Mais non, on ne peut vous la gâcher, votre vie

Femme pleurant à la fin du jour Henri Daras 1850-1928

Femme pleurant à la fin du jour Henri Daras 1850-1928

J’étais en pleurs, tout à fait épuisée de douleur, incapable de concevoir un avenir qui ait encore un sens. Dans le marasme complet, face à une psychologue je m’effondrais, déclarant qu’il avait gâché ma vie. Elle ne m’a pas interrompue, le désespoir devait bien sortir, et c’était le meilleur moment ainsi que le meilleur chemin. Mais au moment de me laisser partir, elle m’a dit « … et non, votre mari n’a pas gâché votre vie, elle est à vous toute seule ! ».

Près de quarante ans plus tard, je pense encore à elle qui ce jour-là a stoppé mes larmes, me laissant pensive, avec cette question où tremblait quand même un espoir : ma vie est-elle vraiment à moi ? Se réparera-t-elle ?

Oui.

Ça ne se répare pas en un claquement de torchon comme si monsieur Propre était venu faire le ménage en tournoyant dans le chaos pour y laisser ordre et fraicheur de pin, mais ça se répare lentement, mieux sans doute que si la tornade blanche était passée. Sans même qu’on se rende compte qu’on fait ce qu’il faut pour que ça arrive. Un jour après l’autre, un sourire après l’autre, un plaisir après l’autre…

« On » (quelqu’un, quelques-uns ou… la vie tout simplement) peut nous gâcher des moments plus ou moins longs, ceux pendant lesquels le coup est asséné avec force sur la quiétude de l’existence (quiétude où peut-être on allait jusqu’à s’ennuyer mais… c’était une existence feutrée et familière, et si on rêvait de liberté et d’autres choses parfois, ça restait un wishfull thinking…).

Mais la vie entière, non. Ou la vie tout court non plus.

Caspar David Friedrich - Mondaufgang am Meer

Caspar David Friedrich – Mondaufgang am Meer

Nous tenons le gouvernail, nous avons accès à la pharmacie mentale, aux encouragements de notre esprit qui ne veut pas, non, que tout son bonheur se soit écrasé là. Non, les choses ne sont plus comme avant, on a une cicatrice, mais on a aussi des gains. On ne fera plus les mêmes erreurs, on chérira mieux ce qu’on a, on a compris que, on a décidé de… On a des antennes pour dénicher le bonheur et s’en nourrir, et peu à peu aussi on établit la liste de ce qui compte vraiment ou est entêtement futile. On a mesuré ses forces et sa résilience. Et ainsi il est vrai que les choses ne sont plus comme avant, mais aussi parce que nous avons appris à compter sur nous et avoir confiance : nous pouvons surmonter les épreuves, même celles qui ressemblent à des grizzlys enragés.

Les choses sont comme maintenant, avec des forces neuves. Et toute une vie pour nous.

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Quetzalcoatl, mon ange-gardien

Parce que de plus en plus je me dis que c’est une métamorphose singulière mais pas unique – plusieurs personnes l’ont vécue -, j’ai décidé de partager deux épisodes Edmée Jekyll et Edmonde Hyde.

Je ne dirai pas les circonstances exactes de ces expériences « hors de mon corps », parce que c’est personnel et pas intéressant en soi.

Je suppose que j’ai un ange gardien très guerrier mis de faction en surveillance de sa petite protégée en danger, moi. Le serpent à plumes. Le genre qui fait ses exercices de musculation chaque matin, avale des chapelets de vitamines, connaît les secrets du Kung Fu, du Tae Kwon do et de tactiques de lutte secrètes connues uniquement des anges.

Je me suis un beau jour trouvée en situation de danger, et donc de colère. Quelqu’un m’avait insultée – très gravement – et menacée de quelque chose de très peu engageant. J’ai tenté de tout simplement m’en aller, comptant sur le fait que la personne qui m’avait amenée chez ce malotru immonde me suivrait, que nous n’y retournerions jamais plus, et que tout en resterait là. Mais voilà, j’étais très mal accompagnée, faut-il le dire, vraiment plus que mal, et me suis retrouvée hors de la maison, seule, la nuit tombant, loin de tout (la voiture étant la possession du valeureux mollusque qui m’avait conduite là).

J’ai alors commencé à appeler, appeler, appeler, sans aucun succès. J’ai monté d’un ton – rien ne vaut d’être polie avec des malfrats. Et d’un autre. Quand les décibels sont devenus inquiétants pour l’hôte sulfureux, il est sorti de chez lui, indigné, m’accusant d’ameuter les voisins (qui existaient bien sûr… mais plutôt loin, car en pleine campagne), et me sommant de m’en aller (à pied, sans le mollusque, dans le noir, guidée par le son du clocher de l’église au loin… mais c’est bien sûr…).

Et là, mon ange gardien s’est manifesté. Hérissé comme Quetzalcoatl, les plumes crissant de colère. Il est descendu en moi et véritablement, j’ai senti une force surhumaine se répandre dans muscles et pensées, j’ai saisi l’ennemi par le cou, oui par le cou, et l’ai … soulevé du sol. Je suis incapable de soulever ne serait-ce que 10 kgs à bras tendus et maintenir la prise, et l’ennemi, même s’il n’était pas André le géant, devait en peser 80 ! Hop, je l’ai hissé sans effort et lui ai dit calmement : « maintenant vous allez me rendre le mollusque et nous laisser partir sinon je vous tue ». Et puis je l’ai déposé, pantelant et livide. Je n’y ai pas été par quatre chemins. Ce n’était pas : sinon je vous casse la figure, je vous coupe le nez, je vous dénonce, non. Je vous tue.

Avec un couac il nous a libérés.

Et la seconde  fois, suite à un épisode dont Stephen King m’achèterait volontiers les droits, j’ai eu à nouveau conscience d’être en danger immédiat, et suis allée à la police pour demander de l’aide à m’enfuir d’où j’habitais avec au moins mes papiers et des vêtements, en toute sécurité. Le policier de service, compatissant comme un boulet de prisonnier, me dit sur un ton le règlement c’est le règlement « madame, vous choisissez, c’est ou votre vie ou vos affaires ! ».

Sans un bruit, mon serpent à plumes est à nouveau descendu en moi de mille coups d’ailes furieuses, m’armant d’indignation et de colère très bien canalisées : j’ai saisi le loustic lui aussi par le cou – il était plus frêle que le précédent ennemi mais bon…  En tout cas je suppose que mon ange-gardien trouve que je m’en sors bien dans cet exercice d’étranglement et pourquoi innover sans cesse ? – et lui ai soufflé au visage qu’il était payé pour défendre et nos vies et nos biens, et… qu’il allait le faire ! D’un ton qu’on ne discute pas.

Deux policiers étaient au fond de la pièce, cherchant à se fondre dans la tapisserie et déterminer le sexe de la mouche qui volait contre le globe du luminaire, et on les comprend. Le loustic, quelque peu chancelant, leur a dit, sans se tourner vers eux : allez avec elle.

Je n’ai eu l’assistance de ce serpent à plumes que deux fois. Je fais peu de colères, mais elles sont redoutables car ne surgissent qu’en cas de grand danger, et j’ai pu vérifier dans le regard des adversaires qu’elles ont fière allure.

Mais ces deux-là sont les plus belles, elles ont le plumage de Quetzalcoatl !