Ma statue à Gaston

Gaston, un héros silencieux, sans descendance pour parler de lui. Même pas une photo. De lui je n’ai que l’affection déchirée de remords de mon papounet envers cet Oncle Gaston (un grand-oncle en réalité) qu’il n’a pas bien écouté lors de leur dernière rencontre fin des années 40. C’est trop tard qu’il a eu conscience d’avoir mangé à la table d’un de ces invisibles loyaux hommes comme il y en a tant, et qui, invisiblement, sèment dans le coeur l’exemple qui illumine la voie.

Il est né 27 décembre 1879 à Jette, commune de Bruxelles, de Victor-François-Antoine Godineau et Marie-Françoise-Mathilde Beaurain. Né avec la cuiller d’argent dans la bouche –ou le derrière dans le beurre si on préfère -, car papa est médecin et conseiller communal, et alors que Gaston a une dizaine d’années, devient consul général de Belgique à… Monaco,  et le restera pendant 25 ans. La grande vie. Gaston enfant grandit à la Villa les Garets, 29 Boulevard du Prince Pierre (aujourd’hui Boulevard Rainier III). Il a une soeur, Alice – dont je sais encore moins que sur lui mais j’espère qu’elle a eu une longue et douce vie. Je possède une jolie petite aquarelle faite par Alice pour ma grand-mère.

Il fait ses études au collège d’Antibes.

Ma grand-mère Le petit Zon mentionne les visites de Gaston ou au “Docteur Godineau”, le frère de sa grand-mère “Bonne maman Ninie” :

Fin septembre 1909 Gaston vient à Verviers avec sa tante (Bonne maman Ninie) et le beau-frère de sa cousine, l’architecte Paul Leclerc, pour voir “l’aviation” à Spa Malchamps. L’aviation a toujours intéressé le clan familial puisque le grand-père paternel de Petit Zon fait des pneus antidérapants. Gaston revient souvent en été, avec le petit clan familial bien serré.

Pneus houben

Quant au père de Gaston, on lui rend visite dans le sud :

10 février 1912 : Monaco. Oncle Godineau. Jeu de Montecarlo (gagne 10 Frs) Elle parle de ce gain par courrier à son amie Régine Schwachhofer qui lui envoie une carte disant qu’ « ici » il ne se passe rien, qu’elle la félicite pour son gain mais qu’il vaut mieux de pas s’y risquer une seconde fois…

11 février 1912 : sortons avec un domino. Souper en ville. Cavalcade

12 février 1912 : journée à Cannes. Cinéma.  Panique

13 février 1912 : bataille de fleurs à Villefranche. Dîner chez le Dr Godineau

14 février 1912 : après-midi à Menton

15 février 1912 : bataille de fleurs à Nice

16 février 1912 : Grande corniche en auto. Dîner à Menton

Notre Gaston devient ouvrier électricien et suit des cours du soir pour obtenir son diplôme de technicien. Il part en Italie, chargé de la mise en service de plusieurs lignes à haute tension, et puis en 1906, on l’engage … en Chine où pendant 4 ans il sera chef du service électrique de Linsi aux charbonnages de Kaiping (Chinese Engineering and Mining Company).

De retour en Belgique, il reprend la direction d’une entreprise électrique.

Cependant, si son existence a commencé au soleil, au chant des cigales et sans doute avec une pointe d’accent du sud et plein de joyeuses receptions au son des violons… ça prend vite un tragique tournant en épingle à cheveux. Papa fait d’horribles dettes au casino, et se suicide le 24 février 1914. Je ne sais ce qu’il advient de Marie-Françoise-Mathilde et Alice. Gaston fait le voeu (ou la promesse?) de rembourser toutes les dettes de son père et se prend en charge – au pas de charge. Il ne se mariera pas et n’aura pas de liaison passée dans la conscience familiale… car tout ce qu’il gagnera lui servira à racheter l’honneur paternel. Qui a dû coûter la fortune d’une vie!

Mais qui voilà? La grande guerre… et Gaston s’enrôle comme volontaire de guerre, où son courage et ce qu’on appelle noblement “le mépris du danger” le font remarquer aux pionniers-pontonniers-cyclistes de la 1ère division de cavalerie.

Sur sa note biographique militaire on le décrit succintement : il a un excellent caractère, une intelligence très vive, sa tenue est parfaite. Son instruction générale est supérieure, il est bon cavalier. Il parle le français, l’anglais et un peu d’allemand. Il est consciencieux, dévoué, courageux et endurant.

Ah ! Gaston le téméraire, Gaston le rembourseur de dettes, le bâtisseur de sa propre vie, le nettoyeur du nom de son père… c’est lui qui place les charges explosives sous le remblais du chemin de fer Tirlemont-Louvain lors de la bataille de la Marne, coupant ainsi la voie aux renforts allemands quittant Liège pour la Marne, ce qui lui valut de recevoir le titre de chevalier de l’ordre de Léopold en février 1915 par le roi Albert himself! Ta taaaaaaaaaaaa! Et il l’avait mérité…

En 1916, il part à Tabora, chargé du rétablissement des communications téléphoniques et ferroviaires. Après la prise de Tabora c’est pour la plus grande part grace à lui que les 240 kms de voie Tabora-Malagarazi sont installées. Gaston aura fait la campagne d’Afrique pratiquement à pieds. Et il a 37 ans. Il reçoit encore une volée de citations et décorations.

Mais… ingratitude de l’armée – et surtout abîme de la paperasserie -, on lui refuse sa mise en congé sans solde. Il est anxieux car sa société – dont il est directeur et principal actionnaire – perd de l’argent puisqu’il n’est pas là pour en prendre soin. C’est une hémorragie de cet argent si péniblement gagné. En février 1919 il écrit une lettre au Général Baron Greindl, Commandant le Génie de l’Armée, le suppliant d’intercéder en sa faveur :

En m’engageant le 2 août 1914 à plus de 35 ans, sans obligations militaires et n’ayant jamais été soldat, je me suis mis entièrement au service de mon Pays au cours d’une heure critique, je suis heureux de l’avoir fait et le referais à la moindre menace. Mais maintenant que le danger est passé je demande que l’on me rendre la liberté dont j’ai besoin pour limiter, autant que possible, le dommage considérable que j’ai subi de ce fait, et qui n’a pas été supporté également par tous les Belges de ma génération.

G. Godineau

Lieutenant du Génie Gaston Godineau, Adjt au Commandant du Génie de l’Armée.

Et heureusement pour lui, le général, en date du 6 mars 1919, s’adresse à qui de droit : « Il me semble qu’il ne faut pas que cet officier modèle de vaillance et d’abnégation pâtisse du fait qu’il a participé brillamment à la campagne d’Afrique.

Il y a donc lieu de l’assimiler aux officiers de réserves pour la durée de la guerre et de lui accorder son licenciement. »

Il reprend son travail dans la société bruxelloise d’électricité devenue sienne, Electra.

Mais qu’avait-il donc avalé, Gaston, dans lait maternel, pour avoir ce gène voyageur qui ne lui laissait pas de répit? Car le Capitaine Roover, dont il avait été le collaborateur en Afrique, l’envoie en mission en Thrace et Macédoine, et en 1927- il a 48 ans – il part au Katanga comme directeur de la Société Générale Industrielle et Chimique ( SOGECHIM) et s’installe à Jadotville. Et 9 ans plus tard il se retrouve à la direction des mines de Kilo-Moto.

Et puis… il était écrit qu’il aurait une vie agitée, car la seconde guerre éclate. Gaston a en lui, en plus du gène voyageur, celui du devoir, et il décide de s’engager à nouveau comme volontaire. Il a 61 ans et d’après lui, une forme d’enfer. Il quitte le Congo Belge début juin 1940, à ses frais et en avion, pour rejoindre la Belgique afin de s’engager. Mais arrivé à Alger, il s’y retrouve coincé par les conditions de l’armistice. Et s’y morfond. Il fait régulièrement le tour des consuls pour débloquer la situation (Belgique et Grande Bretagne). En vain. Au bout de presque deux ans d’attente, son capital s’épuise car interdiction est faite aux étrangers d’accepter du travail rémunéré en Afrique française, et il ne veut se résoudre à solliciter de l’aide. Il a de l’argent dans diverses banques (La Lloyd à Londres, la National City Bank of New York aux USA, la Stockholm Euskilda en Suède et la Cook’s Office au Caire) et cet argent lui permettrait de vivre plusieurs mois en Angleterre où il sollicite plusieurs fois aussi l’autorisation de se rendre. (Nous avons deux lettres bien touchantes). Ce qui lui est toujours refusé.

Alger 16 12 1942 1

Heureusement, le débarquement des Américains en Algérie de 1942 va débloquer pour lui la situation et il devient agent de liaison entre les Américains et les Français, une très lourde charge pour un homme de son âge (64 ans !). Il est chauffeur interprète, travaille plus de 10 heures par jour, et est appelé à souvent circuler dans le désert. Sa santé s’y brise.

La dernière fois que mon Papounet a rencontré son grand-oncle Gaston – cousin germain de sa grand-mère Jeanne Leclerc – , il était lui-même pétri de soucis, et a gardé toute sa vie le regret de ne pas avoir mieux apprécié cette invitation du vieil homme, alors presque septuagénaire, qui lui offrait repas et affection dans un beau restaurant bruxellois :

« Je n’ai pas réalisé que Gaston Godineau, avec son honnêteté, son bon sens et le poids moral que lui donnait son âge, aurait peut-être pu me guider dans ce labyrinthe, et ouvrir la porte à une solution raisonnable qui aurait permis de « sauver une partie des meubles », mais que mon manque d’expérience ne m’a pas permis de trouver. Je n’ai pas compris qu’une occasion était peut-être à saisir. Je l’ai laissée passer. Et j’ai gardé de cette soirée une impression d’autant plus émue que jamais plus je n’ai rencontré l’oncle Gaston. »

L’homme simple et sûr de sa force tranquille s’est éteint à Jette le 12 juin 1949.

Eperdu de ce moment gâché, mon papounet a réuni toute la documentation qu’il pouvait trouver sur ce singulier personnage au musée de l’armée, s’y rendant pour consulter les documents – nombreux – témoignant de la vie d’un homme simple et courageux.

Très curieusement… le poids de cette amertume est passé chez moi qui ai peut-être été vue par ses bons yeux aimables, en photo de bébé ce soir-là, dans un restaurant où il invitait son petit-neveu en détresse. Et je regrette qu’un tel homme n’ait même pas une photo qui ait subsisté dont je sois au courant. A moins que je ne finisse par en trouver une au hasard de ce que la vie voudra bien m’expliquer. Pas d’enfants ou petits-enfants pour être fiers de lui. Alors je le suis. Ceci est ma statue pour mon oncle Gaston Godineau…

Les Gastons, héros anonymes, sont légion…

Gaston signature