Ce sera encore bien…

Dans le temps, nous dit-on, tout était tellement mieux. On précise quand même avec prudence à condition d’avoir eu assez d’argent pour vivre. Car il est certainement plus gai de s’imaginer dansant le charleston en faisant tourner son sautoir et révélant la troublante lisière d’un bas plutôt qu’à genoux en train de frotter le carrelage sous la morsure du savon qui s’enfonce dans les gerçures. On se voit volontiers gente dame en poulaines brodées d’or écoutant un ménestrel en vérifiant l’aplomb d’un hennin amidonné mais pas en sabots arrachant les pommes de terre sous la pluie dans un champ boueux…

On s’affole de la pollution, des guerres et de leurs affres, du temps qui ne suffit jamais. Mais nos ancêtres ont survécu à l’odorante horreur des tas de fumier sous la fenêtre, des seaux d’urine déversés dans les ruelles. Ils ont guéri de blessures cautérisées au fer, de membres amputés à la scie, d’enfants mis au monde sur des draps douteux et lavés avec de l’eau bien peu claire. Ils ont résisté aux mouches sur la viande et aux morsures de rats. Aux tranchées et parfois plus ou moins aux gaz. Aux mises à mort arbitraires pour cause de sorcellerie, de braconnage, de marché noir, d’amour avec l’ennemi… Les guerres, ils ne connaissaient que les leurs et n’avaient pas les médias pour leur dire que celles du monde entier étaient aussi devenues les leurs. Et le temps, si les gentes dames le passaient en prière et les garçonnes en jupes courtes à danser et flirter, la plupart du reste de l’espèce humaine travaillait encore plus que nous …

Constantin Meunier - La coulée à Ougrée

Constantin Meunier – La coulée à Ougrée

Tout ne devient pas pire. On ne perd pas le paradis pour entrer dans une géhenne de béton, d’internet et de souffrances. On ne tue pas l’avenir de nos enfants. Ils auront un futur que nous ne concevons pas sans doute, mais qui sera leur présent, avec ses regards nostalgiques vers un passé imaginaire et enjolivé, ses coups de passion pour des jours et découvertes extraordinaires, et les doutes que chaque génération a pour les lendemains de celle qu’elle a mise au monde.

Parce que l’homme a toujours été plein de ressources, et que tout s’adapte peu à peu. Il y aura, encore et toujours, les descendants des plus forts. Des choses sont encore à découvrir sur notre prodigieux sens de l’adaptation…

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Le « mieux » n’est jamais loin…

Ah ces  « cul-de-sac » dans lesquels la vie parfois nous engouffre malgré nous. Il semble n’y avoir aucun espoir de trouver une fissure dans le mur derrière laquelle brillerait le soleil et chanteraient les oiseaux. Il n’y a, dirait-on, que ce point final de briques sombres et exsudant un relent de ciment humide, et le désespoir qui nous nimbe.

Et pourtant, il y a aussi cette petite certitude qui, dans notre conscience malmenée, insiste : « This too, shall pass »… « Plus tard, ça me fera bien rire »… « Demain sera un autre jour »…

Et c’est vrai que si on se refuse à gripper les rouages de la vie sur un passage qui fait mal… le reste de la machinerie nous force à avancer, un coup de vapeur ici, une aspiration dans les turbines par là, un passage au jet refroidisseur… et un jour le temps a passé, tout fait moins mal, et on a même trouvé de nouvelles zones de confort qu’on n’imaginait pas. Pour se distraire du chagrin, de la peur, de la maladie, du mal-être, on a tendu la main vers des couleurs, fumets, rires, regards, sensations qu’on avait ignorées, ou délaissées. On a redécouvert le plaisir de lire, de manger des glaces (on perdra les rondeurs quand tout ira bien…), de faire des sorties cinéma entre amies – ou pâtisseries. On a repris son vieux cahier de croquis, on son livre de recettes. On a – souvent ! – « changé de tête » avec l’aide d’une coiffeuse intrépide qui en a changé la forme et la couleur. On a éliminé des obligations et habitudes parasites de notre routine robotique : il fallait impérativement aller vers ce « mieux » programmé, que diable, et on a donc envoyé au même diable la patiente écoute de l’amie qui ne va jamais bien, fui l’autre amie qui nous garde la tête sous l’eau à coups de « ma pauvre, tu n’as vraiment pas de chance, comment t’en sortiras-tu ? », éliminé la récolte des bons de super marché qui nous donnait l’illusion de faire des économies plus importantes que le temps qu’on y perdait, on a changé l’itinéraire de la promenade avec le chien, qui au retour s’endort assommé par tant de découvertes.

Oui, tout finit toujours pas aller mieux, en ce sens qu’on arrive à accepter l’épreuve, à lentement rebondir, à organiser son futur malgré elle. Et oui… souvent on en sourit bien plus tard, avec une fierté un peu surprise : on s’en est, finalement, bien sortie ! Tout ne devient pas indolore avec le temps, loin de là. Mais cette douleur cesse d’être l’essieu du quotidien. Elle va même se mettre, d’elle-même, dans un lieu ouaté d’où elle ne sort que rarement, et sous contrôle.

La vie brûle en nous comme un brasier entêté au-dessus duquel on peut toujours étendre les mains pour les garder chaudes.

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