A Theresa…

J’ai d’abord publié cet article sur mon blog précédent, le 21 avril 2012.

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Theresa était une sans abri de Bloomfield dans le New Jersey. Une homeless. Elle avait un regard farouchement méfiant serti dans de jolies paupières que des sourcils bien nets complétaient parfaitement. Edentée. Elle avait dû, un jour, être jolie. Et peut-être même équilibrée. Mais elle n’était plus ni l’un ni l’autre. Elle était une bag lady, une silhouette que l’on fuyait discrètement sur le trottoir. Qui sait pourquoi elle m’avait prise en amitié. Je suppose qu’il y a dû avoir un épisode déterminant pour elle en tout cas, mais je ne m’en souviens pas. Un jour elle est entrée dans l’imprimerie que je gérais et m’a saluée par mon nom, puis m’a remis trois ou quatre pages de cahier sur lesquels elle avait écrit une trentaine de lignes maladroites : my name is Theresa.

Et puis une sorte de description d’un viol collectif qu’elle avait subi dans le métro de New York.

Par la suite je la saluais toujours d’un « hi Theresa » si je la croisais, et elle me répondait tout à fait aimablement en citant mon nom. Jamais elle ne mendiait ni n’importunait.

Un jour que j’étais en train de faire la file à la poste, je l’y vis aussi, peut-être à la recherche de fraicheur – ou était-ce de chauffage ? – et elle s’est tout naturellement avancée vers moi pour converser. Et comme Theresa était obsédée par deux choses uniquement, son nom et son viol, elle m’a raconté le viol avec quantité de détails que je ne demandais pas, faisant s’échauffer les oreilles de tous les honnêtes citoyens qui faisaient la file avec moi. Sans aucune gêne, comme si elle parlait d’une descente d’un canyon en rafting ou de la visite  guidée de Cape Canaveral, elle racontait et mimait son drame pour être certaine que je comprenais bien…

Je pense qu’en sortant du bureau de poste les honnêtes citoyens, dans un pays aussi puritain, se sont rués sur un défibrillateur. Et il y avait quelque chose de comique dans toute la situation car Theresa narrait les faits sans émotion, c’était le simple compte-rendu d’un évènement qui la définissait, peut-être une tentative pour expliquer pourquoi elle était ainsi… Je ne savais comment dévier la conversation, je l’avoue. Et elle était tout à fait inconsciente du reste du monde depuis longtemps…

Elle m’a inspiré ce texte, publié en son temps dans une revue qui a aujourd’hui disparu.

New York, c’est fabuleux !

On m’appelle Red-Hat-Mabel. Je vis à New York City… Dangereux ? Sais pas… C’est vrai qu’on m’a volé mes deux sacs un jour que je m’étais assoupie à Central Park. Et Betty Poop, on l’a violée dans le fashion district. Mais bon, quand j’en trouve, je lis les  journaux, et ce sont des choses qui arrivent. On viole aussi dans les penthouses de Upper East Side. Et on y tue pour l’argent.

Cher ? Non, pourquoi ? Le type qui vend des bagels et des knishes au coin de la 3ème avenue et de la quarante-deuxième rue me sert un café chaque matin. Ali, il s’appelle. Ses yeux sont sombres, encastrés dans de belles paupières un peu grasses où luisent de longs cils d’enfant. Comme à moi, il lui manque des dents, mais comme moi, il sourit avec le cœur. Si je suis dans les parages quand il ferme son échoppe, il me donne ses invendus. Je partage avec les ratons-laveurs et les canards de Central Park.

C’est beau, New York ! Une grande ville, plein de lumières, de gens qui se hâtent en riant, de vitrines comme des portes sur un monde magique. J’y suis libre. Parfois je dors sur un banc du parc, si Betty Poop et François-le-Français sont là aussi, et qu’il fait beau. Mais s’il pleut ou qu’il fait trop froid, il y a le recoin formé par une colonne et une pile de vieilles briques juste à côté de cet atelier de la rue… non, je préfère ne pas dire où, car j’y laisse mes cartons.

D’un banc du parc ou au bord du fleuve Hudson, mes sacs bien arrimés sous mon bras, je me laisse flotter dans l’extase d’habiter au sein de cette ville d’espoirs, de frayeurs et de quotidiens anodins. Un couple de buses à queue rousse referme son vol circulaire sur un écureuil gris, ou deux jeunes rats jouent sur les galets caressés par l’eau millénaire. Et moi, aussi libre que les nuages, je peux dire que tout ça, c’est chez moi !

La télécommandée

On pourrait en tirer un magnifique téléfilm « inspiré d’une histoire vraie ». This is inspired by a true story. Et j’y ai un petit rôle mais il m’a fallu du temps pour le comprendre…

J’avais donc un printing shop dans le New Jersey. On faisait aussi des copies. Un jour entre une dame plutôt élégante – strictement vêtue de frais  au rayon Career Women – , la bonne soixantaine, un visage qui avait dû être beau et en portait des signes : belles pommettes nordiques, peau pâle, lèvres bien dessinées ainsi que le nez, yeux clairs, cheveux épais et tendant à boucler, dont la couleur virait à l’acier mais avait encore des traces de roux. Le comportement d’une femme très occupée mais aimable, qui ne se perd pas en circonvolutions inutiles.

Elle avait un dossier d’une cinquantaine de pages dont elle voulait 15 copies. Et elle revenait toutes les semaines, affairée, faisant ses piles sur une de nos tables, ajoutant sur chaque page des post-its avec exhibit 1, exhibit 2 etc…

Je parlais couramment à ce stade, mais j’avais du mal avec les accents ou les débits de paroles inhabituels. Et elle parlait comme une catapulte. Je comprenais un mot tous les dix. De plus, elle entrecoupait ses phrases de petits rires. Bref, elle aurait pu me dire qu’elle me faisait photocopier des plans pour faire sauter Fort Knox ou s’introduire dans la maison Blanche, c’était pareil, j’aurais ri avec elle quand elle gloussait pour exprimer mon accord total avec son blablabla.

Finalement, bribe par bribe, j’ai saisi qu’elle s’était faite sa propre avocate car le gouvernement lui avait fait un tort, qu’elle n’avait pas l’argent pour se défendre et donc envoyait sa quinzaine de dossiers hebdomadaires à des avocats pro-deo qui faisaient le suivi à Washington DC. Elle me disait avoir lu des tonnes de livres de droit depuis le début de cette affaire vingt ans plus tôt et en savoir un bout. Moi qui n’y connaissais rien… j’étais épatée. Mais quand je lui demandais ce que le gouvernement lui avait fait, son marmonnement et ses rires saccadés firent que le mystère continua un certain temps encore.

Lors d’une visite de sa fille qui vivait en Hollande, elle m’a invitée avec toute la famille pour ajouter une note européenne au repas. La fille était un peu sur ses gardes, ainsi que sa grand-mère – la mère de ma cliente, donc – qui vivait avec cette avocate improvisée. Aimables, elles semblaient se demander ce que je faisais avec cette étrange femme, mère de l’une et fille de l’autre, et se lançaient des regards consternés.

Et puis… tatààààààà… j’ai fini par comprendre. Elle m’a dit ce qu’on lui avait fait !

RobotOn lui avait mis dans le corps des objets pour l’espionner et la manipuler à distance. Un dentiste, infâme complice à la solde du gouvernement, lui avait inséré cet objet dans une dent alors qu’elle n’avait qu’une innocente carie à plomber, elle en était certaine. On pouvait la télécommander à distance, lui faire faire des choses qu’autrement jamais elle n’aurait faites.

La preuve ? Elle avait trompé son mari ! Jamais au grand jamais elle n’aurait même songé à un crime de cette ampleur sans cet objet qui faisait d’elle un robot du gouvernement. (Ce que le gouvernement pouvait gagner dans cet adultère ne m’est pas clair…).

La véritable cause je pense de son désarroi était que son fils s’était suicidé, et qu’elle cherchait une cause qu’elle puisse comprendre : non, ce n’était pas sa conduite adultère ou son déséquilibre évident qui avaient déstabilisé le jeune homme, mais uniquement les plans machiavéliques du gouvernement. Pire… elle soupçonnait qu’on lui avait dit que son fils était mort et lui avait montré un faux cadavre, car elle était formelle : il lui avait été envoyé par une société de lavage de vitres pas plus tard qu’hier. Elle l’avait reconnu mais comme il avait fait semblant de ne pas la reconnaître, elle avait compris qu’il fallait le protéger et faire mine, elle aussi. Sinon, avec cette caméra qu’on lui avait mise Dieu sait où… les représailles n’auraient pas tardé !

J’étais très embarrassée, d’autant qu’ayant fait des photos lors de la réception en l’honneur de sa fille, elle a fini par les joindre aux nouvelles copies de son dossier, pour montrer que non, elle n’était pas folle comme on le prétendait, elle avait des amis parfaitement normaux dont elle donnait la photo, nom et adresse… Je  lui ai dit qu’elle aurait pu m’en parler et elle a eu comme l’impression de percevoir une certaine froideur de  ma part.

Hum.

Puis elle m’a téléphoné un jour en plein délire pour me dire qu’ils avaient à nouveau mis l’objet en action et qu’elle éprouvait des désirs brûlants pour des hommes. Je n’en demandais pas tant… Et au fond, peut-être me racontait-elle le même genre d’horreurs en riant quand je ne comprenais pas encore et acquiesçais avec empressement…

Vrai que ça ferait un excellent téléfilm, non ?

Ma froideur s’est affirmée, renforcée, et elle, de son côté, perdait de plus en plus la boule. J’ai fini donc par en être débarrassée sans douleur… Elle a dû chercher quelqu’un de plus gentil qui allait lui donner des photos familiales pour son dossier…

L’invasion des cacafougnas

CacafougnaLe mot va tellement bien avec l’objet, le Cacafougna. Il surgit de sa boite et vous saute au nez, hilare. Et pour le forcer au calme et à l’immobilité… c’est loin d’être simple.

Sur le net et les résaux sociaux, ils surgissent comme les taupes d’un champs de taupinières. Et nous avons beau nous dire que ce sont “juste des malades” et nous maudire de les avoir acceptés comme “amis” et de leur avoir permis de remonter le fil de tous nos autres amis… ils ont, qu’on se le dise, une longueur d’avance sur nous, et quelle longueur!

Car eux, s’ils se sont approchés de nous avec le sourire du loup au petit Chaperon rouge et d’innocents propos – “Ooooooh nous avons habité dans la même ville/rue, avons fréquenté les mêmes lieux…” “Mais c’est-y dieu pas possible, vous aimez exactement les mêmes vers que moi dans ce poème” “Diantre mon amie, j’attends justement des nouvelles de votre éditeur, quel hasard” “Je n’en crois pas mes yeux, vous connaissez vous aussi Perlinpinpin de Pinco Pallino?” – … ces innocents propos cachaient difficilement leur rire hystérique de triomphe quand nous sommes tombés dans le panneau.

Jerry Lewis

Traitreusement ils s’emparent de tous nos amis qui pourront leur servir. Notamment à placarder sur leur mur la lassante affiche de ce qu’ils font – ou mieux… disent faire : des poèmes, des photos, des tableaux, des textes… Ils s’abandonnent aussi – toujours avec ce rire hystérique aigu de sorcière shootée à l’héroïne – à la satisfaction de leur mental déréglé : vol de photos personnelles, plagiats, manipulations, traficotages informatiques s’ils en ont le pouvoir, messages privés destinés à semer la zizanie ou l’inquiétude, provocation. Commentaires transformés ou effacés à peine y avez-vous répondu de telle sorte que le vôtre n’a plus de sens.

Ils vous inscrivent d’emblée sur leur “page” qui en fait n’est fréquentée par presque personne mais dont tous les membres ont été kidnappés comme vous, inscrits à leur insu, et ré-inscrits s’ils ont eu toupet de se retirer sur la pointe des pieds. On ne sort pas de ma page, j’ai dit! La prochaine fois, je sévirai (rire strident se terminant dans une crise de convulsions…). On ne met pas fin non plus à cette saine amitié sans s’en expliquer et se faire menacer de représailles…

Personne n’a vu en ligne un tutoriel sur “comment replier un cacafougna dans sa boîte en cinq gestes seulement”?…

 

La folle du logis

Ma tante Suzanne disait souvent, paraît-il, que « l’imagination est la folle du logis »… Oh bien sûr elle ne parlait pas de l’imagination vivifiante qui nourrit les artistes et les enfants – et donne des ailes -, mais plutôt de cette imagination noire comme une vilaine nuit peuplée de cris et de frémissements maléfiques. Celle qui paralyse de peur et pousse à une action démesurée.

Celle qui dit que rien n’ira jamais mieux ni ne changera jamais, ou alors en pire encore, que rien de bon ou gai, joyeux, heureux, ne naîtra plus de cette situation dans laquelle on croit être englué pour s’enfoncer jusqu’à la mort. La mort est d’ailleurs proche une fois que la folle du logis prend pleine possession des lieux.

Je pense à John List – et tant d’autres – un Américain tranquille qui n’a pu lui fermer la portes à temps. Ayant perdu son emploi de comptable alors qu’il avait une épouse et trois enfants à charge plus sa mère, il continuait d’aller à l’arrêt du bus tous les jours pour ne pas les inquiéter. Il gagnait du temps en se servant sur le compte en banque maternel, espérant retrouver du travail. Puis il n’espéra plus. Aucune ouverture ne lui apparaissait. Il devait de l’argent à toutes ses connaissances, ne remboursait plus l’emprunt hypothécaire. Aller demander de l’aide sociale aurait humilié sa famille, anéanti son image d’homme responsable et travailleur, mis à jour des lacunes. Alors qu’il était un père sévère, une de ses filles lui « échappait » : elle aimait le théâtre, fumait du hash, n’allait pas à l’église en famille et s’intéressait même aux rituels wicca (paganisme moderne), assez en vogue alors … Son épouse avait la syphilis et commençait à se comporter de plus en plus étrangement.

John, très déprimé et installé dans le mensonge qu’il avait initié lui-même, et qui désormais rencontrait la folle du logis tous les jours à l’arrêt du bus, ne voyait que deux issues à la situation : ou bien il se résignait à demander l’aide sociale, ou il tuait toute sa famille pour sauver leurs âmes. Et c’est ce qu’il a décidé de faire. Méthodiquement il leur a tiré dessus en commençant par sa femme et sa mère alors que les enfants étaient en classe, et puis deux des enfants à leur retour. Le troisième jouait au foot et il est allé voir le match, puis l’a ramené à la maison où il le tua comme les autres.

Ils habitaient à Westfield dans le New Jersey, et on était en novembre 1971. La maison était une de ces superbes demeures victoriennes – on fait beaucoup de prises de vue pour films « d’époque » dans le New Jersey car il y reste des quartiers entiers de ces constructions datant des lustres de cristal, attelages, entrée des domestiques, tourelles et balcons, et parfois fantôme élusif. 19 pièces. Il y avait une merveilleuse salle de bal avec un vitrail de Tiffany qui valait alors plus de $ 100.000… C’est là qu’il traina tous les corps sur des sacs de couchage – sauf sa mère qu’il laissa dans son appartement en haut de la maison car il la jugea trop lourde – alluma toutes les lumières et mit la radio. Il pria devant les corps et disparut.

John List et sa famille en 1971, peu avant le drame

John List et sa famille en 1971, peu avant le drame

Bien entendu, John List n’était sans doute pas un modèle d’équilibre. Mais jusque-là il avait malgré tout mené une existence « normale », se mariant, travaillant, prenant soin des siens. Mais il a ouvert la porte à la folle du logis, qui a balayé sans pitié sa confiance en lui (car du travail… il en a retrouvé : on ne l’a arrêté que 18 ans plus tard dans un autre Etat, comptable et mari modèle), en sa famille, qui allait se démanteler sous l’influence de cette fille rebelle, en ses relations, qui allaient rire de lui s’il utilisait l’aide sociale et devait quitter sa belle maison. A chaque fois qu’il a voulu raisonner, elle a ricané, a fait des pffft, a réduit ses arguments confiants à néant.

Et nous la connaissons tous… nous lui ouvrons tous parfois la porte, et c’est le froid de la mort qui nous enveloppe. Mort à la confiance, mort en l’espoir, mort en des demains meilleurs. Elle ricane de tout. Elle ajoute du noir sur le noir. Elle tétanise, angoisse, semble fermer toutes les sorties ou même les entrées.

Et pourtant… quand elle est là, c’est bien la porte de sortie qu’il faut trouver et lui ouvrir. Reprendre son calme. Voir l’objectif espéré et non pas la multitude de circonstances aléatoires qui pourraient le faire échouer.

La folle du logis ne nous fait jamais voir les choses trop en rose, ni en rose tout court d’ailleurs. Celle-là, ce serait plutôt la fée idiote du logis, et elle s’enfuit au premier courant d’air. Une chiquenaude la déstabilise et elle part avec un gloussement qui irrite les oreilles. Elle n’a même pas le temps de s’installer.

Oui tante Suzanne, tu as raison : l’imagination est bien la folle du logis !

Se poser trop de questions amène des sous questions multiples. Des déductions aléatoires ressemblent à des évidences et conduisent à des conclusions catégoriques et effrayantes. Ce qui paraît raisonnable est en réalité basé sur des socles friables : les peut-être, probablement, et si en plus… On ne sait rien de l’issue des choses… et la folle du logis moins que quiconque … Quant à la conscience qui nous vient de notre sagesse intérieure, et qui, sans stimuli aucun, nous dit « rien ne changera jamais » ou « tout ira bien, sois serein(e) »… c’est bien elle qu’il faut écouter. Elle parle nettement, sans bavardages ou agitation. L’intime conviction, qui vient de ce puits paisible tout au fond de nous.