Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

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Ma statue à Gaston

Gaston, un héros silencieux, sans descendance pour parler de lui. Même pas une photo. De lui je n’ai que l’affection déchirée de remords de mon papounet envers cet Oncle Gaston (un grand-oncle en réalité) qu’il n’a pas bien écouté lors de leur dernière rencontre fin des années 40. C’est trop tard qu’il a eu conscience d’avoir mangé à la table d’un de ces invisibles loyaux hommes comme il y en a tant, et qui, invisiblement, sèment dans le coeur l’exemple qui illumine la voie.

Il est né 27 décembre 1879 à Jette, commune de Bruxelles, de Victor-François-Antoine Godineau et Marie-Françoise-Mathilde Beaurain. Né avec la cuiller d’argent dans la bouche –ou le derrière dans le beurre si on préfère -, car papa est médecin et conseiller communal, et alors que Gaston a une dizaine d’années, devient consul général de Belgique à… Monaco,  et le restera pendant 25 ans. La grande vie. Gaston enfant grandit à la Villa les Garets, 29 Boulevard du Prince Pierre (aujourd’hui Boulevard Rainier III). Il a une soeur, Alice – dont je sais encore moins que sur lui mais j’espère qu’elle a eu une longue et douce vie. Je possède une jolie petite aquarelle faite par Alice pour ma grand-mère.

Il fait ses études au collège d’Antibes.

Ma grand-mère Le petit Zon mentionne les visites de Gaston ou au “Docteur Godineau”, le frère de sa grand-mère “Bonne maman Ninie” :

Fin septembre 1909 Gaston vient à Verviers avec sa tante (Bonne maman Ninie) et le beau-frère de sa cousine, l’architecte Paul Leclerc, pour voir “l’aviation” à Spa Malchamps. L’aviation a toujours intéressé le clan familial puisque le grand-père paternel de Petit Zon fait des pneus antidérapants. Gaston revient souvent en été, avec le petit clan familial bien serré.

Pneus houben

Quant au père de Gaston, on lui rend visite dans le sud :

10 février 1912 : Monaco. Oncle Godineau. Jeu de Montecarlo (gagne 10 Frs) Elle parle de ce gain par courrier à son amie Régine Schwachhofer qui lui envoie une carte disant qu’ « ici » il ne se passe rien, qu’elle la félicite pour son gain mais qu’il vaut mieux de pas s’y risquer une seconde fois…

11 février 1912 : sortons avec un domino. Souper en ville. Cavalcade

12 février 1912 : journée à Cannes. Cinéma.  Panique

13 février 1912 : bataille de fleurs à Villefranche. Dîner chez le Dr Godineau

14 février 1912 : après-midi à Menton

15 février 1912 : bataille de fleurs à Nice

16 février 1912 : Grande corniche en auto. Dîner à Menton

Notre Gaston devient ouvrier électricien et suit des cours du soir pour obtenir son diplôme de technicien. Il part en Italie, chargé de la mise en service de plusieurs lignes à haute tension, et puis en 1906, on l’engage … en Chine où pendant 4 ans il sera chef du service électrique de Linsi aux charbonnages de Kaiping (Chinese Engineering and Mining Company).

De retour en Belgique, il reprend la direction d’une entreprise électrique.

Cependant, si son existence a commencé au soleil, au chant des cigales et sans doute avec une pointe d’accent du sud et plein de joyeuses receptions au son des violons… ça prend vite un tragique tournant en épingle à cheveux. Papa fait d’horribles dettes au casino, et se suicide le 24 février 1914. Je ne sais ce qu’il advient de Marie-Françoise-Mathilde et Alice. Gaston fait le voeu (ou la promesse?) de rembourser toutes les dettes de son père et se prend en charge – au pas de charge. Il ne se mariera pas et n’aura pas de liaison passée dans la conscience familiale… car tout ce qu’il gagnera lui servira à racheter l’honneur paternel. Qui a dû coûter la fortune d’une vie!

Mais qui voilà? La grande guerre… et Gaston s’enrôle comme volontaire de guerre, où son courage et ce qu’on appelle noblement “le mépris du danger” le font remarquer aux pionniers-pontonniers-cyclistes de la 1ère division de cavalerie.

Sur sa note biographique militaire on le décrit succintement : il a un excellent caractère, une intelligence très vive, sa tenue est parfaite. Son instruction générale est supérieure, il est bon cavalier. Il parle le français, l’anglais et un peu d’allemand. Il est consciencieux, dévoué, courageux et endurant.

Ah ! Gaston le téméraire, Gaston le rembourseur de dettes, le bâtisseur de sa propre vie, le nettoyeur du nom de son père… c’est lui qui place les charges explosives sous le remblais du chemin de fer Tirlemont-Louvain lors de la bataille de la Marne, coupant ainsi la voie aux renforts allemands quittant Liège pour la Marne, ce qui lui valut de recevoir le titre de chevalier de l’ordre de Léopold en février 1915 par le roi Albert himself! Ta taaaaaaaaaaaa! Et il l’avait mérité…

En 1916, il part à Tabora, chargé du rétablissement des communications téléphoniques et ferroviaires. Après la prise de Tabora c’est pour la plus grande part grace à lui que les 240 kms de voie Tabora-Malagarazi sont installées. Gaston aura fait la campagne d’Afrique pratiquement à pieds. Et il a 37 ans. Il reçoit encore une volée de citations et décorations.

Mais… ingratitude de l’armée – et surtout abîme de la paperasserie -, on lui refuse sa mise en congé sans solde. Il est anxieux car sa société – dont il est directeur et principal actionnaire – perd de l’argent puisqu’il n’est pas là pour en prendre soin. C’est une hémorragie de cet argent si péniblement gagné. En février 1919 il écrit une lettre au Général Baron Greindl, Commandant le Génie de l’Armée, le suppliant d’intercéder en sa faveur :

En m’engageant le 2 août 1914 à plus de 35 ans, sans obligations militaires et n’ayant jamais été soldat, je me suis mis entièrement au service de mon Pays au cours d’une heure critique, je suis heureux de l’avoir fait et le referais à la moindre menace. Mais maintenant que le danger est passé je demande que l’on me rendre la liberté dont j’ai besoin pour limiter, autant que possible, le dommage considérable que j’ai subi de ce fait, et qui n’a pas été supporté également par tous les Belges de ma génération.

G. Godineau

Lieutenant du Génie Gaston Godineau, Adjt au Commandant du Génie de l’Armée.

Et heureusement pour lui, le général, en date du 6 mars 1919, s’adresse à qui de droit : « Il me semble qu’il ne faut pas que cet officier modèle de vaillance et d’abnégation pâtisse du fait qu’il a participé brillamment à la campagne d’Afrique.

Il y a donc lieu de l’assimiler aux officiers de réserves pour la durée de la guerre et de lui accorder son licenciement. »

Il reprend son travail dans la société bruxelloise d’électricité devenue sienne, Electra.

Mais qu’avait-il donc avalé, Gaston, dans lait maternel, pour avoir ce gène voyageur qui ne lui laissait pas de répit? Car le Capitaine Roover, dont il avait été le collaborateur en Afrique, l’envoie en mission en Thrace et Macédoine, et en 1927- il a 48 ans – il part au Katanga comme directeur de la Société Générale Industrielle et Chimique ( SOGECHIM) et s’installe à Jadotville. Et 9 ans plus tard il se retrouve à la direction des mines de Kilo-Moto.

Et puis… il était écrit qu’il aurait une vie agitée, car la seconde guerre éclate. Gaston a en lui, en plus du gène voyageur, celui du devoir, et il décide de s’engager à nouveau comme volontaire. Il a 61 ans et d’après lui, une forme d’enfer. Il quitte le Congo Belge début juin 1940, à ses frais et en avion, pour rejoindre la Belgique afin de s’engager. Mais arrivé à Alger, il s’y retrouve coincé par les conditions de l’armistice. Et s’y morfond. Il fait régulièrement le tour des consuls pour débloquer la situation (Belgique et Grande Bretagne). En vain. Au bout de presque deux ans d’attente, son capital s’épuise car interdiction est faite aux étrangers d’accepter du travail rémunéré en Afrique française, et il ne veut se résoudre à solliciter de l’aide. Il a de l’argent dans diverses banques (La Lloyd à Londres, la National City Bank of New York aux USA, la Stockholm Euskilda en Suède et la Cook’s Office au Caire) et cet argent lui permettrait de vivre plusieurs mois en Angleterre où il sollicite plusieurs fois aussi l’autorisation de se rendre. (Nous avons deux lettres bien touchantes). Ce qui lui est toujours refusé.

Alger 16 12 1942 1

Heureusement, le débarquement des Américains en Algérie de 1942 va débloquer pour lui la situation et il devient agent de liaison entre les Américains et les Français, une très lourde charge pour un homme de son âge (64 ans !). Il est chauffeur interprète, travaille plus de 10 heures par jour, et est appelé à souvent circuler dans le désert. Sa santé s’y brise.

La dernière fois que mon Papounet a rencontré son grand-oncle Gaston – cousin germain de sa grand-mère Jeanne Leclerc – , il était lui-même pétri de soucis, et a gardé toute sa vie le regret de ne pas avoir mieux apprécié cette invitation du vieil homme, alors presque septuagénaire, qui lui offrait repas et affection dans un beau restaurant bruxellois :

« Je n’ai pas réalisé que Gaston Godineau, avec son honnêteté, son bon sens et le poids moral que lui donnait son âge, aurait peut-être pu me guider dans ce labyrinthe, et ouvrir la porte à une solution raisonnable qui aurait permis de « sauver une partie des meubles », mais que mon manque d’expérience ne m’a pas permis de trouver. Je n’ai pas compris qu’une occasion était peut-être à saisir. Je l’ai laissée passer. Et j’ai gardé de cette soirée une impression d’autant plus émue que jamais plus je n’ai rencontré l’oncle Gaston. »

L’homme simple et sûr de sa force tranquille s’est éteint à Jette le 12 juin 1949.

Eperdu de ce moment gâché, mon papounet a réuni toute la documentation qu’il pouvait trouver sur ce singulier personnage au musée de l’armée, s’y rendant pour consulter les documents – nombreux – témoignant de la vie d’un homme simple et courageux.

Très curieusement… le poids de cette amertume est passé chez moi qui ai peut-être été vue par ses bons yeux aimables, en photo de bébé ce soir-là, dans un restaurant où il invitait son petit-neveu en détresse. Et je regrette qu’un tel homme n’ait même pas une photo qui ait subsisté dont je sois au courant. A moins que je ne finisse par en trouver une au hasard de ce que la vie voudra bien m’expliquer. Pas d’enfants ou petits-enfants pour être fiers de lui. Alors je le suis. Ceci est ma statue pour mon oncle Gaston Godineau…

Les Gastons, héros anonymes, sont légion…

Gaston signature

Soldats, chers héros de nos vies…

Et comme chaque année on commémore, on défile, on ravive le souvenir.

Nous avons tous eu un père ou un grand-père enrôlé dans la guerre. Ils nous en ont souvent tant et tant parlé qu’on ne les écoutait plus, fuyant le sujet dès qu’il montrait le nez, abrégeant leur rêve réveillé et narré d’un lâche « ah oui, il me semble que tu me l’as raconté, c’est la fois où… ? ».

Il est difficile, quand on est jeune, et puis moins jeune mais tout simplement adulte, et puis perdu dans les années actives de sa vie, de visualiser son père – ou grand-père – en jeune homme arraché à ses études, sa famille, ses routines, pour partir … à la guerre. Côtoyant la mort, la peur de la mort, les conséquences de la mort, journellement. Gardant, dans tout cet infernal chaos, le cap des pensées vers une maman, une fiancée, un épouse, une vie hors guerre qu’un jour on reprendrait.

Bill, parti d’où…. ? Du Texas, par exemple. Envahi par ce besoin qu’on a semé en lui de sauver le monde de la tyrannie nazie, drillé par la confiance trompeuse qu’on a mise en lui : ils sont les plus forts, et en plus, Dieu est du côté du bien. Bill qui peut-être est revenu dans son Texas natal et a fini ses jours dans un Oil field, où la seule ombre est celle des foreuses à pétrole, ou bien a disparu quelque part, en Normandie ou le long d’un ruisseau de Belgique ou d’Italie.

François, qui malgré ses 40 ans et sa mauvaise patte folle a tenu à faire partie des défenseurs de la liberté. Certes, avec la Laurette c’était presque pire que sur le champ de bataille, et une mort héroïque était glorifiante et sans doute instantanée alors que celle par usure serait si longue et douloureuse.

Albert Lonhienne frère Mariette

Pierre, 17 ans, qui bouillonnant d’une révolte contre un père intransigeant, s’en va pour devenir un homme, et affirme et signe des papiers disant qu’il en a 18, des ans. Et il part, et si oui, il devient un homme, il apprend trop vite sans doute l’odeur du sang et le son des larmes. Il n’oubliera plus, même s’il en parlera peu, et quand il en parle, c’est en monologue intérieur et cauchemars.

Antonio, 32 ans. Il est lourd et bourru, peu causeur, d’autant qu’il bégaye. Il  ne connaît que le travail de la terre et la cuisine maternelle, et ces défilés de voisines qui viennent l’évaluer pour peut-être, lui donner leur Carmela, Giovanna, Maddalena. Mais comme il ne parle pas… elles hésitent, et finalement prennent dans leurs filets d’autres garçons dont la voix les enchante. Il est parti, volontairement. On lui a dit qu’il fallait protéger la terre, les femmes et l’Italie. Il reviendra encore plus taiseux, avec un bras en moins, et personne ne saura jamais comment il l’a perdu, ce bras. Mais il pleurera étrangement fort un jour que Marchesina, sa vache favorite, mourra frappée par un éclair sous le mûrier. Tout son désespoir jaillira alors…

Ils avaient tous une histoire. Nous en sommes l’avenir, de cette histoire, un avenir qui n’eut pas été le même sans eux, sans leur confiance en la vie, cette certitude qu’ils reviendraient. Qu’ils protégeraient le monde. Arrachés à leur quotidien pour leurs raisons secrètes, ils ont eu, le temps d’une guerre, une autre vie, une vie… sacrée. Nous leur devons plus que le souvenir, nous leur devons nos insouciances d’aujourd’hui.

L’envol d’un faisan

Jeune soldat, mon père découvrit d’autres sociétés que la sienne dans un contexte d’intimité inattendue. Fils de bourgeois, il n’avait pas eu jusqu’alors de vrais échanges avec tous ces jeunes gens venus d’autres couches sociales. Pour lui, comme pour tous sans doute, ce fut une magnifique occasion de savourer ce qu’il y avait de commun entre eux, et de s’émerveiller des compétences spécifiques à chacune de ces classes. Au fond, tous n’étaient que des jeunes gens immergés dans une urgence : la guerre, et comment s’y préparer.

Il fallait, aussi, obéir à une autre autorité que celle d’un père, et souvent ne pas discuter les ordres quels qu’ils soient, ce qu’à la maison la plupart avaient le droit et l’audace de faire.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Il y avait dans le régiment un brave fils de fermier, rêveur, peu disert, attentif à la nature, le genre de garçon rose et lourd qui suçait son doigt pour savoir d’où soufflait le vent, et savait annoncer la pluie en agitant le nez d’un air soupçonneux. Un de ces bienheureux gars qui emportent assez de leur monde à eux dans la tourmente pour avoir toujours ce petit coin secret où se retrouver tout entier dès que possible.

Et un jour que le petit groupe répétait ses mouvements robotiques dans la cour de la caserne – fusil à l’épaule, au talon, quart de tour à gauche, garde à vous – sous les ordres scandés d’un supérieur moustachu et brave homme, on entendit un clac clac clac insolite qui fendait l’air et la grisaille, et notre bon campagnard, magiquement arraché de son quart de tour à droite qui resta inachevé, s’immobilisa et, la voix chargée d’émerveillement et teintée de son accent local, pointa du doigt : « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiiiisan ! ».

Et tout le monde de s’esclaffer, supérieur moustachu compris.

Comme tous les hommes de sa génération, et malgré de nombreuses images tragiques attachées à cette époque, mon père a gardé de ces années de guerre et du besoin impérieux de compter les uns sur les autres, d’appliquer une discipline de groupe tout en restant soi, de s’ouvrir à ces multiples personnalités, sourires, grises mines, accents, bonnes et mauvaises manières, une sorte de temple secret, intouchable et inaltérable, où il revint souvent pour y rire, pour côtoyer Roudoudou et lui faire des tours pendables, pour paniquer devant ces soldats Russes rencontrés dans un bois – qui feront mine de ne pas le voir – pour en retrouver un emprisonné dans un camp deux jours plus tard – et lui glisser en douce une tablette de chocolat. Avoir très peur lors d’une mission et être surpris que son cousin, des années plus tard, le décrive, lors de cette même mission, comme sûr de lui et intrépide. Non, me dira-t-il, il était mort de frousse.

Les jeunes hommes prennent leurs formes selon leur temps et leurs circonstances : années de paix et d’étude, de camaraderies et lendemains de veille au ralenti. Années sans travail, qui semblent parfois sans avenir ou en retardent les plans, de débrouillardise ou défaitisme. Années d’aventures, sac au dos et vie sans attaches, dures, voire cruelles, mais nourrissantes en amertume et grands moments. Années de guerre… Aucune jeunesse ne se construit comme celle des pères et grands-pères… et la longue lignée familiale est donc, aussi, faite d’apports en couleur qui en illustrent la saga.

Mon grand-père n’est plus aussi mort

Mon grand-père paternel est mort avant même que mes parents ne se connaissent. Il n’a jamais su que j’étais en programmation quelque part, et seuls des liens génétiques nous lient. Il fut une sorte de personnage mythique dans l’histoire de ma ville et surtout aux yeux de mon père, son fils unique, qui le vit mourir sous ses yeux. A la maison, ses décorations militaires – il avait fait les deux guerres – encadrées ornaient le mur et son portrait en tenue de commandant nous souriait avec retenue sur le buffet de la salle à manger ainsi que sur le piano demi-queue de la grande salle à manger. Je savais qu’il s’appelait Albert et il était à la fois irréel et toujours présent. Un mort qui était chez lui. Qui avait encore son « petit bureau », son secrétaire, son fauteuil, sa place à table. Je suis née 4 ans après son décès donc l’aura avait encore du relief.

 

Lors de mon premier jour d’école, je me suis vite trouvée en terrain familier : un portrait du défunt roi Albert – le roi chevalier ! – au mur me rassura : la photo de mon grand-père était décidément partout. Pour moi, c’était le même Albert et j’ai tout de suite dit, très à l’aise en montrant le portrait royal, que c’était mon grand-père. Je n’ai pas bien compris pourquoi ça faisait tant rire.

 

Dessin militaireMes parents se sont rapidement séparés, et donc Albert n’a jamais pris de vraie consistance parce que de lui je ne connaissais que ce portrait (que ma mère a fini par ranger au grenier), les décorations (qui ont suivi le même chemin), les jolies petites aquarelles militaires peintes par lui et ornant la cage d’escalier, l’uniforme de commandant mité dans l’armoire du grenier. Ma mère l’a toujours nommé, bien que ne l’ayant pas connu, « mon beau-père », et mon père m’en avait alors  peu parlé ou bien d’une façon si aimante que ce héro guerrier ne me semblait pas plus réel que Peter Pan.

 
Dans notre cave à vin il y avait une cachette derrière un faux mur. Lieu aussi excitant que la cellule du Comte de Montecristo pour mon frère et moi. C’est que mon grand-père fut aussi un des commandants de l’Armée Secrète pour la région.

 

Je viens pourtant de transposer les carnets de guerre de ce personnage jusqu’alors impalpable. Mon père les conservait avec fierté, une fierté justifiée. Et voilà qu’en les lisant et transposant en version Word, Albert prend forme. Je sais de qui je tiens une partie ma manière d’écrire. La moquerie caricaturale ne m’est pas inconnue du tout :

 

« En longeant le canal, j’arrivai à la caserne et entrai droit au bureau de la place. Quelques sous-officiers en dolmans à brandebourgs blancs écrivaient en silence, entourés de piles de registres et de feuillets épars. Dans le fond, un gros officier penchait son crâne luisant sur les instructions confidentielles. Tout cela avait l’air si sérieux que j’en fus intimidé. Personne ne s’occupait de moi et j’attendais. Au premier qui leva le nez je demandai à signer un engagement volontaire. Cela fit bondir à l’autre bout de la salle le crâne chauve. Il me regarda, suffoqué d’indignation, me dit qu’il avait bien trop d’ouvrage, que personne ne m’appelait et que je lui fiche la paix.

 

Je sortis, mal remis de cet accueil, et rentrai à Anvers. Je commençais à concevoir que l’armée est une institution spéciale.

 

(…) Ma vie de caserne débuta sous le signe de la fatalité. Je venais à peine de recevoir mon uniforme et traversais la cour quand je tombai sur le commandant. Je le saluai aimablement. Lui m’examinait avec l’attention qu’on porte à un phénomène de foire. Il admira mes cheveux longs et ma tenue dégagée, et appelant un sous-officier, me recommanda à sa bienveillante courtoisie, sur laquelle je fus rapidement fixé. J’en sortis tondu comme un œuf et persuadé de mon indignité.»

 

J’apprends aussi que, né en Argentine et ayant opté pour la nationalité argentine, au moment de la guerre 14-18 il travaillait comme acheteur de laine en Algérie. Et que, plutôt naïf sans doute, se relevant à peine d’une fièvre typhoïde qui l’avait tenu au lit pendant des semaines mais désireux de faire son devoir militaire il a d’abord cherché à s’engager à la Légion étrangère… Heureusement on l’en a dissuadé.

 

Qu’il a respiré des gaz à pleins poumons plus d’une fois dans les tranchées le long de l’Yser. Mais il en fait peu de cas, c’était le même bol d’air pour tout le monde.

 

« Nous recevons à la batterie la nappe de gaz de l’attaque allemande sur Nieuport en … 1917. – Tout le temps, il fallait mettre les masques, car le vent nous renvoyait le gaz. – . On ne peut pas donner d’ordre parce qu’on ne respire que du gaz à volonté…. »

 

(Il sera d’ailleurs plus tard malade d’on ne saura jamais quoi exactement, ce qui lui vaudra sa libération du camp  allemand de Soest pour raisons de santé… en plus d’une crise cardiaque lors d’un combat le 26 mai 1940  et non décelée : il est tombé de son cheval et… on l’y a remis ! Il mourra de son cœur affaibli lors de la troisième attaque cardiaque,  à la libération, le 10 octobre 1944).

 

Je sais aussi qu’il pleurait d’émotion alors qu’il savait ne pas en éprouver d’inutiles pendant les combats.  Emprisonné en 40 au camp de Soest en Westphalie, il écrit le 15 juillet une lettre désespérée à un ami : « J’ai pensé à t’écrire parce que toutes mes lettres et cartes à ma famille sont restées sans réponse. Cela m’inquiète et m’attriste… »

 

Et puis…enfin… « Le plus dur en somme est de ne rien savoir des siens. La première lettre reçue au camp a été un évènement et tout le monde l’a lue. Puis les autres ont suivi irrégulièrement. Chaque jour l’un ou l’autre sort de l’incertitude mais moi j’y reste et toutes mes lettres demeurent sans réponse. Depuis le début de la guerre je ne sais rien de Suzanne ni de Jackie. Enfin après 72 jours je reçois une carte d’Edouard (son beau-frèrel). Le lieutenant Kamm qui sait que je suis inquiet me l’apporte lui-même au bloc à midi. Il l’agite de loin et me crie « von Euer Familie ». Je la prends, mes yeux se brouillant, je ne puis lire un mot. Je la lui tends, c’est lui qui me la lit tout doucement en épelant, et en disant « Alles Gut ».

 

Il me donne des tapes amicales dans le dos, et puis voilà qu’il ne sait plus lire non plus, frappé par une émotion. Et nous restons comme ça, côte à côte, simplement humains.

 

Je crois que je ne l’oublierai jamais. »

 

Il a 50 ans.

 

Eh oui… mon grand-père prend vie. Et c’est une belle rencontre.

De la tristesse, et peu d’autre chose

Ma tante X était une femme charmante et bonne comme le pain. Toujours affolée comme une poule – d’ailleurs mère poule étouffante pour ses enfants – elle veillait au bien de tous avec une telle vigueur qu’il ne restait rien pour elle. Elle avait oublié qu’elle existait. Son corps avait perdu toute forme, le maquillage avait perdu le chemin de ses traits, sa chevelure avait perdu grâce et liberté. Ses enfants étaient un peu mal à l’aise de ce manque de féminité, à côté des autres mamans et tantes sanglées dans de beaux tailleurs cintrés, vestes de fourrure, permanentes audacieuses et la mine heureuse des femmes qui existent.

Non, elle, ma tante X, elle n’était qu’empressement anxieux à prendre soin, prendre soin et prendre soin des autres. On n’aurait même pas pu l’imaginer jeune et jolie, coquette, flirteuse, espiègle, légère de corps et d’esprit.

Pourtant, ma mère me disait que durant la guerre, déjà veuve, ma tante X était retournée habiter chez sa mère et sortait le soir par la fenêtre pour aller aux bals de la croix rouge avec les Américains. Qu’elle adorait danser et était belle et pétillante. Ma cousine et moi riions, incrédules, à cette évocation cocasse.

Comment X la primesautière d’autrefois avait-elle pu devenir ma tante X, le devoir avec le sourire incarné ?

X était une jolie petite fille en chapeau cloche et au visage pensif, aux belles pommettes pâles, aux cheveux blonds. Elle avait grandi sans père, parce qu’il était mort en 14-18, lui laissant une fierté guerrière qui lui faisait expliquer à mon père, son jeune cousin, que son papa était mort au  champ de bataille. Mon père était alors bien petit et se demandait pensivement si le champ de bataille était entouré de barrières, haies ou barbelés… Toujours la plus grande de sa classe, ce qui fait qu’on la repère facilement sur toutes les photos. C’est la grande du fond. Avec ce visage à l’expression rêveuse, une Cate Blanchet un peu féérique.

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

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L’amour de sa vie vint durant la seconde guerre mondiale sous la forme d’un jeune homme de bonne famille mais un peu voyou, hors-la-loi, canaille. Ses photos montrent quelqu’un qui sait plaire aux femmes, que l’on ne floue pas facilement, dont le charme fait scintiller regards et sourires. La jeune X rayonnait de tout son bonheur, de tout son amour. Et il est mort tragiquement après six mois de tête à tête émerveillé, dans des circonstances particulièrement traumatisantes. Les guerres ne furent pas généreuses avec X.

Nous ne savons rien de sa douleur car elle n’en a jamais parlé. Et au bout d’un moment, elle trompa son chagrin en enjambant la fenêtre de la maison maternelle pour aller se griser d’un peu de vie, de cocktails et d’insouciance avec les Américains aux bals de la Croix rouge.

Et puis la société d’alors n’aimait pas les veuves. Elles étaient mieux respectées que les divorcées, mais enfin… elles avaient connu l’homme, n’est-ce pas, et ne pouvaient donc que représenter une menace effroyable pour les hommes des autres. Plus vite elle en aurait un pour elle, et plus vite les autres pourraient baisser la garde et l’inviter à nouveau dans les maisons convenables. Et c’est ainsi qu’avec la complicité de relations dont l’apostolat était le maintien de la société telle qu’elles la connaissaient, on lui présenta un veuf plus âgé qui avait deux enfants, et n’avait pas plus envie qu’elle de se remarier. Mais la campagne publicitaire fut apparemment bien menée : jolie jeune femme veuve très tôt, pas d’enfant, bonne famille, parfaite maîtresse de maison….

Et ils se sont mariés. Elle qui certainement ne pouvait oublier sa canaille de jeune mari, et lui, veuf d’une part, mais qui surtout n’avait jamais oublié une première fiancée qui l’avait – et c’est assez rare pour qu’on le signale – pratiquement abandonné sur les marches de l’église juste avant le mariage.

Chacun a épousé le remplacement d’un rêve. Chacun a fait de son mieux, loyalement. Chacun a été triste et amer, sans rien pouvoir reprocher à l’autre si ce n’était de ne pas en être un autre encore. Elle a abandonné tout ce qui avait fait partie de cette courte mais heureuse romance d’autrefois avec un aimable coquin, et s’est dissimulée dans un corps épaissi et sans formes, prenant les poussières de manière obsessive, prévenant le moindre désir au point de faire craindre de désirer quoi que ce soit. Son second mari est mort assez vite et c’est alors que je l’ai connue, éperdue de vouloir bien faire et faisant trop, agaçant enfants et famille.

La jolie grande blonde au visage intense et au rire qui montait si facilement n’a pas pu survivre.

Ma cousine et moi regardons ses photos de jeune fille, de petite fille, et rencontrons enfin cette femme qui a combattu – mal mais sans jamais se décourager – et qui sans doute, quelque part, a surtout joué de malchance.

Je t’aimais bien, tante X, et je t’aime encore mieux maintenant !

Que sont ces amis devenus?

Petits trésors d’une ère extraordinaire pour ceux qui l’ont connue (et ce, pour des raisons variées), la guerre. Celle de ma mère, ou tout au moins un aspect de la guerre qu’elle a traversée.

Septembre 1944, les Américains sont là ! Ils se sont installés, entre autre, chez ses parents avec toute la bonhommie de ces jeunes gens nés dans le nouveau monde – un monde soi-disant libéré de la plaie des castes et classes -, avec des manières gentilles et étonnées devant ces habitudes européennes dont certains avaient entendu parler en les croyant exceptionnelles.

Et ma grand-mère, l’autre Edmée, la première, adorait faire des photos.

Et clic ! Le lieutenant Kaminsky assis devant l’étang, un foulard à la Humphrey Bogart au cou et la cigarette au bec. Et clic ! Le colonel et le major Grey. Clic ! Ce bon Kaminsky près de ma mère, jeune fille de 21 ans – such a lovely brunette – qui a l’air d’envoyer un sms mais comme ce n’est pas possible, on peut assumer qu’elle a reçu un miroir de sac ou un poudrier, ou regarde une icône qu’il transporte et qui lui vient de sa grand-mère… Et clic ! Earl, un beau beau beau garçon aux yeux ourlés qui ressemble à Gary Sinise. Le lieutenant Vestal (qu’elle reverra bien des années plus tard) et « mister Law ». Angie, au sourire et teint italiens. Le lieutenant Bill Stravarsky, le lieutenant Lye Leeson, Peter, Timmy.

Et des photos charmantes et insouciantes, où ma grand-mère et ma mère regardent coquettement ces beaux soldats bruyants qui devaient les appeler Deneeeeeeeese et Edmaye. Earl qui embrasse Bonne en mai 1945 (l’autrefois si jolie Justine à l’hermine), Jo qui caresse le chien Yanny. On fait des photos, on est heureux, on s’échange des adresses, on promet de ne pas oublier, on pleure certainement au départ.

On reste en contact, comme le témoigne cette photo du Lieutenant Kaminsky redevenu, dans le civil, Milt Kaminsky en 1947, bien anodin dans son costume de ville et d’homme libre. Il s’est marié, Milt, et la photo de son mariage trône dans l’album, ainsi que le gâteau ployant sous les anges de sucre et surmonté de mariés de … peut-être déjà du plastique !

Suivent des photos d’enfants dans les années ’50… et puis je sais que Bill Vestal et son épouse Marybeth sont non seulement revenus sur les lieux de ce bref bonheur mais ont aussi invité the lovely brunette chez eux, au Texas.

Que sont ces amis devenus ?

Je tiens à remercier un ami moins lointain, Michel, pour l’excellente interview qu’il m’a faite sur son site !