Beaucoup de personnages

J’ai écrit ce billet tout au début de mon blog, qui alors était overblog. Nous étions en décembre 2007.

 

1900Oui, il y  en a beaucoup dans mes romans. Ce n’est pas délibéré, c’est simplement que je constate que dans la vie, c’est en effet cette foule de frères, soeurs, parents, familles, amis et parfois même simples passants éphémères qui vont y créer le décor exact.

Bousculés ou aimés par les uns, soutenus ou agressés par les autres, nous forgeons notre caractère, accumulons ou laissons s’atténuer les rancoeurs, oublions ou gardons précieusement les joies. Nous nous teintons de tous ces apports des autres.

Déjà quand j’étais « jeune », (c’est à dire vers 13 ou 14 ans, âge où j’ai brièvement dévoré des romans anglais copiés sur ceux de Daphné du Maurier – vous savez, ceux où une ravissante mais pauvre jeune fille assez nunuche était engagée dans un sombre château pour s’occuper des enfants d’un veuf au caractère macho et paternaliste? Ça ne ratait pas, elle faisait la conquête du monstre malgré des rivales aux décolletés endiamantés et un ou deux squelettes heureusement inodores découverts dans une malle, ainsi qu’une gouvernante sinistre et psychologiquement dérangée qu’aucun châtelain normal n’aurait gardée auprès de sa progéniture!)… quand j’étais jeune donc au point d’aimer ce genre de lecture, disais-je, je méprisais ce truc facile qui consistait à choisir comme héroïne une orpheline et de limiter la famille du châtelain au profil aquilin – et qui savait toujours tout – à en général un frère paillard ou une soeur éternellement vierge, et les deux enfants qui n’avaient que des rôles de figurants. Et juste pour dire qu’il était riche, respecté et convoité, on ne manquait pas de coller la soirée de Noël et d’en décrire les fastes, calèches et équipages. Et bien sûr l’odieuse rivale scintillante de tous ses diams snobait notre pauvre petite Cendrillon seule au monde. Je ne trouvais pas ça normal, aussi peu d’interventions humaines.

Mais c’était pratique, je ne le conteste pas, et je n’ai pas manqué d’utiliser ce subterfuge assez lourd dans un de mes romans d’alors – et ma seule lectrice en fut  mon amie Bernadette! On y faisait la connaissance de mon personnage féminin, balbutiante et humble à souhaits, à bord d’un voilier en direction de je ne sais plus où, et ses parents passaient gentiment par dessus-bord lors d’une tempête. Enfin, elle était seule au monde, prête à être livrée au riche châtelain au nez en bec d’aigle et caractère instable.

A présent pourtant, lorsque j’écris, j’aime la présence d’un vrai groupe de personnes, qui parfois elles-mêmes en approchent d’autres. Ma propre vie n’aurait pas été la même si ma mère n’avait pas rêvé toute sa vie d’horizons lointains que mon père avait vus. Ou si mon père n’avait pas tant aimé écouter ses 33 tours de cire achetés à Buenos Aires, et me prendre dans ses bras pour « danser » le tango. Ou si ma grand-mère n’avait eu la passion du cirque. Ou si ma tante n’avait été si désespérément riche et avare qu’avoir beaucoup d’argent pour moi a l’aura d’une malédiction. Ou si je n’avais jamais su que « Didine », notre vieille voisine en longue robe de satin noir et le cou cerclé d’un ruban avec un camée, avait pendant la guerre caché des messages de la résistance dans une tête de bouledogue en porcelaine dont le chapeau tyrolien se soulevait.

Serais-je la même aujourd’hui sans lui, sans ces amis de tous bords, sculpteurs, peintres, berger irlandais, photographe de stars écossais, champion d’échecs alcoolique et romantique, un Allemand celui-là, ancienne danseuse espagnole devenue serveuse dans un petit resto, fils de gangster belge ( mais oui, il y en a… des gangsters, et leurs enfants!)… Tous ces gens ont contribué à affirmer ou atténuer ce qui se trouvait en moi alors, attendant de pouvoir fleurir ou d’être assoupli. Impossible de me retrouver « à la case départ » après tout ça!

Mon existence a changé de cours bien des fois, mais j’ai gardé la flamme allumée. Et si parfois elle ne fait que respirer en secret sous la cendre, jamais mes paumes ne seront froides, jamais mon coeur ne sera vide. La sarabande de tous ceux qui m’ont appris à épeler les mots bonheur et douleur est longue.

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