermée par une faveur. Trois ans de correspondance et coups de fil. Trois ans que nous avons passé à jouer à la petite fille et sa maman, en alternant les rôles. Trois ans à nous amuser de ces expressions que nous avions retrouvées dans nos souvenirs : Mammy rose (“Tu te souviens quand tu m’appelais mammy rose?”). Je t’aime jusqu’au ciel – Et moi encore plus haut! Et puis ce dernier serment amoureux que nous avons créé lors de notre “dernière fois”: nous savions qu’elle mourait, que je ne la reverrai plus, et nous étions demandées comment notre relation allait continuer après.

Et nous avons conclu que nous n’en savions rien. Mais que ce serait “ailleurs et autrement”. Ce fut notre dernier serment sur notre dernier kiss. Nous nous sommes regardées en souriant et avons prononcé de concert… ailleurs et autrement.

Et la croisière continue. Quand celle qui voulait prendre des risques rame à nouveau vers eux, l’autre, désormais invisible, se sert de la force de l’eau et de ses naïades pour limiter les dégâts. C’est elle aussi qui, dans la soie de la nuit, la rassure: ne t’en fais pas, ma Puce, tout s’arrangera. La barcarolle suit le fil de l’eau, fait trembler les pattes des araignées d’eau, caresse les gros yeux des grenouilles à la surface, et s’envole dans l’air, rieuse et claire.

Il faut se le dire, et puis se le rire

Qui sait de quoi naît l’étincelle de l’amour ? D’un destin inévitable, d’un hasard (celui qui, rappelons-le, n’existe pas), d’un côtoiement depuis l’enfance qui a rendu l’un indispensable à la vie de l’autre, de ce qu’on appelle « les choses en commun », des contraires – qui s’attirent -, du désir, du confort de la compagnie, d’une vision similaire de l’avenir, de souvenirs que l’on partage ? Cette étincelle crépite gaiement, s’enflamme, faisant feu de tout bois, et puis brûle intensément. Le rougeoiement de son ardeur colore les amoureux, se reflète dans les yeux de qui les entoure et s’en ravit : ils s’aiment, l’amour est un feu de joie que n’éteignent ni la pluie ni le vent.

 

Sauf que parfois… s’il ne s’éteint pas tout à fait, il se ternit, devient un petit crépitement sans gloire, qui fait lamentablement fumer des brindilles qu’il n’a plus la force d’embraser de son souffle. Pas de feu, même, sous la cendre, qui a depuis longtemps refroidi. Et un rien éteindra à jamais ce semblant de bonheur qui sait qu’il n’existe plus mais n’en parle pas.

 

Parfois d’ailleurs il ne s’est agi que d’un feu de paille qui n’avait rien pour se nourrir, et fut fort aise de ce grand flouf !!! aussi incandescent qu’éphémère.

 

C’est qu’un amour, comme un jardin, ça s’entretient. Ça s’arrose de mots et de rires. La tendresse, le bonheur d’avoir l’autre comme compagnon de vie s’expriment, en sourires, rires, regards. Les grandes et longues amours sont restées fraîches à coups de lettres jamais atones. Victor Hugo est demeuré pour sa Juliette « son grand bien-aimé », « son plus qu’aimé, béni et adoré Toto », son « doux petit homme ». Six ans avant sa propre mort elle lui écrit : « Cher bien aimé, grosse bonne femme vit encore et t’en donne la preuve dans ce gribouillis retardataire. J’espère même être guérie d’ici au dîner. (…) Mais je me trouverai suffisamment indemnisée si tu me dis quelques bonnes paroles bien tendres accompagnées d’un sourire bien doux pendant le dîner. Que je sente que tu veux que je vive parce que je t’aime et que tu m’aimes ». On le sait, Victor ne fut pas un modèle de fidélité. Il plaisait…  et l’appréciait. Mais il en va des infidélités comme des histoires d’amour : leurs raisons et profondeurs varient et dans le cas de Juliette, elle a décidé de pardonner. Elle n’a pas laissé exister cette trahison entre eux au-delà de son temps réel. Son humeur est restée amoureuse et enjouée.

 

Ma grand-mère, au bout de 24 ans d’amour, et mourante, écrit à son époux « mon bon chéri, mon cher amour ». Sereine, elle lui rappelle la place qu’il a et a toujours eue dans son cœur. Ils ont eu leurs disputes et discutes, elle connaît de lui ses petits côtés, ses mesquineries, comme lui sait où se trouvent ses médiocrités. Mais ils s’aiment, ils ont choisi de ne pas l’oublier ni le banaliser. Dans ses carnets, elle écrit sobrement un jour « Albert me manque ». Il est parti comme officier de réserve, nous sommes en 1939. Elle passe parfois des heures en train, entre Verviers et Namur, pour aller manger avec lui.

Louise je t'aimeEt oui… même mon arrière grand-père a eu son grand moment sentimental ce 30 octobre 1892! Mon grand-père est né un an plus tard… le dernier de 5 enfants.

 

Moi j’aime les gens qui s’aiment et se le disent encore. Pas pour un auditoire, auquel cas il s’agit hélas de poudre aux yeux (un écran de fumée sur le feu qui étouffe), mais dans le tendre secret de leurs sourires et regards. Ils continuent de se voir beaux et posent toujours leur tendresse sur ce qui est familier depuis la première rencontre : l’inclinaison de la tête, la courbe de la nuque, le mouvement des lèvres, le timbre de voix dans le rire ou l’émotion. Rides et âge ne peuvent rien contre ces beautés-là.

Que sont ces amis devenus?

Petits trésors d’une ère extraordinaire pour ceux qui l’ont connue (et ce, pour des raisons variées), la guerre. Celle de ma mère, ou tout au moins un aspect de la guerre qu’elle a traversée.

Septembre 1944, les Américains sont là ! Ils se sont installés, entre autre, chez ses parents avec toute la bonhommie de ces jeunes gens nés dans le nouveau monde – un monde soi-disant libéré de la plaie des castes et classes -, avec des manières gentilles et étonnées devant ces habitudes européennes dont certains avaient entendu parler en les croyant exceptionnelles.

Et ma grand-mère, l’autre Edmée, la première, adorait faire des photos.

Et clic ! Le lieutenant Kaminsky assis devant l’étang, un foulard à la Humphrey Bogart au cou et la cigarette au bec. Et clic ! Le colonel et le major Grey. Clic ! Ce bon Kaminsky près de ma mère, jeune fille de 21 ans – such a lovely brunette – qui a l’air d’envoyer un sms mais comme ce n’est pas possible, on peut assumer qu’elle a reçu un miroir de sac ou un poudrier, ou regarde une icône qu’il transporte et qui lui vient de sa grand-mère… Et clic ! Earl, un beau beau beau garçon aux yeux ourlés qui ressemble à Gary Sinise. Le lieutenant Vestal (qu’elle reverra bien des années plus tard) et « mister Law ». Angie, au sourire et teint italiens. Le lieutenant Bill Stravarsky, le lieutenant Lye Leeson, Peter, Timmy.

Et des photos charmantes et insouciantes, où ma grand-mère et ma mère regardent coquettement ces beaux soldats bruyants qui devaient les appeler Deneeeeeeeese et Edmaye. Earl qui embrasse Bonne en mai 1945 (l’autrefois si jolie Justine à l’hermine), Jo qui caresse le chien Yanny. On fait des photos, on est heureux, on s’échange des adresses, on promet de ne pas oublier, on pleure certainement au départ.

On reste en contact, comme le témoigne cette photo du Lieutenant Kaminsky redevenu, dans le civil, Milt Kaminsky en 1947, bien anodin dans son costume de ville et d’homme libre. Il s’est marié, Milt, et la photo de son mariage trône dans l’album, ainsi que le gâteau ployant sous les anges de sucre et surmonté de mariés de … peut-être déjà du plastique !

Suivent des photos d’enfants dans les années ’50… et puis je sais que Bill Vestal et son épouse Marybeth sont non seulement revenus sur les lieux de ce bref bonheur mais ont aussi invité the lovely brunette chez eux, au Texas.

Que sont ces amis devenus ?

Je tiens à remercier un ami moins lointain, Michel, pour l’excellente interview qu’il m’a faite sur son site !

 

 

Toutes ces lettres

Celles que l’on regrette d’avoir remises à plus tard jusqu’à ce que le couperet du trop tard ne s’abatte… celles que l’on a tant remaniées à la recherche des mots justes qu’on les déteste et les transforme en boulettes….

Ou les lettres mal écrites comme celles dont on a usé la saveur en voulant trop les orner de grands effets et qui ne parlent plus d’émotions mais d’analyse. Celles qui, pour mieux cacher le cri qu’elles veulent dessiner dans l’encre, se perdent en préambules et détours, ne laissant jaillir qu’une plainte ennuyeuse.

Celles que l’on garde toujours. Futiles et essentielles à la fois, de cette essence qui fait la tendresse d’une relation sans autres éclats que les éclats de rires. Ou emplies d’une sourde tristesse, armée de courage et où un adieu implacable erre entre les lignes. Les enfantines aux phrases solennelles et élans canalisés dans un tracé rond et patient.

Celles qui un jour donneront l’accent de vérité à un récit par leur description enjouée d’un bal et les toilettes, ou une recette de tante Léontine disparue des tables.

De ces jolis coffrets à lettres enrubannés s’échappent les éclairs de ce qui fut pensé et narré.

Cette calligraphie hésitante est celle de ma maman, une bien jolie petite fille d’alors 10 ans qui écrivait à son grand ami le Capitaine William Heyer, ami de la famille. Sur l’envers du feuillet court son espiègle salutation, celle d’une fillette qui se sait bien aimée : je vous embrasse sur le bout du nez. Dédé.

 

Récemment j’ai découvert, grâce à Kay Frydenborg qui fut son élève de ce côté de l’océan, une photo du Capitaine Heyer avec le Yo-Yo que la petite Dédé mentionne, et qu’il a amené aux Etats-Unis par la suite. Toute sa vie elle a gardé un petit tableau qu’il lui avait rapporté de Russie.

L’hydre de Lerne et ma mère

Amis et amie de plume, c’était la passion de ma mère, presque sa vie sociale. Et, tout comme ses recettes, son goût des chapeaux « bien chauds » – et de moins en moins jolis selon leur degré de confort -, elle m’a donné ce goût dès que j’ai su écrire.

À 16 ou 17 ans, par un concours de circonstances trop compliquées pour que je vous en fatigue, je me suis retrouvée avec plus de 600 demandes de correspondance provenant d’Italie. Il y en avait tant que j’avais perdu le plaisir de les lire, et que beaucoup de ces lettres d’ailleurs n’ont jamais été ouvertes, liées par paquets dans une petite valise. Pauvre de moi, je ne voulais que perfectionner mon italien, appris senza sforzo toute seule avec Assimil. Une petite annonce de ma part, accompagnée d’une chaste photo de mon minois souriant et souligné d’un col Claudine avec un feston de dentelle, et me voilà la bête noire du facteur. Faut-il le dire, la plupart de ces lettres émanaient d’hommes et de garçons proclamant mes charmes avec les expressions les plus décidées. Dépassée par cette avalanche, mais amusée et curieuse, j’ai surtout ouvert les enveloppes dans lesquelles on sentait la présence d’une photo, et le tri était vite fait. Plein de vieux en maillot de bain, tarzans des plages au sourire de Sheetah. J’avais 17 ans, et les vieux d’alors étaient plus jeunes que je ne le suis aujourd’hui, mais ainsi en est-il des notions de l’âge et de la grisante sensation d’éternité de la jeunesse !

Finalement, ma mère a récupéré l’un ou l’autre de ces vieux. Pour voir… Nous écrivions la lettre ensemble, puisqu’elle ne connaissait pas l’italien, et je lui lisais les réponses. Un seul, en fin de compte, s’intéressait vraiment à l’émoi des lettres que l’on ouvre avec un coupe-papier ou scelle de la pointe de la langue, car les autres croyaient entendre la corne des brumes des femmes du nord, solitaires et mal aimées par des hommes pâles en lodens. Parmi ces rêveurs, il y avait Lerno. Il venait du centre de l’Italie, et une ou deux lettres – des plus chastes ! – à peine avaient été échangées entre ma mère et lui, qu’il s’était enhardi à demander si elle ne viendrait pas en Italie pour ses vacances. On pensait le voir venir (avec ses gros sabots…), et c’est avec beaucoup de soulagement et de rires étouffés qu’on lui a annoncé que non, nous allions en Yougoslavie, bien loin de chez lui. En décidant d’abandonner cette correspondance qui déviait déjà.

Qu’à cela ne tienne, annonça alors l’impétueux séducteur, je vais venir jusque là !

Horreur ! Et on lui avait dit le nom de l’hôtel, incapables d’imaginer qu’il ferait près de 1.000 kms pour satisfaire son programme de Sea, Sex and Sun… Chaque jour on espérait que l’hydre de Lerne, comme on l’avait surnommé, se découragerait. Et les jours passaient, en effet. Nous étions sous le charme du farniente, du soleil, des petits fjords charmants couronnés de pins. Nous riions devant les premiers efforts de la Yougoslavie pour accueillir avec faste ses touristes : « Cadeaux acceptables » disait une flèche pointant vers les boutiques à souvenirs. « Friseur pour dames » disait une autre. Les suivait-on en souriant, ces flèches cocasses ! Nous achetions des loukoums aux noix avec une gourmandise quotidienne. Et ce bon Lerno qui ne se montrait pas… Que le soleil était bon, que les cigales chantaient fort, que nous étions bien … Même la moussaka quotidienne nous semblait de plus en plus savoureuse. Jusqu’au jour où, alors que nous rentrions de la plage, Vesna, la fille du directeur – qui se comportait très amicalement avec moi car elle m’empruntait tous mes vêtements avec le projet de m’en rendre le moins possible – nous annonce qu’un monsieur nous avait demandées, et avait loué un pavillon aussi. (L’hôtel était formé d’un bâtiment central comprenant le restaurant, la piscine et le bar, et puis les chambres s’égayaient dans la pinède sous forme de petits pavillons). Lerno, avons-nous dit en chœur.

Hydre de Lerne

Et c’est alors que nous finissions notre repas que nous avons remarqué la présence d’un petit homme extrêmement velu qui nous fixait, immobile, depuis la porte. Lerno. Faisons semblant de rien. Mais il s’approche et nous appelle par nos noms. Après tout, il a couvert assez de kilomètres et est si près du but, pense-t-il… Nous jouons les idiotes, moi pas comprendre italiano, mais il se tape sur la poitrine et insiste : Lerno, Lerno ! Bon, on a bien dû sourire, et jouer la surprise ravie. Mal, aussi mal qu’on pouvait se le permettre. Le malheureux, sans doute épuisé d’avoir conduit comme un bolide pour séduire sa correspondante, nous suggère alors un tas de choses : aller sur la plage, aller en ville, sortir le soir pour aller danser… Et nous, non non, on a des amis, on est prises, on a déjà des plans, désolées, mais non vraiment … Demain aussi, et tous les jours en fait… C’est bien dommage mais …  Finalement, nous condescendons à aller en ville pour prendre quelque chose ensemble. Il porte une sorte de singlet jaune atroce à grandes mailles dont sa pilosité s’échappe avec exubérance. Je ne serais pas surprise que nous ayons eu, ma mère et moi, une moue involontairement écoeurée. Et il nous amène à sa voiture… une fiat 500, la fameuse topolino ! Ma mère, avec ses grandes jambes, est autrement plus encombrante que Minnie Mouse (Topolina) et a du mal à s’asseoir à l’avant, et moi j’hérite de la minuscule banquette arrière, recouverte d’un plaid sur lequel un jeu de cartes à jouer est renversé. Le dos des cartes est une série de pin ups. Le tout sent plutôt mauvais.

En ville, le supplice de notre étrange petit trio s’éternise. Il est décontenancé. Nous sommes mal à l’aise. La situation est grotesque et tous, nous attendons qu’elle se termine d’une façon ou d’une autre. Heureusement, il doit réaliser que l’été n’en est qu’à son début et que s’il repart demain matin aux aurores, il pourra peut-être faire une touche avec une Anglaise ou Allemande sur sa plage locale le surlendemain. Il nous reconduit donc à l’hôtel mais non sans faire une ultime tentative : il voudrait voir notre pavillon. Oh non, on ne peut pas y aller en voiture, c’est par ce petit chemin-ci, lui disons-nous, nous éloignant sans hésitation vers le petit chemin en question. Au revoir, bon retour !!! On s’écrira ! (Tu parles, avons-nous tous pensé dans un bel ensemble…). Nous fonçons dans le petit chemin, pour être certaines qu’il n’aura pas le temps de se garer et de nous suivre, mais nous ne savons pas où il mène. Nous rions, appelons sa voiture « crotte de pou », et regrettons qu’il nous ait tous mis dans une telle position. Et puis… tiens, ça sent bien mauvais… tiens tiens … Et oui, nous arrivons à la décharge clandestine de l’hôtel ! Voilà où menait le petit chemin. Et nous avons pataugé dans les détritus, nous bouchant le nez et riant comme des folles, bien décidées à ne pas faire marche arrière !

Petites choses qui parlent d’elle

La jolie petite théière

Pendant bien des années, ma mère et moi, avons pris le thé à quatre heures. Une théière chinoise, quelques rondelles de citron, le sucre de Tirlemont. Le bruit des cuillers que l’on tournait sans parler, regardant le cube blanc se diluer en éphémères grains de sable dans ce tourbillon doré d’où montait le familier parfum de thé de Chine. Et puis on s’abandonnait au bavardage. Rien à raconter que l’autre ne savait déjà, aussi nous retournions avec délice sur l’évocation d’un livre lu, d’un film, d’un scandale, d’une personne connue. Bien des phrases commençaient par un nonchalant « est-ce que tu te rappelles quand … ». Ou on commentait la dernière lettre de Monsieur Kapadia, son correspondant de Bombay, qui lui parlait de corps astral, de rêves, de mort, de religion… On s’interrompait pour porter la tasse à nos lèvres, laissant courir le breuvage qui nous inondait la bouche de ses effluves. De tendres questions étaient débattues, laissant leur point d’interrogation dans l’air parce que nous ne nous décidions pour aucune certitude. Le temps passait dans la vieille cuisine carrelée de blanc, aux chaises de Herve repeintes plusieurs fois – la dernière couche était grise. Et puis, on rinçait tasses et théière, et chacune regagnait sa tanière : elle le salon et moi ma chambre. Jusqu’au souper, qui n’était jamais qu’à deux heures de là…

Et la cire à cacheter qu’elle touchait de la flamme et laissait s’égoutter au dos de l’enveloppe avant d’y imprimer son sceau. Elle soufflait alors sur l’extrémité boursouflée et noircie du bâton de cire, et cette odeur était douce comme l’instant qui m’était donné : je regardais ma mère faire son courrier à son scriban et elle me laissait m’asseoir sur le petit banc au point de tapisserie avec elle. Je sentais son flanc contre moi, je regardais son stylo courir sur le vélin. Elle appuyait son buvard en demi-lune, le faisant tanguer sur l’encre fraîche qui luisait comme une surface de mer noire, pliait le papier, et puis venait l’instant suprême du cachetage. Elle savait transformer le plaisir de la correspondance en un rite charmant et solennel.

Ces objets de « bazaar » qu’elle gardait pieusement parce qu’offerts par ses correspondants ou des gens qui l’avaient touchée : les clochettes de cuivre sur corde de soie rouge de Mr Kapadia, un abominable profil d’Indien en ronde-bosse sur bois tendre reçu d’un Texan rencontré lors de son voyage chez un ami, une tête de cheval en plâtre que j’avais gagnée à la baraque de tir à la carabine à la foire – je me doutais bien peu alors qu’un jour j’habiterais tout près de Nutley, ville natale d’Annie Oakley, reine de la gâchette – , une petite boîte de bois travaillé, un grand santon de Provence que je lui avais offert. Ces objets parfois d’un goût douteux avaient leur place avec ses beaux meubles et tableaux anciens, et elle avait fini par leur trouver une beauté : celle du cadeau de qui avait voulu lui faire plaisir. Sur son étagère, la photo de son vétérinaire embrassant son chien s’appuyait sur une ancienne assiette de Delphes. A l’archelle du vestibule, une chope de Virelles flirtait avec de vielles et coûteuses aiguières venues d’un autre âge. Au mur de sa chambre, mon premier ouvrage au petit point, une poule qui picore. Et sur sa cheminée, le premier travail manuel de mon frère, un cheval de bois aux formes rupestres. Dans le salon il y avait un ravissant petit poêle à bois en fonte, avec ses fenêtres de mica, des pieds de lion, sur la belle patine duquel la lumière aimait à jouer, épousant malicieusement les inégalités de la surface. Et dessus, le sabot de son poney Bobby, mort à 22 ans, et qu’elle avait adoré. Un menu sabot vernis et ferré, souvenir d’un animal aimé que je n’ai jamais connu mais dont pourtant j’ai repris le sabot, cet ongle pomponné pour parler d’amour.

Le manteau en loup de sa grand-mère qu’elle a gardé pendant des années dans une garde-robe d’acajou au grenier. Il suffisait de le toucher pour que les longs poils luisants en glissent sur le sol. C’était une relique, l’odeur de sa chère Bobonne enfermée dans la fourrure, l’évocation de cette élégante Justine-Adèle au regard émerveillé sur la vie, dont elle était la préférée.

Les fins d’après-midi que nous passions près du « poste de TSF » qui dégageait une agréable odeur de tissu chaud, et dont sortaient les joyeux babillages de la famille Duraton ou du Passe-temps des dames et des demoiselles. Elle avec son tricot, moi avec mon point de croix ou autre supplice scolaire, nous riions de concert, ou chantions avec Charles Trenet longtemps, longtemps longtemps après que les poètes ont disparu

Et oui, toutes ces choses, ces humbles heures, ces objets parfois cocasses … c’était son essence qui parfumait le temps que nous avions à vivre ensemble, à nous imprégner l’une de l’autre. Et comme la chanson des poètes, sa chanson court encore dans mon cœur. Rien ne me fait plus plaisir que de parler d’elle avec qui l’a connue et me dit « elle était si gentille »

Oui mammy, tu es si gentille, et tu sens bon le bonheur.