Je super like, tu hyper likes, il extra-méga like…

Quand je suis arrivée aux USA, j’étais très déconcertée par l’avalanche de compliments qui s’abattaient sur moi ou d’autres à la moindre occasion : Oh Naaaaaaancy, you look goooorgious ! Honey, you are just faaaaa-bulous ! A la télévision, lorsqu’il y avait un jeu télévisé juste avant les nouvelles, le candidat ne manquait jamais de profiter de l’occasion pour présenter sa lovely wife, d’où travelling de la caméra vers l’assemblée pour s’arrêter sur un sourire plein de rouge perdu dans les bourrelets de graisse, eux-mêmes emballés au mieux dans une toge destinée à amincir la silhouette. Bien sûr je conçois très bien qu’il aimait sans doute sa femme, mais cette exagération outrancière était-elle vraiment valorisante pour lovely wife qui savait très bien ce que les téléspectateurs en pensait ? Est-il possible qu’elle se sentait plus jolie parce qu’il avait déclaré qu’elle l’était à la télévision ?

Mais de retour ici, j’ai constaté que nous sommes contaminés sans doute via les téléfilms et la mentalité toute américaine du réseau social qui porte le nom de l’arrière-train d’un caprin. Ceci pour ne pas être trop précise, hein… Goat’s Buttocks en effet nous rappelle de souhaiter les anniversaires de nos amis, nous demanderait de faire une party pour nos amiversaires, ajoute des envolées de cœurs à nos messages, et surtout, peu à peu, est arrivé à nous faire baver des flatteries éhontées sous les photos. Que diable, nous devons donner confiance, n’est-ce pas. A chaque changement de photo de profil, on a droit à l’équivalent de trois mois de cure chez un thérapeute de la personnalité : on est tous et toutes incroyablement beaux, superbes, ravissants, sublimes (si, si !), et me voici à court de vocabulaire. Là où un « like » complice et approbateur suffirait, avec éventuellement une appréciation mesurée de temps à autre (cette couleur te va bien – quel beau sourire – on voit que tu es en forme… voire même si on le sent quelque chose de plus appréciateur encore), on a une litanie de compliments…

Bien triste ceux et celles qui ont besoin de ses « amis » Goat’s Buttocks pour se sentir bien et suffisamment agréables à voir. Nous ne sommes pas tous sublimes-magnifiques-éblouissants. Et ceux qui sont tout ça ne sont pas forcément les grands gagnants d’ailleurs car les malheureux font partie des trophées : c’est le mec qui sort avec la super nana qui a fait la page centrale de Lui, ou bien Elle est sortie trois mois avec cet Apollon qui venait de rompre avec Pamela Anderson.

Et bien triste ceux qui mesurent leur popularité au nombre de Likes qu’ils récoltent. Je connais quelqu’un qui, tout fier comme s’il venait de remporter un concours très élitiste et difficile, a dit à un autre « moi j’ai plus de 3000 amis sur Goat’s Buttocks, et même des princes et des princesses ! »… Nous en sommes ravis, sur le réseau il ne se sent pas seul et se dit que s’il n’est pas invité au château ou au palais, c’est simplement parce qu’on sait qu’il est trop occupé, mais dans la vraie vie, il a tout le temps de rester connecté à son réseau, car les amis en chair et en os ne se bousculent pas. Pas même des manants…

Je comprends tout à fait que les réseaux soient une belle alternative à la solitude, la maladie, un isolement géographique. C’est magnifique de pouvoir suivre ce qui se passe ailleurs et de retrouver des noms amis, même si ces amis ne sont que virtuels. Et de vraies amitiés d’ailleurs peuvent naître ainsi, mais devons-nous vraiment nous abreuver de flatteries souvent tellement exagérées qu’elles en deviennent gênantes ? Et on est dans la surenchère, en plus… Car quand quelqu’un s’est créé « sa cour de courtisans », bien entendu les courtisans rivalisent de louanges pour être remarqués, et on a des successions de commentaires ornés de fleurs, de chats, de smileys adorants etc… Un peu, ça va, mais c’est amical et sympathique, pas trop sérieux, un zeste d’enfantillages qui ne fait pas de mal, mais de là à ensevelir les gens sous fleurs et couronnes de débordements sirupeux… on tombe dans la débilité…

Le trop nuit en tout, comme dit un vieux dicton.

On ne peut pas croire à la sincérité de qui en fait trop. Qui en fait trop attend trop de nous. Et si on emploie des mots exagérés pour tout, comment ensuite se contenter d’un « Tu es très bien sur cette photo – Ton texte est vraiment bon – Les photos que tu fais sont réussies » ? Et comment, aussi, y aller plus fort encore ? Il va nous falloir un smiley qui a fait péter le compteur ?

Et le paradoxe : on craint à grands cris certains « envahissements » comme les boucheries halals ou autres choses qu’on n’avait pas avant, mais on a offert, le genou au sol et la main sur le coeur, les clés de « notre culture » sur un coussin rouge à l’envahisseur américain, que l’on aime tant qu’on devient obèse avec lui (il nous a donné la recette, il faut dire, et ça marche, ça marche !!!), qu’on fête Hallowe’en comme aucun de nos parents ne l’avaient jamais vu, qu’on se rue sur un Black Friday dont on ne connaît pas le sens (alors on l’invente et on en fait une histoire de racisme, c’est dans l’air du temps…), qu’on copie son orgie de décorations de Noël en accrochant des kilomètres de loupiottes à la maison sans oublier le traineau du père Noël dans le jardin et tout le reste, et qu’on parle et like comme lui. Tout est wonderful, goooorgious, amazing, adorable… Les choses que l’on peut voir ou pas sur le réseau envahissant sont mesurées à l’aune du puritanisme et du sens de la courtoisie américaine : pas de nudités, mais la violence est la bienvenue, et l’honneur est sauf puisqu’on sucre de commentaires au superlatif, destinés à montrer combien on est bien élevés et encourageants. Sans oublier le déferlement de likes….

 

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