Quand c’est la faute à personne…

« La faute ». Dès que quelque chose arrive qui chamboule la routine, eh bien pour se sentir mieux on cherche un coupable sur qui lancer des pierres. Comme si on avait  vraiment moins mal en faisant mal ailleurs…

Un enfant tombe dans l’escalier chez lui, c’est sa faute, il n’a pas fait attention. Mais s’il tombe dans l’escalier à l’école, youpie, c’est la faute d’un autre qui l’a poussé ou d’une marche pas réparée, mais plus la sienne. Certainement pas la sienne. Ou simplement, comme on le disait sans trop d’émoi autrefois… il est tombé. Et que ce soit une chute grave ou pas, la constatation est la même. Il n’y a pas de faute, pas de coupable, il est tombé, c’est un accident.

Quand petits nous nous cassions la figure en prenant les roues de nos bicyclettes dans les rails du tram, nous savions très bien que nous n’avions pas fait attention, c’est tout. Ou que nous avions glissé. On pouvait faire une chute grave, avoir une jambe cassée, mais nos parents s’en prenaient à pas de chance et fais donc attention ! Maintenant on demande des dédommagements à la ville parce qu’il y avait un pavé déchaussé qui, naturellement, a causé l’accident tout seul.

Bien sûr, il y a les chasseurs professionnels de qui va payer, on le sait. Mais il y a aussi les chasseurs de qui va souffrir autant que moi ?

La société est aussi le coupable idéal des tragédies qui ont pourtant couvé sous les yeux de tous. Ces jeunes à la dérive, survivant plus que vivant mais s’affirmant trop bien pour rentrer à la maison, cherchant ici et là des boulots, du moins c’est ce qu’ils disent. Et c’est peut-être ce qu’ils croient mais ce n’est pas la recherche de qui veut en trouver, plutôt celle de qui se dit « s’il y a une place en trop on me la donnera peut-être pour voir ». Et quand la mort vient les faucher trop tôt, laissant tout le monde pétrifié – même si souvent on ne faisait rien d’autre que craindre cette terrible nouvelle – c’est la faute de la société, qui ne leur a pas donné de travail, ne les a pas aidés. Alors que ceux-là même qui poussent ces cris ont, eux aussi, été incapables d’aider dans ces cas-précis. Parce qu’ils ne trouvaient pas l’approche, ou qu’on ne voulait pas de leur aide. Alors le poids de cette incapacité fait qu’ils désignent un autre responsable, anonyme, la société.

Comme si on n’avait jamais entendu ou connu de gens qui, effectivement, ne gardent aucun de leurs boulots, n’entretiennent pas leurs logements, ne peuvent être fidèles à un budget, font fuir leurs compagnons de vie les uns après les autres. Oh, on s’accorde à les trouver très gentils, souriants, polis, etc etc… Pourquoi ne le seraient-ils pas ? Est-ce que le désordre dans la vie n’est que le fait des gens « méchants et grognons » ?

Pourquoi ne peut-on accepter une simple évidence, à savoir que tout le monde ne naît pas avec le même rêve, les mêmes outils, le même désir ou besoin de contacts sociaux ? Le même souhait d’une « longue vie bien remplie » ? La même idée, d’ailleurs, de ce qu’est une  « vie bien remplie »…  Et « longue » pour certains peut résonner comme interminable.

Autrefois il y avait les hommes des bois, ces asociaux qui n’apparaissaient que pour troquer et acheter ou vendre, s’offrir une cuite en ville, revoir des connaissances aimées, et puis repartir. Ou ils étaient saisonniers, itinérants, et on ne savait ce qu’ils faisaient entre deux passages. Ils vivaient avec les ours, les loups, des chèvres ou seuls. Ils devenaient marins, pirates, mercenaires. Ce qu’ils pouvaient, et aussi parfois ce qu’ils aimaient. On savait qu’un jour on ne les verrait plus. Mais qu’ils avaient la vie qu’ils voulaient, celle qu’ils pouvaient vivre sans s’y sentir trop mal.

Ce n’était en rien la faute de la société. Pas plus que la vie de Mandrin ne le fut. Ou du Caravage.

Certains se sentent libres même en se soumettant à des contraintes d’encadrement, d’autres y dépérissent, lentement étouffés dans des soubresauts de vie-éclair. Ce n’est la « faute »  ni des uns ni des autres. C’est leur nature. Et contraints de vivre une vie qui les blesse de toutes parts, ils dépérissent à leur manière.

Le loup et le chien - Henry Morin 1873-1961

Le loup et le chien – Henry Morin 1873-1961

Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor
.(La Fontaine bien sûr)

Mais nous savons tous qu’il y a chien et chien, collier et collier, et loup et loup. Il y a les chiens soumis et serviles, et les délicieux compagnons qui, collier ou pas, niche ou pas, font ce qu’ils veulent et ont le monde entier dans un jardin. Et sur le lit. Tout comme il y a des loups solitaires et faméliques s’ils ne suivent pas leur alpha  tout-puissant.

Et quand survient le déchirement d’une mort dont on a toujours craint l’annonce, les vraies  victimes désormais seront ceux qui chercheront en vain et sans cesse la faute, celles qu’ils ont faite sans le savoir et qu’ils accuseront la société d’avoir faite. Car un jour ils se seront fâchés, auront fermé la porte, auront crié, auront dit « ne reviens plus ! » et se demanderont à jamais si tout aurait été différent si, ce jour-là…

 

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