Sauvegarder le vécu

C’est ça qui m’ a poussée à écrire.

Il y avait des émotions qui s’étaient fixées dans ma mémoire. A chaque rappel, elles jaillissaient. C’est comme la fois où… Je me souviens de quand… Mince alors, je croyais avoir oublié... Certains souvenirs faisaient mal, enveloppés dans le feutre du secret. D’autres étaient pleins d’une énergie heureuse. Et bien que mes récits ne soient pas autobiographiques, les bouleversements qui s’y expriment en pleurs ou en rires sont issus de mon vécu, ou de mon observation du vécu d’autres.

Je pense que mon premier souvenir d’une douleur noire et tranchante remonte à lorsque j’avais environ 7 ans. Mon frère et moi étions déjà couchés dans nos petits lits verts, mais nous ne dormions sans doute pas encore, car un coup de sonnette insolite à cette heure nous en a sortis en hâte. En pyjama nous nous sommes approchés des montants de la rampe du palier, et nous sommes assis sur la première marche des escaliers. Nous avons presque pu suivre les pas de la gouvernante qui se précipitait dans le couloir de marbre pour ouvrir. Et le malheur est entré, déguisé en télégramme. Un étage au-dessous de nous ma mère, inquiète, avait entr’ouvert la porte du salon pour accueilir la gouvernante qui montait vers elle. Elles ont chuchoté, leurs voix tremblant de crainte.

Et puis un long cri/sanglot: Il veut divorcer!

Le bonheur de ma mère s’est enfui dans cette petite phrase.

Elle a couru dans sa chambre à coucher, adjacente au salon, et son lit a étouffé ses pleurs, que la gouvernante cherchait de calmer.

Nous ne savions pas alors, les enfants que nous étions, que notre vie venait de changer. Seul le passé n’avait pas bougé. Mais plus jamais nous ne serions les enfants que nous aurions été si…

Par contre, j’ai aussi exhumé il n’y a pas longtemps le souvenir de ma première « sortie », avec un certain étonnement. C’était vraiment moi? Vraiment?

Je devais avoir 15 ans à peine, et la fête avait lieu à Baelen ou Eupen, dans la salle des fêtes d’une école. Une pièce assez dépouillée. Un poêle de fonte trônait en plein milieu dans un halo d’air brûlant que l’on recherchait volontiers car il neigeait dehors. Le sol était un simple plancher, idéal pour rendre le son d’un galop feutré pendant que l’on valsait ou twistait joyeusement. Je me trouvais là avec ma grand-mère, ma  mère et ma cousine Claudine.

A l’arrivée, ma grand-mère s’est extâsiée sans malice devant le bouquet de violettes que Miss Laure avait enfoncé dans son décolleté, assez bas je dois dire. Miss Laure avait grandit et travaillé dans un moulin, et avait appris que les vêtements blancs ne se tachaient pas avec la farine, et bien qu’à l’époque elle ait la soixantaine et ne travaille plus, elle continuait de s’habiller de  blanc, ce qui lui allait très bien. Mais Claudine et moi, en plein âge bête, n’avons pu retenir un fou-rire quand notre grand-mère a respiré le timide parfum entre les seins – discrets – de Miss Laure!

Ma mère était élégamment vêtue d’un ensemble écru au tricot, orné d’une broche en or. Elle s’amusait et se sentait bien belle. Ma grand-mère s’amusait aussi car je la vois encore très bien debout, appuyée à une des grandes tables où nous avions mangé, chantant La valse brune en berçant sa chope de bière, le visage illuminé par la réminiscence de jours heureux. Un beau monsieur de son âge, veuf, la trouvait trop à son goût et elle a fini par le fuir de table en table.

Claudine et moi dansions de furieux twists, et je me trouvais irrésistible. Bon, j’étais extrêmement positive, disons-le! Car franchement, je ne pouvais pas être irrésistible: j’avais crêpé mes cheveux au point de les faire ressembler à un tampon Jex géant, je portais des lunettes de vue fumées qui s’élevaient en pointe sur les côtés, et j’avais mis 3 jupons pour faire bouffer ma robe. Je ressemblais à un grand abat-jour.

Mais heureusement je n’en avais aucune idée et souriais de toutes mes dents.

J’ai quand même dansé sans ma cousine, malgré mon aspect peu séduisant! Avec Helmut, dont le papa, veuf aussi, couvait ma mère des yeux. Peut-être se servait-il d’Helmut comme d’un cheval de Troie? Qui sait… En tout cas, Helmut m’avait invitée très cérémonieusement en demandant à ma mère la permission de me faire virevolter. Puis il avait claqué des talons en s’inclinant devant moi et  me tendant la main. C’était charmant, il me traitait comme une Altesse! Nous avons dansé sur une chanson d’Adamo, Le temps des roses (oui je sais, Vous permettez, Monsieur aurait été parfait, mais c’était Le temps des roses!) Helmut accompagnait Adamo en chantonnant, ce qui déposait un petit fumet de bière sur mes joues.

Et puis j’ai aussi dansé, suite à l’injonction de ma grand-mère, un pot-pourri de valses avec un gentil monsieur qui ressemblait à Jiminy Crickett et qu’elle appelait « Monsieur La Saucisse » je ne sais plus pourquoi. Peut-être était-il charcutier…? Monsieur La Saucisse et moi avons tourbillonné comme des toupies autour du poêle et sur nous-mêmes, traitement auquel il semblait habitué mais moi, je m’accrochais à lui pour ne pas m’envoler et mes 3 jupons s’élevaient en corolle.

Eb bien, cette atmosphère  bon enfant, le vétérinaire qui a chanté Les petits pavés et une chanson insolite avec une tortue farfelue bien connue sur l’estrade, ces valses trottinantes, ces grosses chopes de bière, ma mère rayonnante, ma grand-mère heureuse… tout ça est un charmant souvenir, vivace et émouvant. C’était ma première sortie, et je m’y suis amusée. Je m’y amuse encore!

 

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Vive les abat-jour! Hahaha… Merci de partager ces souvenirs avec nous
Commentaire n°1 posté par nATH le 15/12/2007 à 10h20
Bonne route.
Commentaire n°2 posté par Sév le 15/12/2007 à 16h11
brillant de réalisme, je t’y vois vraiment bravo, continue, tu me fais rire de bon coeur bisous, jojane
Commentaire n°3 posté par jojane le 16/12/2007 à 04h34
Tes descriptions sont de vrais délices, Edmée. On s’y croirait !
Commentaire n°4 posté par Cathy le 23/12/2007 à 17h45
Merci merci! Je me demande si Helmut se souvient encore de moi??? J’étais si moche que je devais être impossible à oublier, quelle question! Ha-ha!
Réponse de Edmée De Xhavée le 23/12/2007 à 23h00

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Ce plaisir désuet qu’est la correspondance

Femme lisantMa  Lovely Brunette de mère a eu des correspondants tout au long de sa vie.

« Lulu » est venue une seule fois de Paris alors qu’elles étaient encore jeunes filles pour faire sa connaissance, et elles se sont accompagnées jusqu’à la mort de ma mère sans plus jamais se voir. Des milliers de lettres ont voyagé de l’une à l’autre, chargées de leurs joies et chagrins, espoirs, déceptions, souvenirs.

Marie… Marie, un Hollandais, que mes grands-parents avaient laissé devenir le correspondant de leur vertueuse jeune fille en le prenant lui aussi pour une jouvencelle. Ils ont correspondu jusqu’au décès de Marie, qui a beaucoup attristé Lovely Brunette. J’ai séjourné chez Marie et sa femme Netty, à Den Haag, invitée en tant que fille de Lovely Brunette pour perfectionner mon néerlandais. J’ai surtout lu une dizaine de Simenon en français que le libraire en face de chez eux avait l’amabilité de vendre…

Lors du décès de Lovely Brunette j’ai aussi dû contacter Monsieur Kapadia à Mumbai – qui était Bombay quand ils ont commencé leur correspondance. Après 40 ans d’échanges épistolaires, son chagrin était sincère. J’ai encore un petit cadeau qu’il lui avait envoyé, et lors de la vague hippie, il m’a fournie en bracelets d’argent et foulards de batik.

Bien entendu, elle trouvait tant de plaisir dans cette occupation qu’elle m’y a incitée. J’ai eu un petit correspondant noir qui m’avait presque fait pousser un cocorico de joie pure quand il avait affirmé que son papa avait trouvé que ma lettre était la plus belle! En effet, il s’agissait d’une suggestion de notre maîtresse d’école, on avait envoyé toutes les lettres dans une école au Congo belge, et là, je suppose qu’une foire d’empoigne avait fait la sélection des missives dignes d’intéresser nos lointains futurs – et éphémères! – petits correspondants.

Ensuite, ce fut le tour de « Therapon« , un  jeune Grec auquel mon père avait acheté des cartes postales à Athènes. Comme ce petit débrouillard parlait un peu le français, il s’était fait donner mon adresse – ou le contraire. Pendant des années j’ai commencé mes lettres par « cher Therapon » pour ensuite comprendre que c’était son nom de famille! Le gentil Therapon avait le sens des affaires et de son avenir. Plus j’avançais en âge et plus il s’orientait vers une correspondance aux accents romantiques, auxquels j’étais assez imperméable. J’en étais encore aux poupées (Poupette, Belle Jacqueline, Micheline…) et la dernière photo que je lui ai envoyée de moi me représentait petite fille, coiffée de mon éternel serre-tête (qui me serrait les oreilles comme un étau!), en tablier rayé, le rouleau à pâtisserie à la main, me livrant à mes premières joies de cuisinière.

Lui, par contre, il m’envoyait des photos très suspectes, car il y était surnaturellement beau.

Je ne saurai jamais si c’était vraiment lui, cette déité blonde au profil parfait, car lassé d’attendre que je grandisse, il a joué son va-tout. Et a perdu. Il m’a demandé si mon papa accepterait de financer ses études, et il voulait devenir pilote d’avion, rien de moins! Ce n’étaient donc pas mes talents culinaires qui l’intéressaient!

Ensuite, il y a eu une annonce assez absurde dans le journal local: « Des centaines d’Italiens vous attendent pour correspondre« . Pas méfiante du tout, et désireuse de mettre en pratique l’italien appris dès mes 12 ans par la méthode Assimil (l’Italien sans peine), j’ai confié mon adresse et ma photo au destin.

Je ne sais pas combien d’Italiens il est resté pour les autres, car moi, j’ai reçu plus de 600 lettres, qui arrivaient par paquets noués, apportées par un facteur enthousiaste dont les bras commençaient à raser le sol. Certaines n’ont jamais été ouvertes: une fois passé l’engouement initial mon frère et moi tâtions les enveloppes pour identifier celles qui contenaient des photos, et nous ouvrions, ce qui livrait passage à pas mal de fous-rires et commentaires. Beaucoup de candidats louches: celui qui était en prison (innocent bien entendu) et qui me demandait de venir faire un pique-nique bucolique avec lui le jour de sa libération; quelques quinqua (ou sexa) génaires émoustillés par mon tendre âge, et qui m’envoyaient des photos d’eux en maillots révélateurs; celui qui me demandait de lui envoyer des magazines pornographiques car, disait-il, il savait que les gens du nord étaient plus libérés que les Italiens.

Mais il y  a aussi eu Solidea, Chiara et Marina, avec lesquelles, 45 ans plus tard, je suis toujours en correspondance!  Nous nous sommes rencontrées chez elles, en Belgique ou ailleurs, et nous avons vieilli ensemble, la plume à la main!

Et chacune d’entre nous saurait raconter la vie de l’autre avec autant de détails que si nous avions échangé ces confidences autour de nombreuses tasses de thé, assiettes de spaghetti, carafes de vin, montagnes de cassata. Ou en faisant notre shopping via Po, Garibaldi, delle zoccolette ou autre…

La correspondance, c’est un plaisir désuet mais plein de charme!

 

 

L’écriture, une longue passion

Oui, j’ai pratiquement toujours écrit.

J’ai commencé par ré-écrire le catéchisme pour ma mère, avec des illustrations. Je me souviens d’une en particulier qui représentait Jésus, chargé de sa croix, qui passait  tout seul devant une maison à la porte ouverte. Là, agenouillée sous un lustre des années ’50, Marie priait en égrenant son chapelet…

Puis j’ai gagné le onzième prix d’un concours interscolaire de rédaction, dont le thème était Albert, le Roi Chevalier. Ma mère n’était pas contente du tout parce que nous avions dû nous rendre en train à Liège pour la proclamation finale, et de plus elle n’avait pas compris qu’on commençait par mentionner les dernières places. Aussi à chaque nouveau nom qu’on appelait, elle me regardait exaspérée, faisant le calcul de tout ce temps qu’elle perdait pour rien. Quand je me suis levée pour que l’on m’épingle la médaille de bronze sur un coin de mon petit chandail fait main sur l’estrade, j’étais au bord des larmes et elle aussi. Moi, c’était la colère et elle, l’embarras.

Un peu plus tard j’ai écrit une histoire qui était un mélange de Bob et Bobette et Line le journal des chic filles, où deux amies n’hésitaient pas à entrer dans la machine à remonter le temps qu’un ingénieur apprenti savant  (ou sorcier) avait fabriquée dans son garage. Elles se retrouvaient … chez les « anciens Belges »! Après quelques aventures invraisemblables, elles rencontraient un très bel ancien Belge, musclé, la barbe bien taillée, le verbe sophistiqué, probablement sorti tout droit d’un film péplum (Hercule, Samson ou autre Mr Muscle de l’époque). Amoureux d’une des deux, il revenait, je ne sais plus comment, avec elles dans notre modernité d’alors…

A l’adolescence, mon amie Bernadette et moi écrivions beaucoup de petits romans, en général copiés sans honte sur ce que nous lisions en Marabout Mademoiselle, mais nous nous complimentions mutuellement avec enthousiasme. Nous avions aussi fait une bande dessinée dont nous étions les héroïnes: deux pensionnaires infortunées dans une sorte de maison d’arrêts au sommet d’une sinistre falaise. Alors que l’uniforme scolaire rendait les autres filles du pensionnat hideuses, sur nous, il tombait comme un habit de haute couture, galbant hanches et seins que nous n’avions presque pas encore, et révélant les jambes de Cyd Charisse.

Bien entendu, devant tant de grâce naturelle, la vieille directrice du pensionnat et les laiderons nous tourmentaient  sans relâche. Heureusement, deux très beaux inspecteurs de l’éducation se présentaient, et remettaient de l’ordre et de la justice dans tout ça.  Notamment, je me souviens qu’on accrochait la vieille directrice à une fenêtre ouverte sur l’extérieur qui donnait sur un précipice. Sous la pluie. Et l’orage. Toute la nuit. Et il va de soi qu’ils tombaient amoureux de nous (comment auraient-ils pu y échapper, nous étions divines, rien de moins!) et nous embrassaient voluptueusement sous les regards envieux des mochetés dans leurs uniformes mal coupés.

Plus sérieusement, il y a eu plus tard ces deux romans mentionnés dans mon premier article, mais qui n’ont jamais vu le jour! Mais comme on peut le constater, écrire n’est pas une nouvelle passion, pas du tout!

Mon premier roman publié chez Chloé des Lys