Et bien plus tard… la moisson

Tant de petits semis qui pénètrent les sillons de nos vies sans que nous les sentions même tomber. Ils germent un jour en silence, presqu’une existence plus tard, les sillons semblant désormais trop craquelés par le gel ou la chaleur pour offrir quelque force que ce soit. Et pourtant…

Ces petites chansons que nous chantait une grand-mère, venues de son enfance et qu’il n’y a qu’avec nous qu’elle osait encore partager, ces gaies sottises (je pense au zim-zizim ma p’tite cousine, ma mère est une chipote, elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes de ma Lovely Brunette !), voici qu’un jour nous les apprenons à nos petits-enfants, qui sans jugement unissent voix et mimiques, mouvements de mains, aux nôtres – et à celle de cette douce grand-mère disparue. Puis ils deviennent trop grands, et oublient. Et longtemps après deviennent aussi des grands-parents qui enfin cueillent la chanson oubliée dans le sillon de la mémoire et la refont fleurir, de plus en plus belle au fur et à mesure qu’elle se démode car elle vient de  loin, de si loin, de tant de complicités au double visage de Janus : celui qui regarde vers un passé qui s’étend loin et celui qui contemple un avenir dont on ne voit le point d’arrivée.

Et ces récits au sujet de gens longtemps disparus du paysage familial, mais dont subsistent un mot célèbre, un acte d’héroïsme marquant, une mèche de cheveux dans un médaillon assortie d’une légende… Ce n’est que lorsque l’âge nous permet de nous poser que nous sentons la fierté d’abriter, peut—être, un peu de l’héritage génétique de ce héros, de cet insolent téméraire, de ce personnage aux teintes extraordinaires, de cette ravissante jeune femme aux yeux humides qui aima trop, bien trop.

Ces après-midis de cinéma hebdomadaires qu’une mère cinéphile vous « impose » (douce violence il faut le dire) et qui vous imprègnent tellement que cinquante ans plus tard, vous adorez le cinéma pour deux, elle et vous. Ces disques de jazz qui grattaient sur le phono La voix de son maître et dont la musique désormais évoque à jamais : au salon avec papa et mammy. Et vous aimez Louis Armstrong et on vous dit que depuis il y a eu Gene Krupa et que lui aussi est démodé, mais pour vous, ça… c’est pas le jazz au salon avec papa et mammy… et sans le savoir vous avez « appris » Bessie Smith, le scat, Le Queens et Flushing, New-York.

moissonsC’est la moisson du temps, du sens de la vie, des petites choses – ou plutôt, qui semblent petites mais sont essentielles – de la vie, du sang familial, de l’éternité qui se fait une vie après l’autre. C’est un éclair qui soudain nous dit : c’est précisément ici que tu devais être, avec ces générations devant et ces autres derrière, c’est ton identité et ta place.

Et cet éclair est aussi l’amour. L’amour complice des grands-mères, grands-pères, parents, oncles et tantes, proches de tous niveaux et tous calibres qui, nous le découvrons lors de cette riche moisson, ont tous soufflé sur notre vie avec bienveillance.

Des nuits sans pareil

chambre-heusyPetite, je dormais dans une grande chambre avec mon frère, au second étage. Nous avions des petits lits verts à barreaux. Tous les sons m’y parvenaient, familiers, sécurisants. Le tram qui passait devant chez nous, en grinçant aux changements de temps (« Le tram pleure, il va geler » disait la femme de ménage sur un ton de pythie). Les voitures dont les pneus caressaient les gros moellons de la chaussée posés en arc de cercles. Parfois, bruit qui parlait de voyages et de mouvement, le cri d’un train que j’imaginais courant entre les vallons, crachant sa fumée blanche comme une trace dans la  nuit. Et, suivant les caprices du vent, un lointain meuglement de vache, bruit tiède comme l’haleine qui s’en échappait.

Aux étages inférieurs, la gouvernante trottinait encore, ou quelqu’un montait les escaliers, pliant les marches qui s’en plaignaient toujours. Les voix chuchotaient, respectant notre sommeil d’enfants. Il arrivait aussi que Bijou, un superbe chat noir et blanc, surgisse par la fenêtre. Il adorait errer de gouttières en gouttières la nuit, mais aimait particulièrement la poussette de mes poupées. Il y sautait, et célébrait sa passion en faisant un pipi dont l’odeur allait nous accompagner toute la nuit, puis il venait me toucher le visage avant de repartir.

J’ignorais alors les peurs autres que celles que l’on a pour le plaisir, celle des fantômes ou du monsieur au grand sac. J’ignorais que les gens pouvaient arrêter de s’aimer ou simplement ne plus s’entendre et emporter la sécurité d’une maison, sécurité que l’on devait alors récréer avec ses propres matériaux. J’ignorais que ma mère avait été une petite fille comme moi, même si elle me le disait. Ma mère enfant, c’était comme le père Noël ou Mickey Mouse. On y croit, mais ça n’a jamais le ton de la réalité. J’ignorais que je deviendrai aussi vieille qu’elle … Je savourais mes nuits dans un sommeil de soie, un sommeil qui m’emportait tous les soirs à la même heure, et me rendait mon énergie et mon avidité de vie au matin.
Autre réceptacle d’un sommeil sans retenue, cette étrange chambre… La grotte de Bibémus sur les hauteurs d’Aix en Provence. Quand le plateau n’était pas encore un lieu touristique. Quand une hippie vivait dans le petit pavillon de Cézanne, en plein milieu de la pinède.

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Cette photo est de Jean-Louis Ballu, un ami alors aixois qui a bien connu la grotte et sa paisible magie lui aussi.

Sur une couche de romarin bien épaisse, j’y ai passé plus d’une nuit, dans les rumeurs de la nature : les grillons, un hérisson sur les feuilles du chêne kermès, l’appel d’un oiseau nocturne. Le ciel avait cette teinte d’un bleu sombre et transparent, où luisait un semis d’étoiles. En bas, le lac Zola reflétait la lune. La lueur de la bougie se voyait de loin, petite preuve de vie, la mienne. Le danger n’existait pas, ni le trop froid, le trop chaud, les bruits qui déséquilibrent. La grotte n’était  pas, comme aujourd’hui, interdite d’accès et peu la connaissaient. J’étais dans mes années de grand soleil, celui du dehors et celui qui a grandi en moi alors. Je dormais et m’enfonçais dans un repos profond, pour m’éveiller au seuil de nouveaux bonheurs. Je les savoure encore tous.

purple-palaceEt puis les nuits dans un autre monde, dans cette petite chambre d’un Bed & Breakfast du Nouveau Mexique. The Purple Palace. Jolie petite maison de mineur, car Madrid, NM, a eu son heure de gloire par le biais des mines de charbon dont la fermeture dans les  années ’50 à l’état de ville fantôme, puis sauvée de l’oubli par un tourisme naissant, puisqu’elle se trouve aussi sur la Turquoise Trail bien connue des Indiens artisans.

L’humilité d’origine de la maison avait été décorée dans le très mauvais goût hippie des lieux. Ma chambre jouxtait le magasin, la caverne de Linda Baba cool (elle s’appelait Linda, et le Baba cool est naturellement mon qualificatif nobiliaire), une dame dans la cinquantaine qui jouait – pathétiquement mal – les fragiles jeunes filles en fleur vêtue d’une longue jupe navajo de velours mauve, ses cheveux échevelés et décolorés couronnés par un chapeau de cow girl, les pieds chaussés de santiags brodées. Bijoux indiens, trop maquillée, embaumant le patchouli au point que je me demandais comment elle ne tournait pas de l’oeil. Dans ce surprenant déguisement elle vendait de la hippie-mania baba cool New Mexico. De longues jupes navaho, des encens qui vous auraient fait voir des éléphants roses partout, des anges de papier, des bougies faites à la main, des chemisiers rebrodés de dentelle, des bijoux de turquoise. De l’inutile.

Le week-end, elle et toute la rue – car il s’agissait d’une seule rue avec le désert, des pueblos indiens et les lions de montagne tout autour – se rendaient dans la taverne des lieux – The Mine Shaft Tavern, et dansaient sur de la musique country qu’un orchestre de vieux hippies fatigués et plutôt chauves jouait en buvant de la bière. Là se trouve, disait-on, le plus long comptoir de bar en bois subsistant aux Etats-Unis, un de ceux où Kirk Douglas ou John Wayne se délectait à faire glisser négligemment son verre de whisky sur 15 mètres. Là aussi se trouve un fantôme de mineur, dont on m’a montré la photo dans le magasin attenant – baptisé musée, eh oui… -, car le coquin s’amuse à surgir sur les photos des touristes sans être invité…

Mais ma chambre, plutôt hideuse, elle, était un petit monde de silence. La nuit y avait une qualité ancestrale. « Ça fait victorien, non ? » m’avait dit Linda Baba cool en ouvrant la porte. C’était aussi victorien qu’elle-même était Navajo. C’était à la fois risible de laideur et charmant. Les murs étaient peints en orange brillant avec porte et boisements blancs, et une jupette blanche au crochet tombait du lustre. Dans une petite niche, une baignoire ancienne à pieds de lion, où un filet d’eau sombre avait déposé un ovale luisant à l’odeur vigoureuse, souvenir de la richesse carbonifère de la région. J’avais un lit de princesse sur un pois, trop haut et au matelas si épais que je n’aurais pas senti si une brique s’y trouvait. Quatre ou cinq oreillers. Et l’abrutissement du silence. Cette sensation d’être entourée de sable et de cactus, des douces courbes des montagnes naissantes. De ne rien entendre que mon cœur heureux. De me laisser emporter dans un sommeil soyeux et sans ennemis.

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Malade…

Oh ces jours que l’on passait au lit, au chaud, ou vacillants en robe de chambre, pâles comme des ectoplasmes.

On était « malade ».

Jan Steen - L'enfant malade

Jan Steen – L’enfant malade

Bien sûr que j’étais éteinte, et que mon énergie me permettait tout juste de tousser, éternuer, et me trainer à table, mes grosses et mal-aimées pantoufles à carreaux (les charentaises que je haïssais), achetées une pointure plus grandes pour que je puisse y grandir, m’épluchant les tendons d’Achille dans de méchants flop-flop.

Bien sûr aussi que parfois, j’avais même très mal : les otites m’adoraient, ainsi que les aphtes et les trachéites. Les otites étaient d’une cruauté aiguë, et je m’en souviens encore.

Mais aussi… je me faisais gâter, comme tout enfant malade. Je pouvais lire au lit, les merveilleuses aventures de Monsieur Lambique, Bob et Bobette. Je les avais toutes lues et relues, et ne m’en lassais pas. Je lisais depuis très jeune « des livres sans images » mais quand on est tout dolent, les images suffisent. On ouvrait le radiateur « à tout casser » dans ma chambre, faveur exceptionnelle puisqu’en général on n’y chauffait pas ou très peu. Mammy montait de temps en temps pour voir comment j’allais, et j’aimais le soin qu’elle mettait à ouvrir la porte sans bruit au cas où j’aurais dormi, et puis son ton gentil, sans anxiété exagérée, juste une douce sollicitude « comment ça va, ma Puce ? ». Elle m’apportait un jus d’orange, ou un thé, et hélas mon « cachet » (d’aspirine ou autre chose).

Pire, elle arrivait parfois avec le docteur, armé de sa petite lampe de poche en forme de chien lumineux et je devais dire Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaah, et puis tousser pendant qu’il écoutait le remue-ménage de mes bronches. Ou qu’il me persuadait que cet infâme sirop rose n’avait pas si mauvais goût et qu’il me fallait vraiment ouvrir la bouche en grand. Ou me tourner et offrir ma fesse rafraichie à l’éther à l’attention de cette redoutable seringue qu’il avait remplie sous mes yeux effarés.

Toute la normalité de la vie de l’enfant malade, en somme. Et à table je pouvais ne pas manger les carottes ou le céleri, l’important étant que je mange tout court. Il y avait une sorte de cessez-le-feu provisoire sur bien des points autrement incontournables.

Et quand j’allais mieux, je redoutais le retour de la santé, et forçais quelques quintes de toux mal imitées, assombrissait ma voix dans l’espoir de sembler encore enrouée, prenais l’air pitoyable de Marat dans sa baignoire après la visite de Charlotte. Mais Mammy connaissait sa fille, et c’était inutile. Dernier petit triomphe était celui du retour en classe, où la maîtresse me demandait si j’étais bien guérie et – là, c’était vraiment la ré-immersion ! – me signalait que mon amie machin-chouette avait gardé tous les devoirs  pour moi.

Il y avait toute une magie dans ces maux enfantins et annuels qu’on s’échangeait tous, comme les gommes et les porte-plumes…

Mon V-Day, mon B-Day

Toujours un Cap de Mauvaise Aventure que celui de mon anniversaire. Pas à cause des ans qui s’accumulent et du sablier qui se vide, non. C’est, je pense, quelque chose de mal oublié, de souvenir qui ne veut mourir comme une comptine enfantine très gaie que j’entendrais passer sous la porte dans une autre pièce… que je ne pourrais ouvrir.

6 ans, après une nuit de bigoudis

6 ans, après une nuit de bigoudis

Petite, ils étaient beaux. Je me levais pour aller à l’école et Mademoiselle avait fleuri ma place à table. Des fleurs s’enroulaient autour du dossier de ma chaise, jaillissaient de mon rond de serviette, entouraient la soucoupe de ma tasse de chocolat chaud. Et elle m’en avait fait une couronne. Je me souviens de l’odeur, de la rosée (ou pluie ? Mon souvenir est peut-être indulgent) qui les rendait fraiches, et du soleil que tout ça évoquait. J’étais vraiment fêtée. Je me sentais spéciale tout le jour, et recevais mes cadeaux au retour de l’école. On faisait une belle photo de moi au jardin, devant les fleurs, avec mon gâteau ou le chien ou chat. C’étaient vraiment des joyeux anniversaires.

7 ans ... tenue de classe

7 ans … tenue de classe

J’ai aussi eu deux goûters d’anniversaires dont je me souviens. Un où on avait organisé des courses en sac dans le jardin et aussi une course avec une pomme de terre dans une cuiller. Je perdais à tout, pas du tout adroite, mais je suis bonne perdante et n’y voyais pas d’humiliation mais juste la confirmation que j’étais née avec deux mains gauches et deux pieds bots. Lors de cet anniversaire, mes parents étaient encore ensemble, car mon père avait organisé une projection de films de Charlot dans le grand salon, et je ne sais pourquoi il y avait aussi eu un petit documentaire où on voyait skier quelqu’un…

8 ans avec la fidèle Kiddy

8 ans avec la fidèle Kiddy

Pour le second – mes 10 ans – j’avais invité quelques amies, c à d ma « meilleure amie » Titanic (la petite Annick), ma voisine Denise et son amie Marie-Hélène, et Christine, avec qui je n’étais pas tellement amie, mais peut-être ma mère et sa sienne l’étaient-elles.

En tout cas je me souviens que Christine m’avait offert un album des Aventures de Monsieur Lambique, et que mon frère était tombé amoureux d’elle. Comme il avait 8 ans ce drame avait pu se vivre en public dans le jardin entre un jeu de cache-cache et une ronde enfantine.

Et puis, ma nature a changé, et la vie aussi. Moins de joie à la maison – enfin, surtout : beaucoup de chagrin pour ma mère – et j’ai commencé à « cacher » la date de mon anniversaire. Je regrettais, sans doute, ma petite couronne de fleurs et mon trône odorant. Mes parents me l’ont toujours souhaité, comme je souhaitais le leur, mais j’ai vécu loin d’eux la plupart du temps (ou eux de moi…) et la couronne s’est fanée… a séché.

Je ne « sens » plus mon anniversaire. Et je ne sens plus celui des autres non plus, d’ailleurs. C’est devenu un jour comme un autre. Il a souvent, même, été pire que les autres…

10 ans - uniforme et chaussettes en entonnoir, avec Bari

10 ans – uniforme et chaussettes en entonnoir, avec Bari

Mais c’est mon V-Day, une année de plus toute pour moi, à vivre d’un bout à l’autre.

Ah les belles rentrées d’antan

On sortait des vacances – dont on commençait à se lasser – pour arriver à « la rentrée ». Uniforme ou tablier de classe qui avaient le pli du repassage et l’odeur du savon Persil. Des objets neufs dans le cartable, les crayons bien taillés avec la pointe luisante et dangereuse. Des gommes propres. Le petit pot de colle qui fleurait bon « le massepain ». Les cahiers qui sentaient le neuf, aux pages lisses où les fines rayures nous arrachaient la promesse jamais tenue de rester soigneuses d’un bout à l’autre. La table de multiplication au dos, qui faisait sérieux : preuve qu’on avait « fait du calcul », déjà.

On retrouvait les amies de l’année précédente, les autres aussi d’ailleurs. On se complimentait sur notre éventuelle nouvelle coiffure (un ruban dans les cheveux, des tresses, la raie au milieu ou sur le côté, une barrette –une pinette comme nous disions -, une nouvelle longueur…), rare à l’époque : on gardait souvent la même pendant des années. On se plaignait des nouvelles chaussures qu’il fallait « casser ». D’un cartable qui était celui que le grand frère avait cessé d’utiliser et sur lequel il avait fait une abominable tache d’encre.

Norman Rockwell - Happy Birthday Miss Jones

Norman Rockwell – Happy Birthday Miss Jones

On se réjouissait ou se désolait de la maîtresse qu’on allait avoir cette année : on la disait rosse, injuste, ou tellement gentille. Et fiancée ! Ça donnait un relief romantique, une maîtresse d’école fiancée. On imaginait qu’elle baignait dans une romance à temps plein. Si le fiancé montrait le bout de son nez, même boutonneux, on avait un « aaaaaaaaaah »  secret qui soupirait dans la tête. Etre fiancée devait être le plus bel état dans le monde. Un moment de grâce.

Le premier jour était léger, peu sérieux, on parlait des vacances et de ce qu’on étudierait cette année. On prenait les présences et remarquait ainsi les nouvelles venues, silencieuses et prudentes, ces « nouvelles compagnes qu’il nous fallait accueillir », ce qui prenait quelques jours.

Et j’avais beau détester mon école, celle des primaires, j’avoue que la rentrée était un jour délicieusement excitant, différent de tous les autres. L’été se terminait souvent en toute splendeur, indien autant qu’il le pouvait, on sentait déjà en imagination l’odeur des marrons que leurs cosses éclatées révèleraient, luisants, moirés, la tache poudreuse. On anticipait le plaisir des feuillages qui allaient chanter les gloires de l’automne de tous leurs feux. Le prochain congé serait celui de la Toussaint, et déjà… on l’attendait.

On croit que les enfants….

On assume beaucoup de choses au sujet des enfants. Et souvent on se plante. Mais on se plante sur une multitude d’autres sujets confiés aux errances de statistiques, experts, « scientifiques » (de Harvard ou de Cambridge University fait encore plus sérieux), rapports (Kinsey pour n’en citer qu’un…) et délires de psys. Mille et un billets à venir si on explore cette liste…

Mais en ce qui concerne les enfants, j’ai vécu deux situations qui, selon les meilleures statistiques et divagations en cours, auraient dû m’assurer des insomnies jusqu’à la mort, accompagnées de névralgies et d’une addiction au choix, mais certainement spectaculaire.

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Mes parents ont divorcé à une époque où le divorce était réservé à Hollywood, et en conséquence j’ai été rejetée par mon école et mes compagnes de classe.

Or, s’il est vrai que je me souviens du divorce de mes parents et surtout du désespoir de ma mère, et d’une période trouble juste avant la décision, je ne peux pas dire que personnellement j’étais affectée. En tout cas pas en pleurs. Bon, il faut admettre que mon père avait depuis longtemps de longues absences, et j’étais plus habituée à la vie sans lui qu’avec lui, et ça a dû jouer. Mais j’ai bien compris que « papa aimait une autre femme et allait quitter mammy ». J’ai réalisé assez vite que ça imposait des changements dans notre quotidien : ma mère triste et irritée, et mon père qui désormais n’allait pas revenir pour de vrai et faisait sa vie ailleurs. Bientôt même un petit frère. Je me suis tout simplement détachée de ce que je ne pouvais retenir, après d’ailleurs avoir tenté de le retenir pour faire plaisir aux grandes personnes qui me le demandaient :

Lovely Brunette m’a envoyée en messagère, un jour que mon père était grippé au lit, pour lui demander de ne pas épouser l’autre dame, et il m’a expliqué qu’il ne pouvait me faire ce plaisir. Et à l’école les sœurs, affolées par l’odeur du péché et de la fornication, m’ont encouragée à prier comme un moulin à prières pour tout arranger. J’en ai eu marre de prier, et ne voyais pas bien pourquoi Dieu me ferait plaisir à moi et pas à mon père par exemple.

On dira que ça a affecté mon idée du mariage, de l’attachement, de la famille par la suite. Certainement. Mais je n’y aurais pas échappé non plus si mes parents étaient restés ensemble, déçus de leurs vies et renoncements, malheureux et distants. On n’échappe pas aux leçons de la vie, les bonnes et les mauvaises. Il faut admettre qu’on n’a jamais un jeu de carte avec uniquement des donnes gagnantes. Personne absolument personne, ne naît dans le décor idéal. Et en général… on s’y fait !

Et donc en même temps, les chères sœurs qui savaient si bien parler de charité chrétienne n’avaient aucune idée qu’elle aurait dû s’appliquer à tous, cette charité, et de petite fille comme les autres je suis devenue petite fille à tenir à l’écart mais à garder en classe par amour du Christ qui nous le rendra au paradis. J’espère qu’il leur aura donné une volée de baffes en tout cas…

Les fillettes qui jouaient avec moi – mes petites amies – n’ont plus pu le faire : les parents avaient peur de la contamination. Et je n’ai plus eu d’amies. Ni même d’amie, dans cette école. Et si j’ai accusé le choc par des comportements bizarres pendant un moment… j’ai aussi géré la nouvelle configuration de ma vie. Alors que d’élève brillante je dégringolais au statut de cancre en quelques mois, isolée, au fond de la classe… (près du radiateur, lalalère) j’ai simplement découvert que ce qu’on est aujourd’hui on ne le sera peut-être plus demain (et déjà Lovely Brunette m’avait mise au parfum avec la ruine de ses parents). Je n’avais que 10 ans.

Je n’ai pas trouvé ça injuste. Ce fut difficile mais supportable. Ce fut surtout, à long terme, un atout indéniable.

Et je dors comme un loir, sans aucun médicament ni tisane ni berceuse. Depuis toujours !

Retomber dans son enfance

Mais non, pas la chute dans le gâtisme, la dépendance, la perte de mémoire et des mots cohérents.

Je parle de cet état si serein qui vient avec le grand âge, quand la boucle est presque bouclée. Il ne reste qu’une aune de chemin… elle peut durer des mois, des jours, des années, mais elle fait pénétrer dans un jardin d’où désormais on contemple le monde, à nouveau, avec le détachement de qui n’en est pas encore ou plus tout à fait concerné.

Mon Papounet a été lucide et maître de ses pensées et paroles jusqu’au bout, mais c’était accompagné d’un voluptueux laisser aller, d’une prise de conscience de l’essentiel. Il parlait très souvent – et de plus en plus souvent – de ses parents, avec une joie sereine sur le visage et dans la voix. Ils devinrent plus importants que ses enfants. Il était le lien entre le passé et le futur, et son futur se trouvait dans son passé : ses parents et ceux qu’il avait aimés, et dont il se rapprochait.

Il nous transmettait tout ce qui remontait dans les plis soyeux des souvenirs. Leur générosité, la façon dont ils s’étaient entendus, leurs conceptions de la vie.

Il évoquait aussi des touches de parfums et de couleurs ici et là. La corne de brume des paquebots de traversée quand ils revenaient d’Uruguay. Le cinéma avec sa mère. Les oeufs sur le plat mangés chez son grand-père, croustillants comme plus jamais il ne les a eus. Des soirées en Afrique à l’âge adulte, auprès de missionnaires hospitaliers et nonnes peu chastes mais si souriantes. Des visions tristes: la guerre, l’indépendance du Congo et ses drames, une amie très chère rencontrée peu avant sa mort dont il n’avait pas perçu le discret message d’adieu. Lui qui avait peu parlé de sa vie si ce n’était la partie appelée “la guerre”, il nous la faisait défiler sans retenue. Un peu comme qui revoit toute son existence au moment de mourir, il nous la projetait tel un film mal monté, avec trop de flash-backs, de fondus-enchaînés sur image, de ralentis, d’accélérations, de gros plans, de scènes jouées en couleur et puis en noir et blanc.

Il se détachait sans effort. Ses enfants, il les avait accompagnés. Et il en avait savouré la compagnie adulte. Les petits-enfants, il était fier d’avoir à lui tout seul, fils unique, offert huit arrière-petits enfants à ses parents. Il ignorait qu’un arrière-petit-fils se préparerait bientôt! Désormais, il refusait de se tracasser pour quoi que ce soit. L’avenir du monde, oui, le préoccupait, il voyait les nations se déchirer et avait une dernière angoisse : qu’allait devenir l’humanité ? Mais à part ce – gros – souci, il était aussi “retombé en enfance”. Vive la crème fraiche dont il aspergeait tout, disant qu’il ne voulait plus penser à son cholestérol. Un oeuf tous les jours, accompagné de l’évocation de ce fameux oeuf sur le plat à la dentelle craquante de chez son grand-père. Quand je venais, le Cynar ou la Suze étaient notre apéro, et lui qui n’avait jamais vraiment bu, il s’est mis à aimer la bière brune. Il faisait des siestes de plus en plus longues et fréquentes et se couchait extasié, en proclamant “il n’y a plus qu’une seule chose que je fais bien : c’est dormir”…

Il était, comme un bébé jovial, heureux de la moindre visite, de la moindre surprise, et de toutes les petites choses quotidiennes qu’il attendait : la visite de sa kiné, des infirmières, les nôtres. Le partage de souvenirs de famille et photos avec son dernier cousin en vie, Yves. Une promenade le long de l’Ourthe avec son déambulateur où il s’amusait à “faire de la vitesse”. Un coup de fil d’Argentine de son vieil ami Jeannot qui lui faisait, à l’armée, de fausses permissions rédigées en allemand, facétie qu’ils se rappelaient interminablement en riant comme deux polissons. Il se réjouissait de savoir que j’allais venir lui cuisiner des “chicons braisés” qu’il adorait mais ne savait préparer. On riait aux larmes parce que j’imitais la voix de sa cousine, très particulière, et surtout les réflexions qu’elle aurait faites en voyant certaines photos de famille. “Comme tu l’imites bien!” pouffait-il.

Mon Papounet n’avait plus de rôle d’exemple ou d’éducateur à remplir. Il était lui. Comme lors de son enfance où seuls ses plaisirs immédiats comptaient : un dulce de leche fait par maman, ou ses fameux biscuits au fromage, ou une belle promenade. L’enfance merveilleuse partagée avec ses cousins au milieu d’adultes qui s’entendaient bien et s’aimaient.

Il est retombé en enfance, comme on tombe sur un édredon moelleux, en riant, s’enfonçant dans la tendresse, la douceur, pour ne plus voir, au dessus, que des visages aimés et souriants.

La boucle se bouclait… il le savait. Tu sais, ce n’est pas une tragédie, que je sois en train de mourir, me dit-il deux mois avant la fin. Parce qu’il savait que j’avais compris, et que j’avais les larmes aux yeux en le quittant. J’attendrai le retour de Thierry pour les vacances et puis je m’en irai, dit-il à mon plus jeune frère, en parlant de celui qui vit en Australie. Il en fut ainsi. La porte du jardin était grande ouverte, ses parents étaient là, sous une tonnelle ombragée de glycine, et il est parti en trottinant vers eux, avec son petit costume marin…

Première auto

La porte s’est doucement refermée sur son secret, et s’ouvrira pour chacun de nous à la fin du chemin… et ce ne sera pas une tragédie non plus.