La jambe de bois de Bonne-Mammy

Ma grand-mère Edmée avait fait une mauvaise chute de cheval dans son âge adulte, et en avait gardé une claudication légère. Elle n’a plus pu monter, d’ailleurs, et s’en est consolée en organisant pas mal de concours hippiques. Et bien que je n’aie jamais demandé pourquoi elle marchait « ainsi »… elle me disait en riant qu’elle ne pouvait plus marcher très vite à cause de sa jambe de bois. Je croyais donc fermement qu’elle en avait une, sans jamais avoir vérifié d’ailleurs (car malgré un amour immodéré des culottes d’équitation, elle portait des jupes, et ça ne devait pas être une enquête difficile à mener à bien !) et l’avais dit en classe, assez fièrement ma foi… Ma Bonne-Mammy a une jambe de bois (elle !).

Edmée et son cheval préféré, Alfina

 

C’était une particularité qui me flattait. Tout le monde n’avait pas une grand-mère avec une jambe de bois, on en conviendra.

On l’a vu, j’étais discrète, je ne touchais pas ses deux jambes pour vérifier si une était chaude et l’autre parsemée d’échardes… Mais mon frère, ah mon frère, il n’y alla pas par quatre chemins.

Je me souviens d’un jour précis (je devais avoir 5 ans et lui 3) où elle est arrivée chez nous, et ce jour-là elle pressentait que ma mère et elle croiseraient le fer, aussi était-elle entrée comme une flèche dans la cuisine, canne pointée en avant, et s’était plantée en face de sa fille qui reniflait déjà le parfum de la dispute. Ma Bonne-Mammy n’était pas une délicate porcelaine vêtue de tailleurs cintrés et voilettes, c’était plutôt le genre gentlewoman farmer, avec des tenues confortables, des chaussures plates pour marcher vite – même avec une jambe de bois – et une coiffure qu’on pouvait entretenir à la serpe.

Bonne Mammy

La voici donc à l’arrêt, face à ma mère déjà haletante, et sans plus attendre elle annonce : « Voilà, je suis ruinée, je vends le château ! ». Et tandis que ma mère se vidait de ses couleurs et ne trouvait pas ses mots, mon frère surgit de je ne sais où à quatre pattes, se rue sous la jupe prince de Galles de notre Bonne-Mammy, en soulève le bord et lève la tête d’un air inquisiteur. « Elle a une culotte ! » fut son diagnostic. Peut-être a-t-il fait diversion, et évité le combat de Godzilla et Monstror parce qu’il me semble qu’on a ri…

La cause de cette curiosité venait du fait que lorsque je recevais une poupée, je vérifiais si elle avait une culotte. Les poupées bon marché n’en avaient pas, et moi j’aimais les belles poupées, dont le label de qualité était… la culotte !

L’époux d’Edmée, mon Bon-Papa Jules, lui, était très dégarni et ne sortait pas sans chapeau car, me disait-il, c’était justement en sortant sans chapeau qu’un grand vent avait éparpillé sa foisonnante chevelure. Ça me faisait un peu peur pour la mienne malgré tout… Par contre, le pauvre Bon-Papa nous racontait, quand il avait un petit verre dans le nez, que pendant la guerre il était dans l’Intelligence Service sous le nom de code de « Colonel Watson », et nous ne l’avons jamais cru. A sa mort ma mère a trouvé les papiers anglais qui en témoignaient et a été très mortifiée, car jamais elle n’y avait jamais donné crédit, pas plus que ses frères. Il faut dire que comme le secret ne sortait qu’à la faveur d’une bonne bouteille… il restait secret !

Chapeau de paille et cœur croisé

J’ai eu – et ai encore, d’une certaine manière – deux grands-mères.

 

Suzanne, la mère de mon père, était morte 5 ans avant ma naissance, avant même que son fils unique et chéri ait rencontré ma mère. Mais c’était ma grand-mère quand même, car inlassablement ma mère me parlait d’elle, cette belle-mère jamais connue mais mythique dont elle était fière. Une des plus jolies jeunes filles de la ville au moment de son mariage. Une excellente ménagère. Une épouse parfaite, qui avait su se plier sans aucun esprit de sacrifice mais avec l’enthousiasme de la vie à des économies et situations difficiles, elle qui était née dans l’argent. Pendant la guerre, elle partageait un œuf en deux avec mon beau-père, affirmait ma mère, The lovely brunette. « Elle jouait très bien du piano. Elle avait l’intention de faire construire un appartement pour papa au-dessus du garage lorsqu’il se marierait ». Une mère sans reproches. Une femme élégante, toujours.

Portrait de Suzanne

 

Sa soeur, Yvonne, fut un peu ma grand-mère de remplacement, et d’ailleurs on m’a overdosée de prénoms : j’ai parmi eux Suzanne, Yvonne, et Edmée, prénom de l’autre grand-mère. Ma tante Yvonne trouvait que je ressemblais tellement à sa sœur défunte, et visiblement c’était un plaisir pour elle de déceler cette survivance en moi. J’en avais, affirmait-elle, reçu en héritage bien des gestes comme l’inclination de la tête, la façon de sourire, les pommettes et le long cou. Le caractère joyeux aussi.

 

Qu’ai-je appris de Suzanne ? Tant de choses. J’ai déniché dans le grenier, et endossé, ses chemisiers, jupons, corsages brodés main pour jouer à la princesse romantique. Ses chaussures de satin avec une bride fermée d’une boucle de strass étaient belles mais hélas trop grandes – cette belle dame chaussait du 40 ! J’ai grandi avec un petit cocorico dans le cœur : elle avait été une des plus jolies jeunes filles de la ville ! J’ai joué dans la mansarde et fouillé dans ses affaires, qui sentaient les mites et la poussière, et me laissaient imaginer mille choses. A  l’époque des photos de David Hamilton, qui créaient des  jeunes filles ayant changé d’époque en ouvrant leur placard à vêtements, j’ai porté avec bonheur dans le jardin un large et souple chapeau de paille finement tressée, décoré d’épis de blé, trouvé dans sa boite à chapeau.

 

Morte à tout juste 50 ans, elle n’a jamais vieilli ni blanchi, ni perdu sa beauté. Ma mère osait à peine la bousculer, et pendant des années j’ai vu sa dernière robe d’intérieur accrochée à la porte de la salle de bain, lavée, repassée et rependue. J’ai porté des fleurs sur sa tombe – où elle git près de son mari bien-aimé qui ne lui a survécu qu’un an – comme si je les lui avais apportées dans un salon où pénombre et soleil auraient caressé le relief des choses. Je lui ai parfois demandé de m’aider et me protéger – et oui, elle a répondu par ce petit « bing » qui court dans le ventre. Et alors qu’il nous quittait doucement, j’ai senti mon père lui revenir, lui être de plus en plus proche à mesure que son temps prenait fin. Elle allongeait les bras et le faisait sourire.

 

Mon autre grand-mère, Edmée,  était en vie, oh combien ! Drôle, amusante, fantasque et sans aucune discipline. Ni élégance. Elle « s’en fichait ». Elle aussi avait fait face à des revers de fortune très importants sans se plaindre de quoi que ce soit. A sa naissance sa famille possédait, je crois, 4 ou 5 châteaux et elle est morte sans le sou, sans jamais en parler avec regret ou nostalgie. Elle avait été riche, avait eu des domestiques, n’avait plus rien et n’y pensait pas vraiment.

Edmée Lieutenant

Elle faisait du quatre quarts avec moi (je présume que je regardais et donnais deux tours de cuiller dans la pâte…) en me recommandant de ne pas dire à ma mère que les chats étaient montés sur la table. Elle m’apprenait à « parler en portugais » : Remi sonportua selnimi versimi largata. (Pour vous éviter de ne pas en dormir : Rémy son porc tua. Sel n’y mit. Ver s’y mit. Lard gâta). Elle me posait des questions de haute réflexion philosophique : Préfères-tu être plus bête que tu n’en as l’air, ou avoir l’air plus bête que tu ne l’es ? Parce qu’à la suite d’une chute de cheval elle avait gardé une démarche inégale, elle m’avait expliqué très sérieusement qu’elle avait une jambe de bois, ce que j’ai cru sans que ça me perturbe. Ma mère n’a pas vraiment apprécié et a rectifié l’information… Elle était connue pour chanter la la la lalalalaaaaa à tue-tête et en se bouchant les oreilles si on lui faisait la leçon, ce qui avait bousillé l’autorité de mon grand-père. Et elle racontait des choses que les grands-mères respectables des contes de fées ne racontent pas, comme cet exploit d’avoir jeté un cendrier de cristal Val Saint Lambert à la tête de mon infortuné grand-père lors d’une dispute et, parce qu’il s’était baissé – ouf ! – avoir cassé une fenêtre.

 

Toutes les deux aimaient la photographie. Suzanne a reçu un appareil pour ses 12 ou 13 ans, et si on pense, ça demandait une certaine intelligence et attention car il fallait exceller à plus d’un réglage. Elle l’a emporté en pension, en Allemagne et puis en Angleterre (ou le sens inverse) et je peux sourire à cette jolie adolescente rieuse à laquelle j’ai volé quelques traits – de caractère et d’apparence. Edmée, je ne sais quand elle a reçu son premier appareil de photo, mais je l’ai toujours connue avec deux appareils qu’elle emportait partout, l’un en bandoulière à gauche et l’autre à droite, ce qui nous incita, ma mère et moi, à nommer la paire « le cœur croisé de bonne-mammy ».  Et c’est bien grâce à elle que j’ai pu voir un petit film de mes parents, au début de leur mariage, joyeux et taquins, se ruant dans une voiture avec mon parrain Jean-Marc en mêlant leurs rires. Je ne l’ai vu qu’une fois… mais je l’ai vu avec le cœur et il y reste. C’est un moment de leur bonheur qui a été capturé.

Bonne mammy lunettes

Je réalise la place qu’elles ont eu dans ma vie, chacune d’entre elles. Les chemins de l’amour sont pleins de surprises…

Le grand amour

S’aimer pour la vie. S’aimer pour toujours.

Mais où donc étaient mes exemples, ceux qui avaient vraiment passé une vie de tendresse ensemble et déchiffonnaient leurs visages d’aïeuls dans un sourire complice ?

Mes grands-parents paternels – Albert et Suzanne – s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay, dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…

Mon grand-père était autoritaire mais tendre, et elle l’aimait assez pour plier dans le bon sens

Mes grands-parents maternels, c’était une toute autre histoire. Amour fou entre cousins, Edmée-la-brune à la peau bistre et Jules au teint clair et aux douces manières. Mais la terrible Edmée avait décidé que le mot « non » ne ternirait pas sa vie. Jules avait beau s’indigner : ça ne se fait pas, ça ne me convient pas, elle riait et faisait ce qui ne se faisait pas avec plus de joie encore. Elle était d’ailleurs connue pour chanter à tue-tête si on lui faisait un petit sermon qui la barbait. C’est en riant aux larmes qu’elle m’a raconté avoir un jour jeté un cendrier en Val Saint-Lambert à la tête de Jules, qui s’était baissé. On en avait été quittes pour remplacer une fenêtre. Ça, ça ne se faisait vraiment pas, Edmée ! Tout ce qui contraignait la révoltait, des corsets aux bonnes manières.

Je les ai encore connus ensemble, mais ne m’en souviens pas. Ils se sont séparés dans la mêlée de gros revers de fortune et d’un après-guerre qui bousculait bien des choses, et j’allais donc rendre visite à Bon Papa dans sa maison à deux pas de chez nous, et à Bonne Mammy dans sa petite villa. On ne divorçait pas dans ces familles, et on continuait donc de recevoir L’appel des cloches, le journal paroissial qui sera plus tard nié à ma mère, la grande pécheresse. Bon Papa, il faut dire, s’est mis à bouffer du curé avec un bel appétit.

Et pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots, effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.

Et pourtant encore, Bon Papa n’est pas parti sans ses Saints Sacrements, en gentilhomme, l’âme propre, le cœur habité par son Edmée, la paix descendue sur lui.

Moi, mes parents ont divorcé. Papa ne m’aime plus, expliquait ma mère. Je ne comprenais pas. Comment l’amour pouvait-il être et puis ne plus être. Comment une chose aussi drastique pouvait-elle se comprendre ? Clic, on aime. Clic, on n’aime plus, l’amour est parti. Il est passé par ici, il repassera par là, comme le furet de la chanson.

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A dix ans je suis tombée amoureuse de … Jean Marais ! Rien de moins. On en parlait à table avec ma mère : je l’aimais, et je l’épouserai. Il était plus âgé, mais j’allais grandir, le rencontrer, et l’épouser. J’avais d’ailleurs, avec ma cousine Françoise, échafaudé un plan subtil pour que tout cet heureux avenir soit possible : quand j’aurai grandi, elle et moi (car je n’osais pas m’aventurer aussi loin seule…) irions à Marne-la-Jolie (ou la coquette ?) où il habitait. Un jour de pluie. Et nous nous abriterions de la pluie sous le porche de sa porte (dont j’ignorais l’adresse mais je supposais qu’en demandant au chef de gare où se trouvait la maison de Jean Marais, on me répondrait avec empressement). Et nous resterions sous ce porche le temps que ça prendrait, jusqu’à ce que l’amour de ma vie ne sorte avec une telle énergie que j’en serais tombée à la renverse dans ses bras, et hop, le destin aurait fait le reste. J’avais d’ailleurs une entrée en matière en béton : les quelques mots et photos que ma mère et lui s’étaient échangés une vingtaine d’années plus tôt, heureux de leur amour partagé pour leur ami chien : Moulouk et Jean, Yanny et Denise…

Mais, avec ces histoires de gens qui ne s’aimaient plus, il me fallait prendre garde à ce que mon amour pour lui ne soit pas mort entre-temps, et j’avais fait un portrait en couleur de mon futur époux habillé et chapeauté en Capitaine Fracasse dans un cahier. J’avais décidé que j’embrasserai l’image une fois par jour. Au début, c’était avec un élan de jeune fiancée que j’y pensais, mais peu à peu, j’ai bien dû constater que oui, on aimait, on aimait moins, et puis on n’aimait plus : j’oubliais mon baiser quotidien, et que j’en avais honte ! Je le trouvais toujours aussi beau, mais sans doute un petit garçon de ma rue me donnait-il des fous-rires tout à fait idiots, plus de mon âge, et le beau Capitaine Fracasse a repris sa place sur le grand écran et dans Ciné-Revue.

Pourtant, bien des années plus tard, alors qu’il jouait dans la pièce Le roi Lear à Aix-en-Provence, j’ai vu l’inoubliable et majestueux personnage – un Jean Marais qui portait le grand âge comme la cape du Capitaine Fracasse, avec panache et prestance, cheveux longs et vénérable barbe – dans la rue, à deux pas de moi, entrant dans sa voiture. Et l’enchantement a illuminé le souvenir d’une petite fille amoureuse qui ne doutait de rien, sauf de la durée de l’amour.