Quand j’avais le départ dans l’air…

1er octobre 2010… Je passais mes derniers mois aux Etats-Unis, j’entamais le dernier hiver. J’avais le retour en Belgique en tête… Et voici ce que j’écrivais sur mon autre blog…

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Je ferme les fenêtres…

Mon cœur se trouve dans une sorte de limbes, dans ce rêve entretenu du retour en Belgique, même si les bagages ne sont pas faits. Pourtant, mentalement je ferme les volets sur mon dernier été ici, les dernières promenades, les dernières fois que …

La maison qui me laissait imaginer ses heureux hiers ne verra plus beaucoup de lendemains : elle s’effondre sous la poussée des intempéries, des heures et semaines, des termites et de l’abandon. Au bord du réservoir d’un bleu indifférent, sous le chaud soleil qui excite les cigales elle cède, accepte le départ vers l’oubli, gardant en elle l’odeur de l’apple pie et l’écho des comptines enfantines. Ring-a-ring-a-roses, A pocket full of posies; Hush! hush! hush! hush! We’re all tumbled down. Mais je ne verrai pas sa fin.

Le parc où Millie, quand elle ne s’abandonne pas à sa paresse crasse sur le divan, consent à faire certaines de ses promenades a une immuable sérénité, veillé par l’église de Our Lady of the Lake. Les oies du Canada en sillonnent le ciel dans un bruyant vol en pointe, le héron s’élève de derrière les taillis au bord du petit lac, les fleurs sauvages sèment sans compter leurs semences dans la brise, s’assurant une nouvelle avancée pour l’année prochaine. Que je ne verrai pas.

Je suis retournée à la Maison Van Vleck et l’ai savourée dans le triomphe de l’été. Et en ai profité pour y photographier la première maison, celle où a grandi l’architecte qui nous enchante encore avec la fameuse Van Vleck house (dans la rue Van Vleck, pas de surprise !).

La floraison de mon jardin, où il n’y avait rien quand nous sommes arrivés. J’évoque une des dernières lettres de ma mère : Je repense à tous mes animaux et mes plantes … et voilà que je la comprends. J’y penserai, à mes fleurs et aux petits êtres des bois qui partagent leur monde avec moi. Lors de nos promenades, je ramasse avec un entrain de gamine les plumes que je trouve, et les garde. Comme les fleurs, leur beauté est parfaite et inégalable par l’homme. Elles parlent d’un éphémère qui se reproduit sans cesse, une chaîne sans fin.

Les soupirs de ma maison, avare en luminosité mais que l’on arrive à faire sourire quand même…

Notre vie sera différente, une fois rentrés. Plus familière puisque je n’ai jamais cessé de m’étonner de biens des aspects de celle que j’ai ici. Et que je lutte contre l’immersion totale. Non, je ne veux pas faire mes courses en training, sneakers et casquette de baseball, avec une banane sur l’estomac. Je consens à porter des jeans, mais j’ai mon joli sac Furla et mon nez en l’air d’Européenne qui se croit qui sait quoi. Et pourtant, pourtant … nous avons déjà une expression un peu perdue devant les nudités européennes quand par accident on en voit à la télévision. La pruderie acharnée de ce pays nous agace mais nous met le rose aux joues quand l’impudeur du vieux continent nous arrive : un ami m’a envoyé une bande dessinée de Robert Crumb, Mr Natural, pour me rappeler le bon vieux temps. J’habitais alors Aix en Provence et nous riions aux larmes en la lisant. Et ici, le castor et moi avons lamentablement pâli et caché ce temple du vice sous une pile de choses anodines : si quelqu’un voyait ça chez nous, les voisins nous lapideront, nous dépèceront et puis nous hacheront menu en agitant des bibles et des crucifix. Ce sera bientôt fini, cette crainte que l’on ne trouve pas chez moi … LE MAL. Ce type de « never more » me remplit de joie !

Mais la maison qui s’éteint, les fleurs, les lieux de promenades, notre chez-nous … oui, il y a un peu de nostalgie dans notre plaisir, alors que nous fermons les fenêtres une par une. Et les scellons par les volets.

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No, no nostalgia

Oh que non, il n’y a pas de nostalgie dans mes billets qui parlent du passé, des choses qui ne semblent plus m’appartenir, de celles que je vais « perdre ». On ne perd que ce qu’on veut perdre. Le reste, on s’en souvient. Ou c’est lui qui se souvient de nous, parfois, et revient à la surface d’un bouillon d’émotions en criant j’étais là depuis toujours, mais tu ne m’entendais plus. Eveille-toi tout à fait et écoute les odeurs que je te rends, regarde les soupirs, dessine les mots.

Tant de fois j’ai fait mes bagages. Tant de fois j’ai choisi ce que j’allais garder, donner et jeter. Partie vers un demain jamais aussi certain que le présent que je quittais, avec la simple curiosité de me dire… ce sera comment ? Mais je n’ai rien laissé derrière moi que je ne voulais laisser. Il faut voyager et vivre léger. Les souvenirs ne doivent pas peser mais nous propulser. Compléter de mille couleurs cette personne en devenir que nous sommes en permanence.

J’emporte les odeurs et le frémissement du bois derrière la maison, et la terre caillouteuse de laquelle j’ai su faire jaillir les fleurs qui me plaisaient. J’emporte le doux galop des biches timides, le regard liquide de l’écureuil, le cri perçant du geai bleu. Le vent chaud s’engouffrant dans ma voiture et mes cheveux sur la route du travail. Les chansons country du super marché et les belles rides de Willie Nelson. Le pendentif argent et turquoise cadeau d’Ed, mon ami Ponca mort, je l’ai découvert sur internet il y a peu. Les petits chiens de prairie dans la fourrure desquels le soleil jouait. Le chant des oiseaux et le claquement d’une nappe blanche toute propre à la terrasse d’un restaurant de la Old Plaza d’Albuquerque. Le regard droit dans le mien d’un raton-laveur qui nageait vers moi avec le calme de l’innocence. Le baiser d’une vieille indienne pueblo dans sa maison qui sentait le cèdre et les galettes de maïs, ainsi qu’un petit pot de terre crue qu’elle m’a vendu pour $5.00. La grâce de Manhattan. Des secrets que l’on m’a dits. Des amours dont on m’a parlé.

Je peux ajouter ça aux chansons chantées chez Gigi avec ses copains en Italie, aux bronzettes remplies de fou-rires dans une prairie de Bardonecchia avec Loredana, d’une promenade en barque sur le Po, de la beauté du Monte Viso au loin en rentrant le soir de Castelnuovo Don Bosco, du marché aux milles senteurs de la via Cernaia, des patate con erbette dont je n’ai jamais su ce qu’étaient les erbette sauf qu’elles étaient bonnes …D’une poursuite chat perché un soir en ville avec Mario et Gigi – je courais si vite que j’ai déchiré ma jupe ! Et de secrets, d’amours dont on m’a parlé.

Et il y a encore les promenades sur le plateau de Bibémus à Aix en Provence, pieds nus et sales sur la terre couverte d’aiguilles de pins. Les baignades toute habillée dans le bayon les journées trop chaudes… Les côtes d’agneau cuites sur le feu de bois, avec le thym citron de la colline, et du mauvais vin au soleil. De mon ami Michael. Du chant des cigales qui pouvait s’arrêter si brusquement. De la salade de tomates au coriandre frais… de mon petit studio minuscule qui ne contenait que du bonheur et des plantes séchées pour la cuisine. Et des secrets, et des amours dont on m’a parlé.

Et aussi ce dont je ne parlerai pas, mais qui vient de si loin, de ma jeunesse et qui, je ne le savais pas, me chuchotait avec tendresse tu n’as pas oublié

Au revoir, les petits…

Parmi ce que je regretterai de ma vie ici, il y a la proximité de la vie libre de tous mes petits visiteurs des bois. Même si cela signifie que c’est moi qui ai ma maison sur leur terre, et pas le contraire. Je suis l’involontaire envahisseur et ils se sont habitués à l’aspect de l’humain, son odeur, sa voix … et ses restes. Ses générosités ou les barrières dont il cherche à protéger son jardin. Barrières de bois ou méphitiques, car j’avoue recouvrir mes hostas et verges d’or d’une couche malodorante destinée à écoeurer les biches qui autrement les aiment un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et n’en laissent pas du tout.

 

Mais voir un faon maladroit dans la rue et l’intriguer par ma voix, le regarder qui me fixe, la truffe luisante comme un galet mouillé, les oreilles horizontales, et puis détaler en levant haut les pattes et la queue blanche dans un petit clop clop clop, quel heureux présage de bonne et belle journée ! Le voir, ce faon maladroit, à deux mètres pendant que j’arrose la pelouse, un peu hésitant mais m’écoutant lui parler alors qu’il bouge les oreilles en antennes, c’est un petit miracle sans prix…

 

Geais bleus

 

Ecureuil

Ou Arsène, le raton-laveur gras et paisible, assis sur la table de jardin dans la nuit tombante, ramassant les restes de graines laissées par Clara, ma bien-aimée Clara la dinde sauvage et libre, qui disparaît parfois pendant deux mois mais me revient toujours, qui me reconnaît et écoute mes louanges avec attention. Que tu es belle, ma Clara ! Mais que tu es donc belle ! Oh je sais, il faut l’aveuglement de l’amour pour en arriver là mais voilà, je la trouve belle. Il m’a fallu 4 ans et la familiarité de Simone, Gastonne et puis Lola avant de voir la beauté de ces oiseaux des bois,  surtout leur plumage parfait, comme une armure de cuivre.

Clara

 

Les lapins, tamias, les écureuils. Les geais au cri strident, les cardinals, le pivert méfiant, les tourterelles tristes, le joli merle américain. Charlotte la marmotte qui a sa galerie sous la maison et affole notre bonne Millie qui, en chien de chasse, se rue parfois le nez au sol et traverse le salon en zigzagant et chantant son chant du beagle à l’halali.

Charlotte

On surprend aussi les opossums, les serpents. Un couple de buses – faucons à queue rouge – patrouille dans le ciel et a d’ailleurs bien failli s’en prendre à notre Zouzou qui en a été indigné. Trop d’arbres pour les beaux oiseaux, zut et zut, Zouzou s’est abrité sous un feuillage, la queue de la taille d’un boa, soufflant comme une locomotive. Il était moins cinq….