Que sont ces chipies devenues?

Je parle de celles, dans les années de ma jeunesse, dont on maudissait la présence aux fêtes ou réunions où nous allions « accompagnées ». Notre seule revanche était de leur donner des surnoms ou de nous conforter l’une l’autre dans l’idée que oui, on avait raison, c’étaient de vraies garces. Et qu’on se demandait ce que les garçons leur trouvaient…

Ha ha…

Je me souviens par exemple d’Occhi di pesce, Yeux de poisson. Je vivais à Turin et mon amie L*** était amoureuse et jalouse à la folie de son « homme » qu’elle avait pourtant détourné d’une autre, et par conséquent elle était bien placée pour savoir qu’il y avait moyen de le détourner d’elle aussi, ce qui ne la rendait que plus vigilante encore. Elle et le malheureux homme motif de tant d’attentions recevaient « alla grande » (en grand style) chez eux (lui), un appartement superbe dans le centre historique de Turin, près de la via Po. Le truc princier avec des parquets de 250 ans, des cheminées ouvragées en marbre, des plafonds regorgeant de frises, des pièces gigantesques (une cuisine pour une armée de servantes…) etc… J’étais régulièrement de la partie, et c’est ainsi que j’ai pu voir les manœuvres d’Occhi di pesce devant l’objet de sa convoitise, l’homme de L*** : en arrivant un soir, dans le grand hall de marbre, elle a mis incidemment la conversation sur la souplesse, qu’elle possédait en abondance, et qu’elle faisait la roue comme personne et tiens, vous voulez voir ? Et hop que je vous fiche ma culotte (très petite) sous le nez.

Mais voyons… c’était innocent, ha ha ha, elle n’avait pas réalisé que sa jupe allait remonter.

Elle avait dû rater quelques leçons de physique et courants d’air…

Que dire de celle qui, en petite croisière à trois couples sur un yacht, n’a rien trouvé de mieux que de sortir de la cabine sans soutien-gorge devant les messieurs, car… elle avait oublié l’avoir enlevé.

Ben oui… il y en a qui ont des problèmes d’attention très jeunes dans leur vie.

La chipie qui, à Aix-en-Provence, a organisé une soirée d’anniversaire pour son compagnon en nous recommandant à tous (et surtout toutes…) de rester simple, jeans et t-shirts étaient parfaits, et puis nous a ouvert la porte, à nous les pauvres filles au look un peu trop « nature sans chichis », divinement coiffée et vêtue d’une charmante petite robe de couturier, des bijoux autour de son cou, de ses doigts et chevilles nous couronnant du mot « mocheté » pour toute la soirée.

Je ne sais pas comment elle a survécu à la dose massive d’ondes agressives ce soir-là !

L’écervelée qui m’a invitée chez elle pour un week-end où je suis allée en traînant des pieds parce que je n’en avais nulle envie, et puis qui m’a dit, souriant idiotement en me raccompagnant à la gare, qu’elle n’invitait jamais de jolies filles chez elle car elle avait peur que son compagnon ne se détourne d’elle. Tiens, ne serait-ce que pour ça, j’espère bien qu’il est tombé fou amoureux d’une très moche et l’a quittée.

Non mais…

Et celle-ci qui est venue faire sa gymnastique matinale dans la chambre que je partageais avec mon compagnon, choisissant ma chambre parce que c’était la plus ensoleillée. Oui, et comme elle était nudiste, on a eu droit à des hop hop hop génuflexions à quatre pattes et tout et tout in the nude… J’ai évidemment pu me libérer d’un peu de fiel en faisant remarquer à mon compagnon qu’elle ressemblait à une vieille esquimaude – ce qui était vrai – , néanmoins la pilule est encore en travers de ma gorge car il y a peu j’ai rencontré celui qui fut alors brièvement son compagnon, à l’esquimaude, et n’ai pu m’empêcher de lui raconter cet épisode. Il a convenu qu’elle était « bizarre »…

Souffrances d’hommes

Ils sont menteurs, abusifs, dominateurs, prompts à cogner…

 

Bon. C’est naturellement faux, parce que restrictif, caricatural, né de jugements imbéciles.

 

Et pourtant l’homme, le pauvre, n’est vraiment pas à la mode. On lui en veut personnellement d’années de patriarcat et de domination masculine, des viols, comportements irresponsables, abandons, femmes dans chaque port et quartier. On se déchaine contre tous et chacun d’entre eux comme s’il était l’homme à abattre. Tout ce qui va mal dans la vie d’une femme semble être la faute d’un salaud de sexe masculin, un jour et quelque part. Le père, l’employeur, l’ancien petit ami, le mari, l’amant, le curé, cet idiot de médecin sexiste sans compter ce débile de garagiste qui, elle en est certaine, est responsable du coup dans la carrosserie parce qu’il est sexiste.

 

Et pourtant, la vie et la littérature mettent en scène depuis longtemps déjà des hommes qui n’ont aucune chance d’en sortir vivants psychologiquement, dans les serres d’une mère, et puis celles, laquées et baguées, d’une épouse à l’air inoffensif – avant le mariage. Le supplice a existé depuis toujours. La main de fer rougi jusqu’au blanc dans un gant de dentelle, drame secret et souvent bien dissimulé, n’épargne aucune génération.

 

Parlant il y a peu avec une amie médecin, elle m’a dit qu’un de ses malades, à sa demande « mais depuis quand avez-vous commencé à être aussi souffrant ? » a répondu en souriant « depuis le jour de mon mariage ». Et de raconter une vie interminablement humiliante. Je connais personnellement un homme, qui m’a dit avoir également commencé la longue série de ses ennuis de santé dans l’avion qui l’emmenait en voyage de noce. La fiancée câline aux humbles œillades avait dû communier avec une hostie enchantée lors de la messe, car dès qu’ils furent seuls pour enfin se rouler dans le miel de la première lune de leur vie commune, elle n’eut plus le temps pour la douceur. Elle avait eu ce qu’elle voulait : le mariage. Le mari n’était qu’un accessoire. Un peu gênant mais il faudrait bien s’en accommoder. Quand on veut une villa à la campagne il faut envisager des trajets quotidiens pour aller travailler, et quand on veut se marier il faut naturellement passer par la contrainte du mari.

 

On les connaît. On en connaît tous et toutes. Parfois c’est très visible, d’autres fois la comédie est mieux jouée, même avec un peu d’excès, ce qui doit être une souffrance de plus pour le pauvre captif : devant les tiers il est encensé, cajolé, couvert d’attentions : il convient de montrer que madame ne prend que du premier choix dans la vie, et que monsieur est traité avec les honneurs qui reviennent à ce grade. Et quand le foyer retrouve sa routine intime… il est à nouveau l’accessoire transparent.

 

Judith et Holopherne - Artémisia Gentileschi

Judith et Holopherne – Artémisia Gentileschi

 

J’ai connu des femmes qui sont se sont fait ligaturer les trompes après le premier enfant sans en parler au mari. Des femmes qui vidaient la maison et s’en allaient pendant que Mr était au travail. Des femmes qui battaient – oui, battaient physiquement de leurs petits poings si frêles et féminins ! – leur mari. Qui les isolaient lentement de leur propre famille, jugée indigne ou trop peu décorative. Sans les accueillir dans la leur car on ne mélange pas les torchons et les chaussettes. Des femmes qui laissaient les leurs mépriser leur mari sans intervenir et y allaient de sourires et sarcasmes complices. Des femmes qui montaient leurs enfants contre l’époux depuis l’enfance, détruisant son image et partageant la maison en deux clans : ceux qui ont raison et l’autre. Des femmes ayant un poste « d’importance » se conduire comme des garces hystériques et des tortionnaires. Des femmes qui ont trompé leur mari dans les deux premiers mois du mariage. Des femmes qui terrorisaient leurs vieux parents ou grands-parents. Qui n’ont jamais vu leurs beaux-parents bien nantis que comme des futurs cadavres exquis qui leur laisseraient le magot en s’en allant…

 

Non seulement je les ai vues mais elles ont fait les beaux jours de la littérature et du cinéma, elles ont animé les conversations chuchotées dans les salons familiaux…

 

La violence, la méchanceté, la fourberie, la malhonnêteté… ne sont pas l’exclusivité de l’homme, ni de la femme. C’est celle des malades de la vie qui font payer leur désarroi en se nourrissant de la lente agonie de l’autre.

 

Est-ce qu’on pourrait mettre fin à la chasse à l’homme ? Et sa mise à mort parce que si ce n’est lui c’est donc son frère ?

Un fiacre allait trottinant

Les chansons d’autrefois – certaines du moins … – nous apprennent que finalement, il y a toujours eu des femmes qui avaient le tour… On les enviait un peu – sauf leur contemporaines soumises et brandissant les vertus ménagères et la vertu tout court pour démontrer combien ces heureuses pécheresses méritaient au moins l’enfer. Puisqu’elles échappaient à celui que d’autres connaissaient sur terre. Qui leur vaudrait le paradis, à elles !

Qu’elles soient tout simplement capricieuses – comme celle qui ne promenait jamais Mirza mais avait droit aux plus beaux vêtements – ou infidèles – la dame qui donnait des baisers à Léon dans un fiacre qui écrase son mari – on simplement célébrées pour leurs beautés sans doute peu utiles dans la vie – les tétons et petons de Valentine par exemple – on les chantait assez pour qu’elles aient vraiment existé, ces coquines que l’on sait n’avoir jamais vieilli, grossi, été ennuyeuses. La chanson ne le dit pas…

 

Femmes contre filles

Comment les filles, ces pestes faux jetons, deviennent-elles les femmes, ces amies qui portent vos fardeaux avec vous et s’empressent d’oublier vos secrets ?

Je me souviens du temps des filles. Prêtes à dire mine de rien qu’une telle avait de la moustache, qu’une autre allait ressembler à sa mère (notoirement moche). Que le fiancé de cette pauvre cruche la trompait à tire-larigot. Que la cousine d’une telle ne savait vraiment pas s’habiller. Et les secrets, jetés en pâture à tout qui en voulait un morceau, agrémentés de suppositions si la vérité ne suffisait pas…

Prêtes à voler les petits amis de quiconque …

Celles qui emmenaient une plus moche qu’elles au magasin pour la conseiller, et lui juraient que la mini robe lui donnait une allure moderne et cool, livrant aux regards des rotules éléphantesques. Les mêmes qui sortaient les mêmes plus moches, les condamnant à être le prix de consolation d’un copain du copain, pas trop débrouillard lui-même…

Sont-ce les mêmes, ces femmes d’aujourd’hui, ces complices généreuses, cachottières par loyauté, conseillères subtiles ? Ces amies dont on ne voudrait se passer parce qu’elles nous font rire à en avoir mal au ventre ou laissent sortir nos larmes de chagrin quand il le faut, nous offrent un verre de vin, un pull ou un repas au restaurant pour nous remettre en piste. Voient nos beautés, qu’elles soient fanées ou achetées chez l’esthéticienne. Nous confient la leur : suis-je trop grosse ou est-ce que ça peut aller ? Comment est ma teinture derrière ?

Oeuvre de Cécile Veilhan

Oeuvre de Cécile Veilhan

Mes amies me sont aussi chères que ma famille. Mais nous avons toutes, plus ou moins, été ces infernales filles d’autrefois. Pas bien venimeuses, sans quoi notre transformation tiendrait du miracle, mais un peu « pestes » quand même…