Anima-Animal

Notre âme, qui garde ce reste-zeste d’animal, ce reste que parfois nous appelons héroïsme, impulsion, courage, audace. Ce reste – zeste d’animalité que pourtant nous nions, ou cherchons à ignorer. Parce que ça échappe à ce que nous considérons « humain », policé, digne. Nous en arrivons même à dire, comme suprême horreur, que certains se conduisent comme des bêtes, ont un comportement bestial.

Et où trouve-t-on des bêtes aussi bestiales que nous, humains, nous pouvons l’être ? Qui tourmentent d’autres des années durant, sans autre but qu’éliminer par l’humiliation, en s’en délectant ? La cruauté du chat, par exemple, n’est cruelle que par notre traduction de son comportement : il s’amuse et exerce son adresse. Mais les harceleurs, les manipulatrices, les psychopathes, les menteurs compulsifs, les voleurs passionnés… ils sont « humains ». Et aucun animal n’accède aux pouvoirs que donnent la parole et l’écriture. Qui semblent être de terribles outils.

Et puis peu à peu la religion s’en est mêlée, encore qu’elle ne soit pas une mauvaise chose en soi, cette vénération d’un chef invisible et tout puissant et partout à la fois, l’évolution naturelle des codes claniques, de plus en plus complexes au fur et à mesure que les clans devenaient tribus, les tribus confédérations ou groupements, etc etc…

Plus on est et plus hautes seront les enceintes pour nous tenir ensemble, plus sévères seront les punitions pour oser penser autrement que la masse et le penseur suprême surtout. Et plus monstrueux deviendront les yeux et les oreilles du penseur suprême, ces abrutis qui ne sont que les cellules d’un magma à cerveau unique, dont la cruauté dit s’appeler justice, dont les punitions infligées avec parfois une joie abominable sont méritées, et dont toute l’existence se résume à être bien vus du penseur suprême ou ses proches pour une récompense imaginaire et souvent éphémère, le temps que la roue tourne à nouveau.

La religion, la politique, le courant de pensée, la caste, le « comme chez nous », le « c’est ainsi que ça se fait et pas autrement »…

L’animal en nous, cet être pur et bien préparé à la vie si on ne le fait pas taire, est celui qui anime l’incontrôlable. Le libre. La pulsion spontanée. Celle de s’éloigner de certains, que l’on sent nuisibles. Refuser le corral. Le licol. Le groupe qui devient toxique. Le proche qui devient un danger. Le danger déguisé en ami. Celui qui nous envoie cette petite onde discrète et pourtant claire : je ne peux pas le sentir.

C’est lui, le loup, le tigre, l’oiseau, l’agneau, le dauphin qui sommeille dans notre âme, et non pas notre éducation ou notre raisonnement, qui nous fait nous jeter à l’eau ou dans le feu sans réfléchir, pour sauver quelqu’un (et nous nous demanderons comment cet acte s’est imposé à nous, et nous dirons que non, il ne faut pas nous féliciter, nous ne savons pas ce qui nous a pris…) ; c’est lui qui nous fait un jour prendre le risque et la parole pour un petit groupe oppressé dont nous faisons partie et qui jusque-là, a subi : ce jour-là… la coupe est pleine, et les conséquences ne nous importent plus, ce qui compte est notre colère du juste, qui jaillit et l’emporte. C’est lui qui nous fait détaler soudainement avant tout le monde devant une menace que nous n’expliquons pas mais qui crie en silence, plus fort que la raison.

J’aime l’animal qui se repose dans mon âme. Mais ne dort pas.

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A nos guerriers petits et grands…

Mon grand (peut-être même grand-grand, je m’y perds) oncle Gaston a fait les deux guerres. J’aime me dire qu’il était un bel homme car c’est ainsi que je l’imagine, tant il est splendide dans les souvenirs qui me sont parvenus. Il ne s’est pas marié, et donc aucun descendant ne peut me mettre sur la voie, et aucune photo n’a fait son chemin jusqu’à moi non plus.

Mais ne t’en fais pas, Gaston, je te vois très séduisant…

Il est né « le derrière dans le beurre » et puis tout a basculé, son père a tout perdu au jeu, s’est suicidé et Gaston s’est retrouvé avec la mission de rembourser les dettes paternelles pour effacer la honte de son nom. Et de bien marier sa soeur. Je passe sur sa carrière, il s’est démené comme un beau diable et est allé partout, même en Chine. Quand la première guerre éclate, il est en Belgique, a 35 ans et s’engage comme volontaire de guerre dans les pionniers-pontonniers-cyclistes. Lors de la bataille de la Marne, il est celui (Tatàààààà, musique exprimant la vaillance…) qui a placé, sous le remblai du train Tirlemont Louvain, les charges explosives ayant fait sauter le rail, ce qui empêcha les Allemands d’envoyer leurs renforts vers la Marne. Comment pourrait-il ne pas être beau, avec tout ça? Je l’imagine un peu comme un audacieux Clint Eastwood, rien de moins. Sa présence dans la première guerre continue en Afrique où il est chargé du rétablissement des voies de communication téléphoniques et ferrovières, et c’est ainsi que pratiquement il a suivi tout le réseau à pied, 240 Kms de voie en 17 mois entre Tabora et Malagarasi.

Quand la seconde guerre éclate, il est en Belgique, après de nombreuses années passées en Afrique, à Jadotville. Il désire s’engager à nouveau comme volontaire, mais reste bloqué, se morfondant, à Alger (au passage, je signale qu’il est là à ses propres frais), jusqu’à ce que les Américains débarquent en Algérie en 1942, et le prennent comme agent de liaison. Il a 63 ans, mon Gaston! Et c’est un travail épuisant, qui l’usera. Mon Gaston Eastwood est mort à 70 ans avec beaucoup de décorations qui sans doute lui ont fait plaisir… homme d’honneur, qui a vraiment consacré sa vie à la dignité de sa famille et de son pays.

Mon grand-père paternel, Albert – que petite je prenais simplement pour le roi Albert, je trouvais qu’ils se ressemblaient et ne voyais là dedans rien d’extraordinaire, moi! –  a également fait les deux guerres. La bataille de l’Yser lors de la première, dont il est revenu avec l’habitude de dormir avec l’oreiller sur le visage… pour se protéger des rats.

À la seconde, il commandait une batterie (= 4 canons) de rédimés (aujourd’hui on n’emploie plus ce mot, considéré insultant, et il s’agit de la partie germanophone de la Belgique) et wallons à la bataille de la Lys. Les rédimés étaient ce qu’on appelait alors « les mauvais Belges », et les malheureux, il est vrai qu’il ne devait pas être bon d’avoir les pieds dans un pays et le cœur dans un autre … Mais il est arrivé à s’en faire respecter, et en parle d’ailleurs avec une sobre estime dans ses carnets de guerre.

Voici deux extraits de son journal.

22 Mai (1940): 21ème anniversaire de mon mariage. Je tire sans arrêt. L’Escaut présente une série de boucles et à tout moment les Allemands en prennent une ou en perdent une autre. Il m’arrive donc de devoir successivement protéger ou démolir le même endroit. Je ne compte plus les projectiles quoique le groupe me demande après chaque tir la marque, le genre, la fusée etc…. mais je sais que tous ces calculs sont illusoires et nous profitons des suspensions de feux pour les réviser sérieusement. Notre infanterie est enchantée de l’efficacité du tir et nous le fait savoir. Mais elle ne tient pas partout. Je reçois l’ordre de prévoir un chemin de retraite que je vais reconnaître jusqu’au groupe. Vers la soirée je suis appelé chez le major. Ordre de battre en retraite par Waneghem…

28 Mai – La colonne de groupe remonte par Eeghem Kappelle Hille. St Hubert Waerdamme vers Bruges. L’encombrement est celui que nous connaissons chaque fois qu’on bat en retraite. La chaussée est large mais 4 colonnes la suivent parallèlement. Chaque à coup se répercute pendant des kms. Nous dormons presque tous à cheval. À l’aube nous atteignons Oostkamp où l’on fait halte. Je m’introduis par ruse dans une maison où j’obtiens une tartine et une tasse de café. Finalement je m’endors dans un fauteuil. Vers 6 heures on vient me dire de la part du major que nous capitulons. Du coup je suis sur pieds et je vais le voir. Il me confirme la nouvelle, sans commentaires. Je suis mort de fatigue, pratiquement incapable d’émotion, mais les larmes coulent sur mes joues et je pleure sans le savoir. Autour de moi, certains se réjouissent parce que le cauchemar est fini. Je leur explique qu’il commence seulement et qu’ils regretteront longtemps ce dernier jour de liberté. Je longe ma batterie juste au moment où une auto allemande de parlementaires remonte la colonne. On me dit que certains de mes hommes ont crié « Heil » mais devant moi personne n’a bronché.

Un vent d’indiscipline commence à souffler. Je demande des instructions au major qui me dit que nous devrons remettre les pièces à l’ennemi sans y causer le moindre dommage ni sabotage, et que nous devrons les conduire à Thielt. Puis il disparaît. Je fais monter à cheval et nous reprenons la route en sens inverse vers Waerdamme et Middervoorde. À un moment donné, en me retournant, je m’aperçois que les hommes de la 8ème on mis des pivoines à leur boutonnière et aux œillères des chevaux. Je fais arrêter, et déclare que c’est jour de deuil pour les Belges et que les fleurs doivent disparaître immédiatement ce qui est exécuté sans murmures. On a demandé aux officiers de garder leurs troupes en main. Je veux que la mienne reste disciplinée jusqu’au bout. Les sous-officiers le sentent aussi. Ils s’efforcent de me rendre service chaque fois qu’ils le peuvent car ils comprennent que ce retour est un calvaire pour moi. Nous arrêtons pour le repas de midi à Ruddervoorde puis reprenons vers Thielt. Tout le long du chemin nous croisons d’immenses colonnes allemandes qui remontent vers Bruges et nous bloquent très souvent. Il pleut sans arrêt. Vers le soir nous arrivons un peu avant Coolscamp dans des prairies où les Allemands nous disent de parquer les pièces et de dételer ou continuer ensuite à pied jusqu’à la route de Coolscamp, où les chevaux forment une colonne à part. À ce moment les colonnes allemandes qui montent vers Bruges y choisissent les montures qui leur plaisent, ce qui fait que c’est immédiatement la débandade, chacun pour soi. Tous les chevaux restants sont parqués à Pilckem et remis aux Allemands. Tous les soldats rédimés sont rassemblés, on leur offre des autocars qui les ramèneront chez eux, directement. Je les vois une dernière fois et j’entends qu’ils parlent de moi aux Allemands. Ceux-ci me saluent et beaucoup d’hommes me disent adieu. Puis je reste seul sur la route avec mes sous-offs wallons : Verjus, Carabin, Schneuwis, Tekeune, le lieutenant Servais, quelques brigadiers, et un cuistot rédimé qui n’a jamais voulu me quitter. Les derniers fidèles.

Il a dû saisir le surréalisme de la situation en évoquant la liesse et ce sentiment d’avenir heureux du jour de son mariage pendant ces temps de boue, pluie, peur, bruit, mort …? Il avait 50 ans ! Qu’il devait être pénible de comparer, dans un éclair, la douceur de cette journée 21 ans plus tôt avec la lugubre ambiance de la journée présente… Que la splendide paix de son ménage devait alors avoir le goût d’un passé révolu. Sa femme, la gentille Suzanne, avait un mari et son fils unique sur le front… tout son bonheur en suspens, les certitudes anéanties. Disciplinée, elle continua pourtant à tenir son journal, bien succinct :

27 mai 1940- reçois lettre de Cady (sa belle-sœur, femme de son frère Paul… mon adorable tante Cady) de …. ( ?) où elle est avec les Louis et Alfred. Paul s’est engagé. Je télégraphie à Jean (mari de sa sœur Yvonne).

28 Mai – Le roi fait cesser les hostilités à 4 h du matin. Les ministres lui donnent tort. Naissance de Marthe ***

31 Mai – le parlement belge se réunit à Limoges

Le 26 mai, tout à fait épuisé parce qu’il avait dû porter son fusil mitrailleur et le trépied sur ses épaules pour que les Allemands ne s’en emparent pas – le servant avait disparu -, mon grand-père avait fait une crise cardiaque… à son insu ! Il est tombé inconscient de son cheval … Mais il a continué le combat, et puis a gardé son vieux cœur malade tout le reste du temps. Il est devenu chef de l’armée secrète à Verviers, et a tenu le coup jusqu’en 44 pour mourir dans une Belgique libérée.

Bataille de la lys

Mais bien sûr, la guerre a été une affaire de tous les Belges – et tant d’autres. Pas seulement ceux dont on a parlé, qui ont eu de grands faits d’armes à raconter, qui étaient gradés. Tous ces hommes, jeunes ou moins jeunes, ont eu à jamais leur sommeil changé, et plus rien n’a été banal dans leur quotidien, même quand la paix qu’ils nous avaient gardée fut rendue au pays.

Je possède un petit livre très émouvant, dédicacé par son auteur, André Taets.

Debout dans la nuit (ISBN 2-9300014-40-7).

André Taets était un jeune homme comme les autres, et est devenu un guerrier bien malgré lui, emporté par le ressac de l’histoire… Pour lui, c’est en 1940 que tout a vraiment commencé : il s’insurge contre l’occupation allemande, et veut rejoindre les forces belges à Londres. Et le voilà interné en France. Un jeune homme tout banal… un jeune homme avec la vaillance de la jeunesse, et un sens aigu du bien et du mal. Un jeune homme comme nous en connaissons tous, qui veut … rendre le monde meilleur. Impétueux. Mais banal comme le furent tous ces beaux guerriers qui ont, de gré ou de force, donné des années de leur vie – et parfois leur vie tout court – pour que la Belgique reste libre. Et André Taets, ce jeune homme ordinaire, avec son accent local et son avenir en suspens, s’est engagé dans la résistance. 1200 jours de captivité à Dachau l’attendaient. Et c’est en homme ordinaire qu’il nous raconte son expérience, qui fut celle de tant d’autres aussi, et qui, tôt ou tard, devrait nous frapper avec la violence de la révélation : quoi ? Ils ont subi tout ça ? Les tranchées, les poux, les rats sur le visage, la faim, le manque de nouvelles de leur famille, la boue, les camps, la peur, les blessures, la trouille, l’angoisse, l’incompréhensible, la cruauté, l’absurde, le chaos, le doute, la puanteur, la méfiance, l’hostilité, les bombes, la mort, la souffrance du monde alentour, les cadavres des autres, la conscience parfois que l’Allemand que l’on venait de tuer et dont les cheveux blonds ne raviraient plus aucune fille avait quelque part une mère et des projets qui n’existeraient plus … Des jeunes gens qui, dix ans plus tôt ou plus tard, au même âge, n’auraient eu comme soucis que l’acné, les cheveux indisciplinés, des grands pieds peu adaptés à la danse, une jeune fille courtisée avec savoir faire mais indécise, des études peu attrayantes …

Et la liste des guerriers s’étend si loin, chaque famille possède le sien ou les siens. Certains, lettrés ou artistes, ont laissé leur voix et les petits-enfants ont le cœur gonflé d’une légitime fierté. Oui, cette guerre, grand-père – ou grand-mère – en a fait partie. Cette paix que nous connaissons, oui… on lui doit ces jours-mois-années de grand partage, son nom, même invisible, est tissé dans notre drapeau.

La moviola, c’est au cinéma…

En italien, on associe souvent le mot « moviola » à la notion de ralenti, des images en slow motion. Le temps en suspens, les choses qui prennent leur temps, un temps qu’elles ont.

Mais ce n’est qu’au cinéma, tout comme le phénomène flash mob freeze est bel et bien contrôlé. Dans la vie… rien de tel.

Et trop souvent, alors qu’une situation qu’il faudrait affronter tout de suite se présente, on dit – ou s’entend dire – que ce n’est pas le moment. Les enfants, les petits-enfants, les impôts, le travail, d’autres soucis de premier ordre sont là, et ce n’est pas le moment du tout. On exhorte même l’autre … à la patience et la compréhension. Il/elle le sait, non, que le moment est mal choisi ? Allons, allons, bon sang, un peu de nerf, tout ira bien…

Il faudrait alors mettre la situation en moviola ou en frozen pendant que tout le reste se règle. La mettre entre parenthèses quand tout le reste est en gras et souligné. Suspendre le temps pendant que nous avançons sur une page que l’on est en train de nettoyer…

P1060939 - Copie

C’est donner la priorité au décor de sa vie et pas à sa vie. C’est choisir, inconsciemment, de laisser la maladie se répandre dans la moelle pour guérir la surface.

Certes, en agissant, le décor va subir des déprédations, oui. Mais beaucoup seront moins définitives et profondes que les conséquences de cette situation urgente qui tout d’un coup ne l’est plus… parce qu’à force d’attendre que le reste s’arrange, à force d’attendre une accalmie – qu’alors on ne veut pas gâcher, n’est-ce pas ! – , la situation a éclaté parfois sans bruit, ne laissant derrière elle qu’un triste « c’est plus la peine, c’est trop tard »….

Ces conversations auxquelles on coupe court car on les pressent lourdes et que l’on remet à un autre moment parce que ce n’est pas le bon, mais auxquelles on promet de revenir et de ne pas, oh non surtout pas, mettre la poussière sous le tapis… un jour on se demande ce qui y pleurait avec tant d’insistance. Mais désormais… plus rien n’est urgent, il n’y a plus que le décor d’une vie qui soudain… est bien vide de sens…

Les regrets font mourir le cœur bien plus vite que les remords.

Aussi… affrontons aujourd’hui ce que nous ne voulons pas avoir perdu demain !

Quand le cœur ne rit pas de peur d’en mourir

Les excuses sont faites pour s’en servir…

C’est une autre de ces petites vérités chères à Lovely Brunette. Judicieuse comme toujours. Oui, une explication n’est en rien… une excuse. Surtout lorsqu’elle est incomplète. Et les excuses, on se cache derrière elles pour dire « ce n’est pas ma/sa/leur faute si… ».

Il est difficile d’affirmer que quelqu’un d’éternellement tiède, renfermé, austère, robotique ou tout autre qualificatif que l’on peut remplacer par des images allant d’ennuyeux comme la pluie à méchant comme une teigne est ainsi par sa faute et sa faute seule. Mais sa responsabilité entre en jeu malgré tout.

Et il faut supporter ce compagnonnage maussade, voire parfois sinistre sous prétexte que son père/sa mère n’était jamais là (ou était tout le temps sur son dos), qu’il y a eu des épisodes pénibles dans son enfance, que sa santé n’était pas bonne, qu’on déménageait souvent, que l’école était trop dure/laxiste etc…

C’est comme installer la notion de fatalité en affirmant que tous les gens qui n’ont pas eu une enfance ressemblant à celle de Martine (à la ferme et souriante, petite maman aux yeux étincelants, en vacances en train de rire, à l’école et ravie, grande sœur et chantant des berceuses…) ont de bien bonnes excuses pour être ces adultes qui ne savent pas aimer, s’amuser, prendre dans leurs bras, toucher du bout des doigts ou du plat de la main, se détendre, écouter, partager, exprimer de la chaleur et de la joie.

Emile Munier - 1840 - 1895 - Portrait d'une mère et sa fille

Emile Munier – 1840 – 1895 – Portrait d’une mère et sa fille

C’est anéantir alors l’optimisme que choisissent – souvent non sans peine et efforts – les autres comme étoile de vie, ceux qui eux non plus n’ont pas eu l’enfance fabuleuse de Martine au paradis, et pourtant ont fait fleurir en eux le courage de vivre en couleurs, ont ouvert la voie aux émotions. Ont pris le risque d’aimer, de ne pas se replier devant les refus ni se recroqueviller devant les échecs.

Ont, un jour, osé se dresser devant la peur et lui faire face, pour empoigner leur vie, la leur, et non pas une qu’ils prétendent leur être imposée par le choix des autres, contre lesquels ils ont des ressentiments muets qui les gangrènent.

On peut croire avoir manqué d’amour et ne pas l’avoir reconnu, cet amour. Ne pas l’avoir accepté de peur de le perdre par la suite. On peut aussi avoir été tellement chouchouté que ce premier rôle devient indispensable et qu’on fait de l’ombre à tout le monde, ne partageant rien car il n’y en a que pour soi.

Nous sommes enfants le temps de l’enfance seulement. Comment alors mettre sur le dos des parents et d’épreuves vécues alors la médiocrité des dizaines d’années dont on a la garde et que l’on peut réclamer comme siennes, siennes uniquement ? Pourquoi ne pas embrasser cette existence avec élan, ces rencontres chaleureuses jalonnant le chemin, ces étapes de grands et petits bonheurs et peu à peu délacer le corset de cette fameuse enfance ? Pourquoi enfermer autrui dans une prison de glace que l’on a érigée soi-même avec des murs de peurs, rancœurs et … excuses ?

« Forgiving our Fathers » de Dick Lourie

How do we forgive our fathers?

Maybe in a dream?

Do we forgive our fathers for leaving us too often,

Or forever, when we were little?

Maybe for scaring us with unexpected rage,

or making us nervous because there never seemed to be any rage there at all?

Do we forgive our fathers for marrying or not marrying our mothers?

or for divorcing or not divorcing our mothers?

And shall we forgive them for their excesses of warmth or coldness?

Shall we forgive them for pushing or leaning, for shutting doors?

For speaking through walls,

or never speaking, or never being silent?

Do we forgive our fathers in our age, or in theirs?

Or in their deaths, saying it to them, or not saying it?

If we forgive our fathers, what is left?

Aide-toi et le ciel t’aimera…

Et aime-toi et le ciel t’aidera…

J’en rencontre, de ces rescapé(e)s de la souffrance, des épreuves, des chemins égarés – ceux que l’on appelle chemins de traverse…  Des guéris ou des lutteurs permanents. Des qui ont tué tous les démons et des qui désormais les reconnaissent et récitent les mélopées magiques qui les font se taire, pas pour toujours mais assez pour qu’ils entendent, eux, le son de la vie d’aujourd’hui et l’envie des demains qu’elle annonce.

Qui n’en rencontre pas ?

Blanche neige

Mais peu savent de quelle sombre forêt ils (ou elles) sortent, parce que si souvent on les voit gourmands, plutôt sereins, pleins de petits bonheurs et grands contentements, sans modestie diminuante ou fierté démesurée. Même s’il reste des cicatrices et des hésitations. Ils se connaissent, ils ont fait le tour d’eux-mêmes (encore que le tour n’est jamais aussi complet qu’on le pense), se sont détestés, traités de tous les noms, trouvés nuls, moches, incapables, trouillards jusqu’au moment où ils se sont aidés, se sont aimés. Se sont pris par la main, parfois l’ont confiée à de l’aide professionnelle. Parce que c’est une belle chose que de poser le regard sur soi pour voir qu’ici, non, on ne saura pas faire tout seul, on s’est perdu ou va se perdre, on ne veut plus souffrir à ce point, on veut de nouveau sourire en entendant la pluie et les ronronnements d’un chat, une voix aimée au téléphone, en embrassant quelqu’un dont le parfum nous est familier comme celui des draps fraichement lavés…

Peu la connaissent, leur histoire, parce qu’ils semblent voguer sur une mer trop lisse, titillés par de tendres rayons de soleil, bercés par l’écho de rires lointains qui leur arrive emmêlé avec des effluves de pain d’épices et jasmin. On se dit qu’ils ont dû naître le derrière dans le beurre, entourés d’amour, couronnés par la chance, courtisés par le succès.

Or l’amour, la chance, le succès… ces fées imprévisibles l’ont été pour eux aussi, imprévisibles. Et cruellement capricieuses, le plus souvent. Marraines sévères qui les guidaient sans pitié vers cet aujourd’hui dont le confort tire ses plus grands atouts de la force.

Du refus d’être une victime.

Parce que les victimes ne vivent pas vraiment sauf dans l’écrin de « ce qui leur est arrivé ». Un jour. Des mois. Des années parfois. Et qui a, tout d’un coup, ceint leur existence de cette douleur érigée qu’on ne doit pas combattre.

Le ciel aime ceux qui s’aiment assez pour s’aider… et les aide.

Ne pas prendre de décision… est-ce vraiment une « décision » ?

C’est plutôt une apathie. Et la négation de sa propre liberté, de sa prise de responsabilité. Puisqu’on s’en remet alors à ce que les autres vont décider, ou ce que « la vie » va apporter comme changements. On se place dans le rôle de feuille – assez morte – au vent. Le regret est souvent plus lourd à porter que le remord. Les « si seulement » et « j’aurais dû » déclenchent un processus de mort. Alors qu’agir nous met au gouvernail de notre vie, au lieu de nous asseoir dans un train fantôme.

 

Décider, choisir, quand il le faut, est un épisode terrifiant. « On sait ce qu’on a, et on ne sait pas ce qu’on aura ». Derrière nous, c’est passé, bien ou mal. Peu importe désormais. Aujourd’hui nous marchons sur un sol hostile depuis longtemps, et savons que, parce que nous avons tenté ce petit subterfuge de l’autruche sans succès, que les choses ne vont pas s’arranger toute seules. Mais devant nous, une effrayante incertitude : en agissant, nous allons perdre ceci et cela. Nous allons blesser les uns, bouleverser les autres, être critiqués, avancer sans parapet… qui sait jusqu’à quand ? Pouvons-nous compter sur qui nous a dit « je suis là » ? Tiendrons-nous le coup ? Aurons-nous le minimum de soutien pour traverser cette zone de turbulences sans trop de dommages ? Car si on avance, on ne peut plus reculer ni faire les choses à moitié. Il faut sauter sans parachute.

 

Eh bien mon petit « déclic » personnel, ce qui me donnait le coup d’envoi, c’était cette toute simple question : est-ce que je veux encore être là où je suis aujourd’hui dans 6 mois, et puis un an, et puis dix ? Est-ce que je veux arriver à la fin de ma vie dans ce scenario ? Ou est-ce que je préfère envisager la traversée du désert sabre au poing, prête à pourfendre les dragons et les monstres ailés pour qu’au contraire… une fois mes chaînes brisées et les obstacles pourfendus, je sois sauvée de ce qui m’étouffait, ainsi que de la nécessité de me redresser, dont j’entendais l’appel depuis un bon moment déjà, et que j’ignorais au nom de barrières érigées par ma peur ?

 

Bien entendu… ça fera mal, aussi. Mais qui arrive devant le mur incandescent du choix à faire sans y avoir été poussé par la souffrance, de toute façon ? Rester sur le mal de vivre jusqu’à la mort… appellerions-nous vraiment ça « vie » ?

 

La réponse m’a toujours armée du courage nécessaire, et une fois mon action commencée, je la sentais de plus en plus juste et vitale, et ma force se décuplait …   Je n’ai jamais eu à le regretter. Je préfère de loin les cicatrices aux maux qui rongent dignité et liberté, ne laissant d’elles que des mots dont on a oublié le sens.

Frida Kahlo - La colonne brisée

Frida Kahlo – La colonne brisée

 

Et pour faire écho à ce billet, par un de ces clins d’yeux comme le sort sait si bien en faire, Marcelle Pâques, que j’ai connue par son blog alors que je commençais le mien, me communiquait hier cette phrase de Guy Corneau :

 

“ Lorsqu’on ne prend pas sa place, on devient victime et on attend que l’autre change.

Lorsqu’on la prend, on devient responsable et on découvre l’amour de soi et parfois, à notre grande surprise, le respect des hommes”

Mais si on n’a pas peur, on n’avance jamais…

Le courage, c’est l’ignorance du danger, disait mon grand-père Albert. L’ignorance dans le sens non pas de ne pas le connaître, mais de ne pas en tenir compte. Naturellement, il pensait au courage qu’il avait trouvé en lui durant la guerre (les guerres, même!), et en donnait sa simple recette.

 

Mais la recette reste la même pour tous les plats que nous voulons savourer au cours de notre vie. Partir. Admettre ses erreurs. Suivre son cœur – le sentimental, celui que Cupidon transperce voiles et ailes au vent, ou le moteur de vie, qui nous la met sur ses propres rails. Vivre notre vie, laisser fleurir et s’épanouir le moi que nous sommes. Avoir un sourire dans l’âme, ce type de sourire qui se reconnaît dès la première rencontre.

 

Nous avons tous peur. Des choses exceptionnelles mais aussi des épreuves routinières.

 

Nous avons été terrorisés d’un jour décider de nous dresser, accrochés au pied d’une table ou au collier d’un chien patient (ce qui fut mon cas), pour vaciller un peu, trottiner trois secondes … et puis tomber. Et hurler. Et recommencer. Nous avons tous eu peur des rentrées des classes dans de nouvelles écoles, où les amitiés étaient déjà faites et les clans formés.

 

Même les acteurs chevronnés continuent d’avoir le trac de faire ce soir ce qu’ils ont fait hier soir et les autres soirs de tant d’années. Et puis il y a le moment où, parce qu’on fait le premier pas et décide que reculer n’est pas une option, la peur s’en va. Une détermination sereine nous emplit et chuchote « ça ira ». On est comme « pris en charge », aidé, stimulé, par une force chaleureuse. Qui est la récompense du courage, de ce premier pas qu’il a fallu faire dans la peur, comme tendre la main dans le noir à une autre main que l’on sait détenir la lumière, le guide, la boussole, le compas, le sextant. Et on est surpris, par la suite, d’avoir eu si peur d’une chose qui s’est pourtant déroulée sans jamais que nous perdions les commandes. Ni la tête…

Main  tendue

Et on prend, peu à peu, de l’assurance. On découvre la « confiance en soi ». On continue d’avoir peur mais on a de moins en moins peur de lui faire face, à la peur.

 

Même les erreurs deviennent des succès parce qu’on n’en retire pas d’amertume profonde mais une leçon, parfois même source de rires longtemps après. Ce qui fit mal ne le fait plus. Ce qui fit mal nous a guéri de ce qui nous avait induit en erreur.

 

Ceux qui au contraire font du surplace à la moindre peur finissent par perdre l’instinct du courage,  et cultivent la notion que la vie n’est qu’un long chemin caillouteux et bordé de chardons, et pour preuve ils prennent soin de ne pas guérir de « tout ce qui leur est arrivé ». Ils sont de perpétuels moroses, malades, grises mines. Ils jalousent le courage des autres et le qualifient de folie, d’inconscience.