His name was Noir. Boudin Noir

Boudin noir était un fier et impétueux coursier qui, infatigable, parcourait les plaines infestées d’indiens, de vautours, pumas, crotales, et mauvais armés jusqu’aux dents. Sur son dos noble et luisant, mon frère, hurlant tougoudouc tougoudouc tougoudouc en montant et descendant l’allée du jardin. Ben vous savez, on n’aurait pas pu faire du ski alpin dans la descente, et pas besoin de remonte-pente pour recommencer, mais il y avait, nous l’avons appris récemment, un mètre vingt de dénivellement.

Boudin noir était un ancien poteau reconverti en palomino, et Lovely Brunette, armée de sa machine à puzzle, lui avait découpé une tête bien racée ma foi, tandis que la tannerie familiale l’avait nanti du licol, du bridon et des rênes, et il avait une splendide allure. Tout comme nos parterres de tulipes infesté de crotales, les haies cachant des Comanches, le pommier abritant quelque pumas qui s’y faisaient les griffes, et le garage qui devait cacher les mauvais tandis qu’ils vérifiaient le fonctionnement de leurs Winchester. Mais mon frère devait absolument délivrer son courrier pour le Poney Express, ou traverser les lignes comanches pour porter un message au fort je-ne-sais-quoi. Parfois d’ailleurs il était un guerrier cheyenne au faciès grognon dont les tresses – de laine, faites par notre chère Sibylla – serpentaient au vent de la grande prairie tandis qu’il encerclait tout seul un convoi de tuniques bleues.

Moi, sur les mêmes allées du jardin, j’apprenais à marcher à Jacqueline. Belle Jacqueline. Ma « belle poupée » avec des « vrais » cheveux et des yeux bleus que des cils noirs et interminables cachaient la plupart du temps. Ma première poupée fut Poupette, une vraie poupée de porcelaine avec, aussi, de vrais cheveux. Elle avait une histoire qui me désole car elle a désolé Lovely Brunette ad vitam aeternam : elle correspondait (Lovely Brunette, pas Poupette….) avec un monsieur flamand (en français), un certain monsieur Opdebeek. Bon… le but était l’échange de timbres, rien de graveleux, d’ailleurs Mr Opdebeek et Lovely Brunette étaient mariés et leurs conjoints avaient donné leur consentement à ces délires genre « avec-vous un exemplaire du République de San Marino 1945 avec un palmier ? » « Les dents sont-elles intactes ? ». Mais un jour ils ont décidé de se rencontrer, et Mr Opdebeek fut invité à la maison. Il est arrivé avec Poupette pour la gentille petite fille de sa correspondante. Gentille petite fille qui a hurlé de peur devant la pauvre poupée, qui paraît-il était blonde. Je ne voulais pas la toucher, absolument terrorisée. Pourquoi, je n’en sais rien et désormais je ne le saurai jamais (à moins d’une psychanalyse du plus haut intérêt où on me dira ensuite que c’est Poupette et ses cheveux blonds qui m’ont donné le vertige et le goût de la bière, ce qui changera ma vie n’en doutons pas). Mais il paraît que le pauvre Mr Opdebeek était navré, Lovely Brunette aussi, et  que ce n’est qu’en changeant les cheveux blonds contre des cheveux noirs que j’ai développé un amour maternel pour Poupette ! Mais je m’en méfiais un peu. Pourtant on n’avait pas encore vu Chucky au cinéma…

J’ai aussi eu Alice, que mon Papounet m’avait achetée en Argentine, elle aussi nantie de cheveux blonds etc, et elle avait une particularité, c’est qu’on pouvait la faire marcher sans lui tenir les bras, car il y avait un mécanisme actionné par des bâtons qui lui sortaient des épaules dans le dos, donc on tenait ces bâtons qui actionnaient ses jambes, sa tête et ses bras. Mais je n’aimais pas cet arrangement et on a scié le mécanisme à ras : je n’aimais pas ses robes à trous à l’arrière…

Trois ans. Coralie et Tintin

Trois ans. Coralie et Tintin

Longtemps avant tout ça, j’ai eu un chien de peluche « assis » que je trainais donc sans pitié sur son derrière de plus en plus râpé avec une laisse made in the tannerie familiale, Tintin, et une superbe et noble monture pommelée, Coralie. Coralie était une patineuse puisque sur roulettes et m’avait été offerte par « Kykille », notre gentille servante. Et le premier être vulnérable à être placé sous ma garde fut Mr Bear, Teddy Bear. Le vrai authentique, celui de ma maman, très mité et avec un oeil en danger de chute libre. Je suppose qu’il a d’ailleurs fini par chuter. Mais on ne peut pas attendre trop d’une jeune petite fille-mère de trois ans… Il fallait s’y attendre.

Plus tard mon frère a eu un vélo de grand, après les tricycles et les vélos à grosses roues, et alors que Boudin noir était remisé dans un coin du garage, il ne parcourait donc plus les plaines du Texas mais

Quatre ans - prête à prendre les airs avec Teddy

Quatre ans – prête à prendre les airs avec Teddy

faisait le tour de France, vociférant avec passion les exploits des coureurs. Lui incarnait Jacques Anquetil, et était toujours premier, semant la troupe de trainards qui n’arrivaient pas à faire la montée du mont Ventoux d’un mètre vingt sans s’effondrer. Comme il n’était pas très imaginatif et que ses commentaires variaient peu, j’avais pris l’habitude de couvrir sa voix dès qu’il disait « Jacques Anquetil arrive en tête » par « Jacques Anquetil se gratte le nombril ».

Il n’était pas content du tout et ça finissait par une dispute, qui amusait ma mère car elle aussi, parfois, lasse de ce tour de France qui tournait autour de sa chaise longue où elle tentait de lire un bon livre, se joignait à moi pour évoquer le nombril du coureur.

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La crinière de Poupée

Poupée, c’était mon surnom quand je suis née, et il l’est resté pendant quelques années. Lovely Brunette a consigné dans l’album « Notre enfant » les premières choses épatantes de ma vie, comme mes premières dents, mon premier sourire, l’art noble d’aller sur le petit pot à un mois et mes premières culottes de laine une fois libérée des langes – à l’époque on langeait encore comme si on était un petit rôti bien ficelé prêt pour le four, car on pensait que sans cette mesure de précaution nous aurions les jambes arquées de Lucky Luke.

 

Au grand désespoir de Lovely Brunette pourtant, j’ai perdu tous mes cheveux – fournis et noirs – à 7 semaines. Eh pardi, c’était l’automne, je suivais la nature avec précision. Toujours est-il que, craignant de me voir grandir avec un crâne pelé comme le mont chauve, elle m’a dit avoir longtemps rasé le duvet qui restait pour le fortifier.

Et puis, alors que je grandissais, elle voulait les couper et couper et couper pour continuer de les fortifier. Moi je voulais des longs cheveux jaunes comme Alice au pays des merveilles, aussi le compromis fut-il de me mettre parfois un ruban de velours comme celui d’Alice, mais pour la taille et la couleur, je devais me contenter de ce que j’avais. Elle me frictionnait les cheveux tous les soirs au Birkin Wasser, me promettant une toison à la Vénus de Botticelli pour mes 18 ans au plus tard.

On n’a jamais reparlé de cette promesse non-tenue.

Mais il faut dire que le matériau de base n’était pas des meilleurs : ma quantité de cheveux est tout à fait normale mais ils sont très fins, et surtout intraitables. Pour tout arranger, j’ai trois épis, ce qui ne permettait même pas de me faire une belle « chienne » (le mot pour « frange », on pouvait aussi se risquer à dire « de belles capoules »… mais comme c’était du wallon je ne devais pas montrer que je connaissais ce vocable) puisque hop, elle rebondissait juste à côté de la raie médiane, limitant les options à « une demi-frange ». Et si elle tirait mes cheveux en arrière pour me faire une stricte queue de cheval, il y avait un hop à 5 cm du front. Qui m’agaçait beaucoup. Alors une nuit j’ai trouvé la solution parfaite : j’ai coupé à ras. Et le matin, Lovely Brunette a poussé un long cri et on a dû finir le travail de tonte puisque la queue de cheval n’était plus possible…

J’aimais beaucoup les tresses pour jouer aux Indiennes, mais le volume de mes cheveux en faisait, d’après Lovely Brunette, des queues de rats ou des cowettes, des cordelettes en wallon (tant que ça ne sortait pas de la maison, le wallon s’utilisait pour souligner le désastreux de la situation).

J’ai aussi eu droit aux bigoudis. Ils étaient en fer, j’en émergeais comme un caniche le matin, les yeux battus par la nuit blanche, et je revenais de l’école avec les cheveux obstinément plats, angoissée à l’idée que si mammy avait le temps, j’étais de nouveau de la revue pour les instruments de torture nocturnes. Mademoiselle me les a aussi frisés au fer, ce que j’aimais bien parce que ça sentait le cheveu cramé, mais j’en sortais avec des brûlures sur le cou ou les oreilles parce que j’avais bougé. Mais pire, j’ai aussi eu la permanente, oui, la permanente pour mon troisième anniversaire, car Lovely Brunette adorait Shirley Temple. Elle m’a donc fait la permanente maison avec des petits bigoudis qui ressemblaient à osselets de plastique rose. Et je ne ressemblais pas à Shirley Temple mais à Angela Davis.

Et bien plus tard… la moisson

Tant de petits semis qui pénètrent les sillons de nos vies sans que nous les sentions même tomber. Ils germent un jour en silence, presqu’une existence plus tard, les sillons semblant désormais trop craquelés par le gel ou la chaleur pour offrir quelque force que ce soit. Et pourtant…

Ces petites chansons que nous chantait une grand-mère, venues de son enfance et qu’il n’y a qu’avec nous qu’elle osait encore partager, ces gaies sottises (je pense au zim-zizim ma p’tite cousine, ma mère est une chipote, elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes de ma Lovely Brunette !), voici qu’un jour nous les apprenons à nos petits-enfants, qui sans jugement unissent voix et mimiques, mouvements de mains, aux nôtres – et à celle de cette douce grand-mère disparue. Puis ils deviennent trop grands, et oublient. Et longtemps après deviennent aussi des grands-parents qui enfin cueillent la chanson oubliée dans le sillon de la mémoire et la refont fleurir, de plus en plus belle au fur et à mesure qu’elle se démode car elle vient de  loin, de si loin, de tant de complicités au double visage de Janus : celui qui regarde vers un passé qui s’étend loin et celui qui contemple un avenir dont on ne voit le point d’arrivée.

Et ces récits au sujet de gens longtemps disparus du paysage familial, mais dont subsistent un mot célèbre, un acte d’héroïsme marquant, une mèche de cheveux dans un médaillon assortie d’une légende… Ce n’est que lorsque l’âge nous permet de nous poser que nous sentons la fierté d’abriter, peut—être, un peu de l’héritage génétique de ce héros, de cet insolent téméraire, de ce personnage aux teintes extraordinaires, de cette ravissante jeune femme aux yeux humides qui aima trop, bien trop.

Ces après-midis de cinéma hebdomadaires qu’une mère cinéphile vous « impose » (douce violence il faut le dire) et qui vous imprègnent tellement que cinquante ans plus tard, vous adorez le cinéma pour deux, elle et vous. Ces disques de jazz qui grattaient sur le phono La voix de son maître et dont la musique désormais évoque à jamais : au salon avec papa et mammy. Et vous aimez Louis Armstrong et on vous dit que depuis il y a eu Gene Krupa et que lui aussi est démodé, mais pour vous, ça… c’est pas le jazz au salon avec papa et mammy… et sans le savoir vous avez « appris » Bessie Smith, le scat, Le Queens et Flushing, New-York.

moissonsC’est la moisson du temps, du sens de la vie, des petites choses – ou plutôt, qui semblent petites mais sont essentielles – de la vie, du sang familial, de l’éternité qui se fait une vie après l’autre. C’est un éclair qui soudain nous dit : c’est précisément ici que tu devais être, avec ces générations devant et ces autres derrière, c’est ton identité et ta place.

Et cet éclair est aussi l’amour. L’amour complice des grands-mères, grands-pères, parents, oncles et tantes, proches de tous niveaux et tous calibres qui, nous le découvrons lors de cette riche moisson, ont tous soufflé sur notre vie avec bienveillance.

Des nuits sans pareil

chambre-heusyPetite, je dormais dans une grande chambre avec mon frère, au second étage. Nous avions des petits lits verts à barreaux. Tous les sons m’y parvenaient, familiers, sécurisants. Le tram qui passait devant chez nous, en grinçant aux changements de temps (« Le tram pleure, il va geler » disait la femme de ménage sur un ton de pythie). Les voitures dont les pneus caressaient les gros moellons de la chaussée posés en arc de cercles. Parfois, bruit qui parlait de voyages et de mouvement, le cri d’un train que j’imaginais courant entre les vallons, crachant sa fumée blanche comme une trace dans la  nuit. Et, suivant les caprices du vent, un lointain meuglement de vache, bruit tiède comme l’haleine qui s’en échappait.

Aux étages inférieurs, la gouvernante trottinait encore, ou quelqu’un montait les escaliers, pliant les marches qui s’en plaignaient toujours. Les voix chuchotaient, respectant notre sommeil d’enfants. Il arrivait aussi que Bijou, un superbe chat noir et blanc, surgisse par la fenêtre. Il adorait errer de gouttières en gouttières la nuit, mais aimait particulièrement la poussette de mes poupées. Il y sautait, et célébrait sa passion en faisant un pipi dont l’odeur allait nous accompagner toute la nuit, puis il venait me toucher le visage avant de repartir.

J’ignorais alors les peurs autres que celles que l’on a pour le plaisir, celle des fantômes ou du monsieur au grand sac. J’ignorais que les gens pouvaient arrêter de s’aimer ou simplement ne plus s’entendre et emporter la sécurité d’une maison, sécurité que l’on devait alors récréer avec ses propres matériaux. J’ignorais que ma mère avait été une petite fille comme moi, même si elle me le disait. Ma mère enfant, c’était comme le père Noël ou Mickey Mouse. On y croit, mais ça n’a jamais le ton de la réalité. J’ignorais que je deviendrai aussi vieille qu’elle … Je savourais mes nuits dans un sommeil de soie, un sommeil qui m’emportait tous les soirs à la même heure, et me rendait mon énergie et mon avidité de vie au matin.
Autre réceptacle d’un sommeil sans retenue, cette étrange chambre… La grotte de Bibémus sur les hauteurs d’Aix en Provence. Quand le plateau n’était pas encore un lieu touristique. Quand une hippie vivait dans le petit pavillon de Cézanne, en plein milieu de la pinède.

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Cette photo est de Jean-Louis Ballu, un ami alors aixois qui a bien connu la grotte et sa paisible magie lui aussi.

Sur une couche de romarin bien épaisse, j’y ai passé plus d’une nuit, dans les rumeurs de la nature : les grillons, un hérisson sur les feuilles du chêne kermès, l’appel d’un oiseau nocturne. Le ciel avait cette teinte d’un bleu sombre et transparent, où luisait un semis d’étoiles. En bas, le lac Zola reflétait la lune. La lueur de la bougie se voyait de loin, petite preuve de vie, la mienne. Le danger n’existait pas, ni le trop froid, le trop chaud, les bruits qui déséquilibrent. La grotte n’était  pas, comme aujourd’hui, interdite d’accès et peu la connaissaient. J’étais dans mes années de grand soleil, celui du dehors et celui qui a grandi en moi alors. Je dormais et m’enfonçais dans un repos profond, pour m’éveiller au seuil de nouveaux bonheurs. Je les savoure encore tous.

purple-palaceEt puis les nuits dans un autre monde, dans cette petite chambre d’un Bed & Breakfast du Nouveau Mexique. The Purple Palace. Jolie petite maison de mineur, car Madrid, NM, a eu son heure de gloire par le biais des mines de charbon dont la fermeture dans les  années ’50 à l’état de ville fantôme, puis sauvée de l’oubli par un tourisme naissant, puisqu’elle se trouve aussi sur la Turquoise Trail bien connue des Indiens artisans.

L’humilité d’origine de la maison avait été décorée dans le très mauvais goût hippie des lieux. Ma chambre jouxtait le magasin, la caverne de Linda Baba cool (elle s’appelait Linda, et le Baba cool est naturellement mon qualificatif nobiliaire), une dame dans la cinquantaine qui jouait – pathétiquement mal – les fragiles jeunes filles en fleur vêtue d’une longue jupe navajo de velours mauve, ses cheveux échevelés et décolorés couronnés par un chapeau de cow girl, les pieds chaussés de santiags brodées. Bijoux indiens, trop maquillée, embaumant le patchouli au point que je me demandais comment elle ne tournait pas de l’oeil. Dans ce surprenant déguisement elle vendait de la hippie-mania baba cool New Mexico. De longues jupes navaho, des encens qui vous auraient fait voir des éléphants roses partout, des anges de papier, des bougies faites à la main, des chemisiers rebrodés de dentelle, des bijoux de turquoise. De l’inutile.

Le week-end, elle et toute la rue – car il s’agissait d’une seule rue avec le désert, des pueblos indiens et les lions de montagne tout autour – se rendaient dans la taverne des lieux – The Mine Shaft Tavern, et dansaient sur de la musique country qu’un orchestre de vieux hippies fatigués et plutôt chauves jouait en buvant de la bière. Là se trouve, disait-on, le plus long comptoir de bar en bois subsistant aux Etats-Unis, un de ceux où Kirk Douglas ou John Wayne se délectait à faire glisser négligemment son verre de whisky sur 15 mètres. Là aussi se trouve un fantôme de mineur, dont on m’a montré la photo dans le magasin attenant – baptisé musée, eh oui… -, car le coquin s’amuse à surgir sur les photos des touristes sans être invité…

Mais ma chambre, plutôt hideuse, elle, était un petit monde de silence. La nuit y avait une qualité ancestrale. « Ça fait victorien, non ? » m’avait dit Linda Baba cool en ouvrant la porte. C’était aussi victorien qu’elle-même était Navajo. C’était à la fois risible de laideur et charmant. Les murs étaient peints en orange brillant avec porte et boisements blancs, et une jupette blanche au crochet tombait du lustre. Dans une petite niche, une baignoire ancienne à pieds de lion, où un filet d’eau sombre avait déposé un ovale luisant à l’odeur vigoureuse, souvenir de la richesse carbonifère de la région. J’avais un lit de princesse sur un pois, trop haut et au matelas si épais que je n’aurais pas senti si une brique s’y trouvait. Quatre ou cinq oreillers. Et l’abrutissement du silence. Cette sensation d’être entourée de sable et de cactus, des douces courbes des montagnes naissantes. De ne rien entendre que mon cœur heureux. De me laisser emporter dans un sommeil soyeux et sans ennemis.

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Malade…

Oh ces jours que l’on passait au lit, au chaud, ou vacillants en robe de chambre, pâles comme des ectoplasmes.

On était « malade ».

Jan Steen - L'enfant malade

Jan Steen – L’enfant malade

Bien sûr que j’étais éteinte, et que mon énergie me permettait tout juste de tousser, éternuer, et me trainer à table, mes grosses et mal-aimées pantoufles à carreaux (les charentaises que je haïssais), achetées une pointure plus grandes pour que je puisse y grandir, m’épluchant les tendons d’Achille dans de méchants flop-flop.

Bien sûr aussi que parfois, j’avais même très mal : les otites m’adoraient, ainsi que les aphtes et les trachéites. Les otites étaient d’une cruauté aiguë, et je m’en souviens encore.

Mais aussi… je me faisais gâter, comme tout enfant malade. Je pouvais lire au lit, les merveilleuses aventures de Monsieur Lambique, Bob et Bobette. Je les avais toutes lues et relues, et ne m’en lassais pas. Je lisais depuis très jeune « des livres sans images » mais quand on est tout dolent, les images suffisent. On ouvrait le radiateur « à tout casser » dans ma chambre, faveur exceptionnelle puisqu’en général on n’y chauffait pas ou très peu. Mammy montait de temps en temps pour voir comment j’allais, et j’aimais le soin qu’elle mettait à ouvrir la porte sans bruit au cas où j’aurais dormi, et puis son ton gentil, sans anxiété exagérée, juste une douce sollicitude « comment ça va, ma Puce ? ». Elle m’apportait un jus d’orange, ou un thé, et hélas mon « cachet » (d’aspirine ou autre chose).

Pire, elle arrivait parfois avec le docteur, armé de sa petite lampe de poche en forme de chien lumineux et je devais dire Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaah, et puis tousser pendant qu’il écoutait le remue-ménage de mes bronches. Ou qu’il me persuadait que cet infâme sirop rose n’avait pas si mauvais goût et qu’il me fallait vraiment ouvrir la bouche en grand. Ou me tourner et offrir ma fesse rafraichie à l’éther à l’attention de cette redoutable seringue qu’il avait remplie sous mes yeux effarés.

Toute la normalité de la vie de l’enfant malade, en somme. Et à table je pouvais ne pas manger les carottes ou le céleri, l’important étant que je mange tout court. Il y avait une sorte de cessez-le-feu provisoire sur bien des points autrement incontournables.

Et quand j’allais mieux, je redoutais le retour de la santé, et forçais quelques quintes de toux mal imitées, assombrissait ma voix dans l’espoir de sembler encore enrouée, prenais l’air pitoyable de Marat dans sa baignoire après la visite de Charlotte. Mais Mammy connaissait sa fille, et c’était inutile. Dernier petit triomphe était celui du retour en classe, où la maîtresse me demandait si j’étais bien guérie et – là, c’était vraiment la ré-immersion ! – me signalait que mon amie machin-chouette avait gardé tous les devoirs  pour moi.

Il y avait toute une magie dans ces maux enfantins et annuels qu’on s’échangeait tous, comme les gommes et les porte-plumes…

Mon V-Day, mon B-Day

Toujours un Cap de Mauvaise Aventure que celui de mon anniversaire. Pas à cause des ans qui s’accumulent et du sablier qui se vide, non. C’est, je pense, quelque chose de mal oublié, de souvenir qui ne veut mourir comme une comptine enfantine très gaie que j’entendrais passer sous la porte dans une autre pièce… que je ne pourrais ouvrir.

6 ans, après une nuit de bigoudis

6 ans, après une nuit de bigoudis

Petite, ils étaient beaux. Je me levais pour aller à l’école et Mademoiselle avait fleuri ma place à table. Des fleurs s’enroulaient autour du dossier de ma chaise, jaillissaient de mon rond de serviette, entouraient la soucoupe de ma tasse de chocolat chaud. Et elle m’en avait fait une couronne. Je me souviens de l’odeur, de la rosée (ou pluie ? Mon souvenir est peut-être indulgent) qui les rendait fraiches, et du soleil que tout ça évoquait. J’étais vraiment fêtée. Je me sentais spéciale tout le jour, et recevais mes cadeaux au retour de l’école. On faisait une belle photo de moi au jardin, devant les fleurs, avec mon gâteau ou le chien ou chat. C’étaient vraiment des joyeux anniversaires.

7 ans ... tenue de classe

7 ans … tenue de classe

J’ai aussi eu deux goûters d’anniversaires dont je me souviens. Un où on avait organisé des courses en sac dans le jardin et aussi une course avec une pomme de terre dans une cuiller. Je perdais à tout, pas du tout adroite, mais je suis bonne perdante et n’y voyais pas d’humiliation mais juste la confirmation que j’étais née avec deux mains gauches et deux pieds bots. Lors de cet anniversaire, mes parents étaient encore ensemble, car mon père avait organisé une projection de films de Charlot dans le grand salon, et je ne sais pourquoi il y avait aussi eu un petit documentaire où on voyait skier quelqu’un…

8 ans avec la fidèle Kiddy

8 ans avec la fidèle Kiddy

Pour le second – mes 10 ans – j’avais invité quelques amies, c à d ma « meilleure amie » Titanic (la petite Annick), ma voisine Denise et son amie Marie-Hélène, et Christine, avec qui je n’étais pas tellement amie, mais peut-être ma mère et sa sienne l’étaient-elles.

En tout cas je me souviens que Christine m’avait offert un album des Aventures de Monsieur Lambique, et que mon frère était tombé amoureux d’elle. Comme il avait 8 ans ce drame avait pu se vivre en public dans le jardin entre un jeu de cache-cache et une ronde enfantine.

Et puis, ma nature a changé, et la vie aussi. Moins de joie à la maison – enfin, surtout : beaucoup de chagrin pour ma mère – et j’ai commencé à « cacher » la date de mon anniversaire. Je regrettais, sans doute, ma petite couronne de fleurs et mon trône odorant. Mes parents me l’ont toujours souhaité, comme je souhaitais le leur, mais j’ai vécu loin d’eux la plupart du temps (ou eux de moi…) et la couronne s’est fanée… a séché.

Je ne « sens » plus mon anniversaire. Et je ne sens plus celui des autres non plus, d’ailleurs. C’est devenu un jour comme un autre. Il a souvent, même, été pire que les autres…

10 ans - uniforme et chaussettes en entonnoir, avec Bari

10 ans – uniforme et chaussettes en entonnoir, avec Bari

Mais c’est mon V-Day, une année de plus toute pour moi, à vivre d’un bout à l’autre.

Ah les belles rentrées d’antan

On sortait des vacances – dont on commençait à se lasser – pour arriver à « la rentrée ». Uniforme ou tablier de classe qui avaient le pli du repassage et l’odeur du savon Persil. Des objets neufs dans le cartable, les crayons bien taillés avec la pointe luisante et dangereuse. Des gommes propres. Le petit pot de colle qui fleurait bon « le massepain ». Les cahiers qui sentaient le neuf, aux pages lisses où les fines rayures nous arrachaient la promesse jamais tenue de rester soigneuses d’un bout à l’autre. La table de multiplication au dos, qui faisait sérieux : preuve qu’on avait « fait du calcul », déjà.

On retrouvait les amies de l’année précédente, les autres aussi d’ailleurs. On se complimentait sur notre éventuelle nouvelle coiffure (un ruban dans les cheveux, des tresses, la raie au milieu ou sur le côté, une barrette –une pinette comme nous disions -, une nouvelle longueur…), rare à l’époque : on gardait souvent la même pendant des années. On se plaignait des nouvelles chaussures qu’il fallait « casser ». D’un cartable qui était celui que le grand frère avait cessé d’utiliser et sur lequel il avait fait une abominable tache d’encre.

Norman Rockwell - Happy Birthday Miss Jones

Norman Rockwell – Happy Birthday Miss Jones

On se réjouissait ou se désolait de la maîtresse qu’on allait avoir cette année : on la disait rosse, injuste, ou tellement gentille. Et fiancée ! Ça donnait un relief romantique, une maîtresse d’école fiancée. On imaginait qu’elle baignait dans une romance à temps plein. Si le fiancé montrait le bout de son nez, même boutonneux, on avait un « aaaaaaaaaah »  secret qui soupirait dans la tête. Etre fiancée devait être le plus bel état dans le monde. Un moment de grâce.

Le premier jour était léger, peu sérieux, on parlait des vacances et de ce qu’on étudierait cette année. On prenait les présences et remarquait ainsi les nouvelles venues, silencieuses et prudentes, ces « nouvelles compagnes qu’il nous fallait accueillir », ce qui prenait quelques jours.

Et j’avais beau détester mon école, celle des primaires, j’avoue que la rentrée était un jour délicieusement excitant, différent de tous les autres. L’été se terminait souvent en toute splendeur, indien autant qu’il le pouvait, on sentait déjà en imagination l’odeur des marrons que leurs cosses éclatées révèleraient, luisants, moirés, la tache poudreuse. On anticipait le plaisir des feuillages qui allaient chanter les gloires de l’automne de tous leurs feux. Le prochain congé serait celui de la Toussaint, et déjà… on l’attendait.