L’envol d’un faisan

Jeune soldat, mon père découvrit d’autres sociétés que la sienne dans un contexte d’intimité inattendue. Fils de bourgeois, il n’avait pas eu jusqu’alors de vrais échanges avec tous ces jeunes gens venus d’autres couches sociales. Pour lui, comme pour tous sans doute, ce fut une magnifique occasion de savourer ce qu’il y avait de commun entre eux, et de s’émerveiller des compétences spécifiques à chacune de ces classes. Au fond, tous n’étaient que des jeunes gens immergés dans une urgence : la guerre, et comment s’y préparer.

Il fallait, aussi, obéir à une autre autorité que celle d’un père, et souvent ne pas discuter les ordres quels qu’ils soient, ce qu’à la maison la plupart avaient le droit et l’audace de faire.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Il y avait dans le régiment un brave fils de fermier, rêveur, peu disert, attentif à la nature, le genre de garçon rose et lourd qui suçait son doigt pour savoir d’où soufflait le vent, et savait annoncer la pluie en agitant le nez d’un air soupçonneux. Un de ces bienheureux gars qui emportent assez de leur monde à eux dans la tourmente pour avoir toujours ce petit coin secret où se retrouver tout entier dès que possible.

Et un jour que le petit groupe répétait ses mouvements robotiques dans la cour de la caserne – fusil à l’épaule, au talon, quart de tour à gauche, garde à vous – sous les ordres scandés d’un supérieur moustachu et brave homme, on entendit un clac clac clac insolite qui fendait l’air et la grisaille, et notre bon campagnard, magiquement arraché de son quart de tour à droite qui resta inachevé, s’immobilisa et, la voix chargée d’émerveillement et teintée de son accent local, pointa du doigt : « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiiiisan ! ».

Et tout le monde de s’esclaffer, supérieur moustachu compris.

Comme tous les hommes de sa génération, et malgré de nombreuses images tragiques attachées à cette époque, mon père a gardé de ces années de guerre et du besoin impérieux de compter les uns sur les autres, d’appliquer une discipline de groupe tout en restant soi, de s’ouvrir à ces multiples personnalités, sourires, grises mines, accents, bonnes et mauvaises manières, une sorte de temple secret, intouchable et inaltérable, où il revint souvent pour y rire, pour côtoyer Roudoudou et lui faire des tours pendables, pour paniquer devant ces soldats Russes rencontrés dans un bois – qui feront mine de ne pas le voir – pour en retrouver un emprisonné dans un camp deux jours plus tard – et lui glisser en douce une tablette de chocolat. Avoir très peur lors d’une mission et être surpris que son cousin, des années plus tard, le décrive, lors de cette même mission, comme sûr de lui et intrépide. Non, me dira-t-il, il était mort de frousse.

Les jeunes hommes prennent leurs formes selon leur temps et leurs circonstances : années de paix et d’étude, de camaraderies et lendemains de veille au ralenti. Années sans travail, qui semblent parfois sans avenir ou en retardent les plans, de débrouillardise ou défaitisme. Années d’aventures, sac au dos et vie sans attaches, dures, voire cruelles, mais nourrissantes en amertume et grands moments. Années de guerre… Aucune jeunesse ne se construit comme celle des pères et grands-pères… et la longue lignée familiale est donc, aussi, faite d’apports en couleur qui en illustrent la saga.

Mon grand-père n’est plus aussi mort

Mon grand-père paternel est mort avant même que mes parents ne se connaissent. Il n’a jamais su que j’étais en programmation quelque part, et seuls des liens génétiques nous lient. Il fut une sorte de personnage mythique dans l’histoire de ma ville et surtout aux yeux de mon père, son fils unique, qui le vit mourir sous ses yeux. A la maison, ses décorations militaires – il avait fait les deux guerres – encadrées ornaient le mur et son portrait en tenue de commandant nous souriait avec retenue sur le buffet de la salle à manger ainsi que sur le piano demi-queue de la grande salle à manger. Je savais qu’il s’appelait Albert et il était à la fois irréel et toujours présent. Un mort qui était chez lui. Qui avait encore son « petit bureau », son secrétaire, son fauteuil, sa place à table. Je suis née 4 ans après son décès donc l’aura avait encore du relief.

 

Lors de mon premier jour d’école, je me suis vite trouvée en terrain familier : un portrait du défunt roi Albert – le roi chevalier ! – au mur me rassura : la photo de mon grand-père était décidément partout. Pour moi, c’était le même Albert et j’ai tout de suite dit, très à l’aise en montrant le portrait royal, que c’était mon grand-père. Je n’ai pas bien compris pourquoi ça faisait tant rire.

 

Dessin militaireMes parents se sont rapidement séparés, et donc Albert n’a jamais pris de vraie consistance parce que de lui je ne connaissais que ce portrait (que ma mère a fini par ranger au grenier), les décorations (qui ont suivi le même chemin), les jolies petites aquarelles militaires peintes par lui et ornant la cage d’escalier, l’uniforme de commandant mité dans l’armoire du grenier. Ma mère l’a toujours nommé, bien que ne l’ayant pas connu, « mon beau-père », et mon père m’en avait alors  peu parlé ou bien d’une façon si aimante que ce héro guerrier ne me semblait pas plus réel que Peter Pan.

 
Dans notre cave à vin il y avait une cachette derrière un faux mur. Lieu aussi excitant que la cellule du Comte de Montecristo pour mon frère et moi. C’est que mon grand-père fut aussi un des commandants de l’Armée Secrète pour la région.

 

Je viens pourtant de transposer les carnets de guerre de ce personnage jusqu’alors impalpable. Mon père les conservait avec fierté, une fierté justifiée. Et voilà qu’en les lisant et transposant en version Word, Albert prend forme. Je sais de qui je tiens une partie ma manière d’écrire. La moquerie caricaturale ne m’est pas inconnue du tout :

 

« En longeant le canal, j’arrivai à la caserne et entrai droit au bureau de la place. Quelques sous-officiers en dolmans à brandebourgs blancs écrivaient en silence, entourés de piles de registres et de feuillets épars. Dans le fond, un gros officier penchait son crâne luisant sur les instructions confidentielles. Tout cela avait l’air si sérieux que j’en fus intimidé. Personne ne s’occupait de moi et j’attendais. Au premier qui leva le nez je demandai à signer un engagement volontaire. Cela fit bondir à l’autre bout de la salle le crâne chauve. Il me regarda, suffoqué d’indignation, me dit qu’il avait bien trop d’ouvrage, que personne ne m’appelait et que je lui fiche la paix.

 

Je sortis, mal remis de cet accueil, et rentrai à Anvers. Je commençais à concevoir que l’armée est une institution spéciale.

 

(…) Ma vie de caserne débuta sous le signe de la fatalité. Je venais à peine de recevoir mon uniforme et traversais la cour quand je tombai sur le commandant. Je le saluai aimablement. Lui m’examinait avec l’attention qu’on porte à un phénomène de foire. Il admira mes cheveux longs et ma tenue dégagée, et appelant un sous-officier, me recommanda à sa bienveillante courtoisie, sur laquelle je fus rapidement fixé. J’en sortis tondu comme un œuf et persuadé de mon indignité.»

 

J’apprends aussi que, né en Argentine et ayant opté pour la nationalité argentine, au moment de la guerre 14-18 il travaillait comme acheteur de laine en Algérie. Et que, plutôt naïf sans doute, se relevant à peine d’une fièvre typhoïde qui l’avait tenu au lit pendant des semaines mais désireux de faire son devoir militaire il a d’abord cherché à s’engager à la Légion étrangère… Heureusement on l’en a dissuadé.

 

Qu’il a respiré des gaz à pleins poumons plus d’une fois dans les tranchées le long de l’Yser. Mais il en fait peu de cas, c’était le même bol d’air pour tout le monde.

 

« Nous recevons à la batterie la nappe de gaz de l’attaque allemande sur Nieuport en … 1917. – Tout le temps, il fallait mettre les masques, car le vent nous renvoyait le gaz. – . On ne peut pas donner d’ordre parce qu’on ne respire que du gaz à volonté…. »

 

(Il sera d’ailleurs plus tard malade d’on ne saura jamais quoi exactement, ce qui lui vaudra sa libération du camp  allemand de Soest pour raisons de santé… en plus d’une crise cardiaque lors d’un combat le 26 mai 1940  et non décelée : il est tombé de son cheval et… on l’y a remis ! Il mourra de son cœur affaibli lors de la troisième attaque cardiaque,  à la libération, le 10 octobre 1944).

 

Je sais aussi qu’il pleurait d’émotion alors qu’il savait ne pas en éprouver d’inutiles pendant les combats.  Emprisonné en 40 au camp de Soest en Westphalie, il écrit le 15 juillet une lettre désespérée à un ami : « J’ai pensé à t’écrire parce que toutes mes lettres et cartes à ma famille sont restées sans réponse. Cela m’inquiète et m’attriste… »

 

Et puis…enfin… « Le plus dur en somme est de ne rien savoir des siens. La première lettre reçue au camp a été un évènement et tout le monde l’a lue. Puis les autres ont suivi irrégulièrement. Chaque jour l’un ou l’autre sort de l’incertitude mais moi j’y reste et toutes mes lettres demeurent sans réponse. Depuis le début de la guerre je ne sais rien de Suzanne ni de Jackie. Enfin après 72 jours je reçois une carte d’Edouard (son beau-frèrel). Le lieutenant Kamm qui sait que je suis inquiet me l’apporte lui-même au bloc à midi. Il l’agite de loin et me crie « von Euer Familie ». Je la prends, mes yeux se brouillant, je ne puis lire un mot. Je la lui tends, c’est lui qui me la lit tout doucement en épelant, et en disant « Alles Gut ».

 

Il me donne des tapes amicales dans le dos, et puis voilà qu’il ne sait plus lire non plus, frappé par une émotion. Et nous restons comme ça, côte à côte, simplement humains.

 

Je crois que je ne l’oublierai jamais. »

 

Il a 50 ans.

 

Eh oui… mon grand-père prend vie. Et c’est une belle rencontre.

De la tristesse, et peu d’autre chose

Ma tante X était une femme charmante et bonne comme le pain. Toujours affolée comme une poule – d’ailleurs mère poule étouffante pour ses enfants – elle veillait au bien de tous avec une telle vigueur qu’il ne restait rien pour elle. Elle avait oublié qu’elle existait. Son corps avait perdu toute forme, le maquillage avait perdu le chemin de ses traits, sa chevelure avait perdu grâce et liberté. Ses enfants étaient un peu mal à l’aise de ce manque de féminité, à côté des autres mamans et tantes sanglées dans de beaux tailleurs cintrés, vestes de fourrure, permanentes audacieuses et la mine heureuse des femmes qui existent.

Non, elle, ma tante X, elle n’était qu’empressement anxieux à prendre soin, prendre soin et prendre soin des autres. On n’aurait même pas pu l’imaginer jeune et jolie, coquette, flirteuse, espiègle, légère de corps et d’esprit.

Pourtant, ma mère me disait que durant la guerre, déjà veuve, ma tante X était retournée habiter chez sa mère et sortait le soir par la fenêtre pour aller aux bals de la croix rouge avec les Américains. Qu’elle adorait danser et était belle et pétillante. Ma cousine et moi riions, incrédules, à cette évocation cocasse.

Comment X la primesautière d’autrefois avait-elle pu devenir ma tante X, le devoir avec le sourire incarné ?

X était une jolie petite fille en chapeau cloche et au visage pensif, aux belles pommettes pâles, aux cheveux blonds. Elle avait grandi sans père, parce qu’il était mort en 14-18, lui laissant une fierté guerrière qui lui faisait expliquer à mon père, son jeune cousin, que son papa était mort au  champ de bataille. Mon père était alors bien petit et se demandait pensivement si le champ de bataille était entouré de barrières, haies ou barbelés… Toujours la plus grande de sa classe, ce qui fait qu’on la repère facilement sur toutes les photos. C’est la grande du fond. Avec ce visage à l’expression rêveuse, une Cate Blanchet un peu féérique.

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

L’amour de sa vie vint durant la seconde guerre mondiale sous la forme d’un jeune homme de bonne famille mais un peu voyou, hors-la-loi, canaille. Ses photos montrent quelqu’un qui sait plaire aux femmes, que l’on ne floue pas facilement, dont le charme fait scintiller regards et sourires. La jeune X rayonnait de tout son bonheur, de tout son amour. Et il est mort tragiquement après six mois de tête à tête émerveillé, dans des circonstances particulièrement traumatisantes. Les guerres ne furent pas généreuses avec X.

Nous ne savons rien de sa douleur car elle n’en a jamais parlé. Et au bout d’un moment, elle trompa son chagrin en enjambant la fenêtre de la maison maternelle pour aller se griser d’un peu de vie, de cocktails et d’insouciance avec les Américains aux bals de la Croix rouge.

Et puis la société d’alors n’aimait pas les veuves. Elles étaient mieux respectées que les divorcées, mais enfin… elles avaient connu l’homme, n’est-ce pas, et ne pouvaient donc que représenter une menace effroyable pour les hommes des autres. Plus vite elle en aurait un pour elle, et plus vite les autres pourraient baisser la garde et l’inviter à nouveau dans les maisons convenables. Et c’est ainsi qu’avec la complicité de relations dont l’apostolat était le maintien de la société telle qu’elles la connaissaient, on lui présenta un veuf plus âgé qui avait deux enfants, et n’avait pas plus envie qu’elle de se remarier. Mais la campagne publicitaire fut apparemment bien menée : jolie jeune femme veuve très tôt, pas d’enfant, bonne famille, parfaite maîtresse de maison….

Et ils se sont mariés. Elle qui certainement ne pouvait oublier sa canaille de jeune mari, et lui, veuf d’une part, mais qui surtout n’avait jamais oublié une première fiancée qui l’avait – et c’est assez rare pour qu’on le signale – pratiquement abandonné sur les marches de l’église juste avant le mariage.

Chacun a épousé le remplacement d’un rêve. Chacun a fait de son mieux, loyalement. Chacun a été triste et amer, sans rien pouvoir reprocher à l’autre si ce n’était de ne pas en être un autre encore. Elle a abandonné tout ce qui avait fait partie de cette courte mais heureuse romance d’autrefois avec un aimable coquin, et s’est dissimulée dans un corps épaissi et sans formes, prenant les poussières de manière obsessive, prévenant le moindre désir au point de faire craindre de désirer quoi que ce soit. Son second mari est mort assez vite et c’est alors que je l’ai connue, éperdue de vouloir bien faire et faisant trop, agaçant enfants et famille.

La jolie grande blonde au visage intense et au rire qui montait si facilement n’a pas pu survivre.

Ma cousine et moi regardons ses photos de jeune fille, de petite fille, et rencontrons enfin cette femme qui a combattu – mal mais sans jamais se décourager – et qui sans doute, quelque part, a surtout joué de malchance.

Je t’aimais bien, tante X, et je t’aime encore mieux maintenant !

Les draps blancs aux fenêtres de Leipzig

C’était dans les premiers jours de mai 1945. Mon père était alors un jeune homme aux joues rondes et jambes souples, si cajolé par ses parents que le monde lui appartenait. Lors d’entrainements on l’avait jugé « bon tireur au fusil mitrailleur », ce qu’il ne s’explique toujours pas vraiment, mais lui valut alors d’être mis au commandement de deux chenillettes au 6ème bataillon de fusillers.

Avril 41 peut-être - Photo en soldat

Et les routes étaient sales, lourdes de la peur, de la mort, des saccages, de la morsure des tanks et chenillettes, des bombardements… Et ils allaient à Leipzig où, parce qu’ils avaient mis leurs lunettes pour se protéger de la poussière mais les avaient enlevées pour l’entrée dans la ville, ils firent leur apparition tels des singes à lunettes, selon son expression. Et des singes à lunettes surpris, car à toutes les fenêtres, tous les balcons, pendaient des draps blancs. Une demande de paix touchante et unanime. Ne tirez plus, ne tirez plus, nous ne tirerons pas. Les draps de lits d’amour, de lits d’enfants, de lits de vieillards fatigués, les draps reprisés, neufs, gardés pour une occasion, usés, troués, brodés main, tous les draps de Leipzig clamaient leur envie de paix devant les singes à lunettes qui arrivaient avec on ne savait trop quelles intentions et manières.

 

Puis ils arrivèrent devant un magnifique et grand hôtel, un de ces hôtels à l’architecture ronde et bourgeoise avec une entrée impressionnante, des escaliers de marbre pour laisser courir des jeunes filles en robe de bal, un tapis rouge impeccable. Les hommes de mon père étaient principalement des fermiers ou des ouvriers métallurgistes qui jamais n’avaient même posé leurs semelles dans un tel lieu, et en étaient muets de timidité. En haut de l’escalier, un maître d’hôtel vêtu comme un majordome de la cour, ni servile ni hautain, impossible à lire, et des serveurs armés de plateaux d’argent sur lesquels tintaient des verres délicats, que l’on présenta avec calme et faste aux hommes de plus en plus ahuris. Jamais ils n’avaient bu dans un tel décor, et surtout, jamais ils ne se seraient attendus à cet accueil étrange. Et l’atmosphère onirique du moment fit que personne n’exigea à boire d’avantage, personne ne se fit remarquer, personne ne vola de bouteilles ni ne songea à élever la moindre voix de vainqueur.

 

Ce n’est que bien plus tard que mon père a réalisé que, devant la menace de voir l’hôtel saccagé et les alcools dérobés et bus par de jeunes soudards, le maître d’hôtel avait choisi de tenter sa chance en les recevant de cette manière grandiose. Et il avait gagné.

 

Peu après les hommes reçurent l’ordre de s’en aller car la ville allait être livrée aux soviétiques. Sur les sièges de leurs véhicules, des mains avaient dit merci en déposant quelques fleurs mais surtout des branches, faute d’assez de fleurs…