La moviola, c’est au cinéma…

En italien, on associe souvent le mot « moviola » à la notion de ralenti, des images en slow motion. Le temps en suspens, les choses qui prennent leur temps, un temps qu’elles ont.

Mais ce n’est qu’au cinéma, tout comme le phénomène flash mob freeze est bel et bien contrôlé. Dans la vie… rien de tel.

Et trop souvent, alors qu’une situation qu’il faudrait affronter tout de suite se présente, on dit – ou s’entend dire – que ce n’est pas le moment. Les enfants, les petits-enfants, les impôts, le travail, d’autres soucis de premier ordre sont là, et ce n’est pas le moment du tout. On exhorte même l’autre … à la patience et la compréhension. Il/elle le sait, non, que le moment est mal choisi ? Allons, allons, bon sang, un peu de nerf, tout ira bien…

Il faudrait alors mettre la situation en moviola ou en frozen pendant que tout le reste se règle. La mettre entre parenthèses quand tout le reste est en gras et souligné. Suspendre le temps pendant que nous avançons sur une page que l’on est en train de nettoyer…

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C’est donner la priorité au décor de sa vie et pas à sa vie. C’est choisir, inconsciemment, de laisser la maladie se répandre dans la moelle pour guérir la surface.

Certes, en agissant, le décor va subir des déprédations, oui. Mais beaucoup seront moins définitives et profondes que les conséquences de cette situation urgente qui tout d’un coup ne l’est plus… parce qu’à force d’attendre que le reste s’arrange, à force d’attendre une accalmie – qu’alors on ne veut pas gâcher, n’est-ce pas ! – , la situation a éclaté parfois sans bruit, ne laissant derrière elle qu’un triste « c’est plus la peine, c’est trop tard »….

Ces conversations auxquelles on coupe court car on les pressent lourdes et que l’on remet à un autre moment parce que ce n’est pas le bon, mais auxquelles on promet de revenir et de ne pas, oh non surtout pas, mettre la poussière sous le tapis… un jour on se demande ce qui y pleurait avec tant d’insistance. Mais désormais… plus rien n’est urgent, il n’y a plus que le décor d’une vie qui soudain… est bien vide de sens…

Les regrets font mourir le cœur bien plus vite que les remords.

Aussi… affrontons aujourd’hui ce que nous ne voulons pas avoir perdu demain !

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Quand le cœur ne rit pas de peur d’en mourir

Les excuses sont faites pour s’en servir…

C’est une autre de ces petites vérités chères à Lovely Brunette. Judicieuse comme toujours. Oui, une explication n’est en rien… une excuse. Surtout lorsqu’elle est incomplète. Et les excuses, on se cache derrière elles pour dire « ce n’est pas ma/sa/leur faute si… ».

Il est difficile d’affirmer que quelqu’un d’éternellement tiède, renfermé, austère, robotique ou tout autre qualificatif que l’on peut remplacer par des images allant d’ennuyeux comme la pluie à méchant comme une teigne est ainsi par sa faute et sa faute seule. Mais sa responsabilité entre en jeu malgré tout.

Et il faut supporter ce compagnonnage maussade, voire parfois sinistre sous prétexte que son père/sa mère n’était jamais là (ou était tout le temps sur son dos), qu’il y a eu des épisodes pénibles dans son enfance, que sa santé n’était pas bonne, qu’on déménageait souvent, que l’école était trop dure/laxiste etc…

C’est comme installer la notion de fatalité en affirmant que tous les gens qui n’ont pas eu une enfance ressemblant à celle de Martine (à la ferme et souriante, petite maman aux yeux étincelants, en vacances en train de rire, à l’école et ravie, grande sœur et chantant des berceuses…) ont de bien bonnes excuses pour être ces adultes qui ne savent pas aimer, s’amuser, prendre dans leurs bras, toucher du bout des doigts ou du plat de la main, se détendre, écouter, partager, exprimer de la chaleur et de la joie.

Emile Munier - 1840 - 1895 - Portrait d'une mère et sa fille

Emile Munier – 1840 – 1895 – Portrait d’une mère et sa fille

C’est anéantir alors l’optimisme que choisissent – souvent non sans peine et efforts – les autres comme étoile de vie, ceux qui eux non plus n’ont pas eu l’enfance fabuleuse de Martine au paradis, et pourtant ont fait fleurir en eux le courage de vivre en couleurs, ont ouvert la voie aux émotions. Ont pris le risque d’aimer, de ne pas se replier devant les refus ni se recroqueviller devant les échecs.

Ont, un jour, osé se dresser devant la peur et lui faire face, pour empoigner leur vie, la leur, et non pas une qu’ils prétendent leur être imposée par le choix des autres, contre lesquels ils ont des ressentiments muets qui les gangrènent.

On peut croire avoir manqué d’amour et ne pas l’avoir reconnu, cet amour. Ne pas l’avoir accepté de peur de le perdre par la suite. On peut aussi avoir été tellement chouchouté que ce premier rôle devient indispensable et qu’on fait de l’ombre à tout le monde, ne partageant rien car il n’y en a que pour soi.

Nous sommes enfants le temps de l’enfance seulement. Comment alors mettre sur le dos des parents et d’épreuves vécues alors la médiocrité des dizaines d’années dont on a la garde et que l’on peut réclamer comme siennes, siennes uniquement ? Pourquoi ne pas embrasser cette existence avec élan, ces rencontres chaleureuses jalonnant le chemin, ces étapes de grands et petits bonheurs et peu à peu délacer le corset de cette fameuse enfance ? Pourquoi enfermer autrui dans une prison de glace que l’on a érigée soi-même avec des murs de peurs, rancœurs et … excuses ?

« Forgiving our Fathers » de Dick Lourie

How do we forgive our fathers?

Maybe in a dream?

Do we forgive our fathers for leaving us too often,

Or forever, when we were little?

Maybe for scaring us with unexpected rage,

or making us nervous because there never seemed to be any rage there at all?

Do we forgive our fathers for marrying or not marrying our mothers?

or for divorcing or not divorcing our mothers?

And shall we forgive them for their excesses of warmth or coldness?

Shall we forgive them for pushing or leaning, for shutting doors?

For speaking through walls,

or never speaking, or never being silent?

Do we forgive our fathers in our age, or in theirs?

Or in their deaths, saying it to them, or not saying it?

If we forgive our fathers, what is left?

Aide-toi et le ciel t’aimera…

Et aime-toi et le ciel t’aidera…

J’en rencontre, de ces rescapé(e)s de la souffrance, des épreuves, des chemins égarés – ceux que l’on appelle chemins de traverse…  Des guéris ou des lutteurs permanents. Des qui ont tué tous les démons et des qui désormais les reconnaissent et récitent les mélopées magiques qui les font se taire, pas pour toujours mais assez pour qu’ils entendent, eux, le son de la vie d’aujourd’hui et l’envie des demains qu’elle annonce.

Qui n’en rencontre pas ?

Blanche neige

Mais peu savent de quelle sombre forêt ils (ou elles) sortent, parce que si souvent on les voit gourmands, plutôt sereins, pleins de petits bonheurs et grands contentements, sans modestie diminuante ou fierté démesurée. Même s’il reste des cicatrices et des hésitations. Ils se connaissent, ils ont fait le tour d’eux-mêmes (encore que le tour n’est jamais aussi complet qu’on le pense), se sont détestés, traités de tous les noms, trouvés nuls, moches, incapables, trouillards jusqu’au moment où ils se sont aidés, se sont aimés. Se sont pris par la main, parfois l’ont confiée à de l’aide professionnelle. Parce que c’est une belle chose que de poser le regard sur soi pour voir qu’ici, non, on ne saura pas faire tout seul, on s’est perdu ou va se perdre, on ne veut plus souffrir à ce point, on veut de nouveau sourire en entendant la pluie et les ronronnements d’un chat, une voix aimée au téléphone, en embrassant quelqu’un dont le parfum nous est familier comme celui des draps fraichement lavés…

Peu la connaissent, leur histoire, parce qu’ils semblent voguer sur une mer trop lisse, titillés par de tendres rayons de soleil, bercés par l’écho de rires lointains qui leur arrive emmêlé avec des effluves de pain d’épices et jasmin. On se dit qu’ils ont dû naître le derrière dans le beurre, entourés d’amour, couronnés par la chance, courtisés par le succès.

Or l’amour, la chance, le succès… ces fées imprévisibles l’ont été pour eux aussi, imprévisibles. Et cruellement capricieuses, le plus souvent. Marraines sévères qui les guidaient sans pitié vers cet aujourd’hui dont le confort tire ses plus grands atouts de la force.

Du refus d’être une victime.

Parce que les victimes ne vivent pas vraiment sauf dans l’écrin de « ce qui leur est arrivé ». Un jour. Des mois. Des années parfois. Et qui a, tout d’un coup, ceint leur existence de cette douleur érigée qu’on ne doit pas combattre.

Le ciel aime ceux qui s’aiment assez pour s’aider… et les aide.

Ne pas prendre de décision… est-ce vraiment une « décision » ?

C’est plutôt une apathie. Et la négation de sa propre liberté, de sa prise de responsabilité. Puisqu’on s’en remet alors à ce que les autres vont décider, ou ce que « la vie » va apporter comme changements. On se place dans le rôle de feuille – assez morte – au vent. Le regret est souvent plus lourd à porter que le remord. Les « si seulement » et « j’aurais dû » déclenchent un processus de mort. Alors qu’agir nous met au gouvernail de notre vie, au lieu de nous asseoir dans un train fantôme.

 

Décider, choisir, quand il le faut, est un épisode terrifiant. « On sait ce qu’on a, et on ne sait pas ce qu’on aura ». Derrière nous, c’est passé, bien ou mal. Peu importe désormais. Aujourd’hui nous marchons sur un sol hostile depuis longtemps, et savons que, parce que nous avons tenté ce petit subterfuge de l’autruche sans succès, que les choses ne vont pas s’arranger toute seules. Mais devant nous, une effrayante incertitude : en agissant, nous allons perdre ceci et cela. Nous allons blesser les uns, bouleverser les autres, être critiqués, avancer sans parapet… qui sait jusqu’à quand ? Pouvons-nous compter sur qui nous a dit « je suis là » ? Tiendrons-nous le coup ? Aurons-nous le minimum de soutien pour traverser cette zone de turbulences sans trop de dommages ? Car si on avance, on ne peut plus reculer ni faire les choses à moitié. Il faut sauter sans parachute.

 

Eh bien mon petit « déclic » personnel, ce qui me donnait le coup d’envoi, c’était cette toute simple question : est-ce que je veux encore être là où je suis aujourd’hui dans 6 mois, et puis un an, et puis dix ? Est-ce que je veux arriver à la fin de ma vie dans ce scenario ? Ou est-ce que je préfère envisager la traversée du désert sabre au poing, prête à pourfendre les dragons et les monstres ailés pour qu’au contraire… une fois mes chaînes brisées et les obstacles pourfendus, je sois sauvée de ce qui m’étouffait, ainsi que de la nécessité de me redresser, dont j’entendais l’appel depuis un bon moment déjà, et que j’ignorais au nom de barrières érigées par ma peur ?

 

Bien entendu… ça fera mal, aussi. Mais qui arrive devant le mur incandescent du choix à faire sans y avoir été poussé par la souffrance, de toute façon ? Rester sur le mal de vivre jusqu’à la mort… appellerions-nous vraiment ça « vie » ?

 

La réponse m’a toujours armée du courage nécessaire, et une fois mon action commencée, je la sentais de plus en plus juste et vitale, et ma force se décuplait …   Je n’ai jamais eu à le regretter. Je préfère de loin les cicatrices aux maux qui rongent dignité et liberté, ne laissant d’elles que des mots dont on a oublié le sens.

Frida Kahlo - La colonne brisée

Frida Kahlo – La colonne brisée

 

Et pour faire écho à ce billet, par un de ces clins d’yeux comme le sort sait si bien en faire, Marcelle Pâques, que j’ai connue par son blog alors que je commençais le mien, me communiquait hier cette phrase de Guy Corneau :

 

“ Lorsqu’on ne prend pas sa place, on devient victime et on attend que l’autre change.

Lorsqu’on la prend, on devient responsable et on découvre l’amour de soi et parfois, à notre grande surprise, le respect des hommes”

Mais si on n’a pas peur, on n’avance jamais…

Le courage, c’est l’ignorance du danger, disait mon grand-père Albert. L’ignorance dans le sens non pas de ne pas le connaître, mais de ne pas en tenir compte. Naturellement, il pensait au courage qu’il avait trouvé en lui durant la guerre (les guerres, même!), et en donnait sa simple recette.

 

Mais la recette reste la même pour tous les plats que nous voulons savourer au cours de notre vie. Partir. Admettre ses erreurs. Suivre son cœur – le sentimental, celui que Cupidon transperce voiles et ailes au vent, ou le moteur de vie, qui nous la met sur ses propres rails. Vivre notre vie, laisser fleurir et s’épanouir le moi que nous sommes. Avoir un sourire dans l’âme, ce type de sourire qui se reconnaît dès la première rencontre.

 

Nous avons tous peur. Des choses exceptionnelles mais aussi des épreuves routinières.

 

Nous avons été terrorisés d’un jour décider de nous dresser, accrochés au pied d’une table ou au collier d’un chien patient (ce qui fut mon cas), pour vaciller un peu, trottiner trois secondes … et puis tomber. Et hurler. Et recommencer. Nous avons tous eu peur des rentrées des classes dans de nouvelles écoles, où les amitiés étaient déjà faites et les clans formés.

 

Même les acteurs chevronnés continuent d’avoir le trac de faire ce soir ce qu’ils ont fait hier soir et les autres soirs de tant d’années. Et puis il y a le moment où, parce qu’on fait le premier pas et décide que reculer n’est pas une option, la peur s’en va. Une détermination sereine nous emplit et chuchote « ça ira ». On est comme « pris en charge », aidé, stimulé, par une force chaleureuse. Qui est la récompense du courage, de ce premier pas qu’il a fallu faire dans la peur, comme tendre la main dans le noir à une autre main que l’on sait détenir la lumière, le guide, la boussole, le compas, le sextant. Et on est surpris, par la suite, d’avoir eu si peur d’une chose qui s’est pourtant déroulée sans jamais que nous perdions les commandes. Ni la tête…

Main  tendue

Et on prend, peu à peu, de l’assurance. On découvre la « confiance en soi ». On continue d’avoir peur mais on a de moins en moins peur de lui faire face, à la peur.

 

Même les erreurs deviennent des succès parce qu’on n’en retire pas d’amertume profonde mais une leçon, parfois même source de rires longtemps après. Ce qui fit mal ne le fait plus. Ce qui fit mal nous a guéri de ce qui nous avait induit en erreur.

 

Ceux qui au contraire font du surplace à la moindre peur finissent par perdre l’instinct du courage,  et cultivent la notion que la vie n’est qu’un long chemin caillouteux et bordé de chardons, et pour preuve ils prennent soin de ne pas guérir de « tout ce qui leur est arrivé ». Ils sont de perpétuels moroses, malades, grises mines. Ils jalousent le courage des autres et le qualifient de folie, d’inconscience.

Camisole de force pour tout le monde…

Houdini

Depuis toute petite j’aime observer et démonter les mécanismes de la psychologie. Je suis assez douée d’ailleurs tant que mon émotivité personnelle n’est pas impliquée. Je vois les manipulations, les mensonges, les relations dont le seul vrai – et terriblement solide – lien est un cancer affectif commun (qui n’a pas entendu parler du syndrome de Stockholm, et qui n’a pas vu ces « victimes » souffreteuses au regard noyé de reproche qui étranglent lentement de leurs petits doigts gantés un « coupable » de les avoir déçues, de ne pas avoir su, de ne pas avoir compris … ). Je vois les attitudes de bravade, d’observation, de flagornerie pour mieux vous dominer. J’ai toujours su que, à chaque nouveau lieu de travail, celle qui serait la plus accueillante et dévouée à m’aider et à me dire que j’étais son amie serait celle qui me détesterait le plus dès que je volerais de mes ailes et refuserais ses ragots de bureau.  J’ai toujours su que le « tout feu tout flamme » durait le temps d’une allumette et qu’il ne restait même pas une braise après  le courant d’air d’un temps qui avait couru trop vite.

 

La psychiatrie et la psychologie sont des branches passionnantes et indispensables. Ne serait-ce que pour offrir un moyen sage de considérer certains passages difficiles de la vie. Autrefois on avait recours à la sagesse d’un confesseur qui savait tout de nous, ou à celle d’un grand-père ou grand-mère, ou d’un oncle, ou d’une personne que le destin avait jetée vers cette mission. Savoir d’où nous viennent certains faux-pas répétitifs ou sentiments de rejet face à des situations données peut aider en donnant du recul.

 

Mais s’il vous plaît, nous sommes programmés avec une belle résistance, et nous savons faire face à bien des choses dont à présent on nous proclame les victimes fragilisées à vie. On fouille le passé pour « excuser » la misère de notre présent et la fadeur de l’avenir que nous nous préparons. C’est parce que papa est parti, ou était sévère, que maman aimait le porto de 17 heures, que la servante faisait des papouilles au grand-frère, que le grand-père est revenu unijambiste de la guerre et n’a plus pu faire valser grand-mère, parce qu’on associe le lait chaud avec l’odeur du réfectoire, que le curé nous demandait si nous n’avions pas fait des péchés de chair d’un air trop réjoui… Nous serions tous prêts pour une thérapie, nous les innocentes victimes de ces lourds passés.

 

Et si on parlait de ceux qui ont vraiment vécu des années ou moments d’enfer et qui sont allés de l’avant, sans rancœur inutile parce qu’ils ont choisi au mieux leur avenir, avec la prudence que leur expérience leur avait imposée ? Je connais ou ai connu des gens qui ont tâté de l’inceste, de l’agression sexuelle, des tortures, de l’emprisonnement, des coups, des situations dramatiques. Qui ont vu brutalement mourir. Nous en connaissons tous. Ils ont traversé les indépendances, des guerres, des tremblements de terre, des mers sur des casseroles flottantes. Ils ont été abandonnés de mille manières. Et ils sont normaux, tout à fait normaux. Peut-être émotifs ou secrets dans certaines zones de conversations. Mais normaux. Sans psychanalyse. Ou avec si ça les aidait, mais ils ont gardé leur fardeau pour eux, l’ont assumé, ont reconnu leurs points faibles et appris à faire taire les vilaines voix intérieures.

 

Avec l’amour de leur vie, celle qu’ils n’ont pas cessé de construire en couleurs et espoirs, jour après jour. Pour eux, pour leurs enfants, pour leurs compagnons.

 

C’est ce qu’on appelle le courage et la dignité. La vie.

De la tristesse, et peu d’autre chose

Ma tante X était une femme charmante et bonne comme le pain. Toujours affolée comme une poule – d’ailleurs mère poule étouffante pour ses enfants – elle veillait au bien de tous avec une telle vigueur qu’il ne restait rien pour elle. Elle avait oublié qu’elle existait. Son corps avait perdu toute forme, le maquillage avait perdu le chemin de ses traits, sa chevelure avait perdu grâce et liberté. Ses enfants étaient un peu mal à l’aise de ce manque de féminité, à côté des autres mamans et tantes sanglées dans de beaux tailleurs cintrés, vestes de fourrure, permanentes audacieuses et la mine heureuse des femmes qui existent.

Non, elle, ma tante X, elle n’était qu’empressement anxieux à prendre soin, prendre soin et prendre soin des autres. On n’aurait même pas pu l’imaginer jeune et jolie, coquette, flirteuse, espiègle, légère de corps et d’esprit.

Pourtant, ma mère me disait que durant la guerre, déjà veuve, ma tante X était retournée habiter chez sa mère et sortait le soir par la fenêtre pour aller aux bals de la croix rouge avec les Américains. Qu’elle adorait danser et était belle et pétillante. Ma cousine et moi riions, incrédules, à cette évocation cocasse.

Comment X la primesautière d’autrefois avait-elle pu devenir ma tante X, le devoir avec le sourire incarné ?

X était une jolie petite fille en chapeau cloche et au visage pensif, aux belles pommettes pâles, aux cheveux blonds. Elle avait grandi sans père, parce qu’il était mort en 14-18, lui laissant une fierté guerrière qui lui faisait expliquer à mon père, son jeune cousin, que son papa était mort au  champ de bataille. Mon père était alors bien petit et se demandait pensivement si le champ de bataille était entouré de barrières, haies ou barbelés… Toujours la plus grande de sa classe, ce qui fait qu’on la repère facilement sur toutes les photos. C’est la grande du fond. Avec ce visage à l’expression rêveuse, une Cate Blanchet un peu féérique.

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

L’amour de sa vie vint durant la seconde guerre mondiale sous la forme d’un jeune homme de bonne famille mais un peu voyou, hors-la-loi, canaille. Ses photos montrent quelqu’un qui sait plaire aux femmes, que l’on ne floue pas facilement, dont le charme fait scintiller regards et sourires. La jeune X rayonnait de tout son bonheur, de tout son amour. Et il est mort tragiquement après six mois de tête à tête émerveillé, dans des circonstances particulièrement traumatisantes. Les guerres ne furent pas généreuses avec X.

Nous ne savons rien de sa douleur car elle n’en a jamais parlé. Et au bout d’un moment, elle trompa son chagrin en enjambant la fenêtre de la maison maternelle pour aller se griser d’un peu de vie, de cocktails et d’insouciance avec les Américains aux bals de la Croix rouge.

Et puis la société d’alors n’aimait pas les veuves. Elles étaient mieux respectées que les divorcées, mais enfin… elles avaient connu l’homme, n’est-ce pas, et ne pouvaient donc que représenter une menace effroyable pour les hommes des autres. Plus vite elle en aurait un pour elle, et plus vite les autres pourraient baisser la garde et l’inviter à nouveau dans les maisons convenables. Et c’est ainsi qu’avec la complicité de relations dont l’apostolat était le maintien de la société telle qu’elles la connaissaient, on lui présenta un veuf plus âgé qui avait deux enfants, et n’avait pas plus envie qu’elle de se remarier. Mais la campagne publicitaire fut apparemment bien menée : jolie jeune femme veuve très tôt, pas d’enfant, bonne famille, parfaite maîtresse de maison….

Et ils se sont mariés. Elle qui certainement ne pouvait oublier sa canaille de jeune mari, et lui, veuf d’une part, mais qui surtout n’avait jamais oublié une première fiancée qui l’avait – et c’est assez rare pour qu’on le signale – pratiquement abandonné sur les marches de l’église juste avant le mariage.

Chacun a épousé le remplacement d’un rêve. Chacun a fait de son mieux, loyalement. Chacun a été triste et amer, sans rien pouvoir reprocher à l’autre si ce n’était de ne pas en être un autre encore. Elle a abandonné tout ce qui avait fait partie de cette courte mais heureuse romance d’autrefois avec un aimable coquin, et s’est dissimulée dans un corps épaissi et sans formes, prenant les poussières de manière obsessive, prévenant le moindre désir au point de faire craindre de désirer quoi que ce soit. Son second mari est mort assez vite et c’est alors que je l’ai connue, éperdue de vouloir bien faire et faisant trop, agaçant enfants et famille.

La jolie grande blonde au visage intense et au rire qui montait si facilement n’a pas pu survivre.

Ma cousine et moi regardons ses photos de jeune fille, de petite fille, et rencontrons enfin cette femme qui a combattu – mal mais sans jamais se décourager – et qui sans doute, quelque part, a surtout joué de malchance.

Je t’aimais bien, tante X, et je t’aime encore mieux maintenant !