Il était une fois cette Amérique-là

Celle de la misère, de la grande dépression, du dust-bowl, des raisins de la colère, du désespoir affreux. Des pauvres dont les parents avaient fui la misère d’un autre continent pour être massacrés par celle de ce nouveau continent, le « land of opportunities ». Mais toute misère a son étrange beauté aussi, celle de ces visages de gens qui n’ont d’autre espoir que de survivre encore aujourd’hui et puis demain on verra, celle des enfants qui restent des enfants et jouent, en dépit de toutes les larmes sèches striant discrètement les regards de ceux qui les aiment.

La misère de « l’Amérique » a eu tant d’aspects, ce n’était finalement qu’un lieu tout neuf sur lequel installer de nouvelles avidités, et de nommer colère divine contre les pécheurs les terribles fureurs naturelles : incendies, nuages de sauterelles, tornades de poussière, sécheresses et glissements de terrains. C’est là aussi qu’on pouvait asseoir de nouvelles dictatures et tyrannies en proclamant que celles du Old World étaient terminées : la noblesse armoriée fut remplacée par celle des magnats voraces, le joug de l’Église par celui de nouvelles religions jugulantes. Les pauvres méprisés trouvèrent qui mépriser eux-mêmes : les Noirs et les Amérindiens, qui de par leur nature étaient, selon eux, bien inférieurs et les faisait se sentir un peu mieux.

Quand un éditeur a fait un appel à textes pour accompagner ces superbes et poignantes images de Dorothea Lange, j’ai répondu « présente » sans hésitation, comme tant d’autres auteurs (20 photos et 100 textes). J’ai reçu mes exemplaires il y a deux jours, et n’ai pas encore eu le temps de m’y plonger, mais d’autres auteurs que je connais de près ou de loin y figurent, comme Eric Allard (lui c’est de loin mais souvent et volontiers car j’aime beaucoup son écriture…) et Carine-Laure Desguin (de près et personnel, on dirait un titre de film noir, mais rien de noir entre nous, qui nous voyons régulièrement). Son texte est une sorte de poésie sans rimes, une longue suite d’images en monologue, où on trouve sans peine les relents de toute cette époque lacérée : le type qui nomme sa femme M’ma, le type qui est en fait le premier-né de sa femme, irresponsable et ayant son harmonica comme seul et ultime séduction, entouré d’enfants qu’il a faits sans y penser, suivant un illusoire filon d’or qui changera tout, balayera misère et ignorance, usure et désespoir.

J’aimerais présenter d’autres auteurs mais je n’ai pas eu le temps de lire encore… mais en feuilletant bien des phrases ont déjà tenté de m’aspirer dans le texte. J’ai résisté car je veux prendre mon temps…

J’ai accompagné deux photos moi-même. L’ouvrage est … émouvant et très beau.

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Das boot ist voll

Petits auteurs et petits éditeurs.

Grands auteurs et gros éditeurs.

Argent et parfois aussi talent, argent et folamour de l’argent.. contre pas d’argent, amour de l’écriture et parfois aussi talent, et asbl ou tout autre chose pour l’amour de ce qui se lit et s’écrit…

Bien sûr, il y a des grosses pointures qui sont des monstres du talent. Et d’autres très mauvais. Mais voilà, certains aiment leur personnage, leur look, leur message-mantra, le monde qu’ils ont créé et qui garantit à leurs lecteurs un retour dans une atmosphère aimée. Peu importe. Et qu’en plus ça les rende riches, pourquoi pas ? L’envie ne changera rien pour eux et nous donnerait des problèmes gastriques dont on se passe volontiers.

Mais… ce n’est pas un monde où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, loin de là. Das boot ist voll. On le sent bien. Les narines qui se ferment avec prudence rien qu’on évoquant notre nom, ou précisant « c’est un auteur très local, n’est-ce pas ? Publié chez un petit éditeur, non ? »… La fausse générosité joviale avec laquelle, dans certains salons, on nous accueille. Parfois on a même droit à une tape dans le dos et un biscuit. Bien entendu, nous permettons de remplir les angles morts, d’amortir les frais de chauffage et de faire d’honnêtes figurants dans le rôle de la foule tandis que dans l’espace grands, les dieux de l’Olympe se congratulent gaiement avec leurs adorateurs, et clic que je fasse un selfie avec Apollon, et clic un autre avec Héra, et puis une petite parlotte avec Déméter car je vois du coin de l’œil la TV qui s’approche. Et la peur qui pue et sort de leurs lèvres sentencieuses, condamneuses, quand en ajustant leur toge et leur fibule ils nous qualifient de rédacteurs malhabiles et imbus d’une illusion ridicule, des gens qui écrivent comme on peignait le dimanche pour accompagner la famille en pique-nique, des malheureux scribes besogneux voués à l’échec et au fond, plus vite on nous tapera sur les doigts avec les rames pendant que nous nous accrochons à la coque, mieux nous nous en remettrons.

Les journalistes, tenant à leur chronique BCBG, font chorus avec une louable ferveur. Ils veulent se trouver du côté des gagnants, après tout ils ont des enfants à nourrir et éduquer, des traites à payer, parfois ils ont un frisson quand un reproche bien senti les touche mais bon… eux d’abord, que les autres se débrouillent comme eux : un peu de courbettes et flagorneries valent bien la sécurité de l’emploi et la solidité de la signature en bas d’un article qui ma foi, fut facile à écrire : il suffit de savoir pour qui on l’écrit…

Et donc, il nous reste les découvreurs, nos lecteurs qui un jour se sont risqués, ont aimé. Que ce soit vraiment bon, ou que ce soit une détente agréable, ou un type d’écriture aimé. Peu importe, il y a eu bon, de l’excellent, du médiocre, du commercial, de la poudre aux yeux, du radotage… tout comme dans l’Olympe ! Et ce serait si « juste » qu’avant de nous condamner parce que de toute façon personne ne nous connait – et hop ! un coup de rame sur la main qui s’obstine à tenir le rebord de la barque, là ! Hop hop et hop ! Rien de pire que qui ne veut comprendre… – et donc forcément… nous ne pouvons pas être si bons que ça. Sans ça… n’en doutons pas, avec leur flair et leur grande défense de l’art, de la liberté, du beau… ils nous auraient accueillis en grande pompe.

Je ne doute pas. Et vous ?

Les écrits vains…

Cet article circule. Et il va droit au but, cet article !

Et remet aussi quelques compteurs à zéro car on commence à murmurer que ces « milliers d’exemplaires vendus » sont, pour la plupart, une légende urbaine. Milliers d’exemplaires imprimés peut-être. Vendus c’est déjà bien moins évident, quant à lus… alors là… la barre descend dangereusement.

En ce qui concerne les « grands auteurs » qu’on nous impose (comme le grand cinéma block buster…), eh bien pour certains c’est une garantie d’ennui, de lire sans cesse la même histoire avec une autre sauce et même, dans certains cas tragiques, de constater que ça n’a même plus l’air d’être leur écriture non plus – et d’ailleurs… comment écrire en passant son temps dans les salons de France, de Navarre et des îles lointaines pour dédicacer son dernier « succès » ?

Et voici donc les écrivains de l’ombre, les nègres besogneux qui sauvent la mise et le temps qui passe. Et qui privent, à cause de la voracité de l’éditeur qui n’aime que les auteurs prolifiques, l’écrivain de son réel plaisir initial : l’écriture. Vous savez, cette écriture légendaire, avec la peur de la page blanche, le bloc-notes qui ne quitte pas le sac, les cigarettes (au temps où on pouvait) écrasées s’accumulant dans un cendrier couvert de nicotine, la bouteille de whisky, ou les longues promenades inspirantes en forêt avec un chien sans race… Tout ça : l’agonie et le plaisir de l’écriture. Ce qui fait qu’un auteur a besoin d’écrire.

Les gros éditeurs, pour leur part, se comportent en mafieux – qu’ils sont – et finalement, la vie chez les petits éditeurs est bien plus digne.

 

2016-06-09 16.14.25Pas de gros sous, mais au moins on tente de faire « de la belle ouvrage », on aime – d’amour – les mots et les phrases, on cherche à trouver quelque chose de nouveau, un nouvel angle, une autre écriture, ou de donner son expérience à aimer ou haïr. On vit les affres de la page blanche, de l’attente du verdict du comité de lecture, du whisky et cigarettes peut-être pour certains… sans oublier les p’tites pépées pour ceux qui se souviennent de la chanson et ont ce genre d’appétit.

Tout le monde est loin d’être bon et désintéressé, mais au moins comme l’argent n’est pas au rendez-vous en fanfare, si on enlève ceux et celles qui enfoncent les côtes des autres avec leurs coudes taillés en pointe – il y en a, oui oui -, il reste surtout ceux qui sont contents que l’on aime ce qu’ils ont écrit… même s’ils savent que ça restera peut-être trop local, médiatisé surtout par leur effort sans relâche, et s’étendra moins vite qu’une tache d’huile dans un garage.

Quand je vends un livre, je sais qu’il sera lu, et souvent encore prêté ou donné. Si mon éditeur me verse des droits d’auteur (car oui, mes deux chers petits éditeurs me les versent… et je connais des auteurs publiés par de « gros éditeurs » qui ne les ont jamais vus) sur 200 copies, on est loin des milliers de copies vantées chez les stars des gares et Fnac, mais c’est vrai, il s’agit bien de 200 copies. Imprimées, vendues et lues.

Je suis riche du plaisir du partage, et j’ai la chance immense de ne pas craindre le « stardom » qui me contraindrait à aller signer sous le clic clac des smartphones, de faire des selfies où je souris à côté de gens que je ne connais pas et qui peut-être un jour me dessineront des moustaches et des lunettes (ou une dent noire) sur la photo souvenir. Je ne dois pas aller me soumettre à la torture d’être descendue en flèche en direct sur un plateau par un pédant jaloux et irascible ou une autrefois célèbre actrice ou danseuse nue recyclée en critique littéraire. Je devrais sans doute aussi me créer un look et revoir ma diction… Me faire blanchir les dents pour avoir un sourire de squelette bien propre.

Dans le cinéma, il y a les block busters et le cinéma indépendant. Eh bien dans les auteurs et éditeurs aussi. On suit la masse ou on choisit dans l’individuel. On est dans le grand show ou dans l’émotion, dans la découverte tranquille.