Y2K aux chandelles…

Le Y2K, vous vous souvenez ? Le passage à l’an 2000… L’Apocalypse Now annoncée…

 

Les chacals sillonnaient le net et les ondes pour encercler leurs victimes. A l’imprimerie, ouverte depuis mois de 3 ans, de braves jeunes gens sans éthique qui seraient payés au pigeon abattu me téléphonaient sans cesse pour m’annoncer que je devais absolument acheter une nouvelle version de ce que je venais d’acheter car… le programme ne reconnaîtrait pas les dates après 2000.

 

C’était l’occasion pour moi d’une joute peu aimable dans la langue de Jerry Lewis. Quoi ? En 1997 Dell, HP et rivaux ignoraient que l’an 2000 arrivait à grande vitesse et avaient vendu à tous des programmes dont le compte à rebours commençait à clic-cliquer le jour de l’achat ? Mais madame c’est juste que… Mais… vous me prenez pour une idiote, et/ou vous en êtes un vous même si vous croyez ça, et vous avez faim à ce point que vous devez me vendre un produit inutile ? Mais madame, je vous assure que…. Rien du tout, cherchez quelqu’un d’assez bête pour tomber dans votre piège grotesque et laissez-moi travailler. Comme vous voulez madame mais ne venez pas vous plaindre si la garantie ne couv… Bang !

 

Mais un autre, aussi bête et déterminé, appelait bientôt. Ma patience s’usait et les derniers ont hérité des invectives dont j’épargnais encore un peu les premiers. Certains finissaient par avoir comme un doute dans la voix malgré tout, ceux qui avaient encore un cerveau probablement.

 

Anne-Marie, une Belge qui avait grandi là-bas et se souvenait encore de ses années d’école à l’époque de la Baie des cochons (préparation à un éventuel bombardement aérien, hop tout le monde aplati sous son banc avec le cartable sur la tête), et avait donc été bien drillée à la délicieuse horreur de la panique générale, tomba comme un boulet de canon dans cette nouvelle phobie.

 

Les larmes aux yeux elle m’annonça que tous les masques anti-gaz avaient été achetés à prix d’or dans les pharmacies et que des infirmiers faisaient du marché noir avec ceux des hôpitaux. Et elle… elle n’en avait pas, malgré son voisin qui pourtant était infirmier et avait des masques pour toute sa famille et leurs amis et les amis de leurs amis. Elle s’imaginait déjà étendue dans son living, violacée et raide, son chien et son chat abandonnés se résolvant à lui mordre l’avant-bras au bout de deux jours de famine avec une mine écoeurée – s’ils avaient survécu au gaz ou incendie. Elle avait acheté des mètres de scotch tape pour isoler ses fenêtres et des feuilles de plastique en cas d’explosion pour remplacer les vitres au plus tôt. Du sucre, du lait en poudre. De la nourriture pour chien et chat. Des kilos de bougies (elles commençaient à manquer dans les magasins, comme le reste d’ailleurs, on sentait l’entreposage de vivres et la fin du monde aux portes de nos existences) et des allumettes.

 

Du sucre, elle n’en avait pas assez, et en fait elle n’avait assez de rien, et se désolait, comment survivrait-elle si elle devait rester enfermée plus d’une semaine ? Si son congélateur s’arrêtait de fonctionner trop longtemps ? Je lui ai répondu que puisque selon elle ses voisins avaient de tout, il lui suffirait de se rendre chez eux avec un mouchoir sur le nez comme John Wayne et un marteau en main, les menaçant de briser toutes leurs vitres s’ils ne lui donnaient pas leurs provisions et masques à gaz. Elle riait, assez jaune ma foi, mais elle riait.

 

Moi je n’ai rien fait. Je disais que de toute façon le 1er janvier arriverait en Australie avant chez nous et qu’on aurait encore le temps de faire nos prières si elle explosait en direct sous nos yeux à la télévision. Et franchement, avec tous les films déprimants sur les survivants d’une catastrophe terrestre, ça me disait très peu d’aller me planquer dans les égouts pour échapper aux nouveaux seigneurs de la guerre…

 

Et quand j’en ai parlé à Lovely Brunette au téléphone, elle m’a dit, satisfaite d’avoir été prudente : oh moi j’ai quand même pris mes précautions, j’ai acheté deux bougies au Delhaize …

priere

Publicités

Mon grand-père n’est plus aussi mort

Mon grand-père paternel est mort avant même que mes parents ne se connaissent. Il n’a jamais su que j’étais en programmation quelque part, et seuls des liens génétiques nous lient. Il fut une sorte de personnage mythique dans l’histoire de ma ville et surtout aux yeux de mon père, son fils unique, qui le vit mourir sous ses yeux. A la maison, ses décorations militaires – il avait fait les deux guerres – encadrées ornaient le mur et son portrait en tenue de commandant nous souriait avec retenue sur le buffet de la salle à manger ainsi que sur le piano demi-queue de la grande salle à manger. Je savais qu’il s’appelait Albert et il était à la fois irréel et toujours présent. Un mort qui était chez lui. Qui avait encore son « petit bureau », son secrétaire, son fauteuil, sa place à table. Je suis née 4 ans après son décès donc l’aura avait encore du relief.

 

Lors de mon premier jour d’école, je me suis vite trouvée en terrain familier : un portrait du défunt roi Albert – le roi chevalier ! – au mur me rassura : la photo de mon grand-père était décidément partout. Pour moi, c’était le même Albert et j’ai tout de suite dit, très à l’aise en montrant le portrait royal, que c’était mon grand-père. Je n’ai pas bien compris pourquoi ça faisait tant rire.

 

Dessin militaireMes parents se sont rapidement séparés, et donc Albert n’a jamais pris de vraie consistance parce que de lui je ne connaissais que ce portrait (que ma mère a fini par ranger au grenier), les décorations (qui ont suivi le même chemin), les jolies petites aquarelles militaires peintes par lui et ornant la cage d’escalier, l’uniforme de commandant mité dans l’armoire du grenier. Ma mère l’a toujours nommé, bien que ne l’ayant pas connu, « mon beau-père », et mon père m’en avait alors  peu parlé ou bien d’une façon si aimante que ce héro guerrier ne me semblait pas plus réel que Peter Pan.

 
Dans notre cave à vin il y avait une cachette derrière un faux mur. Lieu aussi excitant que la cellule du Comte de Montecristo pour mon frère et moi. C’est que mon grand-père fut aussi un des commandants de l’Armée Secrète pour la région.

 

Je viens pourtant de transposer les carnets de guerre de ce personnage jusqu’alors impalpable. Mon père les conservait avec fierté, une fierté justifiée. Et voilà qu’en les lisant et transposant en version Word, Albert prend forme. Je sais de qui je tiens une partie ma manière d’écrire. La moquerie caricaturale ne m’est pas inconnue du tout :

 

« En longeant le canal, j’arrivai à la caserne et entrai droit au bureau de la place. Quelques sous-officiers en dolmans à brandebourgs blancs écrivaient en silence, entourés de piles de registres et de feuillets épars. Dans le fond, un gros officier penchait son crâne luisant sur les instructions confidentielles. Tout cela avait l’air si sérieux que j’en fus intimidé. Personne ne s’occupait de moi et j’attendais. Au premier qui leva le nez je demandai à signer un engagement volontaire. Cela fit bondir à l’autre bout de la salle le crâne chauve. Il me regarda, suffoqué d’indignation, me dit qu’il avait bien trop d’ouvrage, que personne ne m’appelait et que je lui fiche la paix.

 

Je sortis, mal remis de cet accueil, et rentrai à Anvers. Je commençais à concevoir que l’armée est une institution spéciale.

 

(…) Ma vie de caserne débuta sous le signe de la fatalité. Je venais à peine de recevoir mon uniforme et traversais la cour quand je tombai sur le commandant. Je le saluai aimablement. Lui m’examinait avec l’attention qu’on porte à un phénomène de foire. Il admira mes cheveux longs et ma tenue dégagée, et appelant un sous-officier, me recommanda à sa bienveillante courtoisie, sur laquelle je fus rapidement fixé. J’en sortis tondu comme un œuf et persuadé de mon indignité.»

 

J’apprends aussi que, né en Argentine et ayant opté pour la nationalité argentine, au moment de la guerre 14-18 il travaillait comme acheteur de laine en Algérie. Et que, plutôt naïf sans doute, se relevant à peine d’une fièvre typhoïde qui l’avait tenu au lit pendant des semaines mais désireux de faire son devoir militaire il a d’abord cherché à s’engager à la Légion étrangère… Heureusement on l’en a dissuadé.

 

Qu’il a respiré des gaz à pleins poumons plus d’une fois dans les tranchées le long de l’Yser. Mais il en fait peu de cas, c’était le même bol d’air pour tout le monde.

 

« Nous recevons à la batterie la nappe de gaz de l’attaque allemande sur Nieuport en … 1917. – Tout le temps, il fallait mettre les masques, car le vent nous renvoyait le gaz. – . On ne peut pas donner d’ordre parce qu’on ne respire que du gaz à volonté…. »

 

(Il sera d’ailleurs plus tard malade d’on ne saura jamais quoi exactement, ce qui lui vaudra sa libération du camp  allemand de Soest pour raisons de santé… en plus d’une crise cardiaque lors d’un combat le 26 mai 1940  et non décelée : il est tombé de son cheval et… on l’y a remis ! Il mourra de son cœur affaibli lors de la troisième attaque cardiaque,  à la libération, le 10 octobre 1944).

 

Je sais aussi qu’il pleurait d’émotion alors qu’il savait ne pas en éprouver d’inutiles pendant les combats.  Emprisonné en 40 au camp de Soest en Westphalie, il écrit le 15 juillet une lettre désespérée à un ami : « J’ai pensé à t’écrire parce que toutes mes lettres et cartes à ma famille sont restées sans réponse. Cela m’inquiète et m’attriste… »

 

Et puis…enfin… « Le plus dur en somme est de ne rien savoir des siens. La première lettre reçue au camp a été un évènement et tout le monde l’a lue. Puis les autres ont suivi irrégulièrement. Chaque jour l’un ou l’autre sort de l’incertitude mais moi j’y reste et toutes mes lettres demeurent sans réponse. Depuis le début de la guerre je ne sais rien de Suzanne ni de Jackie. Enfin après 72 jours je reçois une carte d’Edouard (son beau-frèrel). Le lieutenant Kamm qui sait que je suis inquiet me l’apporte lui-même au bloc à midi. Il l’agite de loin et me crie « von Euer Familie ». Je la prends, mes yeux se brouillant, je ne puis lire un mot. Je la lui tends, c’est lui qui me la lit tout doucement en épelant, et en disant « Alles Gut ».

 

Il me donne des tapes amicales dans le dos, et puis voilà qu’il ne sait plus lire non plus, frappé par une émotion. Et nous restons comme ça, côte à côte, simplement humains.

 

Je crois que je ne l’oublierai jamais. »

 

Il a 50 ans.

 

Eh oui… mon grand-père prend vie. Et c’est une belle rencontre.